CHAPITRE V
\Jislamisme chez les Maures. Les Marabouls. Leur influence. — L'existence intellectuelle et morale des populations maures s'est réfugiée tout entière dans leur vie religieuse.
Tous les Maures professent la religion islamique. Tous, il est vrai, ne la pratiquent pas avec une semblable ferveur. Chez les tribus guerrières, principalement, on n'hésite pas, à l'occasion, à s'affranchir des prescriptions du Coran, et pareillement aussi chez les tribus zenaga qui, en fait sinon en apparence, sont très détachées du sentinient religieux. Ces tribus, vivant de rapine et de pillage, n'épargnent pas toujours même leurs coreligionnaires; les cheikhs-marabouts les plus vénérés voient parfois leur campement attaqué, et leurs bestiaux enlevés.
Cependant, c'est un fait incontestable que, même chez les tribus de guerriers, l'influence des chefs religieux est grande. Certes, elle n'est pas absolue, elle n'est pas complète ; la violence, la brutalité, l'instinct du vol et du pillage des guerriers l'emportent trop souvent sur la patience et la souple douceur du marabout. Cependant l'ascendant du saint homme est tel que les biens volés à sa zaouïa, sont la plupart du temps restitués ; le haman repenti s'aftilie à la fraction zaouïa, se changeant de façon inattendue en homme de prière et de méditation ; ou bien toute la fraction guerrière, par esprit de réparation, se met au service du cheikh religieux offensé, et devient l'instrument zélé de ses haines et de ses venereances.
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Ce pouvoir des grands cheikhs religieux provient de leur foi très réelle, du caractère mystique qui les revêt, comme aussi du prestige des marabouts illustres dont ils sont descendus, de la confrérie à laquelle ils se rattachent. Ce pourvoir provient aussi du nombre considérable d'élèves qui, venus auprès d'eux de toutes les tribus, reçoivent leur enseignement, puis, leur éducation terminée, retournent dans les différentes tribus, et demeurent, durant tout le reste de leurs années, inféodés à leur maître au point de vue spirituel comme au point de vue temporel, spirituellement par l'empreinte ineffaçable laissée à l'âme et la conscience du disciple, temporellementpar Yhfidia, offrande annuelle que le tolba, pendant toute sa vie, enverra au cheikh par lequel il fut instruit dans la foi.
L'école est sous la tente du maître, ou dans le camp devant la tente. Les parents y envoient leurs enfants, ou bien ceux-ci, d'eux-mêmes, viennent se grouper autour du marabout. Ils le suivent dans ses voyages, en emportant la nourriture nécessaire donnée par leurs familles. Certains grands cheikhs, comme cheikh Sidia ou Saad Bou, acceptent tous les élèves qui viennent leur^ demander l'enseignement, fussent-ils dénués de ressources, et ils se chargent de les nourrir. Aussi ces grands chefs ont-ils l'un et l'autre plus de quatre cents élèves .
Des marabouts de cette importance ne peuvent, on le pense, donner en même temps leurs leçons à tant de disciples ; des mokkadem s'en chargent sous leur direction.
L'enseignement complet du Coran est traité à forfait : trois cents francs, payables à la fin des études ; mais, du jour où l'enfant peut réciter de mémoire un ou deux chapitres du saint livre, il est d'usage que les parents versent au maître un acompte fixé sur le prix convenu.
A la fin des études, les élèves passent un examen devant dds mokkadem, appelés spécialement à cet effet; puis, leur cheikh leur remet un certificat. Toute leur vie, avons-nous dit, ces disciples [ialihés] restent, pour ainsi dire, sous la
dépendance de celui qui leur a communiqué l'inestimable bienfait de la science sacrée, et toute la vie ils lui envoient Vhadia, l'offrande, le présent ou l'aumône, la somme enfin de valeur et d'importance indéterminée que tout musulman dépose chaque année dans les mains d'un chérif ou d'un marabout; elle est généralement proportionnée à la richesse du donateur et à la puissance de celui qui la reçoit.
Parmi les personnages religieux, on peut distinguer deux classes : d'abord, les grands cheikhs célèbres, puissants par la richesse et dans la politique, qui reçoivent Vhadia, des grands notables, des chefs et des émirs et chez qui affluent les pièces de guinée, les chamelles, les captifs ; puis, d'autre part, les marabouts locaux et moins illustres qui ont pour clientèle la masse des simples fidèles. Les uns et les autres, la plupart du temps, n'ont pas besoin de faire de demandes : les présents de l'hadia leur arrivent sans sollicitation préalable. Quelques-uns des grands marabouts, cependant, envoient tel ou tel membre de leur famille mendier les dons des croyants jusqu'en des régions lointaines, dons qui sont ensuite chargés sur des chameaux que les serviteurs du pieux personnage mènent à sa suite.
Mais cet excès d'avidité est plutôt l'exception. Un grand chef religieux, le plus souvent, répand autour de lui ses bienfaits et y consacre en partie le produit des hadia.
Les grands chefs religieux. — Les confréries. — La voie Fadelia. — Nombreux sont les chefs qui exercent une influence sur telle ou telle tribu du Sahara. Mais, cUdessus d'eux, surgissent quelques noms avec une célébrité plus grande, les noms de certains grands cheikhs qui, grâce au passé de leur famille, à leur fortune, à leur carcCtère personnel, se sont élevés au rang de véritables autorités religieuses et politiques : ce sont chez les Mechdouf, cheikh Sidi el Khéir, et son neveu Taroud ould Adaramani, chefs des Taleb Mokhtar, qui habitent le Sahel entre Oualata et le Goumbou, dévoués à notre cause el bons agents de ren-
seignements ; dans le Trarza, non loin de la route de l'Adrar, leur frère cheikh Saad Bou, gagné à notre influence et très puissant ; dans la Seguiet el Hamra, leur autre frère, notre ennemi, le trop fameux Ma el Aïnin ; dans l'Adrar, à Ouadane, leur cousin, Mohamed el Fadel, longtemps hésitant, maintenant rallié à notre autorité ; dans le Trarza et le Brackna cheikh Sidia, très influent chez lui et grand ami de la France.
Ces hautes personnalités religieuses se rattachent toutes à la confrérie des khadryas, branche Fadélia. Quatre d'entre elles descendent en ligne directe du grand marabout Mohammed el Fadel, fondateur de la voie fadélia ; la cinquième, de son frère, et la sixième a commencé ses études religieuses auprès d'un talibé de Mohammed Fadel .
C'est, en effet, la confrérie des Khadrya qui domine en Mauritanie et dans les pays sahariens dépendant de l'Afrique occidentale française. De l'Atlantique aux confins du Sahara occidental, domaine de la confrérie des Senoussi, les tribus maraboutiques récitent Vouerd (formule de prière) khadrya sous ses différentes formes. Les tribus guerrières, il est vrai, se montrent rebelles à cette emprise. Les longs loisirs de la vie des nomades, qu'ils soient pasteurs, marchands de sel ou convoyeurs de caravanes, leur laissent le temps et la facilité d'accomplir les pratiques surérogatoires imposées par Taffiliation à une confrérie. Dans leurs campements, les sciences islamiques sont en honneur, et aussi les pratiques de l'ascétisme mystique qui, parfois, déforment étrangement la simplicité grandiose de l'Islam, méditations, extases, visions arrivant à un état morbide d'exaltation mentale. Beaucoup de marabouts sahariens se sont élevés aux délirantes conceptions du soufisme ; la multitude des santons donna jadis une grande renommée aux villes saintes d'Atar et de Chinguetti (Adrar), de Ksar el Barka ( Tagant), de Tichitt et de Ouadane (Hodh).
Il faut bien dire aussi que, à côté de la théologie, la maorie, la sorcellerie, l'astroloofie sont demandées aux
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marabouts par leurs adeptes. Les plus élevés, d'entre eux, les grands cheikhs religieux eux-mêmes sont aussi des maîtres es sciences occultes, des érudits en ces formules mystérieuses qui peuvent permettre à l'homme d'obtenir, par des moyens surnaturels, la force et la puissance.
On ne peut délimiter d'une façon absolue les zones d'influence des diverses confréries, car elles ne sont point exclusives et, souvent, se juxtaposent ou s'enchevêtrent dans les mêmes régions. Cependant, d'une façon générale, on peut dire que les Khadrya Fadélia ont leur siège dans le Sahel et dans FAdrar. Dans le Tagant, la confrérie du Tidjanyia règne chez les Ida ou Ali; elle a aussi des centres à Tichitt, à Oualata, à Araouan, et jusqu'à Tombouctou où les Berabich sont soit tidjanyia soit khadrya. Aux confins de la Mauritanie, et jusqu'au delà de l'Azaouad, nomadisent les Kountas, adeptes de la branche bekkaya de la confrérie des Khadrya, fondée à la fin du dix-huitième siècle par le grand marabout réformateur cheikh Sidi el Mokhtar el Komali, mort en 1811; une de leurs fractions vit au ksar de Souk dans l'Adrar. L'influence de la branche bekkaya s'étend jusque chez les Touareg de la boucle du Niger. Dans le Sahel, les grandes tribus nomades du Mechdouf sont ou tidjanyia ou khadrya, selon qu'elles se rattachent ou non aux Taleb Mokhtar.
Les Taleb Mokhtar, la seule tribu maraboutique qui vive chez les Mechdouf, sont un groupement religieux très important. Leur fraction principale campe au nord et à l'est du cercle de Goumbou durant la saison sèche ; ils habitent, avons-nous dit, autour de la mosquée Dar-es-Salam, près du tombeau de Mohamed el Fadel, et mènent paître leurs troupeaux dans le Ouagadou. C'est dans ce groupe qu'a pris naissance la voie fadélia, variété de la voie khadrya.
Mohamed el Fadel, fils d'un cheikh des Ahel Taleb el Mokhtar, né à Oualata à la fin du dix-huitième siècle, avait étudié les sciences islamiques sous la direction de plusieurs maîtres et reçu, tout au moins par eux, les doctrines de la confrérie bekkaya de l'Azaouad, que fondait
vers ce temps le grand cheikh Sidi Mokhtar el Kounti. Mohamed el Fadel prit, après son père, le commandement dé la petite tribu, ne sortit jamais duHodh et y mena avec les siens la vie nomade.
Sa race était, dit-on, d'origine chérifienne ; il accrédita cette croyance autour de lui, ce qui augmenta beaucoup son autorité religieuse auprès des populations noires voisines comme auprès des Sahariens, et il créa, si l'on peut dire, dans la grande église khadrya une petite chapelle, par des variations sans importance mais bien faites pour plaire aux populations : simplifications dans la manière de prononcer les litanies, grande faveur accordée aux extases, évanouissements, convulsions, crises mystiques considérées comme preuves de communion avec la divinité, et enfin cette idée de génie de se déclarer autorisé par le Prophète à délivrer ou confirmer l'initiation à toutes les confréries.
Il déclarait en même temps qu'on peut être affilié à plusieurs confréries à la fois ; ainsi pour entrer dans la voie fadélia point n'était nécessaire de renoncer à celle qu'on suivait déjà.
Le but des peuples de ces contrées, spécialement des peuplades noires, en s'affiliant, est de s'assurer une protection contre les coups du mauvais sort, un moyen infaillible pour acquérir la faveur delà Puissance suprême; donc, plus on peut acquérir ces moyens et ces protections, plus l'on a chance de traverser heureusement les dangers et les menaces de la vie. On voit par là quel élément de succès cette nouveauté donnait à la voie fadélia.
Considéré comme un théologien et un juriste éminent, réputé comme un sarnt même durant sa vie, Mohammed Fadel mourut en 1869, dans un âge avancé. Après sa mort, parmi ses quarante-huit fils, certains se répandirent du Hodh dans le Soudan, le Sénés^al et l'Adrar mauritanien, en y propageant sa doctrine et y portant sa baraka, d'autres demeurèrent dans le Hodh.
Quatre des marabouts les plus connus de la Mauritanie sont ses fils et les chefs de la confrérie.
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Quelques mots sur les principales personnalités religieuses des Faclélia. — Le dernier des fils de Mohamed Fadel, cheikh Sidiel Khéir, vit encore dans le Hodh, parmi la tribu ancestrale des Ahel Taleb Moktar. Son influence religieuse s'étend à toutes les tribus des environs, guerrières ou maraboutiques. Il est un de ceux qui, les premiers, ont aidé Goppolani dans ses missions, et s'est constamment tenu à l'écart des luttes dirigées contre nous par son frère Ma-el-Aïnin.
Auprès de lui son neveu, Taraoud ould Hadrammi, fils de cheikh Hadrammi, septième fils de Mohamed Fadel, exerce l'autorité politique et est le chef suprême des Taleb Moktar. Au moment de l'occupation du Sahel par les Français, il mit son influence à notre disposition et nous renseigna sur l'esprit des tribus.
Le troisième fils de Mohamed Fadel, cheikh Saad Bou, après la mort de son père, s'en alla dans le Tagant avec quelques compagnons fidèles. Il parcourut cette région, puis l'Adrar, s'établit quelque temps à Ziré chez les Xtaba (noirs) entre le Sénégal et le marigot des Maringouins, où il commença sa réputation par des miracles et des prodiges plus que par sa science, remonta ensuite vers le nord, en séjournant successivement sur divers points d'eau de la voie commerciale fréquentée Adrar-Saint-Louis. Il vit aujourd'hui auprès du puits d'Aguint, non loin de l'ancien poste de Khoufa, dans un campement d'une centaine de tentes disséminées au milieu de la fraction maraboutique des Ahel Cheikh Saad Bou, occupée non de culture, mais de l'élevage du gros et petit bétail et de l'exploitation de la gomme et qui dépend du cercle du Trarza.
Le campement de cheikh Saad Bou renferme plusieurs écoles du premier degré où des enfants venus des tribus maraboutiques voisines et aussi des peuplades noires du bord du fleuve (Ouolofs,Peulhs,Socé,Bambara) s'appliquent, sous la tente, à l'étude du Coran, avec plusieurs professeurs dirigeants; ensuite, certains élèves poussent plus loin dans la théologie, le droit, la grammaire et la littérature.
La renommée et Finfluence de Saad-Bou ne sont pas très grandes au nord du fleuve mais beaucoup plus au Sénégal et dans la Gambie. A cause de sa réputation de thaumaturge dont les marabouts maures le raillent volontiers, mais qui séduit les noirs, il n'a guère d'autorité dans le Trarza et le Brackna que sur quelques fractions, chez lesLemtouma dans le cercle du Gorgol,sur quelques disciples dans l'Adrar, pas du tout dans le Sahel, le Hodh et la Seguiet el Hamrâ ; mais il domine chez les peuplades noires, d'abord chez les Toucouleurs de la rive droite, dans le Chamama du Trarza. Il à des talibés nombreux à Kayes, sur le Haut-Sénégal, et dans les cercles de Bakel, de Matam, de Saldé, de Podor, et une influence plus considérable encore dans le Bas-Sénégal, de Saint-Louis à Dakar, où il est très considéré et a de nombreux représentants. Il envoie ses neveux en mission et faire recette jusque dans la Gambie, la Casamance, la Guinée française et la Guinée portugaise.
Ayant ses intérêts dans nos possessions du Sénégal et vivant dans le cercle du Trarza, cheikh Saad Bou s'est depuis longtemps assuré de bons rapports avec nous. C'est lui qui, en 1880, sauva la vie de Soleilletpar son intervention près des Oulad Delim qui avaient capturé l'explorateur ; dix ans plus tard, il obtenait encore de l'émir Amar Saloun la mise en liberté de Fabert, le recueillait et le soignait dans sa maison ; il facilita le voyage de la mission Blànchet en la faisant accompagner par un de ses fils et s'interposa ensuite auprès de l'émir de l'Adrar, lors de la capture de la mission, pour la délivrance de nos nationaux. Lui-même accompagna Goppolani dans plusieurs de ses tournées.
Le douzième fils de Mohamed Fadel, Mohamed Mostafa, plus célèbre sous le nom de Ma-el-Aïnin, quitta le Hodh à la mort de son père pour aller étudier et enseigner la science théologique dans le grand centre religieux de Chinguetti. Ensuite, il s'établit quelque temps dans l'Adrar, puis dans la région de la Séguiet el Hamra d'où le chassèrent alors l'ignorance et les rapines des tribus environnantes, noma-
disant entre le Tiris et TAdrar ; et c'est à ce moment que, très bien vu par Témir de TAdrar, il développa sa renommée et étendit son influence jusque chez les Tekna. Ainsi entouré de prestige dans la région occidentale, il revint vers 1884 s'établir sur la Seguiet el Hamra.
Vingt-cinq ans, il y vécut en des points différents dont le plus célèbre est Smara, entouré de sa famille et de ses télamides chaque jour plus nombreux. S'il tenta ou laissa les siens tenter d'assassiner les deux explorateurs espagnols Quiroga et Cervera, il sauva, par contre, la vie de Camille Douls capturé par les Oulad Délim.
Sa réputation croissait de jour en jour ; son camp, qui comportait à son arrivée une centaine de tentes, en compta bientôt près de cinq cents dispersées par groupes de famille au long delaSeguietelHamraetde ses affluents multiples ; en 1904, il s'y fit construire sur lOued Tarzaoua une casbah semblable aux casbah du Maroc, et dont les matériaux lui furent envoyés par le sultan Abd-el-Aziz. Car Ma-el-Aïn entretenait des relations avec le gouvernement de Fez et même le servait en s'appliquant à susciter toutes sortes de difficultés à la mission espagnole du Rio de Oro et aux commerçants anglais de Port- Victoria (Cap Juby). En 1896, le jeune sultan Abd-el-Aziz l'avait reçu à Marrakech, lui avait donné un terrain pour y élever une zaouïa de son ordre, et l'avait fait transporter ensuite par un vapeur maghzénien, ses gens et ses bagages, de Mogador à Tarfaïa, port de la région de Smara. Les cheveux rasés, le visage voilé, toujours vêtu de blanc, il ne sortait jamais que le vendredi pour se rendre à la mosquée. Ma-el-Aïnin menait une vie austère, se nourrissait exclusivement de lait, de dattes et de viande de mouton. Lettré, il composait de nombreux ouvrages de piété, de théologie, de soufisme mystique, d'astronomie, d'astrologie, ouvrages mélangés de rêveries contemplatives, de controverses Ihéologiques et dogmatiques, de théories métaphysiques et de formules magiques pour acquérir richesse et puissance par les moyens occultes. Ainsi que son père et ses frères, il aimait
à laisser répandre autour de lui, par ses disciples, une renommée de faiseur de prodiges et de thaumaturge. Ces sorcelleries augmentaient beaucoup son prestige sur la Seguiet comme au Maroc.
Ses ouvrages, lithographies à Marrakech et à Fez, il les faisait circuler au Sahara et au Maroc et appelait à lui tous les croyants de bonne volonté.
Peut-être, du fond de sa retraite, au milieu de ses sables brûlants, Mal-el-Aïnin rêvait-il de régénérer l'Islam dans l'Extrême-Occident et de recommencer l'œuvre des ancêtres qui, du onzième au douzième siècle, dans ces mêmes parages, créèrent un mouvement qui renversa la domination portugaise et modifia la face de ces contrées.
Attirés par le renom de ses prodiges, des centaines de coureurs de route et d'écumeurs du désert accouraient du Tagant et de TAdrar, pour venir habiter autour de sa casbah, qu'il réexpédiait ensuite aux pays doù ils étaient venus pour y exciter les populations contre l'influence française. Le résultat de ces menées fut l'assassinat de Goppolani (mai 1905) et notre occupation du Tagant.
Les relations du marabout avec le sultan de Fez faisaient de Smara un centre de vie politique et commerciale. Les vapeurs allemands, les voiliers grecs, les balancelles des Canaries apportaient à Tarfaïa,en même temps que les denrées d'échange, des cargaisons d'armes et de munitions dont Ma-el-Aïnin venait parfois prendre livraison lui-même, provisions destinées à armer les tribus guerrières pour la lutte contre l'expansion française autour du Sénégal.
Ses relations avec le sultan du Maroc augmentaient encore son prestige auprès des tribus du désert pour lesquelles le chérif de Fez est un souverain puissant et mystérieux en même temps qu'un pontife vénérable.
Après l'occupation du Tagant, en 1906, une ambassade composée des chefs des grandes tribus maures. Mechdouf, Yahia ben Olhman, Ahel Sidi Mahmoud, se réunit à Smara, et Ma-el-Aïnin les conduisit à Fez afin d'y faire
appel au sultan contre les roumis envahisseurs. Abd-el- Aziz les reçut avec beaucoup d'égards et promit tout ce qu'on voulut.
Au retour, les bandes de Ma-el-Aïnin, les terribles <( hommes bleus », en passant à Casablanca, non seulement pillèrent les marchands marocains, mais encore se livrèrent à des agressions à main armée sur nos nationaux dans les rues de la ville (septembre 1906). L'assassinat du docteur Mauchamp, à Marrakech, quelques mois plus tard, fut la suite de l'agitation fanatique, ainsi que les massacres de Casablanca qui devaient suivre.
A son retour en Mauritanie, Ma-el-Aïnin, s'étant fait accréditer par le sultan comme son représentant officiel, s'installa à Tiznit, dans la casbah du Maghzen, et attira à lui, par ses prédications et le déploiement de ses forces guerrières, la presque totalité des tribus, depuis le Sous jusqu'à la Séguiet el Hamrâ. En même temps, il encourageait la mauvaise volonté de l'émir de l'Adrar, essayait de détacher de nous les tribus soumises et de réconcilier contre nous les tribus ennemies. La contrebande d'armes continuait de plus belle par Tarfaïa, les vivres et les munitions arrivaient du Maroc pour ravitailler les tribus de l'hinterland et du Sahara.
Abd-el-Aziz, ignorant de l'immensité des espaces désertiques qui séparent les dernières provinces marocaines de la région mauritanienne, espérait se servir de Ma-el- Aïnin pour étendre son empire sur toutes les tribus insoumises et rejeter les Français au sud du Sénégal. Un cousin du sultan, spécialement délégué par lui, Moulay-Idriss, parcourait de sa part l'Adrar et le Tagant, prêchant la guerre sainte.
L'énergique répression, qui, de notre part, suivit le meurtre de l'infortuné docteur Mauchamp, ramena le sultan de Fez au sentiment de la réalité ; après l'occupation d'Oudjda, Abd-el-Aziz renonça à ses ambitions, désavoua Ma-el-Aïnin, rappela Moulay-Idriss, et le mit en disgrâce. Peu de mois après, les massacres de Casablanca
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amenèrent noire action militaire au Maroc et l'occupation de la Chaouïa; par contre-coup, cette occupation produisit le mouvement xénophobe qui détermina la chute d'Abd-el- Aziz et Favènement de Moulay-Hafid. Mais, de par les nécessités mêmes de sa situation nouvelle, celui-ci ne put briser avec l'Europe, ainsi que l'avait espéré la masse ignorante ; la déception se fit jour chez cette multitude fanatisée.
Les légendes locales disent que le chérif restaurateur de la pureté de l'Islam et de la puissance de l'empire doit venir du sud; déjà, au seizième et au dix-septième siècle, du temps de la domination portugaise, les Saadiens et les Filalis avaient accompli la prédiction ; de même aujourd'hui, un chérif saharien pouvait se lever afin de chasser à leur tour ces Filalis dégénérés pactisant avec les chrétiens. Tel fut sans doute le rêve qui se leva alors dans l'esprit de Ma-el-Aïnin.
La rapidité de notre action le dérouta. La soumission des tribus de l'Adrar, à la suite de l'expédition rapide du colonel Gouraud, porta à sa puissance un coup dont elle ne s'est pas relevée ; en même temps, l'occupation de Bou- Denib en Algérie et la soumission des Doui-Menia et des Oulad-Djerir nous donnait la haute main sur l'hinterland et la faculté de lancer des razzias de représailles sur les troupeaux et les douars du marabout. Puis, sur l'ordre du gouvernement français, le maghzen enjoignit aux caïds du sud d'avoir à faire cesser la contrebande d'armes (février 1910j.
Alors, sans plus attendre, Ma-el-Aïnin se proclama sultan élu de Dieu (mai 1910). Avec son armée d'hommes bleus, Regueïba, Oulad-Delim, Oulad bou Sba, Tekna et Ghleuh, entraînant sur son passage les aventureux pillards de r Anti-Atlas et du Sous, et leur promettant la conquête du Maroc, il marcha sur Fez pour recommencer le coup de main réussi par les Almoravides. les Saadiens et les Filalis (mai 1910). En juillet, la colonne du général Moinier l'arrêtait dans le Tadla et lui infligeait une défaite écrasante.
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Ce fut la fin du rêve. Abandonné par les tribus du Sous qui refusaient de lui donner la mouna, obligé, dans son mouvement de recul, de vendre ses esclaves et ses troupeaux afin de subsister, repoussé par les tribus duTafilalet, pillé par les Haoura, forcé de vendre ses armes et ses livrées pour désintéresser ses créanciers, le marabout rentra à Tiznit pour y mourir. Il y fut enterré dans une importante mosquée , qui est devenu un lieu de pèlerinage fréquenté .
Voyant venir sa dernière heure, il avait assemblé ses fils autour de lui et désigné comme héritier de son pouvoir maraboutique de sa baraka, El Hiba, que nous avons vu en ces dernières années se dresser contre nous.
Dans r Adrar vit un groupe des Ahel Taleb Mokhlar, cousins des Ahel Mokhtar du Hodh. Mohamed Fadel, cousin du grand cheikh Mohamed Fadel, quitta le Hodh vers le milieu du dix-neuvième siècle, pour aller à Ghinguetti suivre les cours d'un docteur renommé ; il visita tour à tour Fez et Marrakech et se fixa ensuite à Djaraïf près d'Ouadane, oii il mourut. Son tombeau s'élève près de sa bibliothèque, à soixante-dix kilomètres de Ghinguetti, dans la palmeraie qui appartient à son groupement.
Sa méthode religieuse, analogue et parallèle à celle des autres Fadel, règne à Atar et Ghinguetti comme à Ouadane, et jusqu'à Tichitt. Il avait grande autorité dans TAdrar, dont l'émir et beaucoup de notables sortent de son école et où sa parole est d'un grand poids dans toutes les questions politiques et guerrières.
Longtemps il fut hostile à la France ; pourtant, dans l'affaire de la mission Blanchet, il se montra conciliant et équitable.
Mohamed Taki x\llah, son fils aîné, est après lui cheikh du groupe aussi bien que mokœdemm de l'ordre.
Au moment de l'expédition de l' Adrar, son attitude fut correcte et neutre pendant la lutte; après notre victoire, il fit sa soumission et fut reconnu par nous comme cheikh.
Un grand marabout ami de la France : le cheikh Sidia. — Tous les marabouts dont on vient de parler se
rattachent à la voie ladélia. Cheikh Sidiaqui vit à Boutilimit, dans le cercle des Trarza, parmi la tribu maraboutique des Oulad Biri, est le chef révéré de la voie Sidia, branche de la grande voie Rhadrya-bekkaya.
Uniquement occupé de la direction religieuse, il a laissé à son frère El Mokhtar le commandement administratif de la tribu.
Plus modeste que la plupart des grands marabouts ses confrères, Cheikh Sidia ne cherche point à faire remonter son origine jusqu'au Prophète. La création de Fillustration de la lignée de la tribu est Cheikh Sidia el Kebir, le fondateur de la voie Sidia.
Cheikh Sidia el Kébir (1780-1869), fit d'abord ses éludes dans sa famille, puis, suivant l'usage, alla les continuer dans d'autres tribus, près de maîtres réputés : au campement des Ida ou Ali du Trarza pour la théologie el l'exégèse coranique, chez les Djeddibba du Brakna pour le droit et la grammaire, puis au Tagant et à Tichitt où il commença d'enseigner, puis à Oualata où l'attirait la renommée du grand cheikh Mokhtar el Kounti, fondateur de la confrérie bekkaya dont il sollicita l'initiation. Pendant quinze ans, il suivit les cours du grand rénovateur, puis ceux de son fils, Sidi Mohammed ; et, affilié à Tordre des khadryabekkaya, complètement instruit, avec le diplôme de mokœdemm pour toutes les contrées du Sahara occidental, il revint chez les Oulad Biri, auréolé de la science et de la baraka des deux grands marabouts kounta et déjà vénéré lui-même comme un saint.
Jusqu'à \k^e de quatre-vingt-dix ans, il y vécut, se consacrant à propager sa voie et à verser l'enseignement à des télamides innombrables. Il mourut en 1869, la même année que Mohamed Fadel, fondateur delà voie fadélia. Sa tombe est à Taïn Douja, à deux journées de marche au nord de Boutilimit, but de pèlerinage fréquenté.
La voie Sidia est un rameau de la confrérie Khadryabekkaya ; sa chaîne mystique et ses litanies senties mêmes que celles du grand ordre propagé par les Kounta dans tout l'Ouest africain.
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Cheikh Sidi Mohamed, fils de Cheikh Sidia el Kebir, qui succéda à son père, mourut la même année. Son fils à lui, Sidia, avait huit ans. Déjà l'enfant avait commencé avec son père l'étude du Coran ; il continua les sciences islamiques avec les télamides, puis par lui-même, car, jusqu'à l'heure actuelle, il n'a jamais cessé d'étudier et de réfléchir.
Cheikh Sidia est un esprit d'une grande finesse, un des plus distingués des tribus tolba. Il a composé plusieurs ouvrages de poésie, de théologie, de droit, de grammaire. Il travaille à un commentaire du Coran, à un livre de droit comparé, et à une histoire des peuples maures, dont le passé est un de ses sujets d'étude favoris. La civilisation moderne l'intéresse. Il est particulièrement curieux de l'organisation intérieure, politique et religieuse de la France et de tous les sujets d'évolution et d'avenir africain.
Éloigné de tout fanatisme, il admet que les vertus et la piété peuvent fleurir dans toutes les religions et que, étant donné le développement de la civilisation chrétienne, la civilisation musulmane peut et doit se mettre à son école.
Son grand-père, Cheikh Sidia el Kebir, était loin de nous être favorable et contribua au milieu du xix* siècle, à entretenir l'animosité des Brackna contre nous. Mais Cheikh Sidia, tout en respectant d'abord la tradition familiale, se tint, dès le début, en fort bons termes avec le gouvernement français du Sénégal et il ne tarda pas à s'attacher complètement à nos intérêts. En 1900, il intervint en même temps que Saad Bou pour tirer de l'Adrar la mission Blanchet. L'un des premiers, il comprit la grande idée de Coppolani et adhéra complètement à son effort. Pendant les trois ans de son travail en Mauritanie, il le seconda de toutes ses forces, par l'action politique et même guerrière. Aucun autre cheikh, malgré des efforts multiples, n'arriva à le faire sortir de cette ligne de conduite. Et, depuis 1903, jusqu'à l'heure présente, tous les commissaires du gouvernement, tous les commandants du cercle du Trarza ont rendu hommage à son dévouement sincère et zélé. Par-
tout et toujours, il a employé dans l'intérêt de notre cause son influence spirituelle et politique.
Sa perspicacité et son loyalisme furent récompensés, car notre occupation du Tagant et de l'Adrar développa puissamment son influence dans ces régions.
A part deux voyages à Saint-Louis et un à Dakar pour y rencontrer notre ministre des colonies, M. Milliès- Lacroix, Cheikh Sidia n'a pas quitté le Trarza. Il y a campé successivement à une dizaine d'endroits, dans des zeriha fortifiées ; depuis dix ans, il semble s'être fixé à Boutilimit, à quatre cents mètres de notre poste. Une centaine de tentes, dispersées, soit à l'abri de quelque monticule de sable, soit de bouquets de tamaris ou de mimosas, se dressent sur une dune parallèle à celle oîi s'élèvent, de l'autre côté d'un large goud (couloir), les bâtiments du poste français.
Au fond du goud sont les abreuvoirs que Cheikh Sidia a fait aménager pour ses troupeaux qui ne comportent pas moins de six mille têtes de bétail divers. Il a fait construire aussi une petite casbah à fin de grenier et de bibliothèque qu'à l'arrivée des Français il mit à leur disposition et qui, depuis lors, est devenue commune. Au pied du campement sont les tentes des représentants des tribus, les puits et les jardins du poste. La réunion de ces centres importants a donné à Boutilimit le prestige d'une petite capitale.
Au commencement de la saison des pluies, les campements mobiles emmènent les chameaux et le petit bétail aux pâturages des Oulad Biri dans l'Aouker, l'Amechtil, TAgan, au nord du Trarza, pour y séjourner jusqu'à Tété. Quelques troupes de petit bétail et les bœufs, qui ne peuvent se passer de boire, demeurent auprès des abreuvoirs du camp.
Au milieu de ce campement, Cheikh Sidia vit paisible parmi les siens, dans sa demeure composée de trois belles tentes, dont une lui sert de salon et de bibliothèque. Autour du camp sont des groupements de télamides appartenant aux tribus les plus diverses.
Toujours vêtu de blanc, la tête enveloppée du houli qui ne laisse voir que le haut du visage, le cheikh se tient presque constamment retiré sous sa tente, ne se promenant pas dans le campement et ne se mêlant point à son mouvement, ne sortant que pour faire quelques pas devant ses tentes ou pour se rendre à la mosquée ou à ce qui en tient lieu, c'est-à-dire au vaste emplacement sablonneux, entouré de mimosas, situé tout près de sa demeure et où il vient présider la prière.
Cheikh Sidia se rend quelquefois au poste français. Dans les rares occasions où il sort de son campement, il monte un cheval pour les petites courses, un chameau pour les plus longues et un groupe nombreux de télamides l'accompagne. Quand il sort à pied, ses fidèles l'entourent, le serrent, le soutiennent et il s'appuie sur eux, ainsi qu'il est d'usage pour les émirs et les grands notables. Lorsqu'un représentant de l'autorité française est reçu au campement, on observe le même cérémonial.
Sa zaouïa^ le centre d'étude et de vie intellectuelle que constitue son campement avec ses grands professeurs, juristes, grammairiens, commentateurs, a dans toutes les tribus le plus haut renom de science et de sainteté.
Les enfants de la tribu reçoivent une instruction primaire (récitation du Coran, lecture, écriture), souvent enseignée sous la tente familiale. A ce degré s'arrêtent les enfants des télamides ou des harratines. Mais les enfants des fractions de pure origine Oulad Biri, filles et garçons, poursuivent leur instruction dans la théologie, le droit, la grammaire, la tradition prophétique ; ceux chez lesquels se dénote une intelligence supérieure sont initiés à la rhétorique, à la logique, la métrique, la vérification, la lini^uistique et l'étymologie.
Bien que l'enseignement de la zaouïa de Cheikh Sidia soit, comme on voit, ce que nous appelons l'enseignement secondaire, il est élégant, dans les grandes familles de Mauritanie d'aller terminer ses études chez les Ahel Mohammed Salem, tribu maraboutique qui a ses terrains
LA VIE RELIGIEL'SE 1 3o
de parcours dans le Tijirit et dont la réputation pour la connaissance du droit coranique, est universelle dans tout le pays maure.
La majorité des élèves de la zaouïa provient de la tribu des Oulad Biri, mais on lui en envoie aussi de toutes les tribis du Trarza, du Brakna, de l'Assaba, du Tagant, de l'Adiar et de chez les peuplades noires islamisées du Sénégal, Ouolofs, Toucouleurs, Lebbou, et aussi des Peulh, des Mandngues, des Sarakolés, des Malioké, des Bambara. Ces élèves ne sont point réunis, mais répartis par groupes autour d'un professeur qui garde dans son campement ceux qii lui sont confiés et auxquels il enseigne l'ensemble des coirs. Cheikh Sidia ne professe pas lui-même, mais il examire fréquemment les élèves, les interroge et surveille de très près leur développement.
Le cycle des études comprend cinq ou six ans. L'enseignement est gratuit et, dès que l'enfant est entré dans la zacuïa, elle doit se charger de toute sa vie matérielle, tel estle principe. Mais les parents, la plupart du temps, fournis.ent la nourriture comme le vêtement et envoient au chekh de nombreux cadeaux. Si le cheikh prend à sa charge l'en retien de certains élèves peu fortunés, cette générosité n'e^. pas perdue ; plus tard, l'élève affilié, diplômé, béni par Hheikh Sidia, revenu dans sa famille et sa tribu d'origine deviendra chez lui un marabout révéré ; et demeurant toute sa vie le talibé du maître, il lui fera chaque annœ parvenir une part de ce qu'il recevra de la piété des popilations.
Le campement de Cheikh Sidia a droit d'asile ; plus d'une fois,lans les luttes intestines des Trarza, il a servi de refuge aux aincus et aux orphelins. Cheikh Sidia use de ce droit comne d'un remède contre le constant état d'anarchie meu'trière des tribus maures.
L nfluence de Cheikh Sidia est immense, non seulement danele pays trarza, chez les émirs et sur les zaouïas, mais dau! toute la Mauritanie, du fleuve Sénégal jusqu'au nord de l'Adrar, particulièrement chez les fractions kounta
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disséminées dans le Brakna et le Tagant, sur la fraction dirigeante de la grande tribu guerrière des Ida ou Aïch, dans le Tagant et le petit groupement des Chorfa, de Toasis deTichitt; dans TAdrar, chez les Kounta, les Sniassid et les Ida ou Ali Khadrya d'Oujeft, Cheikh Sidia fut très partisan de notre occupation de TAdrar. qui a beaucoup renforcé son pouvoir, diminué par la rivalité de ^!a el Aïnin, au temps du prestige de celui-ci. /
Du côté de l'est, son nom est également vénéré clez les Kounta de l'Azaouad, qui se souviennent que Cheika Sidi el Kebir fut l'élève de leur grand cheikh Sidi Mokhtar. La région des Touareg semble être de ce côté la limite ce l'action de Cheikh Sidia.
Au sud, au pays noir, il est suzerain dans plusieirs villages du Chamama de la rive droite du fleuve (cercle des Brakna). Son autorité déborde le fleuve et s'étend sur la rive gauche chez les noirs du Sénégal et jusque dans la Gambie. Son grand-père Cheikh Sidia el Kebir était, au dix-neuvième siècle, le souverain spirituel de la contiée. El Hadj Omar, almamy des Toucouleurs, convertit ces peuples au tidjanïysme, qui y persista depuis lors ; ily a cependant encore quelques groupements autour de mirabouts dépendant de la voie Khadrya Sidia, dans le Giadimaka, à Kayes et au Sénégal, dans les cercles de Maam, de Saldé, de Podor. On compte de nombreuses colonits de disciples indigènes noirs de Cheikh Sidia dans leHaut-Snégal, à Saint-Louis, Tivaouane, Thiès, Dakar et à G(rée, recrutés surtout parmi les commerçants ouolofs, qui sont une petite élite dans la société noire et qui, dans eurs voyages incessants, sur le fleuve et la voie ferrée, se font les propagateurs actifs de sa doctrine.
Il a des talibés dans la Guinée française, au Soudan, lans la Guinée anglaise, dans la Casamance ; il y a mêm? un représentant à la Mecque, Abdallah Soundoul, qui nçoit chez lui les pèlerins Sidia en voyage aux lieux saints.
A côté de la confrérie des Khadrya, la seule confrériequi existe en Mauritanie est celle des Tidjanyia, professée par
les Ida ou Ali, et professée par eux seuls ; encore un de leurs petits groupes, habitant dans TAdrar, à Oudjeft, est-il, comme nous avons dit, khadrya et de Fobédience de Cheikh Sidia.
Les Ida ou Ali prétendent descendre d'Ali, gendre du Prophète. Ils affirment être venus de TOrient par FEgypte et TIemcen jusqu'à Foasis de Tabelhalat, à 150 kilomètres de Béni-Abbès et de là à Abéir au sud de Chinguetti, vers le xiv*' siècle ; cela pourrait être le souvenir d'un itinéraire d'une invasion hassanne en Mauritanie.
A Abéir, ils vécurent sous l'autorité d'Ali, leur aïeul éponyme, lequel épousa deux femmes, une noire et une blanche ; de la blanche descendent les Ida ou Ali du Tagant, de la noire ceux de l'Adrar etduTrarza. Yahia, fils d'Ali, obligé de fuir à la suite d'un meurtre, alla s'établir à Chinguetti, qui bientôt, devint très prospère.
Des luttes intestines, au moment de la grande guerre de Babbah, au xvii® siècle, amenèrent des divisions dans la tribu ; une partie des Ida ou Ali s'en alla chercher refuge dans le Tagant, une autre dans le ïrarza. Aujourd'hui, les animosités anciennes sont oubliées, et les trois fractions des Ida ou Ali vivent dans la meilleure intelligence, se voient, s'unissent par des mariages, s'allient pour des entreprises commerciales et, surtout, sont étroitement unis par l'affilialion à la même confrérie religieuse, la voie tidjaniya.
Les Ida ou Ali du Trarza habitent la région est de Mederdra, sur la route de Boutilimit ; à la saison sèche, ils se rapprochent du lac Rkis, où sont leurs cultures et, à l'hivernage, aux alentours d'In Béika.
Les Ida ou Ali du Tagant, qui sont les plus nombreux des trois fractions, habitent à Tidjikdja ; la plus grande partie du ksar et de la palmeraie leur appartient.
Les Ida ou Ali de l'Adrar sont restés dans leur ksar de Chinguetti ; depuis quatre siècles, ils cultivent la florissante palmeraie qu'ils ont créée, et ils ont fait du ksar une ville sainte et le centre intellectuel le plus célèbre de l'Afrique occidentale.
A la fin du dix-huitième siècle, un marabout des Ida ou Ali du Trarza, Mohamed el Hafed qui passait par Fez en revenant de la Mecque, y vit le cheikh Ahmed Tidjani, qui y brillait alors de la plus grande renommée et, attiré par son enseignement, sollicita l'affiliation.
Ahmed Tidjani lui donna le titre de khalifa pour les pays maures et aussi la mission de propager sa voie chez tous les Sahariens du sud. Revenant dans son pays d'origine par Tidjikdja et Ghinguetti, il y commença sa prédication et la continua durant les cinquante années que dura sa vie, dans la pensée de créer entre les Ida ou Ali, à la place de l'unité territoriale perdue, Funion intime d'une fraternité mystique. Lorsqu'il mourut vers 1850, toute la tribu Ida ou Ali était affiliée à la voie Tidjaniya.
Son fils Cheikh Ahmeddou continua son autorité spirituelle et la développa si bien qu'on dit aujourd'hui dans les tribus : « Un Ida ou Ali ne peut être que tidjani. »
Le tidjanisme des Ida ou Ali a un caractère très accusé de particularisme local ; ils se font une gloire spéciale d'appartenir seuls à cette confrérie, au milieu de toute la Mauritanie Khadrya, et ils sont en relations constantes avec la zaouïa de Fez où s'élève le tombeau du fondateur de la voie, où leur cheikh a reçu l'initiation ; chaque année, ils y envoient des offrandes, des hommages, des demandes de consécration. Un des caractères de la confrérie est que le pèlerinage de la Mecque doit être complété par un pèlerinage à Fez, au tombeau d'Ahmed Tidjani.
Deux khalifas dépendant de cette zaouïa assurent la direction spirituelle des Tidjaniya Ida ou Ali : Cheikh Mohammed Saïd, fils d' Ahmeddou et petit-fils de Mohammed Hafed, qui campe auprès du puits de Zerarfa, sur la route de Boutilimit, et Cheikh Mohammed ould Ahmed, petit-fils de Mohammed Beddi, qui fut le disciple favori de Mohammed el Hafed. Le cheikh, avant de mourir, légua son autorité conjointement à son fils et à son disciple. La tradition s'est continuée depuis deux générations.
L'attitude adoptée par ces deux chefs est assez effacée, et
eur action s'exerce plutôt par des cheikhs de second plan, car autour d'eux gravitent beaucoup de cheikhs de grand mérite et de haute influence locale. Les cheikhs reçoivent l'initiation à Fez, lors de leur pèlerinage à la zaouïa tidjaniya ; ils ont leur clientèle religieuse propre, mais dépendent toujours des deux grands khalifas de la tribu. Plusieurs ont une certaine réputation comme médecins, juristes, lettrés, et la plupart font des voyages en Orient, au Maroc, à Saint-Louis, au Sénégal, dans un but d'édification et de propagande.
Dans le Tagant, Taîeb Mohammed est le khalifa tidjaniya officiel, affilié par le fils même de Mohammed el Hafed, et professe la science musulmane supérieure. Mais il y a aussi dans les différentes fractions plusieurs autres cheikhs dont l'attitude à notre égard est assez variable. A Chinguetti réside le khalifa des Tidjaniya de l'Adrar, Mohammed ould Mohammed, vieillard opulent et instruit, qui apporte une grande prudence et une grande réserve dans ses rapports avec l'autorité française.
Les Ida ou Ali Tidjaniya ne manquent pas, comme les autres confréries, de chercher à faire des prosélytes. Ils ont des adeptes remarquables dans la fraction zaouïa de la tribu zenaga du Lemraddin, qui marche à leur suite et fait corps avec eux, étant leurs télamides. (^On sait qu'on appelle télamides des individus ou des fractions d'origines diverses qui viennent s'établir auprès d'une zaouïa ou d'un marabout réputé pour vivre dans l'ombre de sa sainteté et de sa baraka.) Ils ont des adeptes chez les El Sidi Mahmoud, nomades qui parcourent le Regueïba, au nord du cercle de Guidimaka ; ils en ont dans le Gorgol qui vont prêcher et quêter au Sénégal, dans les cercles de Matam et de Saldé. L'influence des Ida ou Ali s'étend en pays noir, d'abord dans le Ghamama mauritanien, sur les Toucouleurs de Thiékane, et au Sénégal, sur plusieurs villages de Toucouleurs du cercle de Dagana, des groupements Ouolofs à Saint-Louis, à Tivaouane, à Thiès et quelques petits groupes dans le cercle de Kaolak et leBaol.
Le fameux almamjdes Toucouleurs, ElHadj, qui révolutionna l'Afrique occidentale dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, avait reçu l'initiation chez les Ida ou Ali du Trarza, avant de fonder une voie spéciale et d'entraîner les Toucouleurs à la conquête d'un empire. En souvenir de lui, le nom des Ida ou Ali. qui n'ont pas de disciples dans le Fouta, y est pourtant très vénéré.
Un cheikh tidjaniya indépendant, El Hadj Malek Ly, qui réside à Tivaouane domine les indigènes du Gayor. de la ligne Saint-Louis-Dakar, et des quatre communes de plein exercice du Sénégal : il a fait ses études chez les Ida ou Ali du Trarza, auxquels il envoie encore aujourd'hui des présents amicaux.
Quelques autres personnalités religieuses. Quelques tribus maraboutiques. — Le pays trarza paraît être un des pôles religieux de la Mauritanie. Indépendamment des grands centres dont nous avons parlé, on peut citer encore les noms de marabouts moins illustres, mais encore renommés dans leur rayon d'action.
C'est près du puits de Bou-Dafia, à un jour de marche de Méderdra, dans la tribu des Oulad Diman, Cheikh Mohamed ould Ahmeddou ould Sliman, intelligent, lettré, grand marabout, auteur d'ouvrages nombreux sur la théologie et riiistoire de la Mauritanie, très influent sur la tribu dirigeante des Oulad Ahmed ben Rahman par les alliances de sa famille avec des princesses royales et dont la tombe est aujourd'hui un lieu de pèlerinage. Le frère de ce dernier. Cheikh Sliman, ayant reçu les leçons de Cheikh Sidia el Kébir, avait établi dans une fraction des Barik-Allah une branche de la voie Sidia. Le représentant actuel de la lignée, Cheikh Sidi Mohammed, riche en troupeaux, allié des émirs, renommé pour sa science et sa piété (sa bibliothèque renferme plus de 300 ouvrages, tant imprimés que manuscrits), a fait de son campement un centre d'influence dans le Trarza. Nommé par nous en 1906 cheikh supérieur des Oulad Raman et des Barik-Allah, il a rapidement amené à notre influence toutes les fractions non
LA Vit RELIGIEUSE 141
encore ralliées. Quoique négligeant le prosélytisme, il a encore quelques talibés dans le Djolof, le Gayor et le Baol.
C'est encore, dans la grande tribu maraboutique des Ida ou El Hadj, qu'on appelait aussi Darmancoré, Cheikh Moktar Ould Baba, héritier de lïnfluence de sa famille sur les tribus guerrières des Azouna, des Oulad Bahli, des Oulad Khalifa et des Arrouedja.
Dans le pays Brakna, à Guimi, à plus de quatre-vingts kilomètres du Tagant, vivait au commencement de ce siècle, chez les Djeidjoubba, un marabout nommé Mohammed Mahmoud dont les tribus des Brakna et des Ida ou Aïch subissaient l'influence. Son petit-fils, Mostafa Ould Abdallah, lui a succédé comme cadi chez les Brakna ; autour de lui sont groupés des élèves recrutés chez les Brakna, les Ida ou Aïch et dans le Trarza, mais il a peu d'influence sur les tribus guerrières. Le personnage maraboutique le plus considérable, aussi réputé pour sa science théologique que pour la sûreté de ses jugements, est le cheikh Mohammed Fal ould Mahomedou, descendant d'une lignée de jurisconsultes et petit-fils du grand marabout Mohamed Mahmoud, des Id EUik, chef d'une importante ramification de la voie Khadrya dérivée des Kounlabekkaya, ainsi que de la voie Sidia. Son autorité est plus particulièrement assise chez les El-Guebba et chez les Zombotti.
Dans cette région, il faut signaler aussi le très curieux petit groupement des Oulad Meurfal, marabouts noirs qui, depuis un temps immémorial, habitent deux villages sur les rives du marigot de Garrick. Ils y résidaient même avant l'invasion des Trarza au xvii'' siècle et depuis cette époque, ils ont réussi à se maintenir indépendants, en se préservant de tout tribut et de toute violence.
L'autre pôle religieux de la Mauritanie est à l'Orient, dans le Hodh et l'Adrar. Nous avons vu que les Fadelia en sont sortis. A Oualala habite encore un groupe de chorfas, comme il s'en trouve dans beaucoup de tribus marabou-
tiques, avec une généalogie d'ailleurs plus que douteuse, originaires de l'oasis du Toual, dont le cheikh Sidi Ould Belli, esl bien disposé pour la France. Au milieu des Lakhlal d'Oualala, leur marabout, Mohamed Yayia ElHadj, célèbre par ses nombreux voyages aux lieux saints, intrigant, fanatique, est un adversaire de notre influence. Bien des tribus maraboutiques habitent cet Adrar, qui fut, jusqu'en 1908, un des centres du fanatisme maure ; les Smassid habitent le ksar d'Atar el d'Oudjeft ; des groupements de chorfas, les uns cultivateurs et pacifiques, les autres nomades et guerriers vivent à Ouadane ou bien errent aux alentours d'Oudjeft.
Oudjeft est le centre d'une confrérie récemment créée par un disciple de Mohamed el Fadel, Cheikh Sidi Mohamed ben el Goudhfi, les Goudhfyia, dont une partie réside dans le Hodh et l'autre autour d'Oudjeft, sous les palmeraies, avec ses troupeaux de moutons et de bœufs et jusque dans le ïagant. Celte secte singulière, née dans la tribu des Ida Iboussa. el fort éloignée de l'orthodoxie islamique, se fait remarquer par des pratiques et des rites d'une exaltation maladive et d'une dépravation morale qui rappellent le gnosticisme des premiers siècles chrétiens. Ma el Aïnin avait pris sur eux une grande influence. C'est un chérif ghoudfiya qui, dans des extases morbides, crut avoir reçu d'Allah l'ordre d'assassiner Xavier Coppolani.
Le sentiment religieux dans les tribus de l Ouest, Oulad Delim, Regueïha et Tekna. — Dans la région occidentale, les grandes tribus du littoral Atlantique sont beaucoup moins marquées de l'empreinte religieuse. Les Oulad Delim, tribu guerrière, sont, comme tous les guerriers, d'une médiocre ferveur. Ils font salam seulement une fois par jour, et souvent même ils oublient ; les enfants qui étudient le Coran sont en minorité ; et telle est leur déplorable réputation que, chez les tribus maraboutiques, ils sont constamment qualifiés de mécréants.
Dans les tribus des Oulad Tridarin résident un certain nombre de disciples de Cheikh Sidia.
Il y a chez les Oulad Delim comme dans toutes les autres régions mauritaniennes des sanctuaires et des lieux de pèlerinage réputés : chez les Loudecka, Sidi Mansour ; chez les Oulad-ba-Amar, El Fekir ; à El Kreb, près de Zemmour, et à l'est d'Aguerguer, Sidi el Hafed ; dans l'Adrar-Sottof, on vénère aussi quelques tombeaux de santons de la tribu des Barek- Allah.
Les Oulad ba Amar ont chez eux un marabout de très grand âge et très vénéré, des Ahel Fekir Soueï. Il y a aussi quelques tentes zaouïa, les Ahel Filala chez les Oulad Delim du nord et les Ahel Barik Allah chez les Oulad Delim du sud. Des marabouts connus y font office de cadi et communiquent renseignement du Coran à ceux qui le souhaitent. Les Oulad Delim recourent rarement à leur intervention, et les différends se règlent à coups de fusil plutôt que par le jugement du cadi. Cependant les zaouïas sont assez respectées par les guerriers, qui les défendent dans leurs villages, se contentant de toucher la horma, contribution due aux hassanes par les tribus maraboutiques.
Les Regueïba, bien que descendus, d'après la tradition, d'un marabout venu du Regueïba, sur les confins du Hodh, sont aussi fort peu religieux.
Ainsi que leurs voisins les Oulad Delim, ils ont chez eux quelques campements de marabouts qui à l'occasion peuvent exercer le rôle du prêtre, de l'instituteur et du magistrat, mais cette occasion est rare.
Ces campements sont, pour les Regueïba du Sahel, les Ahel Mohammed Salem, très renommés pour leur science et leur piété dans toute la Mauritanie et dont l'enseignement est considéré par les autres cheikhs maures comme une école de droit supérieur où ils envoient leurs élèves les plus forts pour parachever leur instruction en cette matière. Mohammed Salem, ancêtre de ce groupe, vint du Medlich dans la première moitié du xix^ siècle ; son fils Mohammed passait parmi ses contemporains pour le plus savant personnage de la Mauritanie. Il composa deux commentaires du Coran.
ii4 LA MALHITANIE
Des fils de Mohammed, Taîné suivit les cours de Cheikh Sidia el Kébir ; les autres, auteurs de livres de théologie et de commentaires sur les grands ouvrages religieux, jouissent aujourd'hui au pays maure de la même illustration que leur père.
Les autres familles maraboutiques sont: les Ahel bou Hoboïni, les Ahel Ida Houssa, les Ahel Barik Allah, les Ahel Ida Yacoub, les Ahel Abd el Aï, la plupart d'origine non regueïba.
Toutes ces fractions maraboutiques sont, comme ailleurs, astreintes à payer la horma aux hassanes, à les loger gratuitement dans leurs camps, en cas de besoin, à leur fournir des contributions irrégulières que le guerrier peut réclamer à sa fantaisie.
Un grand nombre de Regueïba sont télamides de Cheikh Sidia ; mais, si l'empire du maître est fort sur ces natures primitives et irréligieuses, c'est moins comme cheikh d'Islam et directeur de confrérie que comme saint homme favori d'Allah et tout-puissant pour distribuer le bien comme le mal. Grâce à cette vénération, les Oulad Biri pendant leurs récentes grandes guerres avec les Oulad bou Sba et les Djeï-Djibba, ont pu envoyer paître leurs troupeaux en sécurité dans l'Aouker et le Tiris.
Chez les Tekna, qui sont, comme nous l'avons vu. des Berbères arabisés et islamisés, la plupart ne font pas les prières prescrites, sinon parfois celle du crépuscule ; l'observation du jeune est fort irrégulière ; et, bien que volontiers voyageurs lorsqu'il s'agit de commerce, on ne les voit jamais entreprendre le pèlerinage de la Mecque. Tout le dogme pour eux semble se réduire à l'unité de Dieu, dont ils ont un sentiment très vif ; ce qu'ils reprochent aux chrétiens, c'est le polythéisme. Leur islamisme est plus que tiède, et les tribus zaouïa de Mauritanie disent couramment que les Tekna n'ont d'autre lien avec la religion du Prophète que le désir de lui appartenir.
Les vieilles coutumes berbères ont conservé leur puissance et tendent à se combiner ou à se substituer aux près-
LA VIE KELIGIELSE 145
criplions coraniques. La règle est un essai de conciliation entre les usages des ancêtres et les ordonnances du droit musulman qu'on n'ose pas ouvertement rejeter. Les intéressés, négligeant la juridiction du cadi, font régler leurs difterends par la djemmââ de la tribu.
Chaque fraction tekna renferme pourtant ses petits campements de tolba occupés de prière, d'étude et d'enseignement. Si leur renom de science et de piété inspire confiance, les plaignants viennent quelquefois les consulter, en tant qu'arbitres et conciliateurs ; mais leurs décisions n'ont qu'une valeur d'appréciation et prennent force de loi seulement si la djemmââ les adopte.
Le savoir religieux des Tekna se borne en général à la fatika et aux dernières sourates du Livre. Cependant, une minorité assez nombreuse connaît la lecture et l'écriture arabes, sait le Coran par cœur, sans jamais s'astreindre à le réciter, comme si la connaissance de ce livre, dont ils dédaignent l'usage, et judiciaire et religieux, leur représentait une élégance intellectuelle seyante et nécessaire.
Le plus marquant des groupements maraboutiques est celui des Oulad-Bou Aïba, une trentaine de tentes réparties par deux ou trois dans chaque fraction des Aït Djemmel.
Ainsi que chez les autres tribus, il y a chez les ïekna des lieux de pèlerinage, sanctuaires ou tombeaux : à Azrir le mausolée à coupole de Sidi Mohammed ben Amor, chez les Azouafit qui attachent à son entretien une extrême importance ; à Aouguelmin, le tombeau du saint des Aït- Moussa ou Ali, Sidi el Razi, et la belle koubba de Sidi Amor Amran, à El-Ksabi, chez les Aït-Lahsen.
Malgré leur froideur religieuse, toutes ces populations, Tekna, Regueïba, Oulad Delim, avaient violemment subi l'emprise de Ma-el-Aïnin, le marabout de la Seguiet el Hamrâ. Mais cette influence était toute politique ; ce qui les séduisait en lui, c'était le chef qui devait les mener à la conquête et au pillage du Maroc. Quand sa fortune s'écroula, ils eurent tôt fait de l'abandonner.