CHAPITRE Il
FAUSSURES SPÉCIALES.
239. Généralités. — Les lacunes que nous venons de constater dans l'éducation généralement donnée, ont une répercussion directe sur la façon dont on considère communément le mariage et la filiation sous ses divers aspects, comme sur la facon dont la loi traite ces situations.
En recherchant la faussure des mœurs et de la loi, par rapport au sujet qui nous intéresse spécialement, nous aurons à distinguer celles qui ont trait au mariage, à la fihation, à la femme et à la mère.
Nous aurons alors vu ce qui ne paraît pas être bien, et nous devrons ensuite proposer ce qui serait mieux.
SECTION I. — FAUSSURES Du MARIAGE.
240. Les deux morales. — Je ne veux pas revenir sur ce que j'ai dit précédemment de la mauvaise préparation au mariage aussi bien des jeunes filles que des jeunes gens. Il est naturel de penser qu’elle se traduit par une conception très fausse de cette belle institution. Du côté des hommes, en particulier, les mœurs admettent une licence que rien ne justifie, car il n’est pas démontré que les besoins amoureux des hommes soient plus puissants que ceux des femmes, au contraire; mais sur bien des points, nous l'avons vu, les mœurs comme la loi appliquent aux deux sexes des morales très différentes. Je voudrais qu'on exigeât des jeunes gens autant de retenue que des jeunes filles, ou sinon, il serait logique
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FAUSSURES DU MARIAGE 319
(ce que je ne souhaite pas) qu'on accordât aux jeunes filles autant de liberté. C’est ce qu’indiquait M. Paul Margueritte, dans un article intitulé « Jeunes filles » : (1).
« En dehors du mariage, une jeune fille de la bonne société peut-elle aimer? Point du tout. L'amour lui sera une faiblesse, une faute, un déshonneur : l'enfant, un opprobre.
« Son père, ses frères, ses cousins, ses amis, eux, peuvent aimer à leur aise, faire du sentiment et de la sensation le plus agréable des sports : qu'ils séduisent, qu'ils trahissent, qu'ils abandonnent, qu'ils aient pour leur plaisir des femmes mariées, des jeunes filles imprudentes, des demi-mondaines, ou d’authentiques grues, rien de plus naturel! C’est admis. Leur honneur n’a rien à voir là. Celui des vierges se place ailleurs ».
Voilà une critique justifiée et à laquelle je m'associe de tout cœur : pourquoi, en effet, établir deux morales si opposées, pourquoi permettre au jeune homme ce qu'on refuse si légitimement à la jeune fille, pourquoi tolérer chez celui-là, comme préparation au mariage, la vie de plaisir malsain?
. Qu'un homme choisisse une vie papillonnante, cueillant de ci, de là, les amères fleurs de ce que, par une indigne profanation, on a appelé l'amour, en donnant à ce terme un sens avili; libre à lui, pourvu qu'il ne souille pas au passage d'autre honneur que le sien!
Qu'il serve, s’il veut, cet idéal qu’il a librement adopté, mais alors qu'il le serve librement jusqu'au bout, et qu’il ne vienne pas un jour, las de plaisirs faciles et passagers, apporter à une fiancée pure les débris d'une jeunesse flétrie, offrir à la chaste ignorance d’une jeune fille les désenchantements d’un blasé, demander à son épouse une fidélité à laquelle il à manqué lui-même tout d’abord.
En effet, je ne considère pas que la fidélité se mesure dans le temps; j'estime que le jeune homme doit se garder pur, par avance, pour celle qu’il espère, mème sans la connaître,
(1) Voir Le Journal, 5 janvier 1909.
comme la compagne d'élection de sa vie entière, et dont 1l exigera la virginité qu’il doit par suite conserver lui-même (1).
241. La fausse conception du mariage. — Mais cette singulière théorie des deux morales, ce n’est pas le mariage qui la veut; c’est la conception actuelle du mariage, telle que l'ont faite les préjugés et les égoïsmes ; aussi Paul Margueritte peut-il dire, en terminant son article :
« S'il est, en effet, une chose odieuse et pénible à penser, c'est qu'au nom d’un mariage qui devient de plus en plus un mirage et un leurre, nous condamnions des êtres pleins de force, de jeunesse, d'espérance, à la morne résignation, aux stériles révoltes d’un sort de nonnes laïques, de vestales sacrifiées.
«C’est que nous exigions la chasteté comme le premier don dans la corbeille d’hyménée, et que nous la méprisions, car c'est la mépriser que de l’honorer ainsi, chez celles que le célibat vieillit, durcit, aigrit si souvent.
« Ge qui est parfaitement abominable, c’est que la jeune fille, pour connaître l'amour ou en connaître l'illusion, doive payer rançon d'argent ou rançon d'honneur, qu'elle ne puisse être qu'épouse ou fille perdue, et que nous lui refusions, lorsque: l'injustice de la vie ne lui présente pas un mari, la faculté d'aimer, selon sa conscience, à ses risques et périls, fièrement, noblement, en femme libre et consciente.
« Nous avons beaucoup parlé, jusqu’à présent, des droits des femmes. Nous avons lutté pour leur émancipation civile, légale, sociale. Si nous pensions un peu, maintenant, aux plus délicates et plus touchantes victimes de notre société d'argent, aux jeunes filles? »
Oui, pensons aux jeunes filles, mais non pas en voulant pour elles une conception de la vie qui les avilisse, sous prétexte de les rendre libres et conscientes, car, encore une fois, ce n’est pas le mariage en lui-même qu'il faut incri-
(1) V. N° 152, 158 et suiv.
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miner, mais ce qu'ont fait de lui, en le travestissant, l’amour du luxe, la soif de l'or ou l’orgueil des castes.
Ne supprimons pas le mariage, cette sublime expression de la vie humaine, qui fait de l’union de deux existences, de deux cœurs et de deux âmes, dans une étroite communauté de pensées, de but, d’aspirations et d’idéal, le rêve tendrement et légitimement caressé.
Mais rendons-lui sa véritable nature, faisons en sorte, par une modification des mœurs, qu'il ne soit plus, comme il arrive trop souvent, un honteux marché, dans lequel les préoccupations matérielles de dernier ordre prennent la place des plus hautes aspirations morales.
Que se passe-t-il, en effet, et qui s'oppose, en général, à cette union tant réclamée, conformément aux élans du cœur, d'êtres libres et conscients, sinon les mensonges d’un ordre social mal compris.
Pourquoi, « quantité de jeunes filles jolies, instruites, pleines de bonne volonté et de courage » (1), ne se marientelles pas?
C'est, ou qu’elles n'ont pas de dot, et alors leur isolement tient à la faussure de la mentalité des jeunes gens, qui ne se rendent pas compte du trésor que représentent les qualités exquises de la femme, ou qui sont seulement des égoïstes, ne sachant pas, ne voulant pas aimer, et, dès lors, que ce ne soit pas au nom de l'amour qu’on demande pour eux une liberté plus grande!
Ou bien qu’elles auront une dot trop élevée, et qu'habituées par leurs parents à un train de vie qu’elles craindront de perdre, elles se condamneront elles-mêmes au célibat, méprisant les loyales vertus d'un homme, qui aurait su les aimer et les rendre heureuses par sa prévenante tendresse. |
Ou bien, quelque préjugé de caste, nobiliaire ou autre, fera que les parents s’opposeront, par des éléments de décision
(1) Article cité de Paul Marguerilte.
vraiment secondaires, lorsque deux vies sont en jeu, à une union que tout le reste semblait devoir favoriser.
Ah! Quand abandonnerons-nous cette étrange théorie du mariage bien assorti, mais assorti seulement quant aux éléments extrinsèques, alors que ce sont deux êtres, avec leurs natures physiques, intellectuelles et morales, qu'il faudrait parfaitement adapter.
Faute des enfants, capricieux ou égoïstes, voyant trop haut ou cherchant trop loin. Faute des parents surtout qui ont mal formé l’esprit de leurs enfants, en leur apprenant à guider leur vie sur des considérations artificielles, quand leur instinct fortifié, dirigé, éclairé par une éducation bien comprise, les aurait menés à une détermination plus juste.