FAUSSURES GÉNÉRALES. LE SCANDALE ET LA RESPONSABILITÉ
des bons messieurs respectables envers les pauvres proslituées, dont ils sont pourtant les auteurs responsables, eux ou leurs semblables, ou leur frère, ou leur parent, ou leur fils, et l'artificielle morale qui excuse toutes les lâchetés des jeunes gens par celle facile formule : « Il faut que jeunesse se passe »; de là, depuis un certain nombre de siècles, mais surtout dans la pensée des classes qui se prétendent dirigeantes, la réprobation, la sévérité envers les bâtards innocents, qui n’existeraient pas si les fils de famille ultra-légitimes avaient reçu de leurs parents les notions les plus élémentaires des devoirs essentiels, et s'ils ne s'étaient pas crus autorisés à consommer, dans une parfaite sérénité de cœur et d'esprit, les véritables crimes moraux qui consistent à séduire les filles, ou à profiter du plus horrible des métiers, issu toujours d'une séduction première.
Ainsi repousse-t-on violemment l’idée qu’un enfant naturel viendra demander à son père ou même à sa mère un peu de l'affection ou de l'éducation que reçoiventses frères légitimes ; l’on criera au scandale, à la perturbation des familles, mais on trouvera tout naturel que le pauvre petit être meure de misère et de faim, subisse les pires entraînements, grossisse, faute de conseils nécessaires, l’armée du crime, et l’on se plaindra de la décadence des mœurs, et l’on se lamentera quand cet enfant, issu souvent d’un sang généreux, mais devenu voleur ou assassin, viendra frapper les membres d'une société, qui n'a pas su lui donner la part à laquelle il avait droit, ni même lui enseigner la morale et la philosophie, qui seules lui auraient permis de pardonner les injustices cruelles dont sa naissance fut entourée.
230. Scandale dans la loi. — Cette terreur du scandale qu'on veut éviter à tout prix, füt-ce en consacrant les plus criantes iniquités, a passé des mœurs dans la loi, et nous voyons ainsi nos Codes,. issus pourtant des efforts émancipateurs d’une période éprise de liberté et d'égalité, paraître oublier tout critérium du bien et du mal, en se montrant
d’une excessive sévérité pour des innocents, et d’une inconcevable faiblesse envers les coupables, qui seuls ont le droit de condamner aux pires sorts des petits êtres auxquels on ne saurait vraiment rien reprocher. Sévérité pour les femmes séduites et abandonnées; sévérité pour toutes les femmes, alors qu’on invoque leurs faiblesses pour les frapper d'incapacité; sévérité pour les mères seules, chargées du soin d'élever des enfants qui ne sont pas d'elles seules; sévérilé pour les femmes mariées qui manquent au devoir conjugal, après avoir été indignement trompées par le mari blasé auquel elles se confiaient ingénument ; d’autre part, indulgence pour la licence des jeunes gens ; approbation tacite du libertinage que rien ne vient sérieusement réfréner ; facilité extrême donnée à l’homme marié pour abuser de la confiance de sa compagne; réglementation soigneuse de la prostitution, qui devient ainsi une institution d'État, et qui semble encourager les hommes jeunes ou vieux à user largement de cette remarquable organisation. Tout cela ne constitue-t-il pas un ensemble d’une hypocrisie, d’une fausseté extrême, dont on aurait peine à admettre l'existence si des textes précis n'étaient pas là pour forcer d’y croire malgré tout?
231. Sentiment insuffisant de la responsabilité. — Les auteurs même du Code ont si bien aperçu les imperfections d’un semblable système, qu'ils ont reculé devant toutes les conséquences logiques des principes dont ils avaient paru s'inspirer, et que nous avons pu relever les incohérences, le manque de cohésion de leurs théories. Toutes ces lacunes sont d’ailleurs le résultat d'un faux point de départ, qui consiste à négliger un élément essentiel, celui de la responsabilité humaine.
Au lieu de se placer, une fois pour toutes, en face de celleci, de cette idée que tout homme doit supporter les conséquences de ses actes, les auteurs du Code se sont laissés guider par des considérations variées dont certaines étaient honorables, mais qui devaient nécessairement amener des
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contradictions, car, dès qu'on cesse sur un point d’être fidèle à la vérité, on ne peut rester conséquent avec soi-même.
Ainsi, les menteurs arrivent toujours à « se couper »….
Je sais très bien que, lorsque les hommes ont fait des sotüses, les résultats normaux de ces sottises peuvent être pour eux très gênants, et incommoder également ceux qui les entourent, ou qui leur sont attachés par des liens divers; mais s'ils ont souci à cet égard de leur sécurité et s'ils tiennent à éviter tout trouble fâcheux, ils ont un moyen très simple auquel la loi n'a pas semblé penser, c’est de ne pas les commettre.
En tenant compte de cette considération, qui vient si naturellement à l'esprit le moins prévenu qu'il serait presque inutile de la formuler, en notant nettement dès l'abord ce fondement de toute morale, le libre arbitre humain, et la responsabilité qui en résulte, on n’éprouve plus aucune difficulté à rester fidèle à une ligne de conduite parfaitement droite et régulière, et toutes les conséquences qu'on en peut ürer s’enchaînent méthodiquement, sans hésitations ni incertitudes.
C'est ce qu’auraient dû faire et les mœurs et la loi, mais malheureusement il n’en a pas été ainsi, et cette situation regrettable n’a pas grand’chance de s'améliorer, à moins d'une intervention énergique et judicieuse, car l'éducation transmise de génération en génération, par de braves gens à l'esprit faussé, prépare les couches nouvelles à tomber fatalement dans les mêmes erreurs, aggravées par la décadence des principes moraux et religieux.