‹ La massacres de SeptembreChapitre 22 sur 25 · PRÉFECTURE DE POLICE RAPPORT · texte numérisé non relu

PRÉFECTURE DE POLICE RAPPORT

Paris, le 26 nivôse an 9 de la République française: une et indivisible.

Le nommé Gortay, planeur, demeurant rue Basseville, a été signalé comme un septembriseur.

Le Préfet a fait prendre des renseignements sur cet individu, ils présentent les faits suivants :

Ledit Gortay, le premier jour du massacre des prisonniers, s'est présenté à l'assemblée de sa section et a dit avoir assommé quatorze personnes.

Le nommé Aubry, serrurier, demeurant rue Louis, avait fourni des barres de fer aux assommeurs et luimême a traîné les cadavres par les cheveux dans la rue.

Ces deux individus sont de la connaissance du nommé Lanoy, aussi septembriseur déjà connu.

L'épouse du premier qui se trouvait enceinte à l'époque des massacres est morte des suites de l'impression que lui a faite la vue de son mari couvert de sang, revenant des prisons.

Ces faits sont attestés par tous les voisins du nommé Gortay; dans ce moment il témoigne de la crainte ; mais cependant hier on l'a vu travailler chez lui ; on ne pense pas qu'il songe à s'en aller.

On estime qu'il y a lieu à mandat d'amener, pour examen, et ordonner ensuite ce qu'il appartiendra.

Bertr/^nd

Charles-Françoîs-Honoré CORTET Préfecture de Police.

Je m'appelle François-Honoré Gortet, âgé de trentedeux ans, natif de Sens, département de l'Yonne planeur en glasserie, demeurant à Paris rue Basseville, n° 22, division du Pont-Neuf.

— Vous connaisses le nommé Lannoy?

— Jamais je n'ay connu cet homme-là,

— Vous êtes cependant bien connu pour être lié avec lui et avoir été avec lui aux Massacres des prisons, les deux et trois septembre.

— Jamais je n'ay été aux massacres des prisons et n'ay jamais connu Lannoy.

— Vous êtes cependant venu à l'assemblée de votre section, le deux septembre, et vous vous y êtes vanté d'avoir assommé quatorze personnes.

— Je vous assure que cela est faux.

— Vous avès dit n'avoir quitté que parce que votre sabre était cassé ; non seulement vous vous êtes présenté tout couvert de sang à votre section, mais encore ayant été chès vous en cet état, votre femme,

qui était enceinte, a été si affectée de vous voir, qu'elle est morte des suites du saisissement que vous lui avès causé.

— Je vous assure que cela est faux, l'enfant vit encore, c'est une petite fille de huit ans.

— Cet enfant ne peut pas avoir huit ans, vous voyez que vous en imposez.

— C'est une erreur, c'est ma fille ainée qui a huit ans^

GEORGES BUGLEAU Interrogé le 2Z pluviôse an f.

Je m'appelle Georges Bugleau, âgé de quaranteneuf ans, natif de Paris, fumiste, demeurant à Paris, rue froid manteau, n° 180, division des Thuleries.

— Quel état profîessiès vous avant et depuis la révolution ?

— Il y a vingt-cinq ans, j'enseignais l'écriture et les calculs, en me mariant je me suis fait recevoir marchand frippier tailleur, j'ai préféré cet état jusqu'en quatre vingt quatre, époque à laquelle je me suis intéressé dans l'entreprise du Ramonage de Paris qui m'a été cédée en quatre vingt six et je l'ai continuée jusqu'à présent.

J'observe que dans le tems que j'étais frippier, ma femme tenait la boutique et que j'ai été successivement secrétaire de M. de Boisgelin alors maître df la garde-robe du Roy et président des États de

* Archives de la Préfecture de Police. Dossier de l'affaire du 3 nivôse, an IX.

Bretagne, et tenu les livres de divers marchands.

— Vous avès présidé aux massacres des deux et trois septembre, à La Force: qui vous avait excité à ces actes inhumains?

— Je vous déclare formellement n'y avoir jamais présidé, j'étais à cette époque commissaire civil ; nous avons appris le trois dans la matinée ce qui se passait aux prisons, nous fûmes inquiets l'un et l'autre du sort de Vilain Daubigny et de Maurice Sylvestre, alors garçon du Comité par l'avis duquel il avait été envoyé à La Force et Daubigny par arrêté de l'Assemblée générale ; nous avons tourné nos pas du côté de La Force où nous sommes arrivés à l'instant où l'on massacrait M"^^ de Lamballe ce qui me fit frémir d'horreur et en ayant témoigné le mouvement dont j'étais agité, je fus prêt d'éprouver le même sort : ayant inutilement regardé dans le monceau de cadavres et n'y ayant reconnu ni Vilain Daubigny ni Maurice Sylvestre, nous pénétrâmes dans le greffe de La Force où ayant compulsé la liste des personnes massacrées et n'y trouvant pas les noms des deux susnommés, le citoyen Lebcau nous présenta un ordre signé Louis Sergent et Leclerc, alors administrateurs de police, et en vertu duquel Daubigny avait été mis en liberté la veille et lui ayant demandé Maurice Sylvestre il me conduisit dans la chambre où il était enfermé afin de ne me laisser aucun doute sur son existence et je recommandai à ce même Maurice de ne point parler, en sortant, du motif de son arrestation : de retour à l'Assemblée générale, j'y fis part de ce que j'avais découvert, elle

me nomma, ainsi que le citoyen Paillet membre de la Commune, pour aller au greffe pour empêchfir que le greffier se dessaisisse de l'ordre de mise en liberté de Daubigny, ce qui fût fait, voilà les seuls motifs qui m'ont fait aller à La Force.

— Quel motif a pu vous déterminer à jouer avec les vingt-deux têtes des guillotinés le 31 mai ?

— Ceci est absolument faux.

— Votre conduite est connue pour être trop sanguinaire pour occuper la place d'assesseur de juge de paix de votre division et vous devriez depuis longtemps vous en être démis.

— Je ne crois pas devoir me démettre d'une place dans laquelle je n'ay point démérité, étant certainement irréprochable à tous égards.

— Aves-vous déjà été arrêté ?

— J'ay été détenu au Plessis pendant deux cent trente jours au bout duquel tems j'ay été mis en liberté sans connaître la cause de ma détention.

Lecture faite du présent interrogatoire audit Georges Bugleau, il a dit iceluy contenir vérité, y persister et a signé avec nous.

BUGLEAIJ *

Julien lUGHARD. — BONAU. — Piehre CARETÉ. — Julien LEROI. ~ VEZIEU

Rapport du 30 nivôse, an 9.

Richard (Julien), demeurant au gros caillou, Isle des cignes, n° 54, Division des Invalides, fils d'un

* ArciUcea de la Préfecture de Police. AITaire du 3 nivôse, an IX.

nourrîsseiir de bestiaux et charretier de sa profession, a été guichetier au Grand Chàtelet ; il s'en est fait chasser pour vexations envers les prisonniers, et notamment pour leur avoir donné, au lieu de moutarde, des excréments humains.

11 a été aussi roulier sur la roule d'Orléans et vivement soupçonné d'avoir assassiné le conducteur d'une voiture et d'avoir ensuite volé ladite voiture.

Il a manifesté dans les journées des 5 et 6 octobre d'être fortement attaché au parti d'Orléans, pour lequel il a eu plusieurs altercations très vives avec différentes personnes contraires à ce parti.

11 a été chargé de faire signer une pétition au GhampdeMars, le 17 juillet 1191, a ordonné, malgré le Commissaire de Police de ladite Division et le Comité civil, que les deux liommes qui furent trouvés le dit jour à 8 heures du matin sous l'autel de la Patrie et conduits par lui audit Comité, fussent pendus, prétendant que le peuple l'avait ordonné; son frère fut chargé de l'exécution qui eut lieu ; leurs têtes furent coupées à l'aide de plusieurs individus du gros caillou, lesquels ont été traduits au Tribunal G*^ du 6^ arrondissement qui poursuivait l'affaire; ils ont été amnistiés ainsi que le nommé Fontaine, blanchisseur, demeurant rue de la Vierge, qui tua d'un coup de fusil, un chasseur du bataillon de Saint-Eustache qui était à la suite du drapeau rouge qui se rendait au Champ de Mars Je dit jour, et que le nommé Barbotte charretier, présentement invalide détaché, avait barré la rue Dominique avec ses voitures, à l'effet que la troupe, qui venait au

LE DOSSIER DES MASSACREURS 32r>

secours des deux victimes, ne put arriver à tcms, pour empêcher leur exécution.

Dans la nuit du 9 au 10 août, il s'est présenté dans la section des Invalides, avec un fusil et habillé en carmagnole de Nankin jaune, il a été vu le matin du 10 août en habit de Suisse, ce qui fut cause que vers le 12, les habitans de sa section furent révoltés de sa conduite et s'étaient portés en masse chez lui pour l'assassiner. L'Assemblée générale ayant ordonné de faire une perquisition dans le domicile dudit Richard il y fut trouvé un habit d'officier suisse : Richard déclara avoir pris ledit habit après avoir tué l'officier et l'avoir dépouillé : La fureur du peuple était alors si grande contre lui que l'assemblée, pour la conservation de ses jours, l'envoya à La Force.

Ayant été mis en liberté, il fut nommé aide-decamp de Santerre alors commandant, et chargé par lui d'aller à Orléans pour amener les prisonniers, avec un détachement de la garde nationale, à Versailles OTÎ ils furent assassinés.

Au massacre des prisons, il a été vu prêchant le massacre.

Lorsque Santerre fût commander dans la Vendée, il le fit adjudant des charrois militaires.

La nuit du 31 mai, il fut vu avec le nommé Carété, perruquier, courant la ville et disant que le tocsin allait sonner : quelques tems après, il fut conduit au Comité de Sûreté générale, en vertu de mandat décerné par ledit Comité, pour avoir dit dans l'Assemblé générale qu'il y avait plus de dix mille tètes

îi jetter à bas ; il fut mis en prison d'où il sortit au bout de quelque tems.

Après le 9 thermidor, il fut remis de nouveau ù La Force par ordre du môme Comité, mais ayant voulu y révolutionner les prisonniers, il fut envoyé par un autre ordre dudit Comité à Bicêtre, les fers aux pieds et aux mains, d'où il s'est évadé avec environ une cinquantaine d'autres détenus, et que Julien l.EROi dit Égllator alors économe, avait laissé évader; depuis, il a été employé dans les charrois de différentes armées, ayant diflerents grades.

Il a été dans toutes les époques de la Révolution, le plus ardent promoteur des principes anarchiques, et l'apôtre des jacobins et des cordeliers dont il était membre et le plus zélé partisan de leur doctrine, se trouvant toujours à Paris à la tête des partis lors des mouvements révolutionnaires.

Il n'a pas été vu à Paris depuis Prairial an 7% Epoque où il est parti pour l'armée d'Italie dans les charrois.

Le 3 nivôse dernier on disait qu'il était à Paris, mais n'ayant pu s'en assurer, nous avons appris qu'il était à Milan où il se donne la qualité d'Entrepreneur de subsistance militaire ; sa femme a reçu de lui une lettre datée de Milan, 15 jours avant le 3 nivôse.

Tous les faits sus-énoncés ne sont qu'une faible partie des griefs qu'il a commis : le tout est à la connaissance du juge de Paix et des habitans de la division des Invalides, et le Comité civil de la dite section en a fait un rapport en Prairial de l'an 3 au Comité de Sûreté générale.

Le nommé Bonau était du détachement de la garde nationale qui accompagnait Richard lorsqu'il fut chargé d'amener les prisonnier de Vendôme à Versailles, et qui a assisté au massacre des dits prison^ niers, ce qui fut cause que le dit Bonau a été mis en prison à l'hôtel des Invalides pendant 3 mois environ en Prairial an 3, par arrêté de l'Assemblée générale de la section des Invalides ; ledit détachement était commandé par un nommé Bouiray qui en l'an o a été nommé commandant temporaire de Saint-Omer, et qui présentement est à la suite et pensionné ; Bonau peut donner des éclaircissements précieux sur ce massacre ; il est invalide, demeurant à l'hôtel.

Le nommé Garété (Pierre), perruquier, demeurant rue Dominique au gros caillou, présentement détenu au grand dépôt de la Préfecture, a été un des principaux acteurs de l'affaire du Champ de Mars: il s'est tenu caché pendant le tems de la procédure qui s'en est suivie et ne s'est montré qu'après l'amnistie ; il est d'autant plus dangereux qu'il a toujours cherché à corrompre la classe laborieuse des habitans de la section, dont une partie était de ses pratiques ; il a été mis en prison en Prairial an 3% lors de l'assassinat du représentant du peuple Féraud.

Leroi (Julien), maître d'écriture a demeuré rue de Grenelle au gros caillou et a prêché dans les différens groupes de la ville et dans l'Assemblée générale de sa section la loi agraire. Il était compris dans l'aiïaire du Champ de Jlars, il fut mis en prison et

amnistié ; il a été chargé de rédiger et colporter la pétition relative à cette affaire, conjointement avec Richard et autres; il a assisté, comme membre de la Commune de 92, au massacre des prisonniers de l'Abbaye, où il a fait conduire le 3 septembre matin les Suisses prisonniers qui étaient détenus au Palais- Bourbon. Etant économe à Bicêtre, il a fait évader une cinquantaine de prisonniers, parmi lesquels était Richard.

Vezieu a demeuré rue Dominique, division des Invalides et a été secrétaire général de la Société des Jacobins, où il était aussi chargé de remettre les notes au Rédacteur du Journal de ladite Société, après le 9 thermidor il a quitté Paris et n'y est revenu qu'après le 18 F'® an 5"; on le dit présentement demeurer au Louvre et attaché à la Bibliothèque de l'Institut; cet homme était l'ami intime de Richard et ses associés et d'un nommé Boivin ex-gendarme et sa femme brocanteuse, demeurant rue de la Boucherie des Invalides, lesquels étaient toujours avertis par Vezieu des mouvemens qui devaient avoir lieu ; ils se rendaient alors à Versailles, et ne revenaient à Paris qu'après qu'ils étaient passés ; tous deux étaient enregistrés aux Sociétés des Jacobins et Cordeliers.

Tous les sus-nommés étaient dirigés par Richard et Vezieu pour figurer à la tête des partis lors des mouvemens révolutionnaires ils professaient les mêmes principes anarchiques, étaient la terreur des clubs des Cordeliers et Jacobins.

Tous les faits sus-énoncés sont à la connaissance des habitans et du juge de Paix de la division des Invalides.

Les officiers de Paix.

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• Archives de la Préfecture de Police. Affaire du 3 nivôse.

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