COMMENCEMENT DE MON AGONIE DE TRENTE-HDIT HEURES
Le dimanche 2 septembre. — Notre guichetier servi i notre dîner plus tôt que de coutume ; son air effaré, ses yeux hagards nous firent présager quelque chose de sinistre ^ A deux heures, il rentra : nous l'entourâmes ; il fut sourd à toutes nos questions, et après qu'il eut, contre son ordinaire, ramassé tous les couteaux que nous avions soin de placer dans nos serviettes, il fit sortir brusquement la garde-malade de l'officier suisse Reding.
A deux heures et demie. — Le bruit effroyable que faisait le peuple fut épouvantablement augmenté par celui des tambours qui battaient la générale, par le^ trois coups de canon d'alarme et par le tocsin qu'on sonnait de toutes parts*.
* Nommé Bertrand. Il avait été aboyeur à l'Opéra pour faire; approcher les voitures.
* On se rappelle que le bruit de la prise de Verdun avant par couru la capitale, des proclamations furent adressées au peuple. On lui donna des armes : on sembla vouloir le diriger vers les lieux qu'occupaient les ennemis. Le tocsin sonna. Le but apparent était de réunir les citoyens pour le départ : l'on frémit de penser que des hommes sanguinaires trouvaient, dans la défense du territoire, un prétexte aux projets atroces qu'ils méditaient. Ce tocsin que les' prisonniers entendaient, ces tambours qui battaient étaient auxj
Dans ces moments d'effroi, nous vîmes passer trois voitures escortées par une foule innombrable de femmes et d'hommes furieux, qui criaient : « A La Force, à La Force^! » On les conduisit au cloître de l'Abbaye, dont on avait fait des prisons pour les prêtres. Un instant après, nous entendîmes dire qu'on venait de massacrer tous les évoques et autres ecclésiastiques qui, disait-on, avaient été parqués en cet endroit (*) .
Vers quatre heures. — Les cris déchirants d'un homme qu'on hachait à coups de sabre nous attirèrent à la fenêtre de la tourelle, et nous vîmes, vis-à vis le guichet de notre prison, le corps d'un homme étendu mort sur le pavé ; un instant après, on en massacra un autre, ainsi de suite ^.
yeux de tout le monde, excepté des assassins, le signai des dangers de la patrie et nou pas celui du carnage. Les Français croyaient sans doute marcher à l'étranger ; ils ne savaient pas qu'ils marchaient au meurtre et au massacre de leurs concitoyens. [Note des premières éditions.)
* Nous ne savions pas encore que ces mots, à La Force ! était l'avertissement qu'on donnait quand on envoyait des victimes à la mort.
(A) On n'eut des renseignements précis sur ce massacre « des évêques et autres ecclésiastiques » que lorsque parurent en 1891 les Mémoires inédits de l'internonce à Paris pendant la Révolution, publiés par M. l'abbé Bridier. L'internonce, Msr de Salamon. était parqué dans une chapelle de l'Abbaye avec une soixantaine de prélats et de prêtres qui furent égorgés et dont les noms n'avaient fait l'objet d'aucun écrou et n'étaient portés sur aucune liste.
' Après qu'on eût massacré tous les prêtres renfermés dans le cloître, on commença le massacre des prisonniers, par tuer cent cinquante-six soldats suisses, enfermés à l'Abbaye, dont pas un n'a été sauvé. Vint ensuite le tour des autres prisonniers. On commença par M. de Montmorin et par le sieur Thierry, valet de chambre du roi. On appliquait à certains prisonniers une torche
Il est de toute impossibilité d'exprimer l'horreur du profond et sombre silence qui régnait pendant ces exécutions ; il n'était interrompu que par les cris de ceux qu'on immolait, et par les coups de sabre qu'on leur donnait sur la tête. Aussitôt qu'ils étaient terrassés, il s'élevait un murmure, renforcé par les cris de « Vive la nation ! » mille fois plus effrayants pour nous que l'horreur du silence.
Dans l'intervalle d'un massacre à l'autre, nous entendions dire sous nos fenêtres : « 11 ne faut pas qu'il en échappe un seul; il faut les tuer tous, et surtout ceux qui sont dans la chapelle, oii il n'y a que des conspirateurs. » C'était de nous qu'on parlait, et je crois qu'il était inutile d'affirmer que nous avons désiré bien des fois le bonheur de ceux qui étaient renfermés dans les plus sombres cachots.
Tous les genres d'inquiétudes les plus effrayants nous tourmentaient et nous arrachaient à nos lugubres réflexions : un moment de silence dans la rue était interrompu par le bruit qui se faisait dans l'intérieur de la prison.
A cinq heures. — Plusieurs voix appelèrent fortement M. Gazotte; un instant après nous entendîmes passer sur les escaliers une foule de personnes qui parlaient fort haut, des cliquetis d'armes, des cris d'hommes et de femmes. C'était ce vieillard suivi de sa fille qu'on entraînait. Lorsqu'il fut hors du guichet, cette courageuse fille se précipita au cou de son père.
ardente sur le visage, lorsqu'ils sortaient du guichet pour être massacrés. On prenait cette précaution pour que le peuple ne les recon-i nût pas. {Note de l'auteur.)
Le peuple touché de ce spectacle demanda sa grâce et l'obtint ^
Vers sept heures. — Nous vîmes entrer doux hommes, dont les mains ensanglantées étaient armées de sabres ; ils étaient conduits par un guichetier qui portait une torche, et qui leur indiqua le lit de l'infortuné Reding. Dans ce moment atïreux, je lui serrai la main, et je cherchai à le rassurer. Un de ces hommes lit un mouvement pour l'enlever; mais ce malheureux l'arrêta en lui disant d'une voix mourante : « Eh! Monsieur, j'ai assez souffert; je ne crains pas la mort; par grâce, donnez-la-moi ici. »
Ces paroles le rendirent immobile; mais son camarade, en le regardant et en lui disant : « Allons donc » le décida. Il l'enleva, le mit sur ses épaules, et fut le porter dans la rue oii il reçut la mort^... J'ai les yeux
' Quelques jours avant le 2 septembre, M"« Cazotte, mise à l'Abbaye avec son père, fut reconnue innocente ; mais elle ne voulut pas l'y laisser seul et sans secours. Elle obtint la faveur de rester auprès de lui. Arrivèrent ces journées effroyables qui furent les dernières de tant de Français ; la veille, M"» Gazette, par le charme de sa figure, la pureté de son âme et la chaleur de ses discours avait su intéresser des Marseillais qui étaient entrés dans l'intérieur de 1" Abbaye. Ce furent eux qui l'aidèrent à sauver Cazotte. Ce vieillard, condamné après trente heures de carnage, allait périr sous les coups dun groupe d'assassins. Sa fille se jette entre eux et lui, pâle, échevelée, et plus belle encore de son désordre et de ses larmes. « Vous n'arriverez à mon père, s'écrie-t-elle, qu'après m'avoir percé le cœur. » Un cri de grâce se fait entendre. Deu.K voix le répètent, les Marseillais ouvrent le passage à -M''» Cazotte qui emmène son père et vient le déposer dans le sein de sa famille.
(Ce morceau est extrait des notes du Mérite des Femmes, par Legouvé.) [Note des premières éditions.)
* On trouve dans l'Histoire de la Révolution du 10 août par M. Peltier, les détails suivants sur le malheureux Reding :
Saint-Méard n'a point osé retracer une circonstance affreuse qui se passa sous ses yeux. Voici comment il me l'a dépeinte. Les
si pleins de larmes, que je ne vois plus ce que j'écris.
Nous nous regardions sans proférer une parole ; nous nous serrions les mains, nous nous embrassions... Immobiles, dans un morne silence, et les yeux fixés, nous regardions le pavé de notre prison que la lune éclairait dans l'intervalle de l'ombre formée par les triples barreaux de nos fenêtres... Mais bientôt les cris des nouvelles victimes nous redonnaient notre première agitation, et nous rappelaient les dernières paroles que prononça M. Ghantereine en se plongeant un couteau dans le cœur : « Nous sommes tous destinés à être massacrés... »
A minuit. — Dix hommes, le sabre à la main, précédés par deux guichetiers qui portaient des torches, entrèrent dans notre prison, et nous ordonnèrent de nous mettre chacun aux pieds de nos lits. Après qu'ils nous eurent comptés, ils nous dirent que nous répondions les uns des autres, et jurèrent que s'il en échappait un seul, nous serions tous massacrés « sans être entendus par M. le Président (*) ». Ces derniers mots nous donnèrent une lueur d'espoir ; car nous ne savions pas encore si nous serions entendus avant d'être tués.
bourreaux qui vinrent chercher cet infortuné pour le faire marclier au lieu de son supplice, voyant que sa blessure l'empêchait de se soutenir, le chargèrent sur leurs épaules. La douleur lui arrachait des cris déchirants. Un troisième bourreau qui suivait prit le parti, pour apaiser le bruit, de lui scier la gorge avec son sabre, et il commença cette exécution sous les yeux mêmes de ses compagnons de chambrée. A peine était-il parvenu aux premières marches de l'escalier, que ceux-ci s'aperçurent, à la cessation de ses cris, qu'il avait cesse de respirer. (Note des premières édilions.)
à) Maillard.
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Le lundi 3 à deux heures du malin. — On enfonça à coups redoublés une des portes de la prison : nous pensâmes d'abord que c'était celle du guichet qu'on enfonçait pour venir nous massacrer dans nos chambres; mais nous fûmes un peu rassurés quand nous entendîmes dire, sur l'escalier, que c'était celle d'un cachot où quelques prisonniers s'étaient barricadés. Peu après, nous apprîmes qu'on avait égorgé tous ceux qu'on y avait trouvés.
A dix heures, — L'abbé Lenfant, confesseur du roi' et l'abbé de Chapt-Rastignac% parurent dans la tribune de la chapelle qui nous servait de prison, et dans laquelle ils étaient entrés par une porte qui donnait sur l'escalier. Ils nous annoncèrent que notre dernière heure approchait, et nous invitèrent à nous recueillir pour recevoir leur bénédiction. Un mouvement électrique, qu'on ne peut définir, nous préci-
* L'abbé TEnfant, membre d'une société célèbre, prédicateur de feu l'empereur Joseph II, dont il était singulièrement estimé, ensuite de Louis XYI. On a même prétendu que dans les derniers temps, il était confesseur de ce monarque. On lui attribue le discours à lire au conseil, sur le projet d'accorder l'état civil aux protestants qui parut en 1787. Il est mort âgé de plus de soixante-dix ans. Sa piété douce, l'aménité de son caractère, la siireté de son commerce l'ont fait regretter vivement de ses amis.
* L'abbé Chapt-Rastignac, âgé de soixante-dix ans lorsqu'il perdit la vie, d'une ancienne et illustre maison du Périgord, docteur de la Société de Sorbonne, vicaire général du diocèse d'Arles, député à l'Assemblée Constituante, était extrêmement cher à sa famille et à ses amis. 11 avait cultivé les lettres avec fruit : il est l'auteur d'un ouvrage intitulé : De Vaccord de la 7'évélation et de la raison contre le divorce ; d'un autre écrit sur le Divorce en Pologne ; enGn d'une traduction, du grec en français, de la Lettre synodale de Nicolas, patriarche de Constantinople, à l'empereur Alexis Commène, sur le pouvoir des empereurs, relativement à l'élection des métropole» ecclésiastiques.
pita à genoux; et les mains jointes, nous la reçûmes.
Ce moment, quoique consolant, fut un des plus !
que nous ayons éprouvés. A la veille de paraître devant l'Être Suprême, agenouillés devant deux de ses ministres, nous présentions un spectacle indéfi-* nissable L'âge de ces deux vieillards, leur position au-dessus de nous, la mort planant sur nos têtes et nous environnant de toutes parts : tout répandait sur cette cérémonie une teinte auguste et lugubre ; elle nous rapprochait de la divinité; elle nous rendait le courage; tout raisonnement était suspendu, et le plus froid et le plus incrédule en reçut autant d'impression que le plus ardent et le plus sensible. Une demiheure après ces deux prêtres furent massacrés, et nous entendîmes leurs cris!...
Quel est l'homme qui lira les détails suivants sans que ses yeux se remplissent de larmes, sans éprouver les crispations et les frémissements de la mort! Quel est celui dont les cheveux ne se dresseront pas d'horreur !
Notre occupation la plus importante était de savoir quelle serait la position que nous devions prendre pour recevoir la mort le moins douloureusement, quand nous entrerions dans le lieu du massacre. Nous envoyions de temps à autre quelques-uns de nos camarades à la fenêtre de la tourelle, pour nous instruire de celle que prenaient les malheureux qu'on immolait, et pour calculer, d'après leur rapport, celle que nous ferions bien de prendre. Ils nous rapportaient que ceux qui étendaient leurs mains souffraient beaucoup plus longtemps, parce que les coups de sabres étaient
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amortis avant de porter sur la tête ; qu'il y en avait même dont les mains et les bras tombaient avant le corps, et que ceux qui les plaçaient derrière le dos devaient souffrir beaucoup moins. Eh bien, c'était sur ces horribles détails que nous délibérions... Nous calculions les avantages de cette dernière position, et nous nous conseillions réciproquement de la prendre, quand notre tour d'être massacrés serait venu !...
Vers midi. — Accablé, anéanti par une agitation plus que surnaturelle, absorbé par des réflexions dont l'horreur est inexprimable, je me jetai sur mon lit, et je m'endormis profondément. Tout me fait croire que je dois mon existence à ce moment de sommeil. « Il me sembla que je paraissais devant le redoutable tribunal qui devait me juger; on m'écoutait avec attention, malgré le bruit affreux du tocsin et des cris que je croyais entendre. Mon plaidoyer fini on me renvoyait libre. » Ce rêve fit une impression si bienfaisante sur mon esprit, qu'il dissipa totalement mes inquiétudes, et je me réveillai avec le pressentiment qu'il se réaliserait. J'en racontai les particularités à mes compagnons d'infortune, qui furent étonnés de l'assurance que je conservai depuis ce moment jusqu'à celui oii je comparus devant mes terribles juges.
A deux heures. — On fit une proclamation que le peuple eut l'air d'écouter avec défaveur ; un instant après, des curieux ou bienpeut-êtredes gens qui voulaient nous indiquer des moyens de nous sauver, placèrent une échelle contre la fenêtre de notre chambre ; mais on les empocha d'y monter, en criant : « A bas! A bas! c'est pour leur porter des armes. »
Tous les tourments de la soif la plus dévorante se joignaient aux angoisses que nous éprouvions à chaque minute. Enfin, notre guichetier Bertrand * parutseul, et nous obtînmes qu'il nous apporterait une cruche d'eau ^: nous la bûmes avecd'aulantplusd'avidité, qu'il y avait vingt-six heures que nous n'avions pu en obtenir une seule goutte. Nous parlâmes de cette négligence à un fédéré qui vint avec d'autres personnes faire la visite de notre prison ; il en fut indigné au point, qu'en nous demandant le nom de ce guichetier, il nous assura qu'il allait l'exterminer. Il l'aurait fait, car il le disait; et ce ne fut qu'après bien des supplications que nous obtînmes sa grâce.
Cet petit adoucissement fut bientôt troublé par des cris plaintifs que nous entendîmes au-dessus de nous. Nous nous aperçûmes qu'ils venaient de la tribune ; nous en avertissions tous ceux qui passaient sur les escaliers. Enfin on entra dans cette tribune, et on nous dit que c'était un jeune officier qui s'était fait plusieurs blessures, dont pas une n'était morteUe, parce que la lame du couteau dont il s'était servi.
* C'était la faute des circonstances et non la sienne, ni celle du concierge, le citoyen Lavaquerie, qui, pendant que j'ai été détenu à l'Abbaye, a rempli les devoirs que l'humanité impose à un honnête homme. [Noie de l'auteur.)
* C'est dans ce moment qu'il nous dit qu'on avait empêché des personnes malintentionnées de nous porter vingt-huit sabres ; qu'on les avait saisis, et qu'on les avait déposés au corps de garde. Il nous dit aussi que M. Manuel était dans la chambre de M. Lavaquerie, le concierge, qu'il regardait les écrous des prisonniers, et qu'il avait fait bien des croix à côté de leurs noms. [Note de l'auteur.)
étant arrondie parle bout, n'avait pu pénétrer *. Cela ne servit qu'à liàler le moment de son supplice.
A huit heures. — L'agitation du peuple se calma, et nous entendîmes plusieurs voix crier : « Grâce, grâce pour ceux qui restent ! » Ces mots furent applaudis, mais faiblement. Cependant une lueur d'espoir s'empara de nous; quelques-uns même crurent leur délivrance si prochaine, qu'ils avaient déjà mis leur paquet sous leur bras ; mais bientôt de nouveaux cris de mort nous replongèrent dans nos angoisses.
J'avais formé une liaison particulière avec le sieur Maussabré, qu'on n'avait arrêté que parce qu'il avait été aide de camp de M. de Brissac. Il avait souvent donné des preuves de courage; mais la crainte d'être assassiné lui avait comprimé le cœur. J'étais cependant parvenu à dissiper un peu ses inquiétudes, lorsqu'il vint se jeter dans mes bras, en disant : « Mon ami, je suis perdu : je viens d'entendre prononcer mon nom dans la rue. » J'eus beau lui dire que c'étaient peut-être des personnes qui s'intéressaient à lui; que d'ailleurs la peur ne guérissait de rien; qu'au contraire elle pourrait le perdre : tout fut inutile. Il avait perdu la tête au point que, ne trouvant pas oii se cacher dans la chapelle, il monta dans la cheminée de la sacristie, où il fut arrêté par des grilles qu'il
* Ce jeune oÊBcier se nommait Boisragon. Quelques autres prisonniers se tuèrent dans leurs chambres, entre autres, un qui se brisa le crâne contre la serrure de la porte de sa prison. Le sieur Loureur, qui avait été notre compagnon de malheur dans la chapelle et qu'on avait changé de chambre deux ou trois jours avant les journées des 2, 3 et 4 septembre, m"a raconté ce l'ait qui s'est passé en sa présence. (Noie de l'auteur.)
eut même la folie d'essayer de casser avec sa tête. Nous rinvitùmes à descendre : après bien des difficultés, il revint avec nous ; mais sa raison ne revint pas. C'est ce qui a causé sa mort dont jeparlerai dans un moment.
Le sieur Emard, qui, la veille, m'avait donné des renseignements pour faire un testament olographe, me fit part des motifs pour lesquels on l'avait arrêté. Je les trouvai si injustes, que, pour lui donner une preuve de la certitude ovi j'étais qu'il ne périrait pas, je lui fis présent d'une médaille d'argent, en le priant de la conserver pour me la montrer dans dix ans... S'il lit cet article, il lui rappellera sa promesse. Si nous ne nous sommes pas vus, ce n'est pas ma faute; car je ne sais oii le trouver, et il sait oii je suis.
A onze heures. — Dix personnes, armées de sabres et de pistolets, nous ordonnèrent de nous mettre à la file les uns des autres, et nous conduisirent dans le second guichet, placé à côté de celui oii était le tribunal qui allait nous juger. Je m'approchai avec précaution d'une des sentinelles qui nous gardaient, et je parvins peu à peu à lier une conversation avec lui. Il me dit, dans un baragouin qui me fit comprendre qu'il était Provençal ou Languedocien, qu'il avait servi huit ans dans le régiment de Lyonnais. Je lui parlai patois; cela parut lui faire plaisir, et l'intérêt que j'avais de lui plaire me donna une éloquence gasconne si persuasive, que je parvins à l'intéresser au point d'obtenir de lui ces mots qu'il est impossible d'apprécier quand on n'a pas été dans le guichet oiî j'étais. «Né té cougneichi pas, mé pér-
tant né pémsi pas que siasque un treste ; au contrairi, té crési un boun gouyat \ » Je cherchai dans mon imagination tout ce qu'elle pouvait me fournir pour le confirmer dans cette bonne opinion; j'y réussis, car j'obtiens encore qu'il me laisserait entrer dans le redoutable guichet pour voir juger un prisonnier. J'en vis juger deux, dont un fournisseur de la bouche du roi, qui, étant accusé d'être du complot du 10, fut condammé et exécuté ; l'autre qui pleurait et qui ne prononçait que des mots entrecoupés, était déjà deshabillé, et allait partir pour La Force, lorsqu'il fut reconnu par un ouvrier de Paris, qui attesta qu'on le prenait pour un autre. Il fut renvoyé à un plus amplement informé. J'ai appris depuis qu'il avait été proclamé innocent.
Ce que je venais de voir fut un trait de lumière qui m'éclaira sur la tournure que je devais donner à mes moyens de défense. Je rentrai dans le second guichet, ovi je vis quelques prisonniers qu'on venait d'amener du dehors. Je priai mon Provençal de me procurer un verre de vin. Il allait le chercher, lorsqu'on lui dit de me reconduire dans la chapelle, oii je rentrai sans avoir pu découvrir le motif pour lequel on nous avait fait descendre. J'y trouvai dix nouveaux prisonniers qui remplaçaient cinq des nôtres précédemment jugés. Je n'avais pas de temps à perdre pour composer un nouveau mémoire ; j'y travaillai, bien convaincu qu'il n'y avait que la fermeté et la
* Traduction : Je ne te connais pas, mais pourtant je ne pense pas que tu sois un traître ; au contraire, je crois que tu es un bon enfant.
franchise qui pouvaient me sauver, lorsque je vis entrer mon Provençal qui, après avoir dit au guichetier : « Bâcle la porte, à la tournante sulément, et attens mé en defore^ » s'approcha de moi, et me dit, après m'avoir touché la main :
« Béni pér tu. Baqui lou bin que mas demandât : beu". » J'en avais bu plus de la moitié, lors qu'il mit la main sur la bouteille, et me dit : « Sacrisdi, moun amie, coumé y bas ; n'en boli per you ; à ta santat » 11 but le reste. « Né poudi pas damoura dans tu loun ten; né rapélé-lé ce que té disi. Si ses un caloutin ou bé un conspirateur d'au castel dé mousu Béto, sias flambât ; mé si né pas un treste, nage pas po ; té respoundi de ta bisté.
— Eh ! Moun amie, seuy bien surtdé n'esta pas accusât dé tout aco, ma passi pér esta un tantinet aristoucraté.
— Quoy ré qu'aco; les juges sabent bé qui ad'ounestés gens pér-tout. Lou président es un houneste homme que n'est pas un sot.
— Fasei mé lou plasei dé préga los juges de m'escouta ; né daémandà qu'aco.
— Lou siras, t'en respoundi. Arça adissias, amie d'au courage m'en bau à mon poste ; taquerey dé fa béné toun tour lou pu leu que sira poussible. Embrasse mé, seuy à tu dé boun co ^. »
' Traduction : Ferme la porte seulement à la clef, et attends-moi en dehors. (Note de l'auteur.)
* Je viens pour toi. Voilà le vin que tu m'as demandé, bois...
^ Sacre, mon ami, comme tu y vas: j'en veux pour moi ; à ta santé... Je ne peux pas demeurer longtemps avec toi, mais rappelle-toi ce que je te dis. Si tu es un prêtre ou un conspirateur du château de
Nous nous embrassâmes et il sortit.
Il faut avoir été prisonnier à l'Abbaye, le 3 septembre 1792, pour sentir rinfliience qu'eut cette petite conversation sur mes espérances, et combien elle les ranima.
Vers minuit. — Le bruit surnaturel qu'on n'avait pas discontinué de faire depuis trente-six heures commença à s'apaiser, nous pensâmes que nos juges et le pouvoir exécutif ^ excédés defatigue, ne nousjugeraient que lorsqu'ils auraient pris un peu de repos. Nous étions occupés à arranger nos lits, lorsqu'on fit une nouvelle proclamation qui fut huée généralement. Peu après, un homme demanda la parole au peuple, et nous lui entendîmes dire très distinctement : « Les prêtres et les conspirateurs qui restent, et qui sont là, ont graissé la patte aux juges ; voilà pourquoi ils ne les jugent pas. » Apeine eut-il achevé de parler, qu'il nous sembla entendre qu'on l'assommait. L'agitation du peuple devint une véhémence effroyable. Le bruit augmentait à chaque instant, et la fermentation était à son comble, lorsqu'on vint
M. Veto, tu es flambé ; mais si tu n'es pas un traître, n'aie pas peur, je te réponds de ta vie.
Eh ! mon ami, je suis bien sûr de n'être pas accusé de tout cela, mais je passe pour être un peu aristocrate. — Ce n'est rien que cela ; les juges savent bien qu'il y a des honnêtes gens partout. Le président est un honnête homme qui n'est pas un sot.
Faites-moi le plaisir de prier les juges de m'écouter ; je ne leur demande que cela.
Tu le seras ; je t'en réponds. Or ça adieu, mon ami, du courage. Je vas m'en retourner à mon poste ; je tâcherai de faire venir ton tour le plus tôt qu'il me sera possible. Embrasse-moi : je suis à toi de bon cœur. {Noie de raideur.)
« C'est ainsi qu'on nommait les tueurs. {No/e de l'auteur.)
chercher M. Défontaine, ancien garde du corps, dont bientôt après nous entendîmes les cris de mort^ ; peu après on arracha encore de nos bras deux de nos camarades, ce qui me fit pressentir que mon heure fatale approchait^.
Enfin le mardi, à une heure du matin, après avoir souffert une agonie de trente-sept heures, qu'on ne peut comparer même à la mort ; après avoir bu mille et mille fois le calice d'amertume, la porte de ma prison s'ouvre : on m'appelle :je parais. Trois hommes me saisissent et m'entraînent dans l'affreux guichet.