‹ La massacres de SeptembreChapitre 10 sur 25 · QUATORZE HEURES DU COMITÉ DB SURVEILLANCE DE LA COMMUNE · texte numérisé non relu

QUATORZE HEURES DU COMITÉ DB SURVEILLANCE DE LA COMMUNE

Ce comité me fit arrêter le 22 août ; je fus emmené à la Mairie à neuf heures du malin, oîî je restai jusqu'à onze heures du soir*. Deux messieurs, sans

* Je fus arrêté par le sieur Niquette et par le sieur Pommier qui fut fusillé ensuite à l'armée de Moreau. 11 avait servi d'abord au

doute membres de ce comité, me firent entrer dans une salle ; un d'eux, accablé de fatigue, s'endormit. Celui qui ne dormait pas me demanda si j'étais M. Jourgniac Saint-Méard.

Je repondis oui.

— Asseyez-vous. Nous sommes tous égaux. Savezvous pourquoi on vous a arrêté?

— Un de ceux qui m'ont conduit ici m'a dit qu'on me soupçonnait d'être le rédacteur d'un journal anticonstitutionnel.

— Soupçonné n'est pas le mot; car je sais que le Gautier qui passe pour être rédacteur du Journal de la Cour et de la Ville est un homme de paille.

— On a surpris votre facilité à croire, Monsieur; car son existence physique est aussi facile à prouver que sa qualité de rédacteur.

— Je dois croire...

— Rien que la vérité; car vous êtes juste, puisque vous êtes juge; d'ailleurs, je donne ma parole d'honneur. . .

— Eh ! Monsieur, il n'est plus question de parole d'honneur.

— Tant pis, Monsieur, car la mienne est bonne.

— On vous accuse d'avoir été sur les frontières,

régiment du Roi où il avait été nommé président du club révolutionnaire des soldats. Ils étaient accompagnés de dix ou douze soldats qu'ils renvoyèrent lorsque je les assurai que mon intention était de me soumettre à la loi. Us me dirent qu'ils n'avaient emmené avec eux une force aussi considérable que parce qu'on leur avait assuré que j'étais dans l'intention de faire une vigoureuse résistance. [Note de l'auteur.)

N. B. — Les notes de Tourgniac sont indiquées par des chiffres : celles que nous avons cru devoir ajouter ont des rappels de lettres.

il y a dix ou onze mois ; d'y avoir fait des recrues que vous avez conduites aux émigrés : à votre retour on vous a arrêté, et vous vous êtes sauvé de prison.

— S'il m'était permis de penser que ce fût une dénonciation sérieuse, je ne demanderais qu'une heure pour prouver que je ne suis pas sorti de Paris depuis vingt-trois mois. Et si...

— Oh ! je sais, Monsieur, que vous avez de l'esprit, et que par votre astuce, vous trouveriez...

— Permettez-moi de dire que le mot astuce est de trop ; il n'est question que d'absurdités ; car nous ne parlons que des dénonciations qu'on a faites contre moi.

— Connaissez-vous M. Durosoi, rédacteur de la Gazette de Paris?

— Beaucoup de réputation, mais pas autrement; je ne l'ai même jamais vu.

— Gela m'étonne, car on a trouvé dans ses papiers des lettres que vous lui avez écrites.

— On n'en a trouvé qu'une; car je ne lui en ai écrit qu'une, par laquelle je lui annonçais l'envoi d'un discours que je fis aux chasseurs de ma compagnie, à l'époque de l'insurrection de la garnison de Nancy, et qu'il fit imprimer dans la Gazette de Paris. Voilà l'unique correspondance que j'aie eue avec lui,

— Cela est vrai, et je dois même vous dire que cette lettre ne vous compromet pas.

— Aucune de mes lettres, aucun de mes écrits, et aucune de mes actions ne peuvent me compromettre.

— Je vous ai vu chez M"" Vaufleury ; je vous ai

JOURGNIAC DE S A I N T- IVI E A R D

BiLlidlli. Nal. i;abinol des Estampes'.

l'abbaye 20d

vu aussi avec M. Peltier, rédacteur des Actes des Apôtres.

— Cela doit être, car je vais souvent chez cette dame, et je me promène quelquefois avec Peltier.

— N'êtes-vous pas chevalier de Saint- Louis ?

— Oui, Monsieur.

— Pourquoi n'en portez-vous pas la croix?

— La voilà, je l'ai toujours portée depuis six ans.

— C'en est assez pour aujourd'hui... Je vais rendre compte au comité que vous êtes ici.

— Faites-moi le plaisir de lui dire aussi que s'il me rend justice, il me renverra libre; car je ne suis ni rédacteur, ni recruteur, ni conspirateur, ni dénonciateur.

Un moment après, trois soldats me firent signe de les suivre. Quand nous fûmes dans la cour, ils mïnvitèrent à monter avec eux dans un fiacre qui partit après avoir reçu l'ordre de nous mener à « l'hôtel du faubourg Saint-Germain ^ ».

* L'Histoire de la Révolution du 10 août, par Peltier, fournit sur l'arrestation de Saint-Méard un paragraphe curieux. Les faits qui y sont contenus ne sont mentionnés nulle part. Ils paraissent cependant authentiques.

« Le chevalier Jourgniac de Saint-Méard. capitaine au régiment du Roi, était connu pour avoir fourni beaucoup de calembours au Journal de la Cour et de la Ville ; il fut arrêté, mais ce fut moins pour ce grief qu"on l'emprisonna que pour une querelle qu'il eut, quelque temps avant le 10 août, chez le libraire Desenne avec le magistrat Manuel. Elle avait fait tant de bruit que Saint-Méard avait cru nécessaire de faire imprimer en forme de dialogue son apologie, afin de ne pas être déchiré tout de suite par les volontaires de Manuel. » [Note des anciennes éditions.)

CFIAPITRE II DIX JOURS A l'aBBAYB

Arrivé à l'hôtel indiqué par mes compagnons de voyage, qui se trouva être la prison de l'Abbaye, ils me présentèrent avec mon billet de logement au concierge, qui, après m'avoir dit la phrase d'usage : « Il faut espérer que cela ne sera pas long », me fit placer dans une grande salle qui servait de chapelle aux prisonniers de l'ancien régime. J'y comptai dixneuf personnes couchées sur des lits de sangle : on me donne celui de M. Dangremont (*) à qui on avait coupé la tête deux jours auparavant.

Le môme jour, et dans le moment que nous allions nous mettre à table, M. de Ghantereine^ colonel de la maison constitutionnelle du roi, se donna trois coups de couteau, après avoir dit : « Nous sommes tous destinés à être massacrés... Mon Dieu, je vais à vous ! » Il mourut deux minutes après.

Le 23. — Je composai un mémoire, dans lequel je démasquai la turpitude de mes dénonciateurs; j'en envoyai des copies au ministre de la Justice, à ma section, au comité de surveillance, et à tous ceux que je savais prendre intérêt à l'injustice que j'éprouvais.

(A) Collenot d'Angremont (Louis-David), secrétaire de l'administration de la garde nationale, exécuté le 21 août.

* Inspecteur du Garde-meubles de la Couronne.

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Vers cinq heures du soir. On nous donna pour compagnon d'infortune, M. Durosoi, rédacteur de la Gazette de Paris. Aussitôt qu'il m'entendit nommer, il me dit, après les compliments d'usage : « Eh ! Monsieur, que je suis heureux de vous trouver !... Je vous aime depuis longtemps, et je ne vous connais cependant que par l'affaire de Nancy : permettez à un malheureux dont la dernière heure s'avance, d'épancher son cœur dans le vôtre. » Je l'embrassai. Il me fit ensuite lire une lettre qu'il venait de recevoir, et par laquelle une de ses amies lui mandait :

« Mon ami, préparez-vous à la mort ; vous êtes condamné, et demain... Je m'arrache l'âme, mais vous savez ce que je vous ai promis. Adieu. »

Pendant la lecture de cette lettre, je vis couler des larmes de ses yeux ; il la baisa plusieurs fois, et je lui entendis dire à demi-voix : « Hélas, elle en souffrira bien plus que moi. » Il se coucha sur mon lit, et dégoûtés de parler des moyens qu'on avait employés pour nous accuser et pour nous arrêter, nous nous endormîmes. Dès la pointe du jour, il composa un mémoire pour sa justification, qui, quoique écrit avec énergie et fort de choses ne produisit aucun effet favorable, car il eut la tête tranchée le lendemain à la guillotine.

Le 25. — Les commissaires de la prison nous permirent enfin de nous procurer le journal* du soir.

' Un nouveau prisonnier nous en porta plusieurs, un entre autres intitulé le Courrier français dans lequel je lus ce que mes lecteurs peuvent très bien se dispenser de lire.

« MM. Saint-Méard et Beaumarchais ont été arrêtés : le premier était auteur du journal scandaleux qui paraissait sous le titre de

On avait placé dans la sacristie de la chapelle qui nous servait de prison, un capitaine du régiment des gardes-suisses, nommé Reding, qui, lors de Taffaire du 10 août, reçut un coup de feu dont il eut le bras cassé ; il avait en outre reçu quatre coups de sabre sur la tête. Quelques citoyens le sauvèrent et le portèrent dans un hôtel garni, d'oii on fut l'arracher pour le constituer prisonnier à l'Abbaye, oii on lui remit le bras pour la seconde fois. J'ai été étonné bien souvent dans le cours de ma vie, mais jamais autant qu'en regardant une sorte de garde-malade (qui le soignait) : je reconnus en elle une personne avec laquelle j'avais été intimement lié pendant douze ans.

Les particularités de cette anecdote incroyable n'ayant rien de commun avec ma narration, je passe à l'ordre de mon récit.

Le 26 à minuit. — Un officier municipal entra dans notre chambre, pour inscrire nos noms et le jour que

Journal de la Cour et de la Ville. Il a été capitaine au régiment du Roi ; et ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il est propriétaire de la terre que le fameux Montaigne possédait près de Bordeaux. M. Saint-Méard jouit de plus de 40 000 livres de rentes. »

Je pardonne à ce fabricant de nouvelles de m'avoir donné cette terre, quoique elle appartienne à M. de Ségur, et plus de 40 000 livres de rentes, quoique je n'en ai jamais eu la moitié, même avant la Révolution. Je fais plus ; je ne suppose pas qu'il ait eu de mauvaises intentions jusque-là ; mais je ne peux pas croire qu'il en eût de bonnes, quand il a choisi le moment où j'étais sous le glaive de la loi, pour publier que j'étais journaliste anticonstitutionnel; car quoiqu'il fût ci-devant journaliste feuillant, c'est-à-dire très constitutionnel, il savait que le sieur Gautier était rédacteur du journal en question. Enfin, comment s'accordera-t-il sur la fortune considérable qu'il m'a donnée, avec l'auteur des Révolutions de Paris, qui assure que je travaillais à ce journal pour gagner ma vie? S'il avait ajouté à cette balourdise, que je n'avais jamais travaillé pour la taire arracher à personne, il aurait dit une vérité, et je lui aurais pardonné le mensonge. (Note de l'auteur.)

nous avions été arrêtés. Il nous fît espérer que la municipalité enverrait le lendemain des commissaires pour faire sortir ceux contre lesquels il n'y avait que des dénonciations vagues. Cette annonce me fit passer une bonne nuit, mais elle ne se réalisa pas; au contraire, le nombre des prisonniers ne fit qu'augmenter.

Le 27. — Nous entendîmes le bruit d'un coup de pistolet qu'on tira dans l'intérieur de la prison ; aussitôt on court précipitamment dans les escaliers et les corridors ; on ouvre et on ferme avec vivacité des serrures et des verrous ; on entre dans notre chambre, cil un de nos guichetiers, après nous avoir comptés, nous dit d'être tranquilles, que le danger était passé. Voilà tout ce qu'a voulu nous dire sur cet événement ce brusque et taciturne personnage.

Le 28 et le 29. — Nous ne fûmes distraits que par l'arrivée des voitures qui amenaient à chaque instant des prisonniers. Nous pouvions les voir d'une tourelle qui communiquait dans notre chambre, et dont les fenêtres donnaient sur la rue Sainte-Marguerite. Nous avons payé bien cruellement par la suite le plaisir que nous avions d'entendre et d'apercevoir ce qui se passait sur la place, dans la rue, et surtout vis-à-vis le guichet de notre prison.

Le 30, à onze heures du soir. — On fit coucher dans notre chambre un homme âgé d'environ quatrevingts ans ; nous apprîmes le lendemain que c'était le sieur Cazotte, auteur du poème à.' Olivier^ du Diable amoureux, etc^ La gaîté un peu folle de ce vieillard, ' Jacques Cazotte était âgé de soixante-treize ans ; Dijon fut Is

sa façon de parler orientale, fit diversion à notre ennui; il cherchait très sérieusement à nous persuader, par l'histoire de Caïn et d'Abel, que nous étions bien plus heureux que ceux qui jouissaient de leur liberté. Il paraissait très fâché que nous eussions l'air de n'en rien croire; il voulait absolument nous faire convenir que notre situation n'était qu'une « émanation de l'Apocalypse, etc., etc. » Je le piquai au vif en lui disant que, dans notre position, on était beaucoup plus heureux de croire à la prédestination qu'à tout ce qu'il disait. Deux gendarmes, qui vinrent le chercher pour le conduire au tribunal criminel, terminèrent notre discussion.

Je ne perdais pas un instant pour me procurer les attestations qui pouvaient me servir à prouver les vérités que j'avançais dans mon mémoire. J'étais aidé par un ami, mais par un ami comme il n'y en a

lieu de sa naissance. Son père, homme intègre, était greffier des États de Bourgogne. Jacques Gazotte s'était rendu utile à sa patrie dans l'administration de la Marine, et il avait, entre autres, rempli avec distinction la place de commissaire-ordonnateur aux îles du Vent, dans les guerres antérieures à celle de 1778. Ami précieux, bon père, excellent époux, personne n'eut un caractère plus gai, un esprit plus enjoué, un cœur plus sensible. Olivier, le Diable amoureux, le Lord impromptu ne sont pas des ouvrages dépourvus de mérite. Son front chauve et ses cheveux blancs lui donnaient l'air d'un véritable patriarche. 11 vivait relire à Pierry on Champagne, au milieu d'une famille dont il faisait le bonheur. De ses deux lils, l'un était dans la garde du Roi, l'autre servait au dehors à l'armée des Bourbons. Une fille de vingt ans, modèle de grâces et de pieté filiale, Elisabeth Gazotte, servait de secrétaire à son père dans sa retraite. C'était elle qui avait écrit une partie des lettres fatales (qui servirent de prétexte à sa mort). Dès le 18 août, un détachement de gendarmerie nationale enveloppa sa maison. Il fut conduit avec sa fille à Epernay, puis à Paris dans les prisons de l'Abbaye. (Extrait de YHistoire de la Révolution par Peltier.)

plus, qui, pendant que mes compagnons d'infortune élaient abandonnés des leurs, travaillait jour et nuit pour me rendre service. Il oubliait que dans un moment de fermentation et de méfiance, il pouvait courir les mêmes risques que moi; qu'il se rendait] suspect en s'intéressant à un prisonnier suspecté : rien ne le retenait; et il m'a bien prouvé la vérité de ce proverbe : « L'adversité est la pierre de touche des amis. » C'est en grande partie à ses soins et à son zèle que je suis redevable de la vie. Je dois au public, à moi-même et à la vérité de nommer ce brave homme : c'est M. Teyssier, négociant, rue Croix-; des-Petits-Champs.

Les derniers jours du mois d'août me rappelèrent la cruelle situation oii je m'étais trouvé à l'affaire de! Nancy. Je faisais travailler mon imagination pour comparer les risques que je courais avec ceux que j'avais courus les mêmes jours, lorsque l'armée, composée des régiments du Roi, de Mestre-de-Camp, de Châteauvieux et de quelques bataillons de gardes nationaux, me nomma son général, et me força de la conduire à Lunéville, pour enlever aux carabiniers le général Malseigne.

Le l^"" septembre. — On fit sortir de prison trois de nos camarades, qui furent bien moins étonnés de leur délivrance qu'ils ne l'avaient été de leur arrestation, car ils étaient les plus zélés patriotes de leurs sections *. On en fit sortir quelques autres des chambres

* Les sieurs Saint-Félix, Laurent et Chignard. Ces deux derniers ne sortirent que le dimanche 2 septembre. Ils furent réclamés par leurs sections. (Note de l'auteur.)

voisines, notamment M. de Jaucourt, membre d' l'Assemblée législative, qui, quelque temps avant, avait donné sa démission de député.

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