‹ La massacres de SeptembreChapitre 9 sur 25 · JOURGNIAC DE SAINT-MÉARD · texte numérisé non relu

JOURGNIAC DE SAINT-MÉARD

Rééditer ce célèbre récit peut sembler à bien des gens chose assez inutile ; aucun n'est plus connu, aucun n'a été plus lu, discuté, réimprimé et démarqué. Il est, pour ainsi dire, devenu classique; mais aussi il est si pittoresque et si saisissant qu'il nous semble devoir obligatoirement trouver place parmi les dépositions des témoins du terrible drame ; et nous préférons le reproche que certains lecteurs nous adresseront peut-être de l'avoir reproduit, au regret que bien d'autres éprouveraient sans doute de ne le point trouver ici.

De tous les récits contemporains de la Révolution, a dit M. Maurice Tourneux^ dont la compétence n'est point douteuse, aucun ne compte des réimpressions aussi nombreuses que celui de Jourgniac. Sur la lin de sa vie, l'auteur se flattait d'en posséder cinquante-huit éditions différentes, y compris les contrefaçons. Jourgniac était Gascon, mais sans trop d'exagération, puisque des cinquante-huit éditions dont il se vante, M. Tourneux en a retrouvé vingt-deux, presque la moitié ! La silhouette de l'auteur vaut, du reste, d'être esquissée.

* Bibliographie de l'histoire de Paris pendant la Révolution française, Tome I, n» 3480.

L'air bon entant, la bouche souriante, la joue fleurie, une pointe d'accent gascon : il n'en fallait pas plus, jadis, pour réussir dans le monde ; et telles étaient les raisons du succès de M. Jourgniac de Saint-Méard, capitaine commandant les chasseurs du régiment d'infanterie du roi, qui se trouvait tenir garnison à Nancy en 1783.

Le capitaine Jourgniac (on disait aussi Journac), qui s'était à lui-même conféré la noblesse, en ajoutant à son nom très roturier celui d'une modeste terre de ses ancêtres, s'était enrôlé à vingt ans et avait conquis son grade, non pas à la pointe de son épée, car il n'eut pas à faire campagne, mais à force d'amabilité, de bons mots et de bouquets à Chloris. En 1784, il vit le feu pour la première fois... dans un incendie qui détruisit, à Nancy, la maison d'un certain Laener, et où Jourgniac montra une intrépidité et un sang-froid tels qu'il reçut les félicitations du roi.

Ses hommes l'aimaient fort : ils le savaient « sorti des rangs », et il se montrait avec eux familier et indulgent. Pourtant, aux premiers jours de la Révolution, ses chasseurs se mutinèrent : un des plus exaltés lui mit sous le nez la Déclaration des Droits de l'Homme.

Cécile déconcerta : Jourgniac n'était point construit de manière à rien comprendre aux événements qui allaient se dérouler ; il avait, des Français d'autrefois, la sensibilité, l'esprit, l'honnêteté, et aussi les jolis défauts complémentaires de ces qualités nationales, la naïveté, la légèreté, la hâblerie. Très satisfait de soi-même, il se classait parmi les plus capables d'adopter les idées nouvelles et d'y trier sagement le bon d'avec le mauvais. La vérité est qu'il n'y entendit jamais rien, croyant que totit s'arrangerait à l'aide de bons mots et d'agréables quatrains.

En présence de l'insubordination croissante des soldats qu'il commandait, il fit imprimer à bon nombre d'exemplaires, en 1790, un Discours adressé aux chasseurs de son

régiment : il y laisse libre cours à sa faconde, se proclame le premier chasseur de la compagnie, atteste que ses soldats le chérissent, et fait « vibrer les cordes du patriotisme et de la fraternité ». Électrisés par tant d'éloquence, les chasseurs de Jourgniac se révoltèrent tout à fait et, au cours d'une marche militaire, le proclamèrent général, sur le grand chemin de Nancy à Lunéville.

Promu de la sorte chef des révoltés, le brave Jourgniac eut peur : il « brisa son épée », quitta l'armée, et regagna Paris. Là, il fonda un petit journal, y déposa nombre de jeux de mots et plusieurs romances, persuadé, en vrai Français badin et bon vivant, que c'était aux passions déchaînées le plus actif remède : il croyait éteindre cet immense incendie en versant dans la flamme un flacon d'eau de lavande !

En dépit de ses efi'orts et de ses chansons, la catastrophe s'étendait : la monarchie venait de crouler, les Prussiens étaient en France, l'anarchie régnait à Paris ; Jourgniac s'obstinait à rimer. Il fut très étonné et commença à soupçonner que « ça pouvait être sérieux », quand, le 22 août 1792, des hommes qu'il ne connaissait pas, des messieurs, vinrent l'arrêter en son domicile, rue Groixdes-Pe tits-Champs.

Page 1