SECTION IT. — FAUSSURES DE LA FILIATION
251. Les effets de la filiation sont attribués au mariage. — La faussure initiale du Code, en matière de filiation, consiste, nous l’avons vu (N° I et 2) à attribuer au mariage des effets qui sont en réalité ceux de la procréation. De là, le refus de droits suffisants aux bâtards (N°5 172 à 174, 188 à 201, 218); de là, la présomption mal appliquée, restreinte au mariage légal, quand elle pourrait s'étendre au concubinage prolongé (N° 56 à 69); de là, le système irrationnel, aux effets si bizarres, de la reconnaissance, et le rôle que son illogisme fait jouer à l’adoption, tout aussi mal réglée d’ailleurs (N°5 176 à 187).
Ajoutez l'interdiction partielle, quoique trop générale, de la recherche de la paternité et même de la maternité (N° 189 à 193), la complexité extrême des distinctions entre des catégories d’enfants artificiellement créées (N°% 162 à 171), la sévérité pour les innocents et l’indulgence pour les coupables (N° 172 à 174); constatez que certains bätards ont des droits, mais des droits insuffisants, puisqu'on les frappe de déchéances, alors qu'on n’a rien à leur reprocher ; que d’autres bâtards, sans être plus répréhensibles, n’ont pas de droits du tout; embrassez d’un coup d'œil tout cet ensemble de mesures non coordonnées et vous serez frappé de l’injustice et de l’incohérence d’un pareil système.
252. « Qui fait l'enfant, doit le nourrir ». — Notre vieux jurisconsulte Loysel, qui semble avoir, en phrases lapidaires. condensé le bon sens français, voyait plus clair et réglait tout plus justement et plus simplement en émettant sa courte maxime : Qui fait l'enfant, doit le nourrir.
Voilà ce dont auraient dû tenir compte et les mœurs et la loi, au lieu de se lancer dans des théories spéculatives : c’est là un principe élémentaire, tangible, facile à comprendre, à adopter, à appliquer, et que nulle morale, nulle considération de bon ordre ne peut sérieusement battre en brèche. Dans tous nos Codes, la grave lacune consiste à avoir omis l'intérêt primordial, qui devait dominer la théorie entière de la filiation : le droit de celui que, dès lors qu'il est mis au monde, on n’a pas le droit de priver des soins de la famille, de l'éducation, constituant les éléments indispensables de sa vie et de son développement.
Nul n'est forcé de procréer, et, si l'instinct des sexes y pousse les générations successives avec une inlassable persévérance, ceux qui accomplissent ce grand mystère de [a nature ne doivent pas se borner à faire voir le jour à un être faible et sans défense, incapable de subsister par lui-même. Ils ont le devoir de s'occuper de lui, jusqu’au moment où, à son tour, il sera devenu un élément productif et continuateur, dans la grande chaîne ininterrompue de l’humanité.
Si la décadence des mœurs, l’affaiblissement de la morale, la complexité des rapports modernes, rendant impossibles le contrôle mutuel des cités primitives, font que les hommes ne remplissent plus spontanément cette obligation toute naturelle, il appartient à la loi de la leur imposer, et non d'encourager leur lâcheté et leur égoiïsme.
253. Evitons de sourire. — Comme Legouvé, au début de La femme en France, je puis redouter ici le pli d'ironie qui se dissinera sur les lèvres du lecteur : mais je prie celui-
FAUSSURES SUR LA FEMME . S4l
ci de retenir un jeu de physionomie qui, pour rester innocent, n'en serait pas moins déplacé. Il y parviendra facilement, s'il se rappelle ce que nous savons déjà de la condition de la femme et des inutiles rigueurs dont elle est l'objet.
La question, loin d’être futile et drôle, se présente comme très sérieuse. Il s’agit du sort de la moitié, peut-être la meilleure, du genre humain, de celle qui marque le plus fortement son empreinte dans la formation des générations futures des deux sexes. Il s’agit d'êtres dignes de toute sympathie, parce qu'ils sont faibles, dignes de tout respect parce qu'ils souffrent pour une bonne cause, et que leur faiblesse üent à la grandeur et à la noblesse même de leur mission, nécessitant une déperdilion de forces, pour la patiente création d’êtres nouveaux. Il s’agit des femmes, qui, normalement, seront des mères, et qui portent le germe de tous les hommes, sans que la virilité la plus débordante de ceux-ci puisse suppléer à la plus douce, à la plus modeste féminité.
La cause de la femme est une cause sacrée, bien défendue d'ailleurs, car le sexe réputé faible excelle à tirer parti des situations même fâcheuses, à tourner les difficultés, à prendre l'autorité qu'on lui refuse, et qui devient d'autant plus grande que son esprit combattif s’entraîne et se fortifie dans la lutte. Peut-être serait-il plus simple de la lui accorder ouvertement, au lieu de la lui laisser dérober subrepticement. Mais, malgré cette subtilité à passer les obstacles sans les renverser, la femme ne réussit pas toujours à échapper à l'injustice et à la misère. En outre, si son ingéniosité et son adresse lui permettent de ne pas toujours trop souffrir des idées fausses soigneusement nourries à son endroit, ce n’est pas une raison pour les consacrer, et, ne serait-ce que pour la justice et la vérité, il faudrait les signaler et les combattre.
Je n'ai pas l'intention de me livrer ici à cette immense besogne, mais seulement de donner quelques aperçus aussi brefs que possible, préparant ce qui me reste à dire de la condition de la mère.
D’autres plumes plus autorisées ont traité à fond et traitent encore journellement cette grave question dont nous ne rirons pas. Elle vaut la peine que, pour la mieux connaître, on se reporte aux beaux ouvrages qui la concernent, et dont jaurai l’occasion d'indiquer quelques-uns.
254. La femme, être de charme et de plaisir. — Une idée fort répandue consiste à considérer la femme comme un être de charme et de plaisir, uniquement fait pour plaire et récréer l’homme, moins gracieux assurément. Cette façon de voir, qui sert les appétits masculins et leur rend la morale facile, possède un fond de vérité et ne devient erronée que par son exagération et son absolutisme.
Elle peut même s'appliquer complètement à deux catégories de femmes, que bien des affinités rapprochent, la femme mondaine (je ne dis pas la femme du monde) et la prostituée,
L'une comme l’autre font métier de paraître, de se parer pour plaire à tous ceux qui la voient, à tous les hommes qui la voient au moins, car elle semble plus faite pour donner aux autres femmes de la jalousie que du plaisir. Toutes deux se plaisent elles-mêmes à la toilette, aux regard admiratifs qui se posent sur elles et les déshabillent toujours plus ou moins, aux hommages, dont le respect varie surtout dans la forme, aux complaisances, aux galanteries de degrés divers mais où ce n’est pas la pudeur qui règne... en maîtresse.
À ce point de vue, la mondaine est même plus « créature de plaisir >» que la fille publique de plus ou moins haut vol, de plus ou moins élégante allure, et qui, soigneusement étiquetée, confinée dans un métier au fond assez triste, dont elle ne peut sortir, ne connaît certes pas que des joies, et souffre souvent, bien plutôt, de la nécessité douloureuse de sa parure vénale el de sa gaïîté contrainte.
Mais entre ces deux extrêmes qui se touchent, il y a toute l'échelle des honnêtes femmes, des braves épouses, dont le rôle est aussi de donner au foyer le charme qui fait la vie de famille, d’être une source de plaisir délicat, sain, et toujours
nouveau pour l’homme unique qu'elles ont élu comme le compagnon de leur vie, et qui trouve près de leur affection prévenante et gracieuse le repos des rudes labeurs.
255. Valeur remarquable des vraies femmes. — Schopenhauer se plaisait à vouloir étonner le monde par les paradoxes d’une philosophie désespérante; nous lui devons des appréciations peu flatteuses pour les femmes; elles sont, selon lui, de grands enfants, myopes par l'intelligence, doués de tous les vices; l’éducation ne peut rien faire à cette infériorité de nature; c’est le n° 2 de l'espèce humaine.
L'exagération même de ce jugement dispose à en prendre le contre-pied et à reconnaître au contraire les éminentes propriétés de la femme, lesquelles sont justement moins acquises que spontanées.
M. Gréard (1) formule ainsi une opinion raisonnable « Fortifions la raison qui est le bien commun, mais sans porter atteinte aux dons qui lui sont propres. Toutes ses faiblesses ne sont pas des défauts, comme toutes nos énergies ne sont pas des vertus. La femme l'emporte par ses qualités natives. Son instinct la guide parfois aussi heureusement que la plus rigoureuse logique; au bon sens le plus solide, elle sait allier les grâces légères. Elle a la finesse, l'élan, le charme : ce sont là des richesses incomparables, dont il n’est besoin que de diriger et de perfectionner l'emploi ».
Il est certain que la femme est douée en général d’une intuition, qui fait d'elle, malgré la légèreté apparente, un guide très sûr. Elle excelle à apprécier les caractères, à prévoir les dangers, à dépister les trahisons. Il fui a fallu d’ailleurs de remarquables aptitudes naturelles pour exercer le rôle considérable qui lui appartient, en fait, dans toute société civilisée, malgré les efforts tentés pour échapper à son
(1) Cité par Pauz JANET. L'éducation des femmes. Revue des Deux-mondes, 1°r septembre 1888, p. 48 à 85.
influence en diminuant ses droits, malgré l'éducation systématiquement insuffisante.
Aussi les jugements méprisants pour la valeur de la femme apparaissent-ils comme le fruit de la basse envie, envers une supériorité qu'on voudrait contester et empêcher, mais qui s'impose.
Si, dans la famille normale, s'applique toujours plus ou moins l’art. 313 de la très ancienne coutume de Bretagne : « La femme si doit garder l’hostel, le feu et les enfans, » ce rôle, en apparence limité, et l’obéissance que lui impose le code, ne l'empêche pas de guider, en fait, les hommes en particulier et la société en général.
Sans parler des héroïnes plus ou moins salutaires, qui de temps en temps jaillisent dans l’histoire pour affirmer une vigoureuse et tantôt cruelle, tantôt si bienfaisante autorité, de Judith à la Grande Mademoiselle, d’Agrippine à Jeanne d’Arc, de Didon à certaines reines modernes, sans comyter les héroïsmes obscurs comme celui de Juliette Dodu et de tant d’autres, ni les influences décisives ou les efforts remarquables et fructueux dans le domaine des lettres, des arts, des sciences, depuis Aspasie de Milet jusqu'à Madame Curie ou à Selma Lagoerlef, on ne saurait nier que la foule des femmes inconnues font preuves de qualités de premier ordre. Dans les diverses classes sociales, où trouver plus de dévouement, de sollicitude délicate, d'endurance, d'esprit d'organisation, de science de l’économie, que chez les ménagères, quelle que soit l'importance de leur ménage. Et comme, à la douce chaleur du foyer qu’elles entretiennent, elles savent stimuler l’ardeur et le zèle du compagnon voué aux besognes extérieures.
« Il s’est opéré, tout naturellement, disait récemment M. Raymond Poincarré (1), dans l’immence majorité des ménages français, un partage silencieux, facile et raisonnable des attributions. Le mari a pris le ministère des affaires étrangères; c’est lui qui représente l’association au dehors;
(1) Conférence du 10 février 1910 à l'Université des Annales : La femme et la loi; Journal de l’Université des Annales, no 15, 10 juillet 1910, p. 81.
c'est lui qui la dirige vis-à-vis des tiers. La femme a gardé dans son lot le ministère de l'intérieur, et elle s’est acquittée avec tant de bonheur de sa tâche domestique qu'elle a reçu de l'usage, sinonde la loi, ce beau titre de « maîtresse de maison » où s’affirme la revanche pacifique et glorieuse de son autorité méconnue ».
Cette remarquable aptitude à la direction revêt toute son ampleur dans le peuple, où la mère tient le plus souvent les cordons de la maigre bourse, et l’administre habilement, et surtout dans les classes moyennes, où la nécessité pour l'homme de produire se complique d’une gestion plus étendue, à laquelle excelle son épouse. Ainsi la commerçante, sur laquelle repose la plupart du temps le sort de la maison, donne la mesure du pouvoir économique supérieur de la femme.
Celle-ci apparaît dès lors comme particulièrement destinée à mettre en valeur, par une habile répartition, les ressources produites par l’homme, ei c’est pourquoi Mme Anna Lampérière, dont les idées sur le rôle social de la femme sont marquées âu coin d’un esprit si judicieux, veut lui réserver la mission de ménagère familiale si elle est mariée, de ménagère sociale dans le cas contraire, ne croyant nullement en cela la rabaisser, mais au contraire exalter sa supériorité dans une tâche plus calme, plus noble, plus digne et plus nécessaire presque.
Toutefois, le pouvoir de la femme, déjà grand dans le domaine matériel, s’épanouit bien davantage sur le terrain moral. Il déborde alors au-delà du cercle restreint de la famille et rejaillit sur la société entière. Combien d'hommes de valeur doivent leurs succès à leur fusion d'âme avec une femme supérieure comme, pour ne citer que deux noms dans des genres bien différents, Rostand et Gambetta. Le fait n’est pas nouveau d’ailleurs, et Aristote déjà, fort judicieusement, disait! « Qu'importe, que les femmes gouvernent en personne, ou qu'elles gouvernent les gouvernants : le résultat est toujours le même ».
256. Absurde incapacité de la femme mariée. Régime matrimonial. — Aussi l'incapacité imposée par le Code à la femme mariée apparait-elle comme insensée et dénuée de tout fondement. Nous avons déjà vu (n° 95 et suiv.) qu’elle ne contribue en rien à sauvegarder l'autorité du mari, et constitue parfois pour les deux époux une gêne appréciable. Le fait que l’adresse de la femme lui a permis le plus souvent de ne pas trop en souffrir, ne prouve pas, loin de là, sa valeur intrinsèque; cela ne Ia rend pas plus logique, surtout alors que la capacité criminelle reste entière.
Et puis, ne faut-il pas compter avec les maris égoïstes, brutaux, viveurs, jouisseurs, indélicats (il y en a dans tous les mondes) en face desquels toute la finesse, toute l'affection, tout le charme de la femme restera sans effet, et laissera celle-ci à la merci des traitements injustes.
Puisque, dans les bons ménages, l'incapacité de la femme ne l’empêche pas d'accomplir tous les actes utiles à la bonne gestion commune, pourquoi ne pas lui rendre sa capacité en pensant aux mauvais ménages où elle sera fort nécessaire?
Si je ne craignais pas d’être trop long, je pourrais tenir un raisonnement analogue pour les régimes matrimoniaux, dont aucune forme prévue n'est satisfaisante, et que la femme adopte sans s’en douter, méprisant avec raison, dans l’épanouissement de son amour, les soucis pécuniaires d’un contrat incompréhensible d’ailleurs et abdiquant trop souvent tout pouvoir par le régime de communauté légale, aux mains d’un dissipateur de dots, ou consacrant par le régime dotal, fertile en embüûches, une injuste et troublante méfiance envers un mari loyal.
À cet égard, 1l y aurait aussi beaucoup à dire de la dot, qui fait du mariage un honteux marché, et dont beaucoup de bons esprits rêvent la suppression!
257. Insuffisante protection. — Jusqu'ici, nous voyons les mœurs compenser largement les injustices de la loi, en rendant à la femme son véritable rôle. Mais cette action heu-
reuse s’est arrêtée en chemin, et les conditions sociales reprennent toute sévérité pour accabler la femme obligée de travailler, sous le poids de difficultés sans nombre, en rémunérant d'une façon tout à fait insuffisante les labeurs les plus durs.
Qu'il est, à l'heure actuelle, malaisé pour une femme de gagner sa vie (honnêtement, car ilreste toujours l’autre moyen, dernière ressource de celles qui, réduites à la misère faute d'emploi, n'ont pas comme l’homme la ressource de l’engagement militaire, et doivent s'engager dans une autre armée, dont le champ de bataille est le trottoir ou le music-hall) !
Et que les rares travaux permis à la femme sont mal payés!
Je ne veux pas reprendre l’énumération, tant de fois donnée, des métiers féminins, peindre à nouveau l'horreur du travail à domicile (1).
Un seul exemple. Au Ministère du Travail, créé par un Ministre nettement féministe, et qui ne manque pas une occasion de soutenir en public les revendications féminines, existe un service spécial, celui de la statistique, organisé tout exprès par et pour son chef M. Lucien March. Celui-ci reçoit, dit-on, pour sa gestion une somme à forfait (mais je ne voudrais l'affirmer) et il règle l'emploi et le traitement de ses subordonnés et subordonnées.
Là, environ 25 jeunes filles et femmes, appelées dames compteuses, travaillent à des machines à calculer, d’un maniement extrêmement pénible. Placées dans une position fausse, mal équilibrée, qui fatigue particulièrement les organes abdominaux, elles doivent, sept heures par jour, appuyer sur des touches, manœuvrer un levier. La moindre inattention leur attire une observation sévère de quelques vérificatrices, plus favorisées.
A ce régime, beaucoup ne peuvent tenir, des santés s’altèrent, des troubles se manifestent, des mères perdent leur fécondité, des estomacs se détraquent, des poitrines se creu-
sent. Certaines sont forcées d'abandonner à jamais le ser-
(1) Voir à ce sujet Anna Lampérière. Le rôle social de la femme, p. 180 et suivantes et la plupart des ouvrages qui touchent à la condition de la femme.
vice. D’autres, plus robustes, obtiennent un congé, tout juste suffisant pour se remettre tant bien que mal, et qui les prive des gratifications d'usage quel qu'ait été leur zèle. Pour prix de ce régime, elles touchent un fixe de 100 francs par mois. Mais elles sont à la tâche, et, pour dépasser ce chiffre minimum, il faut qu’elles aient « passé » par jour plus de 6000 bulletins de recensement, et fait plus de trente cinq «impressions » avec leur lourde machine.
Les malheureuses qui vivent dans cet enfer y restent, jeunes et vieilles, car elles ne trouveraient peut-être rien de mieux : pour avoir la joie d'y entrer, elles doivent passer un concours qui met aux prises 400 concurrentes pour 12 places, et qu'elles ne peuvent aborder, avec quelque chance de succès, qu'en sortant, après trois ans d’études, d'écoles qui offrent 120 bourses à 1200 candidates!
Et celles qui sont admises font l'envie des autres, elles sont fonctionnaires, elles auront une retraite!
Elles peuvent aussi se vanter de faire partie d’un ministère bien nommé, le seul où l’on fasse vraiment du travail. Toutefois, l'excès en tout est un défaut.
Je connais une orpheline de dix-huit ans, dejà chef de famille, et qui, à ce labeur pénible, ajoutait des travaux supplémentaires, pour soutenir sa grand-mère, sa mère malade, sa jeune sœur et son petit frère. Elle était encore dans les privilégiées, et j'ai le droit de dire que la femme qui travaille n'est pas suffisamment protégée!
‘258. Épanouissement imparfait. — Je ne suis pas moins fondé à affirmer que la femme ne peut, dans les conditions qui lui sont faites, atteindre son épanouissement normal.
Son éducation restreint ses connaissances à un champ d'explorations très limité et, dès qu'elle aborde la vie personnelle, de graves devoirs l’absorbent, et nuisent à son développement intellectuel.
Il faut beaucoup de courage à la femme pour sortir des voies routinières, et aborder des carrières extérieures : cer-
taines y parviennent par un intéressant effort. Elles n’y gagnent pas grand chose, n'étant pas à leur place, et ce n’est pas en ce sens que je rêve l'épanouissement féminin.
Toutefois, ces tentatives doivent être regardées comme un symptôme très digne de considération : l'affirmation par quelques individualités que la prétendue incapacité de leur sexe est une légende.
C'est certain; mais son équivalence ou sa supériorité ne doit pas se marquer par une imitation de l’homme, mais par l’exaltation de qualités différentes, bien que tout aussi respectables, sinon plus.
Toutefois, il n’y a aucune raison pour interdire aux femmes les carrières masculines, qu’elles n’envahiront d’ailleurs pas. Elles ont le droit de gagner leur vie par tous les moyens en leur pouvoir, puisque les fâcheuses conditions sociales les forcent à chercher elles-mêmes leur nourriture, contrairement à l'ordre normal de l'humanité.
Que toutes les isolées soient donc admises à toutes les professions, à valeur égale.
Mais la société et la famille devraient être organisées de façon à ne pas les pousser dans cette voie.
Les jeunes filles, en quittant l'égide de leurs parents, devraient trouver un mari digne qu'elles se consacrent à l'aider, en organisant, en administrant les ressources qu'il gagne, en en faisant bénéficier sous la forme la plus heureuse les enfants communs.
Là est le rôle véritable de la femme, qui ne sera jamais plus respectable, plus honorée, plus influente que comme mère et comme épouse.
Dans aucune catégorie sociale, la femme ne devrait être forcée de gagner sa vie extérieurement, et la formation intellectuelle plus large que je demande pour elle devrait lui servir seulement à mieux remplir son admirable mission, en formant de la facon la plus parfaite, en nourrissant du lait spirituel après le lait physique, les hommes et les femmes, les pères et mères de l'avenir.
259. La femme être de dévouement et de devoir : la mère (1). — Il y a quelques mois, je causais cordialement avec la fille d’une féministe bien connue, jeune tige poussée très librement et joignant à des principes très solides une grande indépendance de caractère, d’allure, et de parole. J'étais curieux de savoir quelle empreinte avait pu laisser en elle l'influence de sa mère, et la fréquentation des amies de celle-ci, des autres féministes, dont l'esprit ou le contact est souvent peu fait, dit-on, pour leur conquérir la sympathie de la jeunesse.
Tout naturellement, la conversation vint à rouler sur la façon plus ou moins moderne de comprendre le rôle de la femme. « L’émancipation de la femme sera-t-elle un bien, dit mon interlocutrice d’un air de doute inquiet. Avez-vous remarqué que, dans l’histoire, cette émancipation correspond aux Civilisations en décadence. Cela tient à ce que la femme s'émancipe quand la famille perd de sa force. La femme préfère se distinguer comme individualité au lieu de concourir à la splendeur d’un tout.
— Mais n'est-ce pas, répliquai-je, un effort de la femme cherchant à réagir contre la décadence. — Peut-être, répondit-elle; je ne suis pas anti-féministe, loin de là, mais je redoute certains excès pouvant détourner la femme de son rôle véritable. Ainsi, je trouve que la femme docteur, par exemple, ne peut pas s'occuper suffisamment de sa famille; lisez, à cet égard, CoreTrEe Yver, Princesses de Science. Je suis indignée de la façon dont certaines mères comprennent l'éducation de leurs enfants, sous prétexte que s'occuper d'eux serait trop popote. »
Cette indignation bien justifiée me réjouit. Certes, en renonçant à la famille, à l'éducation des enfants, sous
(1) Voir les idées d'Anna Lampéribre, p. 106 à 116 et 128 jusqu'à la fin de l'ouvrage.
Voir aussi Mme pe Pompéry, p. 102.
un prétexte quelconque, la femme se prive de sa plus grande source de joies, de son plus puissant moyen d'’épanouissement, de l'élément le plus précieux de sa grandeur et de sa puissance. (est dans la maternité qu'elle réalise véritablement son but, qu’elle exalte toutes les facultés exceptionnelles et merveilleuses de sa nature, et c'est là qu’elle peut dépasser de beaucoup, dans la souveraineté de son sacerdoce, dans l’ardeur d'un amour que l'homme ne connaît jamais, toutes les gloires et toutes les ambitions qu’elle pourrait lui disputer ailleurs. Étant essentiellement un être de dévouement et de devoir, la mère atteint une valeur morale tout à fait exceptionnelle; elle exerce un rôle considérable dont on ne tient pas toujours assez comple.
« La femme, écrit Mme de Pompery, conçoit l’homme, le porte dans son sein, l’enfante à la lumière, le nourrit de son lait et de ses caresses, le berce en ses bras maternels, éveille ses facultés, guide ses premiers pas, initie à l'existence cet être si fragile, si délicat, si besogneux, qui n’est rien encore, et qui sera Homère ou Pythagore, Moïse ou Socrate, Archimède ou Phidias » (1).
C'est là sa gloire et sa beauté; et tout ce dont s’enorgueillit la femme quelconque a peu de prix pour la mère dont les enfants sont les plus beaux titre d’estime, de splendeur, et de majesté.
Aussi le rude auteur Weininger, si sévère en général pour la femme, renonce à toute sa rigueur dès qu’il aborde l’étude de la mère.
Je traduis textuellement son langage tudesque, un peu lourd, qui gardera plus de charme dans la note pour les amateurs de germanisme. (2)
(1) Mme de Pompérnx. De la double création, Ch. XI. I, p. 94.
2) Allem Schlechtem und Garstigem, das ich den Frauen nachgesagt habe, wird das Weib als Mutter entgegen-gebalten werden.
Dieses erfordert also eine Besprechung. Seine Ergründung kann aber niemand in Angriff nehmen, ohne zugleich den Gegenpol der Mutter, welcher die für das Weib diametral conträre Môglichkeit verwirklicht zeigt, heranziehen; weil nur hiedurch
« De tout ce que j'ai dit de mauvais et de vilain sur la femme, il ne faut rien retenir pour la mère. Ceci demande un examen. Mais personne ne pourra commencer à l’approfondir sans en même temps opérer le rapprochement du contrepôle de la mère, qui montre, pour la femme, la possibilité diamétralement opposée accomplie; par là seulement, en effet, le {y pe mère reçoit une claire délimitation, et les caractères propres de la mère peuvent se séparer nettement de tout élément étranger.
« Ce Lype, polairement opposé à la mère, est la prostituée. »
Weininger considère évidemment la prostituée comme incapable de la noblesse du rôle maternel. Nous verrons que ce n’est pas absolument exact, mais je veux retenir ici à quelle hauteur il place ce rôle, en le mettant à l’extrêmité opposée de l'échelle féminine.
Cette grandeur n’est pas suffisamment comprise, et bien des jeunes filles rêvent au mariage imparfaitement préparées. C’est une grave lacune de l'éducation moderne, et je voudrais voir toutes les mères élever leurs filles de façon qu'elles soient pénétrées des sentiments ainsi exprimés par Mme Rolland. (1) :
« Suis-je donc au monde pour dépenser mon existence en soins frivoles, en sentiments tumultueux. Ah! Sans doute, jai une meilleure destination. Cette admiration qui m'enflamme pour tout ce qui est beau, sage. grand et généreux, m'apprend que je suis appelée à le pratiquer.
« Les devoirs sublimes et ravissants d’épouse et dé mère seront un jour les miens. C’est à me rendre capable de les remplir que doivent être employées mes jeunes années. Il faut que j'étudie leur importance, que j'apprenne, en réglant mes propres inclinations, comment diriger un jour celle de mes enfants. Il faut que, dans l'habitude de me commander,
der Muttertypus eine deutliche Abgrenzung erfährt, nur so die Eigenschaften der Mutter von allem Fremden scharf sich abheben kônnen.
Jener der Mutter polar entgegengesetzte Typus ist die Dirne.
(WEININGER, Geschlecht und Charachter. Seite 281).
(1) Mme RorLanp. Mémoires, rapportés par Mme de Pompéry, p. 386.
le soin d’orner mon esprit, je m'assure le moyen de faire le bonheur de la plus douce société, d'abreuver de félicité le mortel qui mérilera mon cœur, celle dont je le comblerai et qui devra être tout entière mon ouvrage ».
260. Les écueils de la maternité. — L'enfant corvée, ou l'enfant propriété. — Il faut toute la puissance de l’insünct maternel pour permettre à la généralité des femmes d'accomplir convenablement leurs devoirs, malgré la somme d'idées fausses qui les y a si mal préparées. Mais toutes n'échäppent pas au résultat facheux de ces faussures, et souvent on les voit agir en dépit du sens commun. Trop souvent l'enfant devient une corvée, ou, par d’autres sentiments, une sorte de propriété, un objet jalousement gardé, sans suffisamment tenir compte de ses besoins. ;
L'enfant corvée d'abord; la crainte des charges qu'il entraîne est parfois si forte qu’on évite jusqu'à sa naissance et, chose curieuse, la limitation voulue de la natailité n’apparaîl pas dans les populations malheureuses qui sembleraient les plus excusables, mais au contraire dans les familles riches, qui craignent autant les partages que les responsabilités. Si l'enfant survient malgré tout, on abandonnera ses soins à des subalternes, on le laissera pousser au hasard, exposé souvent aux pires influences; ou bien l'exemple d’égoïsme qu'il aura sous les yeux et que jugera déjà sa jeune conscience, déformera celle-ci, en fera de trop bonne heure un petit être vieilli, blasé, artificiel.
Lisons, à titre d'exemple, et sans vouloir généraliser à l'excès, ces douloureuses pages de Gyp (1) :
« Très rares aussi les bébés dans le monde d'argent.
« Le bébé isolé et silencieux se rencontre encore dans quelques ménages retardataires, mais les bébés nombreux, tapageurs et grouillants, sont absolument proscrits du cahier
des charges.
(1) Gye. Dans l'Train.p. 164 et 165.
« Bébé d'argent est, dès l’âge le plus tendre, sérieux comme un pape, roué comme une poterne, et bouclé comme une malle.
« Il tient à être bien mis, soigne ses effets, ne se déchire et ne se tâche jamais; garde dans sa petite main fermée la monnaie qu'on donne à sa bonne pour le goûter, les chevaux de bois et les petites boutiques et finit à la fin de la semaine, par avoir une somme assez ronde qui va rejoindre la somme économisée de même la semaine précédente. Bébé d'argent est habile et industrieux. Il a le truc pour changer sa pelle cassée et son seau défoncé contre la pelle neuve et le seau intact d’un confiant bébé du vrai monde égaré dans son groupe; le pauvre bébé est enchanté; la pelle et le seau sont deux fois plus grands queles siens ; bébé d'argent rit silencieusement, pensant à la tête qu'il va faire lorsque le manche de la pelle lui restera dans la main, et que le sable filera par le fond du seau.
« Bébé d'argent chasse de race; si papa le voyait, il serait fier de lui, car il fait tout cela instinctivement, on ne le Jui a pas encore appris! ».
A un tel enfant, on peut dire que la mère a manqué, etque personne, en s’occupant de lui, n’a médité ces conseils d'Anna Lampérière :
« Qui comprend les enfants les aime sans réserve, et l'attentive culture par la mère intelligente ne connait ni la fatigue, ni l'impatience : tout ce qui doit être rectifié l’est, sans effort, par un acte de raison, et celle qui sait ne craint pas d’attendre au lendemain le résultat qu’elle n’a pu avoir la veille.
« Ce régime de calme, de douceur, de bonté, laisse épanouir dans toute son intensité la joie radieuse des petits, celte joie si nécessaire à leur existence et que de rogues gardiennes, sous le prétexte d'éducation, s’ingénient à glacer. »
D'autres mères pêchent par un excès contraire dont j'emprunte l'expression et la conclusion au même auteur :
« Actuellement, l’idée de la famille n’est pour la femme
qu'une tradition, à laquelle elle s’attache plus ou moins : étroitement, et qu’elle restreint de plus en plus, en raison directe de son attachement même à ce qu’elle nomme de bonne foi « un principe ».
« L'enfant est, pour elle encore, un doux prétexte à des effusions de sensibilité, à des observances de devoirs plus ou moins aimables, en vertu desquels les parents sont fondés à considérer cet enfant comme leur bien, leur chose, et s’ingénient à serrer les liens qui retiendront au foyer l'être nouveau dont la séparation leur fait peur à tous égards.
« Naturellement, cette double conception, étant fausse, donne de mauvais résultats. Les enfants grandissent dans une atmosphère artificielle et s'exaspèrent inconsciemment des obstacles mis à leur libre expansion. Qui de nous n’a vu de ces mères admirables qui se consacrent toutes à leurs enfants, et, dans une inconséquence atroce, se vouent avec lui au malheur irrémédiable.
« L'âge venu, une réaction prévue des énergies refoulées porte l'être jeune à l’excès de l'indépendance; la mère pleure et crie naïvement à l’ingratitude... Encore ceux-là sont-ils les meilleurs; combien d’autres, à tout jamais atrophiés dans un égoïisme qui ne s'arrête devant aucune raison, encombrent la société humaine de leurs irritantes et coûteuses non-valeurs!
« Cette conception fausse de la famille, les moindres notions biologiques auront tôt fait de la modifier. Et plus cette science éclairerait les femmes, plus elles comprendraient le pourqoi et le comment des êtres, les lois d’hérédité, de sélection, de modification par l’adaptation aux milieux; plus elles sauraient déterminer efficacement une résolution nécessaire, au lieu de s’user en efforts maladroits ou inférieurs pour l’arracher à la lassitude; plus aussi elles se feraient une idée grave, étendue et transformée de la famille, (car ces connaissances positives sont la substance même de l'idée réelle de la famille) elles la feraient plus forte, en la montrant plus large et plus vraie dans une entière et réciproque liberté.
« L'enfant, d'autre part, étant mieux connu, serait mieux compris. De bonnes études psychologiques signaleraient à la femme l'intégralité nécessaire de la personne humaine. Il est indispensable qu’elle sache voir en tous ceux qui l’approchent ou qui existent des êtres indépendants et libres, dont elle doit respecter la personnalité, lors même qu'elle concourt à leur existence en leur fournissant la subsistance nutritive. Signaler un devoir, en déterminer la reconnaissance, l’acceptation, c'est tout autre chose que de l’imposer par la raison du plus fort et, comme tel, le faire haïr peut-être.
« Le respect de la personne humaine compris et pratiqué par la femme, voilà qui changerait ce qui est ».
Pour éviter de semblables écueils, il faudrait que les femmes fussent mieux préparées à leur rôle maternel; il faudrait aussi qu’on ne les en détournât pas, par de multiples
obstacles au mariage (1).
Il faudrait enfin que, lorsqu'elles l'ont assumé, les mœurs et la loi s’entendissent pour ne pas le leur rendre trop diffi-
cile à remplir.
(1) Faut-il signaler des mesures comme celles-ci, rappelées par Les Nouvelles (29 novembre 1909) :
Ces jours derniers, MM. les Directeurs des grands centraux télégraphiques et téléphoniques parisiens, dont les services comprennent un très grand nombre de dames, on fait afficher dans leurs locaux la note que voici :
Article 4118 de l'instruction générale :
« Les dames employées qui se proposent de contracter mariage doivent préalablement solliciter l'autorisation de l'administration par la voie hiérarchique en faisant connaître l'ensemble de la position de la personne qu'elle ont en vue d’épouser.
« Elles joignent à cette demande d’aulorisation un certificat de bonne vie et mœurs de nationalité française et un extrait de casier judiciaire au nom de leur futur mari, à moins que ce dernier ne fasse déjà partie de l'administration.
« La date du mariage ne doit pas être fixée avant d’avoir reçu la décision de l'administration ».
Ce rappel à l’article 4118 de l'instruction générale a été accueilli plutôt fraichement par les dames de P. T. T. Il convient cependant de faire remarquer que la mesure édictée par cet article est moins sévère que ne le sont les règlements de l'Autriche et de l'Amérique, par exemple. Dans ces pays, en effet, la demoiselle des P. T.T. doit en cas de mariage quitter l'administration ».
La critique finale est seule injustifiée. Si les télégraphistes américaines quittent leur service en se mariant, c'est que là-bas, on n’admel pas qu'une femme mariée travaille, et les jeunes gens ont assez de cœur, de dignité et de confiance en eux-mêmes, pour épouser des jeunes filles sans dot, et les mettre à l'abri du besoin, en leur laissant intégralement leur mission sacrée de mères de familles. Ainsi, les carrières féminines ne sont pas encombrées, et les femmes célibataires gagnent largement
leur vie.
261. La maternité mal réglée. — Les mœurs comme la loi n’entourent pas la maternité, légale ou non, d’une protection suffisante. Qu'elle soit ou non mariée, la femme peut se trouver abandonnée à elle-même, sans un recours contre un mari volage, ou contre un amant versatile, et, dans la crise douloureuse de l’enfantement, rien ne vient à son secours. On perçoit combien cette situation est critique pour la femme obligée de travailler et qui voit ses charges augmenter au moment même ou la cause de ces charges nouvelles l'empêche de garder son gagne-pain. Il devrait y avoir des mesures prises pour protéger, pour soutenir la mère isolée pour quelque cause que ce soit. Des personnes sympathiques, des œuvres issues de l'initiative privée, peuvent, il est vrai, pourvoir à sa détresse, mais elle n’est pas en droit de compter sur ce concours bénévole et la loi n’a rien fait pour elle.
En outre, si par des circonstances particulièrement heureuses, et grâce à un courage exceptionnel, elle a pu dépasser le point le plus délicat à franchir, si, isolée ou non, elle a de nombreux enfants, toutes les charges s’abattent sur elle, sans compensation. Les soins qu'elle devra donner, son assujettissement, son labeur, croîtront de plus en plus, et rien ne viendra lui faciliter la vie déjà si lourde pour une personne isolée, et bien plus pesante encore pour celle qui a plusieurs bouches à nourrir. À ce point de vue, nous pouvons considérer dans une certaine mesure à un même litre le père et la mère. La présence d'enfants nombreux, regardée pourtant comme le moyen le meilleur de contribuer à la prospérité et à la force d’un pays, ne crée au profit de leurs auteurs aucun avantage, et n’entraîne même aucune exemption d'impôts.
Qu'on soit ouvrier, fonctionnaire, qu’on occupe une position quelconque, rien ne viendra encourager, soulager les pères et les mères de famille nombreuses, dont la vie deviendra de plus en plus précaire, et l'avenir toujours plus gros de soucis.
Pour la mère elle-même, ses droits vis-à-vis du père sont insuffisants; elle lui est livrée pieds et poings liés, presque
sans recours, en tous cas sans remède efficace, aux abus qu'il eut commettre sans contrôle, à sa gestion hasardeuse ou même malhonnête du patrimoine qui est la sauvegarde de la famille. 8 L'amour maternel, si puissant et généralement si sincère. ne devrait-il pas pourtant faire de la mère la gardienne par excellence des intérêts de ses enfants, qu’elle défendra avec beaucoup plus d’ardeur que s’il s'agissait d'elle-même? Cette insuffisance dans le rôle protecteur de la mère sévit aussi bien dans la famille pauvre que dans la famille riche, et mérite d’être prise en considération également en dehors de la famille légale. Nous savons, en effet, combien les enfants naturels sont maltraités, en général, infériorité qui se double pour eux de l'impossibilité où les met leur jeunesse de faire valoir leurs droits en temps utile. I faudrait donc que la mère fût qualifiée pour parler en leur nom, et obtenir la juste réparation des préjudices qu’on leur a causés en les mettant au monde sans être disposé à faire pour eux davantage que de leur donner la vie pleine de périls et de misères en perspective.
262. Résurrection! — Ce n’est pas tout, et la société comme la loi n’a pas suffisamment tenu compte de la beauté essentielle de la maternité, de la noblesse de sa nature, et de son caractère sacré, qui devraient valoir à toute mère, quelle qu'elle fût, un respect particulier.
Le fait de mettre un enfant au monde et de se consacrer à l’élever constitue une œuvre si belle qu’elle rachète bien des turpitudes et, quel qu’ait été le passé d’une femme, dès lors qu'elle devient mère, on devrait la considérer comme réhabibilitée, cesser de la couvrir de mépris, et l'aider au contraire, par tous les moyens possibles, à mener jusqu’au bout la belle tâche qu'elle n’a peut-être pas voulue, mais qu’elle accepte courageusement.
Des civilisations anciennes, plus près que nous de la vérité éternelle, s'étaient attachées à ce point de vue : « Respectez les entrailles qui vous ont porté », disait Mahomet, et encore :
« le Paradis est au pied des mères». « La loi de Moïse, écrit Henri d’Alméras (1), imposait le mariage aux Hébreux, et l’on sait en quel honneur était chez eux la fécondité. Ce serait, je le crois, une erreur d'attribuer cet honneur à la maternité du Messie, éventuelle pour toute jeune fille juive, car les concubines esclaves, et desquelles ne devait pas naître le Sauveur, étaient honorées dans la maison du maître, et honorées, non pas à titre d'esclaves, cela va sans dire, ni même à titre de compagnes, mais à cause même de leur maternité, qui multipliait la race et était comme l'instrument des promesses de Dieu à son peuple. Et les mots suivants du Deutéronome semblent bien confirmer ce point de vue : « si un homme a deux épouses, l’une chérie et l’autre odieuse, et qu'il ait d'elle des enfants, et qu’il veuille leur partager ses biens, il ne pourra préférer les fils de la première aux fils de la seconde ». Le livre ne fait pas de distinction entre le fils de la concubine et le fils de l'épouse et, par sa maternité même, la concubine est admise dans la famille, et son enfant a, pour l’héritage du père, part égale avec l'enfant de l'épouse. Nos Codes sont plus rigoureux. Sans doute, ils allégueront que leur rigueur a pour but de prévenir les naissances illégitimes, et la désorganisation des familles, l’homme étant arrêté dans la fornication ou l’adultère par la pensée que ses fils, nés de ses commerces illégitimes, auront à souffrir plus tard d’une telle naissance. En fait, le mal n’est guère arrêté, et des enfants innocents pâtissent ».
Rappelons aussi, ce qui me semble très noble et très beau, que dans la Coemptio (la forme la plus ancienne du mariage romain) la question posée par l’homme à la femme consistait à lui demander si elle consentait à devenir mère de sa famille. Et chez les Francs, le même respect pour la fécondité imposait un wergeld de 600 sous d’or pour le meurtre d’une femme enceinte, et 200 seulement pour celui d’une jeune fille.
Dans le beau roman de Totstoï : Résurrection, le Prince
(1) Le mariage chez tous les peuples, p. 82, 1* Alinéa.
s'attache à relever une pauvre fille qu’il a séduite, et qui, tombée jusqu’au dernier degré de la misère et de l’avilissement, est soupçonnée même d’un crime qu’elle n’a pas commis, et condamnée malgré ses protestations d’innocence. La malheureuse avait eu un enfant, et si un respect suffisant s’attachait à la maternité, c'est celle-ci même, honorée et protégée, qui aurait accompli en temps uüle Ia résurrection vainement tentée plus tard.