CHAPITRE IV
Si Ton veut se faire une idée de la façon de vivre des peuplades maures, il faut d'abord renoncer à y chercher toute trace de méthode et de stabilité.
Les tribus, on Fa vu, ne sauraient être assimilées à des peuples, à de petites nations ; leurs territoires d'habitation n'ont point de fixité absolue, et, simples buts de parcours déterminés par les influences climatériques et les nécessités économiques, varient même souvent selon les conditions des luttes et des inimitiés.
La tribu elle-même est loin de présenter cette forte cohésion que nous attachons à l'idée de peuple. Elle se divise, s'émiette en fractions, en sous-fractions, en groupes de familles; la tribu se disperse même, et l'on voit fréquemment telle ou telle fraction se répandre chez un groupement différent. Dans le sein de la tribu, les diverses castes, groupes si tranchés, se mélangent ; les familles restent étroitement unies et pourtant s'enchevêtrent les unes dans les autres.
Ces masses indépendantes et non disciplinées sont en tout soumises au chef reconnu ; tout dépend de lui ; les grands personnages dont il s'entoure comme aides et conseillers ne sont pourvus d'aucun titre, d'aucune fonction spéciale et arrêtée. L'image de toute la société maure est le camp, le campement, mobile, errant, indiscipliné, inorganique, sans cohésion et sans ordre. Appuyé sur le groupe de quelques familles privilégiées, le chef y règne par la force : les tributaires, les captifs, opprimés, les affranchis
obéissants le suivent, et aussi les tribus des tolba (marabouts), désarmés et impuissants.
Dans ce chaos confus et tumultueux s'agitent les convoitises, les cupidités, les ambitions, les rivalités, les jalousies des princes et des chefs. Les trahisons, les ruptures, les réconciliations brusques divisent ou rapprochent ces tribus et les déplacent ; de longues haines fermentent sourdement, tantôt éclatant soudain en une suite de meurtres et de vengeances alternés, tantôt s'apaisant à l'improviste par des alliances inattendues, amalgame complexe toujours en mouvement et en ébullition, où rien ne se fixe, où tout est transformation et décomposition perpétuelle.
Cause et résultat de cet état de choses, le caractère fondamental des Maures est le nomadisme ; l'adaptation des siècles innombrables en a fait la base et l'âme de cette race. Tout, dans leurs mœurs et dans leur vie sociale, procède directement de ce principe.
Chaque année, nous l'avons vu, toutes les tribus déplacent régulièrement leur campement d'après la marche des saisons ; l'agglomération tout entière se met en voyage, les femmes suivant leur père, leur mari ou leurs fils. Mais tous les ans, pendant quarante jours, au milieu du mois d'août jusqu'à la fin de septembre, à l'époque de l'année qu'ils appellent alaona et qui répond à notre canicule, tous ces camps voyageurs, par une coutume si invétérée que la guerre même ne leur ferait pas lever le campement, s'immobilisent. Durant cette période, en effet très difficile à supporter pour les hommes comme pour les animaux, toute marche, selon l'opinion reçue, peut devenir gravement dangereuse.
L'habitation, le vêtement. — Celui qui voyage constamment, dans un pays dénué de ressources et d'une température généralement élevée, doit pouvoir se déplacer faciment, et transporter avec lui les objets nécessaires à la vie, réduits au minimum de la plus stricte utilité. L'habitation des Maures, des riches aussi bien que des pauvres, est donc la demeure de toile qu'on peut, selon les obliga-
lions et l'imprévu de la route, déplier le soir et replier le matin.
La tente se compose du rekis, support, formé de deux bâtons croisés en X et dont le bout est engagé dans une lame de bois plat pour éviter de déchirer la toile, lame parfois plus ou moins décorée de sculptures, et de la krima^ couverture en poil de chèvre ou de chameau, portant en ses quatre coins des anneaux de bois destinés à attacher les cordes qui doivent la fixer à huit, ou seulement quatre piquets plantés dans le sable.
Pendant la journée, le panneau de toile qui doit fermer la porte d'entrée reste ouvert, maintenu par deux piquets appelés sah. Lorsque le vent souffle avec violence, ou lorsque la température vient à s'abaisser, on recouvre les côtés de cette krima avec des toiles de Guinée, retenues au moyen de cailloux ou de pierres.
Les krima des tentes les plus belles sont faites de poils de mouton et de chameau mêlés ; celle des pauvres sont en guinée bleue.
Dans les campements des grands marabouts, on rencontre aussi quelques belles tentes en toile de France, analogues à nos grandes lentes militaires de 1 Afrique du nord, précisément appelées tentes-marabout, et qu'on relève alors sur le pourtour, suivant l'usage mauritanien ; et aussi des tentes marocaines à dessins de gargoulettes, provenant soit de dons du Maghzen, soit d'achats. Les demeures des grands personnages comportent plusieurs lentes spacieuses qui servent les unes de logement aux femmes, aux enfants, aux servantes, les autres d'habitation au maître, parfois même de salon de réception et de bibliothèque, ainsi qu'on le voit chez quelques savants marabouts.
Comme les autres souverains, les grands émirs des Trarza, des Brackna, des Ida ou Aïch, des Yahia ben Othman, de l'Adrar, vivent sous la tente, dans leur camp.
Chez les Brackna, le camp royal, appelé Mah'sar, renferme autour de l'émir les familles princières les plus fidèles
OÙ il prend ses principaux conseillers, qui, dans les partages de bulin, après les guerres ou les razzias, touchent une part égale à la sienne ; soixante harratine veillent nuit et jour autour de la tente royale ; les tentes des princes sont également gardées par leur harralines. L'émir des Brackna et celui des Trarza sont accompagnés dans tous leurs déplacements par des gardes du corps issus de la caste des forgerons. Les émirs des Ida ou Aïch n'ont pas de garde particulière ; leurs fils, cousins et neveux sont si nombreux qu'ils suffisent à cet emploi.
Même l'émir de l'Adrar ne réside pas dans le ksour d'Atar qui est considéré comme la capitale du pays. Il habite à deux kilomètres, sous sa tente, à Kanaoual, et ne se rend dans le ksour qu'au moment de la récolte des dattes ; le reste du temps, il mène la vie nomade à travers les diverses régions de ses Etats. Dans ce camp résident également auprès de lui les princes de sa famille et ses conseillers. Sur le sol de la tente, on dispose la plupart du temps une natte de paille ou de roseau tressée, achetée à Saint-Louis ou dans les escales du fleuve. Les riches personnages y font étendre des tapis.
De plus, la nuit, ils jettent sur cette lassera une fnrou, couverture faite de la toison d'un mouton à laine, ou un kalaf^ fabriqué avec une toison de mouton à poil ou de chèvre ; c'est là qu'on se place pour dormir.
A ce couchage simple, les femmes ajoutent pour soutenir leur tête et l'édifice compliqué de leur chevelure, le coussin de cuir orné de dessins qu'on appelle ousseda.
La tente a généralement pour tout mobilier des caisses recouvertes, soit de cuir ouvragé, soit de plaques de fer blanc ou de cuivre décoré d'une ornementation en clouterie, plus ou moins recherchée suivant l'opulence de l'habitant.
Dans ces malles, pourvues d'un (/fâl, cadenas quelquefois de fabrication française, apporté de Saint-Louis par les caravanes, quelquefois de fabrication indigène et de forme assez curieuse avec son système de pièces de bois
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combinées pour s'emboîter exactement les unes dans les autres, on enferme l'argent et les objets de valeur.
L'ameublement d'une tente peut comprendre encore ces tréteaux-supports pour les vêtements courants ; celui d'une tente très opulente peut s'orner d'alcôves de peaux, de coussins en cuir brodé.
Un grand sac de cuir, décoré de dessins pyrogravés et peints, en peau de chèvre et de mouton, la tassouffra^ contient les vêtements, les objets personnels, et, en route, s'attache à la selle du chameau. Pour serrer leurs lettres et leur papier à écrire, les tolba ont une tehelit, caissette de bois mince ou de gros cuir que recouvre un cuir fin de peau de chèvre ou de mouton, également décoré d'ornements pyrogravés et peints, et que ferme un couvercle mobile en cuir souple, rabattu de haut en bas sur l'endroit de la sacoche.
Les ustensiles de cuisine sont représentés par des marmites de fonte, venues de Saint-Louis ou des escales du Sénégal, de forme analogue à celle des nôtres, mais dont les Maures enlèvent les pieds afin de les planter commodément sur les pierres du foyer. Parfois l'on rencontre des plats en fer pareils aux plats des campements des tirailleurs de notre armée, plats également de fabrication européenne. Comme objets de fabrication indigène, il y a les gaedet hiata, écuelles en bois de fromager que confectionnent les forgerons noirs du fleuve, les théières d'étain, les tasses de métal, les petits couteaux appelés mous.
Les marabouts sont munis d'une bouilloire en fer blanc dans laquelle ils enferment l'eau réservée à leurs ablutions, bouilloire achetée aussi au Sénégal. Les caravanes fournissent également de petits miroirs.
Quant à l'habillement, il se compose, pour les hommes, de trois pièces: le seroual, pantalon large, court et flottant, fixé à la ceinture par une corde ou un cordon de cuir [tikrit) et qui ne descend pas plus bas que les genoux ; le (fraa, sorte de tunique ou de gandourah, largement échancrée pour laisser passer le cou et les bras, et qui se relève aux épaules pour la liberté des mouvements, Vaouli,
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bande d'étoffe qui se porte comme un turban et peut s'enrouler autour de toute la tête, pour proléger la nuque, le cou et la bouche à la fois contre le soleil et le sable.
Taillés et cousus par les femmes de la tente, ces vêtements sont confectionnés avec de la guinée bleue, de la marque « fîlaturex » que les Maures dénomment filatoiir^ et de provenance européenne. Cette étoffe, surtout la guinée belge, déteint beaucoup et, à la longue, imprime au corps une nuance indigo qui fait désigner au Maroc les Sahariens sous le nom à^ hommes bleus . La couleur blanche est réservée aux chefs religieux et politiques. Un grand marabout chef d'ordre est tout vêtu de blanc, des pieds à la tête, seroual blanc, deux grands draa blancs l'un sur l'autre, houli de cotonnade blanche, écharpe de tête qui laisse voir seulement les yeux, le nez et le front. Chez les Trarza, porter des culottes blanches est un privilège royal; c'est l'insigne du commandement suprême.
Le costume des femmes consiste également en une tunique ample appelée malahfa, disposée de telle sorte que la partie supérieure, dénommée tarfe, enveloppe la tête et peut couvrir tout le visage, à l'exception des yeux, au cas où la femme se trouve en face d'un Européen.
S'il fait froid, les femmes portent un seroual (pantalon) pareil à celui des hommes, ou plutôt une bande de guinée attachée autour des reins comme le pagne des négresses, entourant le corps de la ceinture au genou, quelquefois même un véritable pagne tissé chez les peuplades noires, qui revient cher et constitue une sorte de luxe et de rareté.
Les riches Maures emploient quelquefois pour la confection de leurs vêtements, au lieu de la guinée bleue des étoffes plus recherchées, bazin, roum, chandora. Mais on rencontre souvent aussi des malheureux, hommes ou femmes, dont une couverture en peaux de chèvres ou de moutons rattachées ensemble et ne dépassant pas le genou, constitue tout l'habillement.
Afin de ne pas blesser leurs pieds sur les cailloux des chemins, les femmes portent le naïkal, espèce de sandale
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faite d'une lame mince en bois de talah (faux gommier), que relient sur le cou-de-pied une bride de cuir mince et étroite. Un simple morceau de peau de bœuf desséchée remplit le même office pour des goûts moins raffinés. Les chefs religieux et guerriers portent des bottes molles jaunes ou rouges, de fabrication marocaine.
La coiffure féminine est très soignée. Les cheveux sont tressés en nattes serrées et nombreuses, dont une partie, mêlée de perles de couleur, descend tout alentour de la tête, tandis que l'autre moitié, relevée sur le sommet du crâne, est retenue par un cercle de bois ciselé, formant en avant du front une saillie d'où pendent une ou deux boules d'ambre d'inégale grosseur. La tête des femmes, d'ailleurs, est toujours enveloppée du tarf. morceau d'étoffe qui descend sur les épaules, en couvrant la nuque.
Les hommes, sans en prendre aucune espèce de soin, laissent pousser au gré de la nature leurs cheveux, qui deviennent parfois très longs, et la sueur, la poussière, le sable, en pénétrant et agglomérant cette masse, les transforment en véritables cordes. La barbe, de même, pousse librement, sans être ni coupée ni taillée ; seule la moustache est rognée au bord de la lèvre supérieure, afin qu'elle ne gêne point la bouche.
Pour les enfants, petites filles et petits garçons, la chevelure est rasée ou tenue très courte, à l'exception de quelques toufTes qu'on laisse, soit des deux côtés de la tête, soit sur un seul, ou bien au sommet du crâne ou bien en forme de crête.
Comme bijoux, les femmes de condition aisée portent, autour des poignets et des chevilles, de lourds bracelets d'argent ou de cuivre, diversement ornementés, ouvrages des forgerons indigènes, ou bien des forgerons noirs du fleuve Sénégal qu'ont apportés les trafiquants.
Jolies et coquettes, les femmes et les jeunes filles maures suspendent à leurs oreilles des boucles d'argent ou de cuivre dues aux ouvriers du pays ; elles enroulent autour de leur cou et de leur ceinture des files de boules d'ambre ou
de verroteries venues de Saint-Louis. Elles passent aux doigts de leurs mains et à leurs orteils des bagues d'argent et de cornaline, car le bijou d'or est une rareté en Mauritanie.
Les femmes, ainsi que les hommes, ont habituellement le chapelet enroulé autour du poignet en manière de bracelet. Le pieux ornement entoure même le bras des hassanes. Lorsque des guerriers croisent une troupe armée, ils étalent avec affectation cette inoffensive parure afin d'être pris pour de pacifiques marabouts, — ruse éventée dont nos officiers africains ne sont plus dupes.
L'usage du tabac est répandu universellement et chaque Maure porte au cou, au moyen d'un cordon de cuir, son nécessaire de fumeur, sa roude, étui de cuir noir ouvragé, qui contient le j6c/Y, petit sac plat en cuir rouge où sont contenus Voldham, os de mouton évasé à large ouverture et garnie de cuivre, qui est la pipe maure, le zen^h, briquet de fer, puis un morceau de silex, un paquet de bourre faite avec les fibres desséchées de plantes du désert et, enfin, rattachée au nécessaire par un cordon de chanvre, Vasenkhass, cuvette de fer destinée au nettoyage de la pipe.
Au lieu de l'oldham en os de mouton, les Maures aisés possèdent le touba, véritable pipe faite sur le modèle des pipes européennes, qui se suspend au cou par un léger cordon de cuir ou se place dans la poche du draa ; l'asenkhass qui l'accompagne est plus long et plus fort que celui du oldham.
De plus, hommes et femmes sont chargés d'un nombre parfois considérable de talismans, d'amulettes (grigris), petits sacs de guinée ou de cuir travaillé contenant un papier sur lequel tel pieux marabout a inscrit un verset du Coran ou des signes mystérieux, et qu'on suspend au cou par un cordon ou à la ceinture, sous la tunique.
On peut aux usages de la vie extérieure rattacher les modes de locomotion. Les Maures, dans leurs déplacements, circulent plutôt à dos d'animal qu'à pied. Ils usent pour voyager du cheval, du chameau et de Tâne.
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Le cheval est pourvu d'une bride de corde ou de cuir, parfois accompagnée du rude mors arabe, d'une selle de bois recouverte de cuir décoré, assez analogue à la selle arabe, avec deux étriers à large base, où peut aisément s'appuyer le pied nu.
Le chameau a pour équipement la rahalla, selle assez souvent ornée avec un certain luxe. La selle à l'usage des femmes, appelée cijorfa, est plus large que la selle ordinaire, et deux personnes s'y peuvent asseoira l'aise ; elle est surmontée de deux cerceaux en bois ou en fer, destinés à soutenir le voile protecteur qu'on étend au-dessus de la voyageuse, pour la protéger contre les regards du passant ainsi que contre les rayons du soleil.
Dans la narine droite du chameau est placé un anneau de cuivre auquel est attachée Yarzenn, corde que le conducteur de la bête tient de la main gauche, tandis que, de la droite, il manie le bâton de direction.
Quant aux chameaux destinés au port des fardeaux, on leur met sur le dos, sous la charge, pour les protéger, un double sac de paille appelé tarfa, ou même d'abord une selle de bois, \e kteh, puis la tarfa et la charge, méthode préférée pour les longues marches des convois de transport.
La nourriture. V hygiène, les maladies. — Etant donné les ressources réduites du pays, la nourriture est nécessairement peu variée ; plus riche dans quelques régions, en légumes et en fruits, elle se réduit vers les plateaux et la plaine du littoral au lait abondant des troupeaux, au mil pilé, à la viande fraîche ou au fichfar, viande coupée en lanières et séchée au soleil ; les Maures sont aussi très friands de poisson séché. La boisson est le lait ou l'eau des puits.
L'alimentation, en Mauritanie, n'est d'ailleurs pas toujours dictée par le goût, mais par la nécessité. Chez les Oulad Delim, qui nomadisent sur les plateaux et les sebkhas du littoral, le lait des chamelles est à peu près le seul aliment et aussi la seule boisson, l'eau des puits de leurs terrains de parcours étant si chargée qu'on ne peut la
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boire sans s'exposer aux plus graves accidents. Les Oulad Delim confectionnent aussi une purée avec les graines de Tazfou qu'ils broient après cuisson, le broyage à froid étant inconnu à cause de l'absence de meules.
Le Maure est sobre et sait supporter la faim avec courage. Mais, lorsqu'il rencontre l'occasion de satisfaire à fond son appétit, sa voracité et sa capacité d'absorption apparaissent surprenantes. On a pu observer des Maures, accompagnant des convois européens où ils reçoivent régulièrement leur part de viande et de riz, faire bouillir les viscères des animaux et les dévorer sans autre assaisonnement.
Après ce qu'on a lu plus haut à propos de la chevelure, est-il besoin de dire que l'hygiène est à peu près inconnue chez ces peuples, de même que la propreté la plus élémentaire?
Durant le cours de la saison qu'on peut appeler froide, c'est-à-dire de novembre à mai, on peut avancer que personne, homme ou femme, ne se lave jamais. La prescription hygiénique du Coran manque son effet, car les ablutions prescrites sont faites avec du sable.
On dit cependant que moins de négligence existe chez les grandes tribus des Oulad Abdalah, des Yayia ben Othman, des El Sidi Mahmoud.
De juin à octobre, pendant la saison chaude, on se passe parfois un peu d'eau sur le visage et sur les mains pour se rafraîchir; mais nul n'a l'idée de se laver le corps ou de se baigner, à l'exception toutefois des imraguen (pécheurs) qui, par profession, sont forcés de prendre la mer.
Cette absence de lavage, combinée avec l'effet de la sueur, du sable, de la poussière, et l'action de ces étoffes de guinée bleue dont ils se vêtent et qui déteignent déplorablement, arrive à produire sur la peau des Maures cette couleur bleu sombre très particulière et caractéristique qui leur a valu, nous l'avons dit, leur surnom d'hommes bleus.
Cependant, en dépit de cette malpropreté, si puissant est le pouvoir salutaire de la vie en plein air, de la
sobriété, de l'abstinence d'alcool, que les maladies endémiques sont assez rares chez ces populations, et l'ignorance de l'hygiène n'y élève pas le niveau de la mortalité, grâce au peu de densité de la population, à la sécheresse et à la salubrité du climat.
Gomme il n'y a pour ainsi dire pas d'eau à la surface du sol, il n'y a point de moustiques et, par suite, point de fièvre paludéenne. On sait d'ailleurs que l'air sec et la lumière solaire sont les plus actifs destructeurs des microbes.
L'observation a constaté, cependant, des cas de tuberculose pulmonaire chez des individus jeunes. Le Maure atteint de tuberculose ne se gêne pas, comme on pense, pour cracher n'importe où sur le sol de la tente, et le bacille flotte partout librement, mêlé à la poussière. Et pourtant, la contagion est peu considérable, grâce à l'action du vent violent et du soleil.
Par contre, cette action du vent et du soleil rend extrêmement fréquentes les ophtalmies purulentes qui arrivent souvent à entraîner la perte totale de la vue. L'effet du sable, soulevé en tourbillon par le grand vent, produit souvent aussi l'otite suppurée, qui amène la plupart du temps la surdité.
Remarque singulière et qu'on a pu faire plus d'une fois : si les Maures savent résister impassiblement à la souffrance physique produite par une cause extérieure et visible, — blessure de guerre ou intervention chirurgicale. — la moindre douleur interne, mal de tête ou inflammation d'intestin, les abat complètement. Ils se précipitent chez le marabout pour réclamer le grigri spécial affecté à la guérison de la souffrance qui les atteint. Parfois celui-ci leur badigeonne le tour des yeux avec de l'ocre et de l'antimoine. Lorsque des moyens thérapeutiques de cette force sont demeurés impuissants, l'indigène vient consulter le médecin du fort français, ou même, s'il ny a pas de médecin, les sous-ofïîciers de l'inflrmerie.
Ceci dit pour les hommes, car s'ils se prêtent facilement
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à la visite de nos docteurs, les femmes se confient uniquement aux marabouts et aux sorciers indigènes. Jamais le médecin ne pénètre sous la tente des femmes, car jamais le père ou le mari ne l'y appellera et il risquerait sa vie en voulant y pénétrer de lui-même.
Les Maures, d'ailleurs, sont très superstitieux, et particulièrement dans les tribus zenaga, chacune a son totem, son téjrib. Ainsi, chez les Oulad Tidrarin, on n'achèvera jamais entièrement de boire une calebasse ou un pot de lait, car la goutte qu'on laisse au fond empêche que les chameaux ne soient atteints de maladies qui, faute de cette précaution, les frapperaient certainement.
Un certain jour de la semaine, ils n'abreuvent pas leurs animaux, quand bien même ceux-ci seraient mourants de soif en face du puits ; le samedi ils s'interdisent de soigner les chameaux malades de la gale. Leurs femmes ne portent pas de bijoux d'or, croyant que, par là, elles attireraient sur elles les pires dangers.
Le mariage^ la famille, les mœurs. — Les Maures, quoique appartenant à la religion musulmane, sont tous monogammes.
Chacun se marie dans sa caste ; s'il y a exception à cette règle, c'est lorsqu'un prince choisit une épouse dans une tribu maraboutique ou lorsqu'un marabout prend femme dans une tribu guerrière. Mais le fils né de ces unions appartient d'avance à la classe tolba ou maraboutique : il ne portera pas les armes.
On a vu aussi des harratine épouser des femmes de tribu zenaga ou des captives ; mais on ne voit point de Zenaga épouser une femme des tribus harratine. Ceci tient à ce que les Zenaga sont considérés comme une classe inférieure, chez qui l'on veut bien prendre une fille pour Télever à soi, mais à qui l'on n'admettrait pas de donner sa propre fille.
Les coutumes relatives au mariage et à la condition des femmes présentent plus d'un trait curieux.
La qualité plastique que les Maures, et surtout ceux des
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classes riches, apprécient le plus dans une femme est Tembonpoint. Aussi, dans certaines familles nobles, les jeunes filles sont-elles soumises à un traitement particulier dans le but d'acquérir rapidement cette perfection spéciale.
Dans certaines tribus zenaga, les femmes se sont fait une renommée pour la science et la sûreté deleur méthodedengraissement : on envoie donc les jeunes filles dans une de ces tribus.
Dès son arrivée, les femmes Tinstallent dans une tente spéciale, dont elle ne doit pas sortir ; tous les objets nécessaires sont posés à portée de sa main, afin de réduire ses mouvements au strict minimum.
Là, immobile, seulement couverte d'une étoffe légère, presque nue, après avoir le premier jour dû absorber une grande calebasse d'eau froide pour dilater l'estomac, elle absorbe tous les jours une grande calebasse de lait dont la contenance augmente progressivement jusqu'à atteindre une quantité considérable de litres. Après trois mois de ce régime, la jeune fille ne manque pas d'atteindre un embonpoint remarquable, et on la rend à sa famille, où elle trouvera un époux avant longtemps.
Lorsqu'un jeune homme a élu celle qu'il désire pour compagne de sa vie, presque toujours il se met d'abord en accord avec elle ; puis il fait sa demande à la mère de la jeune fille. Lorsque celle-ci a donné son consentement, le jeune homme parle au père, et on discute la question d'argent.
Comme chez tous les peuples musulmans, c'est le fiancé qui remet une dot aux parents de sa future épouse. Parfois, cette dot atteint le chiffre de quinze cents francs, parfois beaucoup plus, si le fiancé veut faire montre de son opulence. Dans la caste des marabouts, la dot est couramment de cent cinquante pièces de guinée, c'est-à-dire à peu près neuf cents francs ; on a vu de grands chefs religieux et des princes demander jusqu'à six mille francs pour la dot de leur fille. Une jeune fille qui aurait eu déjà un enfant est mise au rang des veuves ; si, malgré cela, elle rencontre
un époux, la dot ne va guère au delà de vingt et un francs cinquante. Mais, surveillées avec soin par leurs parents, rarement les jeunes filles des tribus maures ont des enfants avant le mariage, ainsi qu'il arrive fréquemment pour les jeunes négresses.
Quand le père et son futur gendre se sont entendus, la noce est décidée. De grandes fêtes se déroulent dans le camp auquel appartient la jeune fille. Les coups de fusil, le bruit des tams-tams résonnent mêlés aux danses. La future, durant ces réjouissances, reste invisible aux yeux du fiancé ; sous la tente de sa mère, elle se tient à l'écart, entourée de ses compagnes qui s'occupent de la coiffer et de la parer.
Pour les nouveaux époux est préparée une tente dont on orne le sol de nattes et de tapis. A la tombée de la nuit, le jeune époux y entre avec ses amis; un repas leur est servi. A la fin, le jeune homme envoie une de ses captives chez la mère de l'épousée. Cette dernière, alors entourée d'un groupe de femmes de sa tribu, se rend dans latente conjugale et les assistants se retirent.
Le lendemain, avant l'aube, le nouveau marié quitte la tente ; pendant toute une semaine il n'y doit rentrer qu'au soir, et lorsque la nuit est tombée.
x\près le mariage, la dot convenue est versée par le marié à ses beaux-parents.
Le moment vient ensuite où les nouveaux époux doivent quitter le camp ou, seulement s'ils appartiennent à la même tribu, s'installer définitivement chez eux. Le père offre à sa fille des présents importants, dont la valeur équivaut parfois à celle de la dot qui lui est remise par le mari : d'abord, deux chameaux l'un avec la ^er/a (selle de femme) et sa toiture appelée akhter, l'autre portant une captive et la tente destinée à l'établissement du nouveau ménage ; puis deux vaches, et encore d'autres dons à son gré.
Du jour de ce départ, le jeune homme ne doit plusse présenter devant les parents de sa femme ni même se trouver en face d'eux; si l'un ou les autres s aperçoivent, ils doivent
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s'éviter ; si même une assemblée, un conseil en temps de guerre ou quelque occasion solennelle dans l'existence de la tribu fait qu'ils se trouvent forcément réunis, leur devoir est de se tenir toujours à distance.
Sous la tente des Maures, la femme commande en souveraine, son mari l'entoure du plus profond respect. Elle prend ses repas sans lui, avant lui ; c'est lui qui la sert et il ne commence son propre repas que lorsqu'elle a terminé le sien. Elle ne niet la main ni aux travaux fatigants du ménage ni à la préparation des mets : les captives sont chargées de ces soins. Son seul travail consiste à préparer les vêtements de son mari ou des enfants. Des visites à ses pareilles, dans les tentes voisines, emploient l'oisiveté de ses journées. Elle possède de beaux bijoux dont elle se pare seulement aux jours de fête. Et cette vie est active et austère auprès de sa vie de jeune fille, car, jusqu'au mariage, la jeune fille ne s'occupe même pas de couture et se pare quotidiennement de boucles d'oreilles, de colliers d'ambre et de bracelets.
Très rarement, on voit la femme maure nourrir ses enfants ; elle choisit une nourrice parmi les femmes de ses captifs, et ce sont les servantes qui assument les soins des petits.
Le Coran permet le divorce, et il existe en fait chez tous les peuples musulmans. Chez les Maures, on y recourt rarement (sauf toutefois les grands personnages chez lesquels on constate des divorces assez fréquents et multipliés). Si, dans les situations ordinaires, il est prononcé, c'est seulement à la demande d'un mari, pour incompatibilité d'humeur, on encore si le mariage est demeuré stérile, mais non pour infidélité. En dépit de Shakspeare et d'Othello, les Maures ne poussent pas la jalousie conjugale jusqu'à la férocité. Un époux trahi bat sa femme, peut-être, mais on n'a jamais vu qu'un Maure ait tué l'épouse coupable ou son complice. Les plus nombreux qui connaissent la trahison paraissent l'ignorer.
Dans les rares cas où l'homme prend le parti de divor-
cer, la procédure est simple: il fait venir deux témoins, et, en leur présence, prononce la répudiation. La femme répudiée retourne chez sa mère. Aussitôt ses parents et leurs captifs s'assemblent autour de la tente. On tue des bœufs, des chameaux ; on organise un beau tam-tam, on tire des coups de fusil, et Ton se livre à la joie pendant deux ou trois jours. Trois mois est le délai fixé à la femme répudiée pour avoir licence de choisir un nouvel époux.
Tout ceci n'implique pas une bien grande sévérité de mœurs ; et les mœurs en effet sont plutôt relâchées.
Dans la coutume cependant existe un grand respect pour les personnes âgées ; en leur présence, les jeunes gens ne doivent ni fumer, ni boire, ni manger.
La foi coranique règle aussi, en Mauritanie comme en tout pays dTslam, les questions de testament et d'héritage. Ala mort d'un chef de famille, c'est le cadi qui partage les biens, d'après les textes consacrés. S'il y a des dettes, elles sont payées ; puis la veuve reçoit la moitié s'il n'y a pas d'enfants, le huitième s'il y en a ; le reste est réparti entre les enfants en suivant la proportion légale, à raison d'une part pour chaque fille et deux parts pour chaque fils.
Les inimitiés^ la guerre, les razzia. — Le Maure, a dit plus d'un auteur, est un être contemplatif par excellence ; sa vie se passe à dormir et à rêver ; ceci peut-être en temps de paix et d'inaction ; il n'en est pas moins vrai que les principales occupations des Maures sont la rapine et la guerre.
Rien, nous l'avons dit, ne présente moins de fusion et de stabilité que le groupement par tribu. Des révoltes, des discordes, des haines, non seulement existent entre grandes tribus, mais encore entre fractions de la même tribu, entre sous-fraclions, même entre familles.
Dans la grande confédération des Trarza, des inimitiés durent depuis deux siècles entre certaines tribus, à tel point qu'elles ne peuvent aller en guerre pour la cause commune qu'à la condition de ne pas marcher les unes à côté des autres. Des réconciliations surviennent parfois.
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Des associations se forment entre tribus et fractions de tribus sur la base d'une commune aniinosité. Les Ouled Bohli et les Ouled Khalifa des Trarza qui longtemps se sont haïs et combattus, sont maintenant d'accord. Les Ouled Bohli, les Ouled Khalifa, les Ouled Benioug, les Diegbadieh sont à présent en discorde avec les Takhajarant et les Ouled Akhchar, les Ouled Bohli et les Gombotti avec les Ouled Dahmân, les AboUah avec les El Agmoutar, les Eleud contre les El Boïdat.
Les Kounla et les El Sidi Mahmoud, depuis que les seconds se sont affranchis des premiers, vivent dans une lutte ouverte, coupée quelquefois d'apaisements soudains. A la fin du dernier siècle, il parut un moment que les deux grandes tribus du Sahel allaient en venir aux mains, entraînant à leur suite tous leurs alliés respectifs dans une mêlée générale. Il n'en fut pas ainsi. Selon le caractère emporté et inconstant des populations maures chez lesquelles un rien met le feu aux poudres ainsi qu'un rien apaise l'orage imminent, après quelques coups de fusils et quelques rencontres, tout se calma, et de nouveau ce fut le statu quo.
Les Kounta, par contre, ont de tout temps été les alliés des Oulad Naceur ; la petite tribu des Kounta Mountarambine s'unit aux Nokhmakh et aux Ouled Ahmed, des Ouled Abdallah du Brackna. Dans le Sahel, les Hammounat, après s'être séparés des Mechdouf dont ils sont une fraction, obéissent de nouveau, à 1 heure présente, à Fautorité de leur émir. Une hostilité irrémédiable divise les Kounta et les Regueïba , les Regueïba et les Oulad Sba. « Se haïr comme un Regueïbi et un Kounti. se haïr comme un Sbi et un Regueïbi » est en Mauritanie une locution commune. Les Regueïba ontaussi des rancunes contre les Ahel-Adjour et quelques fractions des Yahia ben Othman. de TAdrar, contre les Tadjakant de Tindouf ; ils sont amis de certaines fractions des ïekna, ennemis de certaines autres. Chez les Regueïba du Sahel existent des rivalités violentes entre trois grandes familles qui prétendent chacune au com-
mandement de la tribu dirigeante des Ouled Moussa et, par suite, de tout le groupement.
De nombreuses divisions intestines séparent les Tekna entre eux, Iggout, Aït-Lahsen et Izerguïin contre Aït- Oussa, Iggout contre Aït-Messaouad et Aït-Brahim. Certaines fractions sont amies des fractions Regueïba qui ont même haine contre ceux de leurs frères avec lesquels euxmêmes sont en opposition. Les Tekna sont également ennemis des Kounta et des Oulad-Gheilane de l'Adrar, ainsi que des Yahia ben Othman.
Ces dissensions et ces haines, le goût du pillage s'y mêlant, amènent un état de guerre presque perpétuel sur tel ou tel point de la contrée.
Lorsque la guerre éclate entre tribus, les hommes se mettent en marche, mais les femmes, avec les enfants et les vieillards, demeurent au campement, afin de continuer la garde des troupeaux.
Généralement les guerriers, avant de partir, confient leurs biens aux marabouts, car c'est un usage presque toujours respecté, sauf par quelques tribus plus effrontément pillardes que les autres, de ne point s'attaquer aux campements où vivent les chefs religieux.
Les Maures vont à la rencontre de l'ennemi par tribu, sans ordre, sous la conduite de l'émir ou du chef. Dans certaines tribus, les Mechdouf du Sahel par exemple, il y a deux chefs, l'un pour la guerre l'autre pour la paix.
Les cavaliers sont en avant, les fantassins viennent ensuite, montés sur des chameaux par groupes de deux ou trois.
Les guerriers maures sont la plupart du temps montés à dos de cheval ou de chameau. L'équipement des bêtes de guerre est semblable à celui des autres ; mais les animaux sont pris parmi les mieux dressés et les plus forts. Tous ceux qui ont voyagé dans les pays désertiques connaissent les cris caractéristiques et retentissants poussés par les chameaux au moment où on les charge ; mais les chameaux de guerre, spécialement entraînés dès leur plus jeune âge.
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restent toujours silencieux quand on les charge ou lorsqu'on les fait baraquer.
Les chevaux du pays montés par les guerriers maures, sont petits de taille, robustes, capables de très longues marches ; les chefs se servent d'animaux plus grands pris dans les races renommées du Tagant et de TAdrar. On n'entoure pas les chevaux de soins particuliers ; le cavalier maure donne à son compagnon de guerre la ration de nourriture indispensable à son existence, et c'est tout. Cependant il doit souvent la vie à la rapidité de ce fidèle serviteur ; on sait que le cavalier maure, dès que l'affaire tourne mal, est prompt à la fuite ; car, pour batailleur et pillard qu'il soit, le Maure manque plutôt du vrai courage militaire.
L'arme principale est le fusil à pierre, importé du Maroc ou de l'Europe, le fusil à piston à deux coups pour les chefs, mais quelquefois aussi des fusils européens à tir rapide, introduits par la contrebande d'armes très active sur la côte atlantique.
Le guerrier maure a son fusil devant lui, en travers de la selle, dans un sac de cuir plus ou moins décoré, en peau de chèvre ou de mouton, qui doit garantir l'arme du sable soulevé par le vent et de la fraîcheur des nuits, et dont on la tire à la moindre alerte.
A la ceinture du guerrier est passé le poignard au manche de bois dur sculpté, à la lame droite ou courbée en arrière, recouverte d'un étui en cuir gravé. A son cou sont suspendus par des cordons de cuir le garn^ poire à poudre creusée dans une corne de bœuf, ornée de dessins géométriques, le haït^ sac aux capsules, et le dzabia, sachet à balles, tous deux en cuir et assez semblables d'aspect à une blague à tabac.
Le guerrier maure n'a jamais sur lui un très fort approvisionnement de plomb ou de poudre ; chacun emporte la provision qu'il croit nécessaire et dont il a fait l'achat, deux à trois cents grammes environ. Certains même ne prennent pas soin de s'en munir, et c'est le chef de la
tribu qui leur en fournit sur sa propre provision, laquelle ne dépasse guère dix ou douze kilos.
Les balles employées sont de plomb et se fabriquent dans des moules de terre. La poudre en grande partie est apportée du Maroc, du Rio de Oro, du Sénégal, par les caravanes. Les Maures font eux-mêmes aussi de la poudre avec le nitrate de potasse de l'Adrar ou de la sebkha d'Idjil et du soufre de la soufrière de Tinardine. Les Kouta et les Ida ou Aïch du Tagant se confectionnent une poudre assez grossière, en mélangeant le salpêtre de l'Adrar et le soufre de Tofoli, point situé dans le Trarza entre Nouamarach et Touïla (500 kilomètres nord du fleuve Sénégal). Les capsules, qu'on appelle capsoul, proviennent uniquement des comptoirs européens. Mais les Maures ne savent pas fabriquer les cartouches, et la difficulté du ravitaillement en cette matière empêche souvent, Dieu merci ! l'emploi du fusil à tir rapide.
L'arme blanche nest pas usitée ; les quelques lames fabriquées par les forgerons maures sont vendues aux habitants du Sahel ou de la rive sfauche du fleuve.
Les tribus du Trarza, étant depuis longtemps en rapport avec les Européens, en ont copié certains usages militaires ; c'est ainsi que chacune a son drapeau, morceau d'étoile de couleur rouge, noire ou bleue, attaché à une hampe assez grossière et portant, inscrits de la main d'un marabout, des versets du Coran qui doivent assurer le succès dans les batailles ; la couleur blanche est réservée à la tribu royale des Ouled Ahmed ben Dahmân. Un piquet de sept fantassins entoure constamment l'étendard.
C'est la plupart du temps à la lin de la nuit, vers trois ou quatre heures du matin que se produit l'attaque ; pourtant, quelquefois, par un accord consenti des deux côtés, les adversaires conviennent de combattre pendant le jour.
Lorsque la troupe adverse est signalée, on s'arrête à la distance de deux kilomètres à peu près ; les fantassins descendent de leurs montures, on attache les chameaux, et on se prépare à l'action.
Pour le combat, le Maure dépouille tous ses vêtements, sauf le draa, qu'on enroule autour du corps, serré avec une corde, afin qu'aucun lambeau d'étoffe ne puisse pénétrer dans les blessures.
Puis tout le monde se met en marche dans l'ordre de bataille. Les fantassins, qui sont les plus nombreux et les véritables combattants, cette fois sont en avant, les cavaliers restent en arrière, à quelques centaines de mètres de la ligne de combat.
Chez les tribus qui ont des étendards, l'étendard est placé à l'avant du front avec ses gardes. Les gardes se couchent sur le sol et s'avancent en rampant, suivis par la masse des fantassins ; lorsque les deux troupes se sont jointes, c'est la mêlée et le corps à corps.
Le gros de cavaliers qui suit à distance se charge d'attaquer les cavaliers ennemis s'il en survient, de poursuivre rennemi en fuite, de se précipiter sur le groupe des chameaux à l'attache, pour empêcher les fuyards de les rejoindre et pour s'emparer de ces animaux.
Après la déroute de l'adversaire, les vainqueurs se jettent sur son campement pour le pillage. On fait main basse sur tous les biens, sur les animaux et sur les captifs. Mais on respecte les enfants et les vieillards, et nulle violence n'est exercée sur les femmes de condition libre ; même il arrive souvent que les vainqueurs leur abandonnent une part du butin.
Il faut dire cependant que chez les tribus du Sahel et chez les Trarza, au cours des guerres qui ont pour motif les rivalités de tel ou tel personnage pour le gouvernement de la tribu, si les vainqueurs rencontrent dans le camp des vaincus le fils d'un prince et d'une femme étrangère, ses enfants sont mis à mort sans merci afin qu'un chef de sang étranger ne soit pas un jour appelé à les gouverner.
Le pillage achevé, l'ensemble du butin, ânes, moulons, chameaux, captifs, étoffes, bijoux, est partagé sous la direction du chef.
Tout d'abord, d'un commun accord, on prélève la part
du roi ; puis on répartit les parts à revenir à chaque tribu ayant fait partie de l'expédition ; sur ces parts, les guerriers des divers groupes prélèvent la part de leurs chefs respectifs, le reste est divisé entre eux, suivant la proportion d'une part par fantassin, deux parts par cavalier.
Les Zenaga ayant secondé leurs suzerains dans la bataille, les captifs qui ont suivi les guerriers pour leur service sans combattre, reçoivent leur portion suivant les mêmes règles.
Lorsqu'une tribu a été complètement défaite et réduite à merci, les vaincus envoient aux vainqueurs une sorba (délégation) qui immole sept chamelles en signe de soumission et qui jure paix et reconnaissance éternelle. On leur restitue alors leurs familles et une partie de leurs troupeaux.
S'il s'agit de l'attaque d'une caravane, la méthode est la même que pour celle du camp, la surprise. Mais dans ce cas spécial, les cavaliers se précipitent les premiers en tourbillon sur le cortège des voyageurs avant que ceux-ci aient eu le temps de se reconnaître.
Sans être en guerre déclarée, il arrive souvent que les gens du Sahara entreprennent un j^ezzou pour aller, en territoire mauritanien ou marocain, piller le campement d'une tribu rivale ou seulement opulente.
On organise alors une harka.
Le monde des harka, si l'on peut dire, est, chez ces peuples, un monde à part ; il y a des spécialistes pour commander ces expéditions ; il y a même des indicateurs pour les guider.
Un indigène, étranger à la tribu, mais en quête de récompense, un rekka, apporte la nouvelle qu'à tel point il y a un coup à faire contre les troupeaux de telle tribu qui y sont en pâturage. Le rekka est un professionnel de ce genre d'affaires , il sait à qui porter l'observation qu'il a faite ; il se joint à la harka.
La nouvelle se répand de bouche en bouche avec la rapidité de l'éclair : parmi les principaux informés se forme
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une petite djemmââ, qui décide le rendez-vous à tel ou tel point d'eau en avant du campement dans la direction de Fendroit visé. Si le rekka ne peut servir de guide, on s'en assure un autre, connaissant bien les pentes et les accidents de terrain.
Ensuite, on fait choix d'un porteur de hara,ka. Certaines familles, en effet, même certains individus, ont la réputation d'assurer, par le seul fait de leur présence, le succès de la harka, grâce à la faveur spéciale dont ils jouissent auprès d'Allah. Jamais un porteur de baraka ne repousse la sollicitation que lui font les organisateurs du rezzou.
Les porteurs de baraka sont connus, renommés et peu nombreux, de même que les guides. Moins rares sont les personnalités réputées pour l'emploi de chef de harka, hommes courageux, hardis et qui doivent leur réputation soit à leurs exploits précédents, soit à ceux de leurs aïeux. Mais, lorsqu'une tribu s'est soumise à l'autorité française, tous ses membres perdent, aux yeux de leurs coreligionnaires, leurs vertus et le privilège de cette bénédiction de la Providence.
Le premier, le porteur de la baraka se rend au rendezvous fixé, et il attend les autres.
Au bout de deux ou trois jours, quelquefois d'un seul, le rassemblement est complet.
Tout homme qui part en baraka a un méhari ; on voit peu de chevaux, guère plus du quinzième de Teffectif total; encore faut-il que chaque cheval soit couplé d'un méhari porteur de l'orge et de Teau. Malgré cet accompagnement, les connaisseurs estiment que le cheval, dans une harka, n'est pas un élément encombrant; mais, au contraire, fort utile à cause de sa docilité au mouvement et de sa mobilité.
Il y avait autrefois des harkas qui comptaient jusqu'à quinze cents ou deux mille fusils, formant ainsi de véritables colonnes ; aujourd'hui, on ne voit plus que de minimes harkas réduites à trente ou quarante individus.
On se met en marche.
La harka, de même que Farmée, s'avance en désordre, mais non sans organisation. A la première étape, un conseil tenu par les groupes représentant les diverses fractions qui prennent part à l'expédition élit un chef.
Le chef élu nomme aussitôt pour chaque fraction un mezrag (représentant) ; il fixe les dispositions pour le campement journalier, dispositions qui doivent rester les mêmes pendant toute l'expédition ; il constitue les différentes fractions pour savoir lequel des deux groupes, dans le cercle qui forme le campement, occupera, tant à l'aller qu'au retour, le côté qui regarde l'occident ou celui qui regarde l'orient.
La place de chacune des fractions est également déterminée, de façon fixe, soit au centre du demi-cercle, soit aux ailes. Le service des sentinelles et des vedettes n'est pas réglé d'avance, on le laisse à l'initiative personnelle qui s'en acquitte avec vigilance.
La harka chemine sur la piste en ondulant comme un long serpent sans s'attarder. Elle ne s'arrête que le soir à l'étape.
Là, les hommes font abreuver leurs animaux et prennent leur repas; lorsqu'on sait ne devoir trouver à l'étape prochaine qu'un puits d'accès difficile ou de débit médiocre, on tire au sort pour savoir dans quel ordre les différentes fractions iront à l'abreuvoir. S'il n'y a pas de puits à l'étape, chacune creuse le sien à sa guise dans le sable, afin de trouver la nappe d'eau souterraine.
Chaque soir, le chef de harka en criant : « Khebar el khéïr ! » (venez aux nouvelles) assemble autour de lui, au centre du camp, les mezrag des fractions avec quelques hommes de chacune d'elles : on établit de concert, selon les informations du guide, l'heure du départ pour le lendemain et le lieu de Tétape future.
Le lendemain, à l'heure dite, le chef de la harka, pour donner le signal du départ, s'écrie : « Ammar ! Ammar ! » (tu rempliras), afin que le départ s'effectue sur une parole d'heureux présage.
Le guide, avec six ou dix cavaliers, marche en avant, mais jamais à plus de quatre ou cinq kilomètres. Le reste de la troupe suit en désordre, chacun à sa fantaisie, sans groupement fixe, sans arrière-garde et sans défense de flanc. Le service s'en trouve fait tout naturellement par ceux qui s'écartent, de-ci de-là, pour aller examiner un point d'eau, épier l'horizon au détour d'une dune, faire rafraîchir sa monture au bord de quelque pâturage 'rencontré. Les Maures sahariens ont le dédain des éclaireurs : « Cent hommes décidés, disent-ils, sont les maîtres sur la piste suivie par eux et n'y redoutent personne. »
Leur unique souci est de n'être pas vus et de ne point fatiguer leurs montures.
Lorsqu'on arrive près du but de l'expédition, la harka se munissant de provisions d'eau, quatre ou six guerba, par homme afin d'abreuver les chevaux, quitte, par précaution, la ligne des points d'eau et prend autant que possible une ligne de terrain où ne passe personne, la plus étroite et la plus abritée possible, quelque lit d'oued par exemple. Des groupes de cavaliers sont envoyés aux alentours à quelques kilomètres, dans le but de se saisir brusquement de quelques individus isolés de la tribu que l'on veut razzier et qui feront office d'indicateurs. Le gros de la colonne, à ce moment décisif , marche étroitement groupé.
Parfois avant l'aube, parfois même durant le jour, toute la harka tombe brusquement sur le douar ou le ksour à razzier. Le coup fait, chaque parti rejoint son groupe.
Le retour avec le butin s'effectue sans beaucoup plus de précaution que l'aller, mais par une autre piste. Le guide est en avant, ainsi que son petit groupe ; à l'arrière, à quelques kilomètres, suit un autre groupe de quelques cavaliers les mieux montés et les plus habitués à ce genre d'opérations, bien munis de jumelles, afin de surveiller les poursuites possibles. Si des cavaliers ou des méharistes sont signalés, la harka aussitôt avertie, choisit son terrain, règle et dispose si habilement toute chose qu'elle peut avoir encore les bénéfices de l'attaque.
LA VIE SOCIALE il7
Il est établi par les gens expérimentés que deux journées après l'affaire, le danger de poursuite n'est plus à craindre.
Mohamed oud Kheddoum, un Ilarib qui, pour venger son fils tué par les gens du Sahel, se consacrait à guider les harka dirigées contre eux, et qui disait ne pouvoir se rappeler toutes les expéditions auxquelles il avait pris part, tant elles étaient nombreuses, prétendait qu'il n'y a pas d'exemple qu'une harka n'ait pas atteint son but.