MAI
Avant le prolongement de la rue de Rennes, décrété en 1866, on pénétrait, de la rue d'Assas, dans le jardin des Carmes, en descendant un perron de quelques marches et en suivant un passage en pente douce qui longeait cette chapelle delà Vierge où étaient morts, en 1792, nombre de prêtres et qu'on appelait la Chapelle des Martyrs. Un puits qui se trouvait dans ce couloir passait pour avoir reçu la dépouille des victimes de septembre : il était depuis lors l'objet de la vénération des visiteurs ; on l'avait surmonté d'une croix de bois et l'on y déposait des couronnes.
Gomme le tracé de la nouvelle voie entamait le jardin du couvent, et nécessitait la démolition de la chapelle et du puits, on voulut sauver de la profanation les ossements des prêtres septetnbrisés, et l'on entreprit des fouilles. Le puits fut ouvert le 20 mai 1867 : on n'y trouva absolument que des os de bœuf, de veau, de mouton et de poulet et, pensant que, suivant une tradition très vraisemblable, les corps avaient été portés, dès le 4 septembre 1792, au cimetière de Vaugirard, on arrêta les fouilles, pour les reprendre, il est vrai, quelques jours plus tard, en un autre endroit du jardin. Cette nouvelle recherche donna les résultats que l'on va lire : ces détails sont extraits du
rapport déposé à l'Archevêché en 1867 par les architectes chargés du travail, rapport dont le texte intégral a été publié dans le Bulletin du Comité (ï histoire et d'archéologie du diocèse de Paris, octobre 1883.
Les fouilles pratiquées dans les parages du
passage communiquant à la rue d'Assas n'ayant donné aucun résultat, nous avons consulté le plan d'experl annexé à l'acte de vente des biens domaniaux. Ce plan mentionne un puits dont on ne voyait plus de traces. D'après les cotes de repère, ce puits devait se trouver contig'u an bassin rectangulaire existant encore aujourd'hui.
Le 23 mai, une fouille en recherche fut opérée et mit à découvert le parement extérieur d'un mur; une brèche pratiquée laissa voir l'intérieur du puits ; il était comblé et voûté; la voûte était recouverte d'une couche de terre végétale de quarante centimètres d'épaisseur elle fut enlevée et la voûte démolie.
Le puits, de 1™,80 de diamètre, était remblayé jusqu'à 1"", 80 en contrebas de la naissance de la voûte, dont l'arc avait quarante centimètres de flèche. Le bassin rectangulaire se vidangeait dans le puits par un tuyau en plomb de dix centimètres de diamètre venant y aboutir à l'°,50 en contrebas du sol.
Le 24 mai, un tourniquet fut disposé au-dessus du puits pour opérer, à l'aide d'un seau, l'extraction du remblai.
Une couche de terre végétale pure fut d'abord retiuée; elle laissa voir les premiers ossements, couchés
sur un lit de chaux de vingt centimètres d'épaisseur et occupant dans le puits une zone de trente centimètres d'épaisseur moyenne.
Au-dessus du lit de chaux, dans une hauteur de deux mètres à peu près, le puits était garni d'ossements gisant dans une substance brune de consistance gélatineuse, d'odeur graisseuse et douceâtre, mais sans fétidité. Plusieurs crânes retirés étaient sciés horizontalement.
Le 25 mai, à la fin de la journée, toute cette zone était sortie du puits.
Les os ont été chargés à la main, montés et disposés sur le sol à la main ; le reste était chargé à la pelle et déposé par terre dans un ordre déterminé. afin de rendre plus faciles les recherches ultérieures et le classement des éléments en grand nombre contenus dans les substances extraites.
Le but étant d'arriver dans le plus bref délai à vider entièrement le puits, on ne sortait immédiatement que les ossements et les objets qui, par leur forme ou leur volume, s'accusaient d'eux-mêmes; au fureta mesure, les ossements, mis dans des boîtes faites exprès, et accompagnés par nous, étaient transportés dans l'ancienne cellule de M™" de Soyecourt et remis à l'examen. Nous ne saurions trop remercier ici MM. les professeurs des hautes études qui, pendant les premiers instants, alors que l'établissement d'un service de clôture nous a forcés de quitter la surveillance pendant quelques heures, sont venus spontanément nous remplacer près du puits.
Le 26 mai, une épaisseur de 1™,30 a été enlevée ;
elle se composait de débris de toutes sortes, dont nous donnerons plus loin la momenclature.
Le 27 mai, nous avons rencontré une couche de fumier presque pur, occupant une hauteur de quarante centimètres, au-dessous de laquelle l'eau a commencé à entraver le travail.
Enfin au delà du fumier et jusqu'au fond du puits, c'est-à-dire dans une hauteur de 3"", 80, le remblai se composait de terre végétale ; les dernières couches contenaient des moellons en assez grand nombre.
L'extraction de cette dernière zone a été laborieuse; les sources sont fort abondantes et l'eau gagnait à chaque instant les puisatiers. Une première pompe d'épuisement qui a fait convenablement le service jusqu'au 30 mai s'est trouvée insuffisante. Nous avons dû la remplacer par une pompe d'un plus fort débit et organiser le service de nuit, sans lequel il eût fallu consacrer chaque matin quatre heures à vider l'eau accumulée pendant la nuit.
Le 8 juin, à six heures du matin, le puits était vide : mais il restait encore à visiter soigneusement les terres qui en provenaient, pour en extraire les ossements et les objets divers qui pouvaient s'y rencontrer.
Les terres présentaient un cube de vingt mètres environ ; la tâche était énorme, nous avons dû choisir des aides. MM. Noël Bion, Louis Liberge, René Ménard, Eugène Homberg, François Baugouïn, Prosper Keller et Jean Keller ont bien voulu répondre à notre appel; ils ont travaillé près de nous, sans relâche, avec tout le dévouement que nous nous attendions à rencontrer en eux.
M. Noël Bion a dirigé les recherches pendant la journée du 13 juin.
Cette seconde partie du travail, commencée le 8 juin à midi, n'a été terminée, pour la partie des terres contenant des ossements, que le 22 juin à six heures du soir.
Nous avons retrouvé dans la terre tous les ossements de petit volume, ainsi qu'un grand nombre de fragments de différentes espèces que nous avons classés d'après la place qu'ils occupaient dans le puits : ainsi le remblai de terre végétale de la partie du fond contenait, à l'état de débris uniformément répartis, des cloches de maraîchers, un balai, des verres et des bouteilles, un baril et deux tonneaux, de la faïence artistique, de la vaisselle très commune, une faïence blanche, des vases en terre vernie de différentes couleurs, des os d'animaux, os de gigot, etc., des vases de nuit, des pépins de citrouilles et de melons, des noyaux de pêches et de prunes, des amandes vertes, des morceaux de tentures, des gonds, des cercles de barriques, des carreaux de marbre, d'ardoise et de terre cuite, des écailles d'huîtres, etc.
La zone du fumier ne contenait guère, comme substances étrangères, que des fragments de cloches de verre et des faïences.
L'espace compris entre le fumier et les corps renfermait dans un remblai de sable et de cailloux, d'abord une tête d'arbre cassée formant un rameau dont le bois a un mètre de hauteur, puis de la vaissaille grossière, vernie intérieurement en blanc et extérieurement en brun, à la marque des Pères
Carmes ; quelques assiettes portent, dans un cercle bleu, l'inscription : CARMES DEGH., d'autres, simplement les initiales C. D. Une seule porte le Mont- Carmel surmonté d'une croix flanquée de deux étoiles, avec une étoile dans la montagne. Des os de bœuf, de mouton et de poulet se trouvaient groupés en assez grand nombre, avec des cloches de marais, des vases de nuit et des vases à fleurs à anses torses en faïence bleue et blanche, puis des faïences artistiques, un peigne, des porcelaines fines et de la cristallerie, des épongés, des lampions et des écailles d'huîtres, des pots à confitures, des pots de pharmacie, des bouteilles, une cuillère, une fourchette, un fer à friser, un couteau dont la lame rongée par l'oxydation n'a plus que seize centimètres de longueur sur quatre centimètres de largeur; il est encore muni de sa douille.
Enfin cette série se trouve complétée par des gonds, un disque en fer, des pentures et des clous, des verrous, des manches de pelles et deux bêches très oxydées et couvertes de fortes agglomérations, composées de débris divers rassemblés dans une masse qui nous paraît être en partie du sang coagulé.
Au delà de cette couche, parmi les corps ensevelis dans le sable et les cailloux, nous avons retrouvé les cloches de marais et les débris de faïences.
Nous évaluons à 330 le nombre des cloches réparties dans le puits. Ainsi que les bouteilles et les verres, elles étaient fortement dévitrifiées.
Dans la partie occupée par les corps, les substances étrangères se trouvaient principalement groupés dans
le tiers inférieur de la hauteur. C'étaient des clous, un demi- éperon, une clef, quelques kilogrammes de petits fragments de plomb en feuilles fortement corrodés; des plombs étirés et rainés ayant appartenu à des vitraux d'église ; un râtelier postiche composé de trois dents; la moitié d'une boîte en os portant les heures graduées et qui a dû contenir un petit gnomon en cuivre ; une demi-boucle de souliers, des cheveux, des débris de toile et un morceau d'étoffe brune dont il ne reste guère que la trame. Enfin plusieurs fragments en cuivre, dont le principal est une plaque tumulaire presque complète, portant deux inscriptions sur Tune de ses faces, et sur l'autre deux armoiries dont une de cardinal ; les autres pièces semblent être aussi des plaques de tombeau, mais elles sont tout à fait incomplètes.
Là se borne la nomenclature des pièces retrouvées ; elles ont toutes été déposées par nous dans la cellule du couvent portant le numéro 14.
En terminant, nous croyons devoir consigner quelques observations d'ensemble sur la manière dont on a dû procéder pour faire cette inhumation.
Dans l'origine, le puits a été foré dans un terrain qui se compose : d'abord d'une couche de terre végétale de l'",30 d'épaisseur reposant sur un fond de sable et de cailloux; on trouve le sable jusqu'à 4"", 80 au-dessous du sol. A cette profondeur règne une assise de pierre dure de 55 centimètres de hauteur ; à partir de cette assise, le puits est foré dans la pierre tendre qui forme parements, La maçonnerie du puits.
fort bien exécutée du reste, repose sur l'assise de pierre dure.
Il nous paraît assuré que le puits portait une margelle; en effet, les pierres qui composaient la voûte que nous avons démolie, avaient presque toutes un parement cintré comme les parements verticaux, et aucune d'elles n'était taillée en voussoir. Nous pensons donc que la margelle a dû fournir les matériaux avec lesquels on a construit la voûte et que les moellons qui garnissaient le fond du puits y étaient tombés pendant la démolition préalable.
Quant à la manière dont le puits a été comblé, elle se déduit facilement de la nature du sol. En effet, toute la partie inférieure du puits, jusqu'à une hauteur de 4™, 70 est comblée avec de la terre végétale; cette terre a dû être prise sur le bord même du puits ; la hauteur de 4°*, 70 correspond à peu près à celle de la hauteur de l'eau. La couche de fumier de 40 centimètres d'épaisseur qui recouvrait immédiatement la terre végétale a dû être établie dans le double but : l'^de donner quelque solidité à la surface du remblai, 2° de rendre cette surface imperméable à l'eau.
A partir du fumier, le remblai change de nature; il est exclusivement composé de sable fin et de cailloux qui ont dû être pris au fond de la fouille déjà pratiquée pour remblayer les couches inférieures. Le bassin qui existe aujourd'hui s'est trouvé naturellement creusé ; il a dû être maçonné presque immédiatement; ce qui nous le fait supposer, c'est que sa maçonnerie est lutée extérieurement avec une argile entièrement semblable à celle que l'on rencontre sur
une des pelles retirées du puits et que l'on rencontre aussi, de distance en distance, parmi les corps.
Les cadavres mis dans le puits devaient le remplir jusqu'à O'^jSO en contrebas du sol; ils ont été recouverts d'une couche de terre végétale qui a dû être battue en cintre pour recevoir la maçonnerie de la voûte qui a tout fermé ; au-dessus de la voûte, 40 centimètres de terre végétale ont nivelé Je sol et fait disparaître toute trace du puits.
Avec le temps, la décomposition des corps, aussi bien que la vidange du bassin, ont amené dans la masse un affaissement qui a déterminé le vide constaté dans la partie supérieure du puits à l'instant de son ouverture.
Dressé par les architectes soussignés.
Paris, le 29 juin 1867.
Signé : Douillard frères.
ANNEXE AU PREMIER RAPPORT SUR LE PUITS DES MARTYRS, DÉPOSÉ A l'archevêché
Vers le 20 juin 1867, alors que nous terminions la visite des terres retirées du puits, un homme âgé, qui ne s'est pas fait connaître, a déclaré à un ouvrier du chantier que, le puits une fois rempli, plusieurs corps qui n'avaient pu y trouver place avaient été inhumés dans le voisinage; il désigna le dessous des marches qui descendaient naguère de la rue d'Assas au passage des martyrs. Le perron a été démoli; nous avons fait fouiller les terres, tant en cet endroit que
dans les parages d'une pente douce peu éloignée du puits; ces recherches n'ont donné aucun résultat. Le 25 juillet, à dix heures du matin, des terrassiers, en pratiquant près du puits une tranchée destinée à recevoir les fondations d'un mur, ont mis un crâne à découvert. Ils ont suspendu le travail et sont venus nous prévenir. Nous nous sommes immédiatement transportés sur place et nous avons reconnu l'existence d'une fosse creusée en pleine terre, mesurant deux mètres de longueur, sur un mètre de largeur et un mètre cinquante centimètres de profondeur à partir du sol. Cette fosse, dans sa largeur était immédiatement adossée au mur du puits dans sa partie sud, c'est-à-dire placée symétriquement par rapport au bassin.
Les corps occupaient au fond de la fosse, une hauteur de soixante dix centimètres; ils étaient recouverts, d'abord d'une couche de chaux de vingt centimètres, puis d'une couche de terre végétale de soixante centimètres d'épaisseur.
Quelques-uns des corps avaient la tête adossée au mur du puits ; les autres étaient placés dans un sens diamétralement opposé.
Les terres qui renfermaient ces ossements ont été rétirées par nous à l'aide d'une truelle, avec le plus grand soin; nous espérions pouvoir reconstituer chacun des corps dans son intégrité, mais nos tentatives ont été vaines; la plus grande incohérence régnait dans les places occupées par les ossements.
Le 25 juillet au soir, tous ces restes étaient déposés
par nous dans l'ancienne cellule de M"* de Soyecourt, mais séparés des ossements provenant du puits. C'est là qu'ils ont été soumis à l'examen du médecin. Dressé par les architectes soussignés.
Paris, le 27 juillet 1867.
Signé : Douillard, frères.
DOCUMENTS INEDITS
Gomme on avait tué aux Carmes, à l'Abbaye, à La Force, on tua à la Conciergerie, au séminaire de Saint-Firmin, à la Tour Saint-Bernard, au Châtelet, à Bicêtre, à la Salpêtrière. Sur ces six dernières prisons on ne possède que les renseignements puisés par Granier de Cassagnac dans les archives de la Commune, détruites en 1871 ; aucun récit ne subsiste ; mais on a la comptabilité des cadavres.
En adoptant, sauf pour l'Abbaye, les chiffres que donne Cassagnac, on parvient à dresser le tableau que voici :
Citoyens frappés par la justice du peuple,
et dout la mort Citoyens
est authentiquée dont la mort n'est
soit par les écrous, pas authentiquée ou soit par une liste ofticieile. qui ontdisparu.
Carmes. ....... 116
Conciergerie 100 278
Châtelet 223
La Force 65 106
Abbaye Saint-Germain. 318 54
Bicêtre 170
La Salpêtrière 35
Tour Saint-Bernard . . 73
Séminaire Saint-Firmin 76
Totaux. . . . 1.176 438
Ce n'est point là, comme on peut le penser, un chiffre mathématiquement exact ; mais il approche certainement de très près la vérité.
En regard du nombre des victimes, il conviendrait de placer celui des assassins, mais ici le mystère est presque impénétrable. Quoique Peltier ait dit qu'il lui paraissait peu probable qu'on recherchât jamais le nom des tueurs de septembre « parce qu'on n'écrit pas l'histoire des loups », Granier de Cassagnac a essayé de retrouver les noms de ces douze escrocs qui formaient, suivant Méhée, le tribunal de Maillard, à l'Abbaye. Il n'en a retrouvé que six. Il les cite : c'étaient Bernier, un aubergiste, demeurant rue du Four-Saint-Germain, n" 156 ; Bouvier, compagnon chapelier, rue Sainte-Marguerite ; Delongeville, demeurant enclos de l'Abbaye, cour des Moines (il reçut 32 livres pour sa peine) ; Grapin, domicilié dans la section des Postes : il fut envoyé avec un homme de cœur nommé Bachelard, à l'Abbaye, pendant les massacres, pour réclamer deux prisonniers au nom de sa section. Grapin, séduit par la besogne, s'installa auprès de Maillard, et jugea avec lui les prisonniers, ainsi que le constate un certificat délivré par Maillard lui-même et portant que Grapin l'a aidé, pendant soixante- trois heures, à faire justice au nom du peuple ; Rativeau était fruitier, rue Mazarine, et Renaudin, horloger, rue Ghildebert.
A La Force, la composition du tribunal changea plu-, sieurs fois. Le président fut tantôt Lhuillier, tantôt Chepy, fils, dit-on, d'un ancien procureur *. L'accusateur était un nommé Pierre Ghantrot, avocat, rue de la Coutellerie. Il déclara lui-même plus tard « qu'il avait fait les fonctions de juge à La Force et qu'il avait lu les écrous sur les
« Ce Ghépy ne doit pas être confondu avec celui qui devint plus tard commissaire général de police à Brest, et qui n'était pas à Paris en septembre 1792.
registres, mais que c'était après y avoir été contraint au nom de la loi ». Les juges étaient au nombre de huit, « ceints de leurs écharpes et présidant aux massacres, quoiqu'ils eussent été envoyés par le conseil général pour calmer le peuple », C'étaient Marino, Dangé, Monneuse^ Michonis, Jains, Lerguillon, Rossignol et René Joly.
Quant aux bourreaux, ils étaient, nous l'avons dit, en très petit nombre, douze ou quinze à peine, pour La Force, une vingtaine, peut-être, à l'Abbaye, dix à douze aux Carmes, sans compter, évidemment, ceux qui s'amusèrent et travaillèrent en amateurs.
Tous, le coup fait, disparurent. Que devinrent-ils pendant la Terreur? Deux ou trois, sans plus, furent engagés parmi les tape-dur de Maillard ; les autres, sans doute, tentèrent de se faire oublier ; mais une horrible célébrité leur était, dans leur quartier, à tout jamais constituée. C'est pour eux que le peuple de Paris créa le mot de SeptemMriseur. Quand les mauvais jours furent passés, sous la pression de l'opinion publique, une enquête fut entreprise au sujet des plus compromis : on en retrouva une cinquantaine qu'on mit en accusation ; parmi eux étaient Pierre Gonord, Petit-Manin, Pierre-Nicolas Renier, dit le grand Nicolas, désignés pour être les assassins de la princesse de Laraballe et Antoine Badot qui avait porté une oreille humaine en guise de cocarde à son bonnet rouge.
Mais ces hommes faisaient encore peur. Trois seulement, le grand Nicolas, Damiens et Bourre furent condamnés, les 23 et 24 floréal an IV à vingt ans de fers. Le jury déclara que les autres — même ceux qui avaient signé et reçu des salaires, — n étaient pas convaincus du crime.
Cinq ans plus tard, après l'affaire de la machine infer-
* Ce Monneuse ou Moneuse n'avait que le nom de commun avec le fameux bandit qui désola le Hainaut en 1794 et 1795.
nale, la police consulaire jugea utile de débarrasser Paris de la queue jacobine : on frappa un peu au hasard, mais fort, et au nombre des « mis en surveillance », comptèi'ent seize de ces individus auxquels la tradition, l'horreur publique, avaient accolé, plus ou moins justement, le nom de septembriseurs : c'étaient Bescher, Geyrat, Château, Dufour, Fournier l'Américain, Gabriel, Gallebois Saint- Amand, Gaspart, René Joly, Legros, Marlet, Monneuse, Petit-Manin, Prévost, Quinou et Rossignol.
Ceyrat ne fut pas déporté : sa femme n'eut pas de peine à établir qu'à l'époque des massacres il avait éié président de sa section et non président d'un tribunal improvisé. Quant à Gabriel (Charles-Théodore), on n'eut pas la peine de l'envoyer à Gayenne, il y était déjà... et exerçait les fonctions d'agent du gouvernement dans la colonie ; il est noté comme ayant fait de bonnes études de droit, professant les belles-lettres et la botanique : en l'an XI il était vice-président du tribunal d'appel de Cayenne, et, muni d'un congé, il prit la route de France, fut capturé, en mer, par les Anglais, emmené à Londres, d'oii il vint à Paris comme prisonnier de guerre sur parole. Il habitait encore rue du Bouloy, hôtel de Nortnandie, en 1805 ^
Les pièces inédites qu'on va lire sont extraites des dossiers de la police et datent des deux enquêtes entreprises contre les tueurs de septembre, l'enquête de l'an III et celle de l'an IX. On y rencontrera nombre de détails vits, et quelques dépositions de témoins, qui complètent le tableau et des portraits de « monstres » aussi terrifiants qu'inexplicables.
* Les déportations du Consulat et de l'Empire, par Jeau Destrem*