‹ La Mauritanie. Préf. de Paul PainlevéChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

A'os relations avec les Maures Jusqu'au milieu du XIX^ siècle. — Si l'expansion de notre autorité, par la force inéluctable des choses, s'est peu à peu étendue de notre colonie du Sénégal dans le Sahara mauritanien, dans son voisinage immédiat, c'est le devoir de défendre contre les dissidents les tribus fidèles et soumises qui sont nos sujettes, c'est le souci de la haute mission civilisatrice de la France qui, partout où elle règne, se doit à elle-même d'instaurer plus de justice et de bonté, qui a déterminé, qui a irrésistiblement amené, élargi par degrés notre action en Mauritanie. La suite de cette progression forme une page intéressante de notre histoire coloniale.

La question mauritanienne qui, alors, ne portait point ce nom, se rattache en effet fatalement à la possession de la colonie du Sénégal et remonte à l'origine de celle-ci.

Dès le XIV® siècle, des marchands dieppois et rouennais avaient visité la côte de Sénégambie et y avaient fondé des comptoirs. En 1664, ces établissements furent cédés à la Compagnie des Indes occidentales, puis aux Compagnies du Sénégal, enfin à la Compagnie des Indes orientales, qui les rendit prospères. D'autre part, après l'effondrement de la puissance des Portugais asservis à l'Espagne, la France leur succéda dans leur exploitation de leurs comptoirs du fleuve. De 1626 à 1738, huit Compagnies s'y succédèrent.

Dès ces premiers temps, les chefs maures, chefs de tri-

bus OU de caravanes ou émirs de confédérations, imposaient pendant la durée de la traite aux négociants européens qui venaient trafiquer sur le bord du fleuve de lourdes contributions et de dures exigences ; pour refus de s'y soumettre, le commerçant risquait de voir interdire sa maison ou même toute l'escale aux caravanes indigènes, suivant la puissance très variable du tyranneau maure.

Les relations gouvernementales officielles avec les chefs maures, afin de remédier à cet état de choses, datent de loin. Le premier émir brakna reconnu par nous futx\hmedou I®^ des Oulad Seïd qui s'était élevé contre Mokhtar Cheikh, successeur direct de Barkani au milieu du xvn^ siècle. x\ndré Brué, l'actif et intelligent directeur de la Compagnie du Sénégal nommé en 1697, eut pour premier soin d'établir des relations avec les indigènes de l'intérieur. Il signa avec l'émir du Trarza, Eli Chandora, un traité assurant à celui-ci certains avantages s'il cessait le commerce avec les Hollandais. Des sous-agents maladroits perdirent les résultats de ces accords. Lorsque, quelques années plus tard, La Rigaudière vint avec une escadre mouiller devant Portendik, pour en chasser les Hollandais, Brué se trouvait à bord du vaisseau amiral ; il fit engager des pourparlers avec l'émir du Trarza, qui était à deux jours de marche dans l'intérieur, et renouvela avec lui le traité de 1717, par lequel ce chef, moyennant certains avantages, s'engageait à ne laisser ses sujets commercer qu'avec les Français, lesquels possédaient alors toutes les escales du Sénégal.

Mais bientôt les Hollandais revinrent pour attirer les indigènes à eux, ils échangèrent les gommes à perte ; et si, par cette méthode, ils n'avaient pu en recueillir une quantité suffisante, ils chargeaient l'émir Eli Chandora ainsi que les autres chefs des tribus maures du voisinage, de piller les caravanes qui venaient apporter leurs chargements de gomme à nos escales du fleuve.

En 1785, le directeur de la Compagnie privilégiée pour le monopole de la traite de la gomme au Sénégal, passa

un traité avec la tribu des Darmacor (Darmencors) ou Idao el Hadj pour la traite exclusive de ce produit et un autre avec les Brakna.

Lorsque, pendant les guerres de l'Empire, les Anglais eurent mis la main sur nos colonies, leur gouverneur Maxwell traita encore avec les Trarza en 1810, et quand les Français revinrent, notre gouverneur Schmultz signa un nouveau traité avec l'émir du Trarza en 1816, un autre en 1819, d'autres encore en 1821, 1824, 1826. De nouveaux traités avec les Trarza tous presque identiques, interviennent successivement en 1829, 1831, 1832, 1834, 1835, 1842. Cette quantité d'actes aux clauses à peu près semblables, sans cesse renouvelés, montre leur insuffisance et la mauvaise foi de ces Maures avec lesquels les conventions, rompues dès qu'ils n'y trouvent plus un avantage immédiat, sont chaque fois à recommencer. Par ces divers traités, le gouvernement français, se substituant aux Compagnies qui, primitivement, avaient établi des comptoirs sur le fleuve, et pour sauvegarder les intérêts de nos nationaux, s'engageait à payer, au lieu des contributions capricieuses et arbitraires jadis demandées par eux, un droit annuel et fixe, appelé coutume, aux chefs maures riverains du fleuve, afin de s'assurer leur concours pour assurer la sécurité des escales et le bon ordre des contrées où fonctionnait le commerce local. Mais, chargés de faire la police, ces chefs n'organisaient que l'exploitation des agents européens et des trafiquants indigènes.

Le régime des escales. — En 1841, l'émir des Brakna, Ahmedou ayant été empoisonné par les siens, des compétitions et des luttes intestines s'en suivirent, prétextes incessants à pillages qui entravaient tout commerce et détruisaient la sécurité du fleuve. Au bout de quatre ans, les choses s'éternisant, le gouvernement français qui avait été en relations avec Ahmedou, se décida à intervenir. On se saisit de l'émir usurpateur qui fut relégué au Gabon et on en installa un autre, nommé par nous, en attendant que Sidi Eli, fils d' Ahmedou, eût l'âge de régner. Mais les

Trarza vinrent se mêler des affaires de leurs voisins et, renversant nos protégés, soutenant un rival, recommencèrent des luttes prolongées pendant de longues années. Les compétiteurs, quels qu'ils fussent, tenaient beaucoup à la position de chefs des escales de Kaëdi et de Podor, où ils faisaient aux commettants des maisons de Saint-Louis établis dans les comptoirs du fleuve pour échanger avec les indigènes les gommes et autres produits de l'intérieur une situation si intolérable que ces commerçants, en 1851. adressèrent au gouverneur du Sénégal une pétition afin de demander l'intervention de la force armée pour les protéger, une réforme dans le régime des escales et la suppression du rôle des chefs maures.

Pour remplacer leur surveillance illusoire, l'autorité française fît alors construire deux établissements commerciaux, fortifiés et permanents, à Dagana et à Podor, où se trouvaient déjà deux petits forts ; puis des escales furent établies sur la rive gauche du fleuve, en divers points fixés aussi ; les indigènes j venaient pour le trafic ; mais leurs chefs n'y étaient plus chargés de la police ; des postes militaires français l'assurèrent à leur place ; on leur demandait seulement de maintenir la sécurité sur les routes du désert menant à nos escales.

Les Trarza avaient envahi le Oualo, sur la rive droite du Sénégal ; la France se décida à intervenir (1855). D'autre part, les chefs des Toucouleurs mirent en rapport Sidi Eli, fils d'Ahmedou, avec les autorités de Saint-Louis ; nous cherchâmes à renouer des relations avec les Brakna, que les Trarza avaient entretenus dans un sourd état d'hostilité contre nous ; des troupes furent envoyées à Podor. Aussitôt les pourparlers et de nombreuses rencontres eurent lieu avec le parti ennemi de Sidi Eli dans les années suivantes, qui épuisèrent les Maures dissidents.

L'émir des Trarza, Mohamed el Habib, pour nous gêner dans notre commerce, car il ne s'illusionnait guère sur l'issue d'une lutte avec la France où les circonstances l'avaient amené, interdit à ses sujets d'apporter la gomme à nos comptoirs.

Mais le nouveau régime des escales remédia à cette tentative de tracasserie inutile, en même temps qu'il avait installé la sécurité sur le fleuve. Car les Maures de la rive droite ne pouvaient acquérir le mil et la guinée indispensables à leur nourriture et à leur habillement que dans les établissements sis sur nos territoires surveillés et contrôlés par nous et trouvèrent là seulement un débouché pour leurs produits. Plusieurs tribus Trarza, entre autres les Oulad Rahman et les Oulad Ahmed, enfreignirent donc la défense de l'émir. Mohamed el Habib marcha contre les Oulad Rahman qui se soumirent, mais les Oulad Ahmed, venus à sa rencontre, le surprirent et lui infligèrent une défaite qui le mena à faire la paix avec la France.

Cependant, en 1857, le gouverneur français, le général Faidherbe, avait signé à Bakel avec Bakar, émir des Ida ou Aïch, un traité qui nous reconnaissait la possession de toute la banlieue de Saint-Louis, du Oualo et de Dimar. Bakar adhérait à la nouvelle organisation des escales ; un droit de sortie de 3 °/o lui était accordé sur les gommes apportées de la rive droite dans nos postes, droit dont la perception était assurée par nous. Bakar avait promis d'amener les émirs Trarza et Brakna à accepter des conditions semblables, ce qui eut lieu. En effet, un traité sur les mêmes bases intervint à Saint-Louis entre Mohamed, émir du Trarza, et nous, le 20 mai 1858, établissant le régime des escales sur le bas comme sur le haut-Sénégal, comprenant des clauses spéciales pour le rapatriement des naufragés sur la côte de l'Océan, et concédant à l'émir le droit de 3 7o sur les gommes de l'intérieur perçu par nous à Dagana en sa faveur.

Dès le début de l'établissement du nouveau régime, le gouvernement français avait fait signer deux traités semblables aux deux concurrents Brakna, pour le cas oîi l'un ou l'autre triompherait. Après des chances variées, Sidi Eli, aidé par nous, fut reçu à Saint-Louis par le général Faidherbe réconcilié par lui avec l'émir Trarza et reconnu pour seul émir des Brakna. Des traités avantageux furent

conclus ensuite avec les chefs de groupements importants, commandants d'escale, comme les Oulad EUi, des escales de Saldé et du Kaédi, régularisant les clauses de la circulation des caravanes maures sur la rive gauche du Sénégal et des sujets français sur la rive droite.

Avec cette organisation nouvelle, les escales se développèrent rapidement et devinrent des centres d'influence autant que de commerce. En effet, les indigènes, n'ayant plus que nos postes pour acheter et pour vendre, se voyaient contraints d'obéir aux chefs agréés par nous, auxquels nous avions confié la police du pays avoisinant l'escale. Au cas où une caravane était dévalisée, elle portait plainte au chef du territoire où on l'avait attaquée, afin dobtenir réparation, car les coupables se retrouvaient forcément lorsqu'ils venaient à l'escale acheter le mil ou vendre la gomme, les bestiaux, les objets volés à la caravane.

Avec l'usage, un relâchement s'était produit dans le régime des escales ; le trafic , limité par les règlements à Dagana, Podor, Saldé, Bakel, s'était installé sur d'autres points encore. De nouvelles conventions furent passées. En 1879, l'émir de Brakna, Sidi Eli, à Podor, signa avec le capitaine Louis, représentant la France, un traité ouvrant tout le parcours du fleuve Sénégal au commerce ; ce traité remplaçait le droit de sortie sur les gommes par une indemnité ou coutume annuelle et fixe, dont une partie devait être remise au cheikh du Darmacor, cette tribu ayant, la première, fait avec nous le commerce de la gomme. Au même moment, un traité analogue fut signé entre les Trarza et le gouverneur français Brière de l'Isle. L'année suivante, une convention fixait les indemnités à douze cents pièces de gainée pour chacun des émirs.

C'est la prospérité même des escales qui amena la chute du règlement qui les régissait; les traitants, commissionnés dans les comptoirs du fleuve par les maisons de Saint-Louis, tentés par les bénéfices dont ils étaient les intermédiaires, s'étant .attachés les chefs maures par des présents magni-

fîques. songèrent à s'établir à leur compte ; mais, ne possédant ni les capitaux ni la clientèle des anciennes maisons des escales, ils demandaieni la liberté du commerce, c'està-dire la faculté de pouvoir s'établir et se mettre en relations avec les Maures, sur n'importe quel point de la rive du Sénégal, comptant bien détourner les caravanes des anciens établissements. Cette idée fit son chemin. Une pétition rédigée dans ce sens fut couverte de signatures et envoyée au gouverneur du Sénégal ; un décret du 16 juin institua la liberté du commerce sur tout le fleuve Sénégal.

L'année suivante, quand Abdoul Boubakar, chef du Bosséa, s'opposa à notre établissement sur le fleuve et à l'installation de la ligne télégraphique Saldé-Matam, Ould Eyba, chef des Ouled EUi, fraction des Oulad Abdallah (Brakna), s'allia avec lui et combattit contre nous à ses côtés. Vaincus à N'Dourbadiane, sur la rive gauche du fleuve, ils durent se soumettre. Ould Eyba traita, s'engageant à nous devenir un allié fidèle, à refuser tout asile aux hommes du Bosséa sur la rive droite du fleuve, à protéger les caravanes, moyennant quoi, il recevrait de nous une coutume annuelle de 400 pièces deguinée. En 1886, l'émir du Trarza, Eli, fut assassiné par son neveu ; Ahmet Saloum, son fils, se réfugia à Saint-Louis. Mais un de ses parents, Amar, avec l'aide de plusieurs tribus, renversa le meurtrier et se fit émir. Il manifestait des dispositions en notre faveur tandis que le chef des Bosséa continuait contre nous la lutte acharnée ; et comme lémir des Ida ou Aïch, Baker, qui longtemps nous avait témoigné de l'amitié, s'était brusquement déclaré l'allié d'xAbdoul Boubakar, on pensa à lancer contre lui le nouvel émir des Trarza. Amar promit, tergiversa, recula son départ, sous prétexte de difficultés matérielles. Le jeune Ahmet Saloum s'était de nouveau réfugié à Saint-Louis, près de l'autorité française, pour se soustraire à sa tyrannie ; l'émir le fit redemander et, le gouverneur général étant venu à Richard Toll pour régler le différend, Amar refusa de venir le rejoindre. On

l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 187

apprit dans l'intervalle que, loin de se disposer à marcher contre Bakar, il lui avait fait passer une partie des pièces de guinée fournies par nous en vue de ses préparatifs.

Après trois jours d'attente, le gouverneur repartit pour Saint-Louis, déclarant que la France abandonnait Amar et appuyait le jeune Ahmet Saloum, que la plupart des tribus demandaient pour émir. Le 8 octobre 1891, Ahmet Saloum fut officiellement reconnu émir des Trarza. Un nouveau traité lui accorda, en remplacement du droit de sortie sur les gommes, une indemnité fixe de 1.600 pièces de guinée (à peu près 10.000 francs), que son premier ministre devait toucher à Saint-Louis ; le même traité nous engageait à verser annuellement 330 pièces de guinée au cheikh des Darmacor (Ida ou el Hadj) ; au mois de décembre suivant, l'émir des Brakna recevait par traité une allocation annuelle de 1.000 pièces de guinée (6.000 francs), en compensation du droit de sortie supprimé et un droit sur les produits cultivés par nos sujets dans les terrains alluviaux sur la rive droite. Dans ces conventions, le gouver* nement français s'engageait, en outre, à laisser les populations choisir leurs émirs, à condition toutefois que le candidat nouveau n'eût pas assassiné un prédécesseur ou l'héritier légitime et reconnaissait les émirs régnants qui, de leur côté, plaçaient leurs sujets, les biens de ceux-ci et leurs terrains de parcours, sous le protectorat de la France. La France s'engageait à respecter leurs usages, à ne pas intervenir dans leurs affaires intérieures ; des conditions d'intervention étaient prévues pour le cas de guerre entre tribus non protégées ou entre tribus protégées ; les questions de juridiction civile et commerciale, de circulation des caravanes et des sujets dans les deux territoires, pour la sécurité personnelle et la liberté du trafic, y étaient également prévues.

L'émir des Brakna, jadis secondé par nos troupes, avait aidé de son concours le jeune Ahmet Saloum, replacé par nous à la tête des Trarza.

La même année, le ministre des colonies confiait à

M. Faber le soin de conclure un accord avec l'émir de l'Adrar, avec lequel nous n'avions point encore eu de relations politiques. La contrée était alors bouleversée par la toute récente guerre des Ida ou Aïch ; Faber envoya une lettre à l'émir Ould Aida pour lui demander une escorte pour garantir la sécurité de la mission qui venait à Atar, l'entretenir au nom du gouvernement français, ou, s'il ne le pouvait, de retourner le traité revêtu de sa signature. L'émir fit répondre par son cadi qu'il acceptait les clauses commerciales du traité et Talliance des Français et ne ferait jamais alliance avec nulle autre nation européenne mais ne signa point le traité. Cette signature fut obtenue l'année suivante par l'interprète Bou el Magdad. qui, envoyé par le gouverneur du Sénégal, passa en son nom avec Ould Aïda une convention où la France s'engageait à ne pas se mêler des affaires intérieures de l'Adrar, à protéger les caravanes allant de l'Adrar au Sénégal, à venir en aide au roi contre ses ennemis, à lui payer une coutume annuelle de 500 pièces de guinée pour le droit de 2 1/2 °/o perçu à l'entrée des marchandises. Ould Aïda promettait de ne traiter avec aucun autre Etat européen et de n'accorder nul monopole dans le pays qu'avec approbation du gouverneur du Sénégal (8 avril 1892).

La contrée n'était pas pour cela entièrement épurée ; nos Iroupes avaient été de nouveau obligées d'opérer dans le Fouta Djalon contre Abdoul Boubakar ; à leur arrivée, Imhamet, compétiteur au cheikhat des Oulad EUi, se réfugia chez le chef des Bosséa dans l'Aftout Chergui, chez les Chrattit ; l'autre compétiteur, Sidi Ahmet, se déclara pour nous ; en récompense, il fut nommé chef de l'escale de Kaëdi, avec don d'une coutume annuelle de 500 pièces de guinée, le poste de Saldé étant supprimé ainsi que la coutume. Bientôt, avec la fourberie maure, Sidi Ahmet se mit à fournir à l'administration de faux renseignements, s'entendit avec les tribus voisines pour piller les caravanes, força les commerçants de Kaëdi à lui remettre des présents sous menace d'empêcher les indigènes

l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 189

d'apporter les produits aux lieux de vente, de dévaliser nos sujets noirs qui viennent cultiver la rive droite. Les plaintes répétées qui arrivaient au commandant du cercle de Kaëdi, après les avertissements répétés et inutiles, amenèrent le gouvernement français à le révoquer et à le remplacer par son frère Bakar ; il s'enfuit dans leTaganl, chez les Abakak (1893).

Cette même année, l'émir des Brakna, Sidi EUi, notre allié, étant mort, l'administrateur français prit des dispositions pour que sa place revînt sans conteste à son fils Ahmedou. Celui-ci, cependant, à peine reconnu, ne se servit de son autorité que pour laisser les tribus piller les alentours, puis feindre l'ignorance et protester de sa fidélité devant toutes les réclamations du gouvernement français, ne se souvenant des traités que pour toucher la coutume et jamais pour châtier les voleurs.

Conséquences de V occupation du Soudan et du Sahel. — Dans l'est, les Hammoumat, fraction des Mechdouf qui s'était séparée de l'ensemble du groupement, alliée aux Oulad Naceur, pillèrent les campements des Mechdouf ainsi que nos villages des cercles de Nioro et de Goumbou (Soudan). Comme le colonel Archinard se trouvait à Goumbou, l'émir des Mechdouf, Mokhtar Cheikh, vint l'y trouver, pour lui demander l'appui de la France; et le colonel interdit aux Hammoumat et aux Oulad Naceur l'entrée de nos territoires (1892). L'année suivante, nous dûmes de même interdire l'entrée de nos territoires du Soudan aux Souaker, des El Sidi Mahmoud, à cause aussi de leurs déprédations.

Bakar, chef de l'escale de Kaëdi, nommé par nous, ayant été assassiné par son frère Ould Eyba, celui-ci fut jugé et exécuté, et nous plaçâmes à la tête de l'escale Ahmet Mahmoud Ould Filali, en lui promettant par traité cinq pièces de guinée pour fruit de ses soins (janvier 1894). Trois mois après, un autre traité le chargeait de verser à Mokhtar, émir des Ida ou Aïch Ghrattit, les 500 pièces de guinée annuelle que nous nous engagions

à fournir à celui-ci, qui nous avait secondé dans les différends avec Sidi Ahmet, le chef prévaricateur destitué de l'escale de Kaëdi ; il captura l'assassin de Bakar, tandis que les Abakak donnaient asile à nos ennemis. Les autres clauses de ces traités sont analogues à celles des conventions précédentes avec les émirs Trarza et Brakna, stipulant, de plus, d'une façon spéciale, que les chefs des tribus doivent empêcher tout acte de pillage ou vol commis par leurs sujets français et faire reconstituer le butin en cas de vol, sous peine de se voir retenir sur leur coutume annuelle le montant des dommages.

Plus à Test encore, à l'extrémité orientale du Sahel, d'autres difficultés surgissaient. Après notre occupation de Tombouctou, les Oulad Allouch. fraction la plus guerrière des Oulad-Daoud, qui s'étendent au delà de Oualata et de Sokolo, transition entre les populations maures et les tribus du désert et dont, autrefois, les Touareg furent tributaires et qui n'avaient point eu jusqu'alors de rapports avec nous, prirent une attitude hostile ; l'émir s'alliait aux Touaregs Kel Antassar, repliés près de Bassikounou, et nouait des intrigues en vue de former contre nos troupes une ligue des Touaregs et des Oulad Mahmoud et de couper à notre commerce les routes de Tombouctou à Médinepar Numpala, Sokolo, Goumbou, Nioro; pour s'opposer à ces projets on dutcréer des postes, à Néré, entre Bassikounou et Sokolo, à Ras el Ma, au lac Faguibine. Les Oulad Seïd se rapprochant de nous, nous avaient permis d'occuper les premiers points de résistance. La présence de nos soldats sur un territoire non encore parcouru frappa l'émir des Oulad Daoud qui écrivit au commandant du cercle de Sokolo pour affirmer sa fidélité et demander le retrait des postes ; cependant, il appelait à son secours les Touaregs et les Oulad Mahmoud. Le commandant du Sokolo, averti, envoya un ordre contraire à leur chef Oued Zeïn qui s'en retourna dans le Goumbou avec ses campements ; et, à la suite de ce fait, l'émir des Oulad Daoud s'immobilisa pendant assez longtemps.

L*ACTION DE LA FRANCE EN MAURITANIE I9l

A ce moment, les Oulad Naceur (d'Oualata àl'Adrar) se livraient à des attaques répétées et contre nos villages indigènes et contre les tribus maraboutiques ; une de leurs caravanes fut saisie à Médine et les chefs de la caravane emprisonnés ; réduits par les mesures que Ton prit en même temps, ils demandèrent l'aman ; on voulut bien leur accorder et traiter avec eux, à condition qu'ils nous prêteraient secours contre une autre fraction des Oulad Naceur avec lesquels eux-mêmes étaient en lutte. Les Kounta qui, à la suite de razzias sur nos frontières, s'étaient vu interdire l'accès de nos cercles du Sahel, vinrent après eux faire leur soumission. Mais les Oulad Naceur ne tardèrent pas à trahir, et le chef qui avait traité avec nous, Sidi Ahmed Lahbib, démontra aux tribus que le traité allait désormais empêcher les pillages et qu'ils feraient mieux de passer chez le chef de l'autre fraction, Bakar, ennemi irréconciliable des Français. Une partie suivit ce conseil ; les chefs fidèles à notre alliance, Amuda et Samba, se réfugièrent chez les Oulad M'Bark. Bientôt, avec le chef de ceux-ci, Eli Ould Alokhtar, ils se rendirent à Nioro afin d'y réclamer notre secours.

Le commandant du cercle confia à Eli Ould Mokhtar un petit corps de 1 50 Sarrakolè, les autres réunirent des partisans pour aller guetter une occasion d'attaquer Bakar dans un camp. Cette occasion se présenta bientôt si favorable que le commandant du cercle de Nioro envoya vers les Oulad Naceur un peloton de spahis ; après une marche de nuit dans les gorges de Teranne, ceux-ci tombèrent sur les campements de Bakar, qui s'enfuit, bientôt imité par les siens, en laissant dans nos mains 12.000 têtes de bétail, et ne tarda pas à nous demander la paix, qui lui fut accordée (février 1896). En janvier, un traité avec Bakar, émir des Ida ou Aïch Abakak avait complété nos accords avec les grandes tribus maures des rives du Sénégal, lui accordant mille pièces de guinée annuelles (6.000 francs) pour prix de son concours avec les mêmes obligations que dans les conventions avec les Trarza, Brakna et Ida ou Aïch Ghratlit.

Au pays Brakna, dans la plaine de Foré, le long du fleuve^ Sidi Ahmet, le pillard, jadis chef de l'escale de Kaëdi, continuait ses rapines et ses intrigues, grâce à l'indolence du nouveau chef de poste ; en mars 1897, un indigène, qui servait d'intermédiaire entre l'émir des Chratitt et le commandant de Kaëdi, fut assassiné par les gens du brigand dans le cercle de Matam, et ses lettres volées ; le chef d'escale Ahmet Mahmoud, reconnu incapable, fut remplacé par son frère, Mohammed Filali, et interdiction de pénétrer sur le territoire français fut faite à Sidi Ahmet, qui n'en continua pas moins à rôder autour de ses anciennes possessions, et à y organiser des vols à main armée.

Au même moment (février 1897), le gouvernement français devait intervenir pour rétablir l'ordre entre les Maures du ïrarza.

Depuis plusieurs années, les tribus maraboutiques des Djedjibba et des Oulad Biri eurent des contestations à propos de leurs points d'eau dans l'Amechtil et la propriété des pâturages du Ghamama ; des conflits éclatèrent fréquemment entre les tribus, et les Hassane prirent fait et cause pour leurs marabouts, sous prétexte de les protéger. L'émir du Trarza Ahmet Saloum était pour les Oulad Biri avec les Oulad Diman et les Euleb, l'émir du Brakna Ahmedou^ les Oulad Abdallah leurs alliés toucouleurs du Ghamama pour les Djedjibba. Le grand marabout Gheikh Sidia, des Oulad Biri, demanda protection et réparation à l'émir des Brakna ; Ahmedou, selon son habitude, promit et laissa faire. La lutte devint si vive que les Djebjibba marchèrent sur le campement du grand marabout, à Aouadane, entre Sout-el-Mâ et Podor, l'attaquèrent et faillirent s'emparer de la personne de ce chef religieux, qui ne fut sauvé que par le courage de ses élèves.

Le gouvernement général s'interposa pour mettre fin à ces querelles ; une convention fut passée entre l'émir des Brakna et les représentants de Gheikh Sidja et de l'émir du Trarza ; les dégâts devaient être de part et d'autre rem-

l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 193

bourses, et les Oulad Biri avaient autorisation de camper sur le marigot de Morghen. Les liostilités n'en cessèrent point pour cela, si bien que, l'année suivante, le gouverneur général, dans une convention signée à Dagana par Ahmedou, Ahmet et Cheikh Sidia, déclara que la paix était faite, les terrains contestés déclarés propriété du gouvernement français. Nos Toucouleurs de la rive gauche, peu à peu, passèrent le fleuve et vinrent les cultiver.

A l'est, la lutte continuait dans le Sahel. L'émir des Oulad Daoud, sous un calme apparent, continuait d'être hostile. Le village de Nampala, entre Néré et Sokoto, fut pillé par plusieurs de ses tribus qui enlevèrent, biens, troupeaux, captifs et comblèrent les puits sur les routes pour empêcher qu'on les poursuivît. Le gouverneur général fit savoir à Témir qu'on le considérait comme responsable de l'attentat et que la tribu des Allouch serait considérée comme ennemie avec interdiction du séjour sur son territoire tant que le butin ne serait pas rendu, les puits rétablis et l'amende payée par les coupables. Sidi Ould Henou atermoie, proteste et traîne en longueur. Devant ses ruses et son obstination, la marche sur Bassikounou est décidée, en octobre 1908, les spahis et les tirailleurs se mettent en roule. Ils dispersent à Tiéki les bandes de Sidi Henou qui s'enfuit, nous laissant maîtres de Bassikounou. Il demande la paix et se retire dans le Haut-Sahel, espérant y réunir les tribus afin de recommencer la lutte.

Mais elles se désagrègent : les Oulad Zeïd, les ElKeneïka qui, au printemps, avaient demandé déjà à faire leur soumission et à se fixer sur nos territoires, renouvellent leur requête à la fîndel'année 1898. On leur répond qu'il nous faut, non pas une soumission isolée, mais celle de toutes les tribus et le paiement de toutes les amendes. A leur retour au campement, les El Keneïka sont pillés par les Allouch, irrités de leur démarche. Alors, en compensation, nous leur ouvrons l'accès de nos territoires et les dégrevons du droit de pacage. Cette mesure produit un grand etîet dans toute la région et la confédération des

La Maurita.me. 13

Oulad Daoud tend de plus en plus à se disloquer et à se séparer de son chef.

La même année, on dut envoyer une colonne volante à travers le désert jusqu'à Nema (nord de Oualata) afin de châtier les Mechdouf qui, ayant renversé l'émir, notre allié, continuaient, au milieu de leurs luttes intérieures, à piller les caravanes et à attaquer nos villages.

Les troupeaux sont saisis, l'entrée sur nos territoires interdite aux Mechdouf. Devant cette manifestation de notre force, les tribus alliées aux Mechdouf, Oulad Xaceur, Hamoumat, s'éloignent d'eux ; les Oulad Mahmoud demandent à marcher avec nous, et l'émir des Mechdouf, Mohamed ould Mokhtar, est forcé de faire sa soumission, en acceptant toutes les conditions imposées par nous, restitutions des biens et des captifs dérobés depuis 1897, indemnités aux villages razziés, indemnité de guerre, conditions que, d'ailleurs, il exécute loyalement. Ces résultats heureux n'étaient pas sans devoir quelque chose à l'influence de Sidi El Khéïr et de Tarouad, marabouts vénérés de la tribu des Mechdouf. Les Taleb Mokhtar, qui jouissaient de la plus haute autorité morale sur l'esprit de l'émir et sur toute la région, avaient, dès l'occupation du Sahel par nos troupes, mis cette autorité au service de notre cause. La même année encore, les deux frères qui se disputaient le cheikhat des El Sidi Mahmoud sollicitent tous deux notre appui et nous sommes prêts de les réconcilier et de désigner le cheikh qui nous agrée le mieux.

Nouvelle politique indigène. — Si notre prestige se développait et agissait ainsi sur les tribus maures du Sahel, c'est grâce à l'orientation nouvelle que prenait, par suite des circonstances, notre politique indigène.

Pendant longtemps, la « question maure » se bornait aux rapports des trafiquants européens du fleuve et des peuplades riveraines, à l'examen du régime des escales ou de la liberté de commerce. Notre occupation du Soudan fit changer l'aspect de la question; en 1894, le rapport Claude, en 1896, le rapport Lartigue, signalèrent le début d'une

étude sérieuse des tribus voisines du Soudan, Mechdouf, Oulad Daoud, Oulad Naceur, Oulad N'Bark et montrèrent la nécessité de connaître mieux ces peuples et de sortir de cette attitude trop efFacée observée jusqu'alors, vis-à-vis de ceux avec lesquels nous étions en rapport.

Sur les rives du Sénégal et au Soudan, notre situation économique vis-à-vis des indigènes était complètement différente ; au Sénégal nous versions des indemnités aux chefs des tribus maures, au Soudan, nous recevions des indigènes des contributions régulières (droits prélevés sur les marchandises importées par les caravanes, droit de pacage sur les troupeaux que les Maures amènent, durant la saison pluvieuse, dans les pâturages du Sahel). Au Sénégal, en effet, le gouvernement français s'est trouvé substitué aux compagnies qui, trafiquant dans les escales, s'étaient vues obligées d'acheter, par une contribution volontaire, la protection douteuse des chefs riverains. Au Soudan, les rois du Khaanta, avant nous, prélevaient sur les tribus maures des droits de pacage et de commerce (oussourou)^ et là nous avons succédé à ceux que nous avions vaincus. Des instructions locales du 13 mai 1897 réglèrent la perception régulière de ce droit de circulation des caravanes, au moyen de laissez-passer et de carnets à souche ; des postes de perceplion fonctionnent dans chacun des cercles de Kayes, Nioro, Goumbu, Sokoto. En 1898 le collecteur de ces droits versait plus de 130.000 francs au budget de la colonie, tandis que la somme des coutumes consenties aux chefs de l'Ouest atteignait plus de 40.0U0 francs ; les individus des tribus nomades du Sahel, tentées par la sécurité de nos territoires, montraient une tendance de plus en plus accrue à s'y fixer, ce qui les amena peu à peu à remplacer le droit de pacage par le paiement en argent d'un impôt fixe.

C'est donc l'intérêt bien entendu de la prospérité de la colonie qui commandait le rapprochement avec les Maures. C'estpour arriver à ce but que le général de Trentinian, lieutenant gouverneur du Soudan, demanda l'aide de Coppo-

lani, qui fut chargé d'une mission à Tombouctou (1897) et ensuite, au nord du Hodh. Coppolani, au courant des mœurs religieuses de l'Islam dont il avait fait une étude spéciale, se fit accompagner par Sidi el Khéir, des Taleb Mokhtar, fils du fameux fondateur d'ordre Mohamed P'adel, auquel fut accordé en récompense de ce service, l'exemption du droit de pacage pour ses troupeaux. Avec le prestige de ce personnage tout-puissant sur les tribus maraboutiques et l'aide du lieutenant Picard et de Robert Arnaud, Coppolani obtint l'adhésion de toutes les tribus rebelles. Le 28 juillet 1899, le lieutenant gouverneur du Soudan accordait un aman général et l'oubli des luttes passées à toutes les tribus du désert, et ce furent les marabouts Sidi El Khéir et Tarouad qu'on chargea d'aller annoncer aux chefs des tribus cette mesure de large clémence : Tarouad reçut alors comme son oncle l'exemption du droit de pacage.

C'est à la suite du succès de sa mission dans le Hodh que Coppolani conçut le projet de donner à tous les pays maures dépendant du Sénégal et se prolongeant jusqu'au Sahara une organisation rationnelle et d'accomplir la pénétration pacifique de la Mauritanie en s'appuyant sur les influences religieuses. Waldeck-Rousseau lui confia le soin de cette progression lente et sûre.

Il entra en relation avec le grand marabout du Trarza, Cheikh Sidia. Cet homme remarquable comprit tout de suite quelle amélioration la présence des Français pouvait amener dans la vie des tribus maraboutiques, toujours en butte aux vexations des tribus guerrières. Avec un loyal empressement, il répondit à l'appel qui lui était fait ; sa collaboration intelligente amena les deux peuples à se connaître et à s'estimer, il se fit le conseiller du représentant de la France, son agent auprès des autres tribus maraboutiques sur lesquelles son prestige est si fort. Et Cheikh Saad Bou aussi, fils du fondateur de l'ordre des Fadelia, dès longtemps lié à la France par ses interventions répétées auprès des chefs maures en faveur de nos explora-

l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 197

leurs, se lia avec Goppolani pour favoriser l'œuvre pacificatrice ; même il l'accompagna dans une tournée à Souet el Ma et Kliroufa.

Du côté de l'est, l'attention de la France ne restait point inactive ; le gouvernement de la colonie espagnole du Rio de Oro cherchait à nouer des pourparlers avec l'émir de l'Adrar en vue de lui offrir un protectorat ; des agents du sultan Moulay Hassan appuyés par le grand cheikh religieux d'Ouadane, Mohamed el Fadel, le sollicitaient aussi de se placer sous l'autorité du sultan du Maroc, tandis qu'ils tentaient les mêmes intrigues près des émirs Ida ou Aïch, Brakna et Trarza ; l'émir Ould Aida se dérobait devant ces menées. Une ordonnance ministérielle l'en récompensa en portant au double une subvention du gouverneur de l'Afrique occidentale (la coutume qui lui était accordée par le traité de 1892). Malheureusement, ce chef autoritaire et loyal périt cette année-là par la chute de sa maison renversée par l'ouragan, et la faiblesse de caractère de son oncle qui lui succéda fut cause l'année suivante de l'insuccès de la mission Blanchet, affaire dans laquelle le grand cheikh Fadelia, Saad-Bou, s'employa activement encore à nous faire obtenir satisfaction. Sidi Ahmetould Moliktar qui se mit à exercer l'autorité sous le nom de son père, manifestait pour nous des dispositions plutôt favorables, ainsi que le grand marabout Mohamed el Fadel, précédemment hostile.

Sur les rives du Sénégal, les guerres, malgré les accords auxquels nous avions procédé, avaient continué entre les Oulad Biri et Djedjibba, à propos des puits et des pâturages ; ayant évalué l'Amechtil et l'Aoukeira à la fin de 1899, les Djedjibba revinrent l'année suivante razzier les Oulad Biri qui durent quitter les puits et se replier dans l'Aoukeira. Les Djedjibba que soutenait l'émir des Brakna, n'en continuaient pas moins à les attaquer et à les piller, de telle sorte qu'après des chances diverses, les Oulad Biri, avec leur grand chef religieux Cheikh Sidia, furent obligés de chercher refuge chez les Oulad Diman et les Ida ou Aïcii(i90ij.

Orgunisation des pays maures de la rive droite. — La France, à ce moment, sous l'inspiration de Coppolani, songeait à intervenir d'une façon active pour rétablir l'ojvire au delà du fleuve.

Trop longtemps occupé d'organiser notre puissance dans la Sénégambie, le gouvernement du Sénégal s'était contenté, comme action sur la rive droite du fleuve, de traités sans effet qui n'engageaient que nous ; Ahmedhou, Témir des Brackna, malgré les conventions, laissait les vols se multiplier sur lis caravanes et sur les chalands de commerce qui remontaient le fleuve, sans les châtier et sans les rembourser ; nos villages noirs de la rive gauche étaient razziés pour la traite des esclaves vendus sur les marchés marocains ; il était impossible de laisser se prolonger un tel état de choses, et l'anarchie, l'injustice et l'esclavage se déployer à quelques kilomètres d'une possession de la France, dont la véritable gloire est d'apporter, partout où elle passe, l'équité et l'humanité. Cette nécessité d'agir, Coppolani l'avait comprise, et il avait aussi compris la méthode pacifique à suivre, car l'opinion française se serait refusée à un nouvel eff'ort militaire dans la région.

Lorsque le nouveau gouverneur général de l'Afrique occidentale, M. Roume, rejoignit son poste, il trouva en face de lui une invasion déjà commencée. Son prédécesseur intérimaire avait dû intervenir sur la rive droite du Sénégal, tout le pays étant en feu. En plus des luttes des marabouts guerriers des Brakna contre les Oulad Biri de Cheikh Sidia, un mouvement insurrectionnel s'était produit au Trarza à la fin de 1901 contre l'émir Ahmed Saloum sous l'instigation de son concurrent Sidi Mohammed Fall, jusqu'alors réfugié chez les Brackna. L'émir implora notre appui et le chef des Ouolof, que nous avions chargé de prêter son concours à Ahmed, n'ayant pas empêché une nouvelle défaite, il fallut envoyer des troupes qui s'établirent près du lac Cayor, à Souk-el-Ma ; en même temps, des efl'orts de médiation avaient lieu de la

l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 199

pari de l'autorité française, appuyée par Cheikh Sidia. Sidi Mohammed rompit les pourparlers et s'enfonça dans l'intérieur ; deux mois après, une bataille meurtrière sembla laisser l'avantage à Ahmed Saloum, mais la tribu des Tadjarakan l'abandonna et appela son rival.

Dans le Brackna, l'émir avait lui-même affaibli son pouvoir par son animosité contre la puissante tribu maraboutique des Oulad Biri qui avait dû passer dans le Trarza. Pour mettre fin à ces désordres sans cesse renaissants, la France résolut de se substituer à ces chefs dépourvus de toute action efficace.

C'est alors que commença l'organisation administrative des pays maures. Coppolani reçut par arrêté spécial le soin d'étudier la réorganisation des populations de la rive droite et d'entrer en contact avec elles (décembre 1902). L'émir et le prétendant du Trarza repoussèrent l'un et l'autre ses avances et tour à tour se retirèrent vers le nord, chez les Oulad bou Sba ; appuyant sa politique sur Cheikh Sidia et les Oulad Biri, il tenait tête aux influences hostiles ; enfin M. Boume fit accepter par Ahmed Saloum le protectorat de la France ; des postes militaires furent créés à Souk-el-Ma, à Khroufa, à Nouakchott, sur un plateau dominant la plaine de l'Aftout, à trente kilomètres de l'ancienne Portendik. Les coutumes étaient supprimées.

En l'apprenant, le vieux Bakar, émir des Ida ou Aïoh, s'écria: « Ces chiens de roumis se révoltent! je vais les châtier ! » trahissant ainsi la conviction où étaient les roitelets que l'indemnité jusque là bénévolement consentie par nous pour acheter leur concours, était un hommage de la crainte qu'ils croyaient nous inspirer.

Les populations acceptaient notre autorité sans défaveur ; les marabouts, pour faciliter notre installation, nous abandonnèrent les droits payés sur les récoltes et les troupeaux. C'est que notre venue avait bien évidemment le caractère d'une action en faveur des tribus maraboutiques contre les tribus guerrières. Celles-ci généralement se soumirent à l'inévitable d'assez bonne grâce. Cependant

Témir des Brakna ne tarda pas à partir en dissidence. Cheikh Sidia, pour prix de ses services, obtint la restitution des puits contestés.

On s'occupa aussi d'organiser les tribus maraboutiques sous le commandement administratif d'un chef indigène nommé par nous et responsable de l'impôt qui, la plupart du temps, était un des marabouts de la tribu ; chez les Oulad Biri, par exemple, ce fut Sidi El Mokhtar, frère de Cheikh Sidia.

Dans toutes les régions de la contrée, cette intervention était plus ou moins secrètement conduite d'une façon favorable par les tribus tolba ou zenagaqui, occupées d'élevage, de commerce, pillées et pressurées par une minorité de guerriers insatiables, souhaitaient la sécurité du commerce et la tranquillité des routes, par-dessus tout, appelaient de tous leurs vœux la puissance capable de les rassurer, de les délivrer des exactions et des attentats dont la menace pesait sur eux sans cesse. L'œuvre que nous accomplissions, c'était le relèvement, l'affranchissement de la multitude travailleuse et pénible, courbée sous le joug d'une aristocratie omnipotente et tyrannique.

C'est pourquoi ces opprimés, en dépit des risques qu'ils y trouvaient, s'inclinaient vers les libérateurs qui venaient dompter leurs antiques maîtres. Dès 1901, les Ida ou Ali, les Déïboussa, les Messouma, les Tadjakant, tribus maraboutiques dépendant des Ida ou Aïch, envoyèrent un messager à Bakel pour requérir notre protection en offrant de nous payer l'impôt ; au retour, le messager fut attaqué, volé, frappé et forcé de s'enfuir de Tidjikdja où étaient sa demeure et ses palmiers. Les habitants d'Oualata, dont les environs, par suite des rapines des Mechdouf, sont si peu sûrs qu'on n'ose, sans escorte, sortir de la ville en plein jour, souhaitaient nous voir établis chez eux ; ils n'osaient le demander, de peur de représailles au cas où leur requête n'obtiendrait pas satisfaction immédiate. Mais le chérif de Oualata envoyait son fils à Sokolo pour suivre notre école. Les El Sidi Mahmoud, partagés en deux camps autour

de deux frères rivaux, réclamèrent encore les uns et les autres notre appui ou notre arbitrage.

Lorsqu'un décret de mars 1904 eut réorganisé nos colonies d'Afrique occidentale, Goppolani, nommé délégué du gouverneur pour la Mauritanie, s'occupa de continuer son œuvre à l'est par la même méthode pour la pénétration pacifique du Tagant et de l'Adrar. Les Ida ou Ali, les Ida ou Aïch opposèrent d'abord à nos diplomates une opposition obstinée ; Goppolani employa Sidi Ahmed Djeddou, marabout, La grande autorité religieuse de Cheikh Sidia travaillait aussi pour lui dans ces régions; conseillé par lui, le chérif de l'oasis de Tichitt apporte sa soumission. Dès l'arrivée de Goppolani dans le Tagant, le marabout des Sidi Abdallah, Sidi Mohammed (cercle de l'Assaba), des premiers adhéra aussi à notre action. Goppolani rappela du Hodh le pieux chef des Kounta du Tagant, chassé par les Ida ou Aïch, le rétablit dans ses anciens terrains de parcours et fit relever les ksours de Rachid et de Ksar el Barka qu'ils avaient détruits. M'Barek, marabout Ida ou Ali, intendant de l'émir des Ida ou Aïch, nous accorda un concours dès le début. Devant ce mouvement les Ida ou Aïch vinrent demander l'aman. Le 2 avril, Goppolani s'installait dans la capitale du Tagant, Tidjikdja, et l'avenir semblait devoir développer heureusement notre succès pacifique et civilisateur.

Opposition des tribus guerrières. — Mais des mouvements d'opposition et de résistance s'organisant parmi les éléments de trouble et d'oppression de la plus irréductible des tribus guerrières réfugiées dans l'Adrar et redoutant notre pénétration, destructrice de leurs privilèges tyranniques, fermentaient sourdement. Le soir du 12 mai 1905, Sidi Ahmed Djeddou, qui apportait le lait au campement français, laissa peut-être à dessein la porte de la zeriba ouverte ; le chérif Moulay Zedin, de la confrérie fanatique des Ghdouf, s'introduisit et, d'un coup à bout portant, assassina le bon serviteur de la France, l'ami des tribus opprimées. Un petit parti de Maures se

précipita à l'attaque des postes ; ils furent repoussés et la mission put se maintenir à Tidjikdja ; le lieutenant-colonel Montané fut nommé commissaire général du gouvernement.

A la suite de cet événement, les Ida ou Ali se soulevèrent ; des fractions soumises en apparence se révoltèrent et les tribus mirent le siège devant Tidjikdja ; elles furent repoussées et subirent des pertes importantes. Nos troupes occupèrent le pays ; le Tagant fut conquis et organisé en cercle, ainsi que l'étaient déjà le Brakna et le Trarza.

De graves événements, en même temps, se passaient à l'ouest de la contrée. Ahmet Saloum, l'émir des Trarza, n'avait pas tardé à se révolter contre nous ; son rival de la branche aînée, Sidi Mohamed, ayant reparu pour exploiter le mécontentement des guerriers, Tun et Tautre se retiraient vers le nord, chez les Ouled bou Sba. Les Oulad Biri avec Cheikh Sidia restaient les fidèles alliés de la France ; un détachement dOulad Biri, tombé dans un guet-apens à Oum-Aguine, dans le Tijirit, ayant usé ses munitions, sans essayer de fuir, attendit la mort en priant et fut massacré par les Oula bou Sba qui, ensuite, tentèrent d'enlever les troupeaux de la tribu près de Boutilimit ; mais battus à Bouï Leben par les Oulad Dimân joints aux (Julad Biri, ils durent s'enfuir en abandonnant le butin (juin 1905). Ils eurent soin, à travers tous ces combats, de proclamer leur respect pour la France et d'assurer qu'ils étaient en lutte avec les seuls Oulad Biri. Quelques mois après, l'émir Ahmet Saloum était assassiné ; son héritier s'enfuit au campement du cheikh religieux Saad Bou. Son compétiteur, Sidi Mohamed, adopté par l'ensemble de la tribu, nous fit sa soumission ; et, grâce à l'entremise de Cheikh Saad Bou, un accord intervint entre les Oulad bou Sba et les Oulad Biri qui rétablit la paix, sous les auspices du capitaine Thiévenart, commandant du cercle du Trarza.

L'année suivante, le nouvel émir se révoltait contre nous ; on le proclama déchu de ses droits sur le Trarza

l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 203

qui passait entièrement sous notre autorité, et le pays fut de nouveau réorganisé. On y installa de grands groupements des fractions maraboutiques, sous le commandement de personnages indigènes considérables : Saad Bou, fils de Cheikh Saad Bou, à la tête de la tribu des Tendra, Mohamed ould Sliman, le grand marabout de Bou Daïfa, à la tête des OuladDimân et du Barik Allah où il sut nous attacher les fractions les plus dissidentes. Le jeune Ahmet Saloum reçut le titre d'émir. Sidi Mohamed s'était enfui dans le Sous.

Dès l'occupation du Tagant, Ma elAïnin, le marabout de la Seguiet el Hamra, hostile à notre influence, avait envoyé des lettres aux populations de la contrée pour les pousser à la rébellion. Il fit aussi parvenir à Cheikh Sidia une missive presque menaçante, l'avertissant que la guerre sainte se préparait et le sommant de quitter le parti des Français. Son fils se rendit chez les Ida ou Aïch pour les exciter à la rébellion. En 1906, par le résultat de ses intrigues et conduites par le chérit" marocain Moulay Idriss, qu'il avait fait venir, les tribus de FAdrar envahissaient le Tagant ; les Ida ou Ali se joignirent à eux ; les Oulad Amar (Oulad Delim du nord qui, ayant leurs parcours sur la zone de la colonie espagnole, ne redoutaient rien de nous), envoyaient des renforts Laklall, des Mechdouf ; les dissidents du Trarza et du Brakna se groupaient avec eux. Un détachement envoyé en reconnaissance par le capitaine Tissot, commandant du poste de Tidjikdja, fut surpris et harcelé à Niémelane par les Maures (28 septembre 1906), les dissidents, avec de forts contingents Begueïba, vinrent assiéger le fort de Tidjikdja où le cheikh des Ahel-Ahoumour, fidèle à ses engagements, s'enferma avec la garnison française et prit part avec activité à la lutte contre les tribus soulevées.

Le jour même du combat de Niémelane, le vieux chef des Kounta du Tagant, rétabli par nous, abandonnait notre cause avec sa tribu et cherchait à entraîner dans sa trahison les antres fractions Kounta, mais l'influence de Cheikh Sidia les retint de notre côté.

Repoussés et refoulés vers le nord par nous, les Kounta eL les Regueïba se forment pour une lulte nouvelle à Test d'Ouadane en un groupe dont se rapprochent les El Sidi Mahmoud ; des Regueïba escortent les caravanes qui vont de TAdrar à l'Océan chercher les armes envoyées par le sultan du Maroc. Quand, à ce moment, les chefs maures et Mal el Aïnin vont à Marrakech demander l'appui plus précis du sultan, ce sont aussi des Regueïba qui accompagnent Ma el Aïnin ; une autre partie reste avec l'émir de l'Adrar afin d'empêcher les tribus du Tagant, déjà prêtes à abandonner une lutte inutile, de retourner dans leurs montagnes. Le perfide cheikh des Tamiella, Ahmed Djeddou, était revenu à nous. L'union ne pouvait durer dans ces masses indisciplinées que ne rapproche nulle grande idée. Les Regueïba, tout à coup, tombent sur les El Sidi Mahmoud, qui se liguent contre eux avec les Oulad bou Sba et les Oulad Delim. L'émir de l'Adrar prend la direction de cette ligue pour se débarrasser de ces dangereux auxiliaires ; défaits en plusieurs combats, les Regueïba se replient dans le Baten ; d'autres poussent plus avant dans l'intérieur, envoient des négociateurs à Cheikh Sidia disant qu'ils n'ont nulle animosité contre les Français.

Le grand marabout qui, par une mission secrète, venait de faire échouer auprès du sultan la demande de secours, pressentit l'autorité française et, autorisé par nous, amena les Regueïba à faire leur soumission ; leurs délégués, reçus à Saint-Louis, signèrent avec le commissaire du gouvernement, colonel Gouraud, une convention qui accorda l'aman à toute la tribu : les Regueïba promettaient de ne plus porter les armes contre la France, de ne pas aider ses ennemis à attaquer les tribus soumises, moyennant quoi leurs caravanes étaient autorisées à circuler sur nos territoires, en se conformant à la règle de se présenter dans les postes pour acquitter l'oussourou en échange du laissez-passer (novembre 1907). La confédération des rebelles se dissolvait ; les Oulad bou Sba avaient quitté le Tagant et s'étaient retirés dans la région de Dakhla ; les Ida ou Ali

l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 205

du Tagant étaient retournés dans leurs ksars ; Sidi Ahmed Djeddou, cheikh des Tamiella, avait fait sa soumission. Ould M'barek, chef du ksour de Tidjikdja, tout dévoué à notre cause, mettait à son service, son influence dans la région. Le sultan du Maroc, d'ailleurs, sous la pression de notre diplomatie, avait désavoué et rappelé Moulay Idriss.

Ma el Aïnin cependant, quoique désavoué aussi, ayant vu se disjoindre l'œuvre préparée, ne désarmait pas ; durant toute l'année 1908, à chaque instant, sous son instigation, des incursions sur nos territoires, des attaques contre nos sujets et nos troupes se reproduisaient sur tous les points de la contrée ; non seulement les pillages des convois rendaient le fleuve inutilisable au commerce avec le Soudan, mais dans le sud, les prédications du marabout Ali Yoro amenèrent l'attaque du parti des Dagana (mai 1908) ; au cours des pourparlers d'une reconnaissance pacifique avec les Oulad bou Amar, l'interprète fut assassiné, et le chef du groupe Ouled ba Amar, l'assassin, se retire à Villa Cisneros, près du gouverneur espagnol, d'où il va razzier les tribus voisines à nous soumises. En juillet, les Maures attaquent une reconnaissance commandée par le capitaine Berger ; en septembre, ils poussent une incursion jusqu'au poste de Port-Etienne ; en novembre, au puits d'Aganchich, dans le Trarza, le lieutenant Reboul avec son peloton de spahis, rencontrait une bande d'Ould Deïd, dissidents de la branche aînée de la famille royale des Trarza, et était tué dans le combat avec plusieurs de ses hommes. A Anlata, à El Moïnan, trois détachements avaient été surpris et détruits en mars ; le commandant du poste d'Akjfout avait péri dans une affaire avec une colonne envoyée par l'émir de l'Adrar. Il devenait nécessaire de sortir de l'attitude défensive observée jusque là et qui pouvait, aux yeux de l'adversaire, passer pour une marque de faiblesse ou de crainte. Il fallait atteindre dans leur dernier refuge les éléments de trouble, les tribus pillardes et guerrières qui infestaient le pays et faisaient obstacle à l'œuvre pacifica-

trice ; il fallait en finir avec ce mouvement hostile qui affichait la prétention de nous rejeter au sud du Sénégal; il fallait pénétrer dans le mystérieux et jusque là inaccessible Adrar, foyer de la résistance. Sur la proposition du nouveau gouverneur général, le ministre des colonies reconnut la nécessité d'une expédition destinée à réduire Faudace des guerriers et à rétablir Tordre. Cette occupation de l'Adrar, le grand marabout, notre ami, Cheikh Sidia, la conseillait et la souhaitait, dans le but de purger le pays des pillards et de détruire l'influence néfaste de Ma el Aïnin, rivale de la sienne.

La, pacification de la Mauritanie. — Certains, à ce moment, en France, estimèrent que nous ne devions pas aller plus loin que le Chamama, cette zone cultivée de 80 kilomètres qui borde le fleuve au nord. Mais les tribus marabouliques n'y séjournent que durant la saison sèche ; après les pluies, elles remontent vers le nord pour faire paître les troupeaux, et là se rencontrent forcément avec les tribus dissidentes qui pourraient leur faire payer très cher leur soumission ; c'est donc la force même des choses qui voulait qu'on remontât au nord et que, pour pacifier le bas pays, d'abord on purifiât l'Adrar.

Il s'agissait si bien contre nous d'un mouvement politique, et non religieux, de la résistance d'une oligarchie dépossédée en faveur des minorités opprimées, que les Hassane, qui s'opposaient à notre pénétration, sont renommés pour leur impiété et que les grands chefs religieux étaient avec nous.

Le colonel Gouraud, commissaire du gouvernement, ayant avec lui Sidi Ahmed, fils de l'ancien émir, renversé à cause de son amitié pour nous, dirigeait la colonne qui se mit en route le 5 décembre 1908. Au bout d'un mois à peine que la colonne avait pénétré dans l'Adrar, plusieurs fractions du Ideï Chilli venaient faire leur soumission ; des chefs, des notables d'autres tribus venaient demander l'aman et ofl'rir leur concours, Teurchane, Oulad Lassi, Smassid et les fils du grand marabout Mohamed Fadel, puis les Ida

l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 207

OU Ali de Chingiietti, les Goudf, les Lakhlal. A mesure qu'on avançait, d'autres requêtes de pardon et de protection se succédaient : les Ouled Akhrlim, les Ahel-Tanaki, Torch, Kounta et Ida ou el Hadj, de nombreuses fractions des Ouled Gheilaine, des Ouled Ammoni abandonnaient le camp de l'émir. Le vieux Mohamed, cheikh des Ouled Ammoni, une des dix tribus dirigeantes du pays vient s'entretenir avec le colonel pour lui conseiller de remettre Sidi Ahmed à la tête de l'Adrar, vœu que la djemâa de la tribu renouvela bientôt après, sous la forme solennelle et précise d'une embuscade, et dès le mois de mai, était désigné l'émir agréé par nous. A l'arrivée de nos troupes, la population maraboutique des Maures d'Atar, de Chinguetti, pillées par les guerriers, arborent le drapeau blanc et envoient des députés ; enfin, le grand marabout Cheikh Sidia vient avec un convoi français rejoindre le colonel Gouraud dans l'Adrar nous donnant, par cette éclatante manifestation de son amitié, une très grande puissance sur l'esprit des populations qui lui firent un accueil enthousiaste. Avec l'ancien émir et les tribus hostiles se trouvaient trois des fils de Ma el Aïnin, envoyés par lui pour entretenir l'agitation. Au camp des rebelles Cheikh Sidia envoya des lettres disant que les Français savaient respecter la foi des croyants. En même temps Abidine, frère du caïd de l'oued Noun, qui se trouvait aussi près du colonel, dans le but de battre en brèche les intrigues de Ma el Aïnin, adressait aux Regueïba, sujets du caïd dans son terrain de parcours, des missives lui enjoignant de faire la paix avec les Français. Dans le courant de l'été l'occupation des palmeraies, les multiples et victorieux combats dans la région de Tourine, amenaient les Ouled Hanoun, les Ouled Entada, les Oulad Gheïlane, les Ouled Selmounn, les Mechdouf, à abandonner le parti de l'émir et à venir à nous, lassés qu'ils étaient de la vie anormale qu'ils menaient sans profit, et des tribus du nord envoyées par Ma el Aïnin. L'émir Ould Aïda, retiré dans les dunes de Maktéir, n'était plus guère entouré que des Oulad bou Sba, des Oulad Delim,des Regueïba, ses alliés venus du

nord par désir de rapine et de bataille ; les soumissions des chefs de bande de la contrée se multipliaient ; le grand marabout local, Taki Allah, qui jusqu'alors était resté neutre, venait à x\tar rendre visite au colonel, comprenant que notre action allait déterminer à son profit l'influence écroulée de Ma el Aïnin et proposant de jouer pour nous dans son obédience le rôle tenu dans le Trarza par Cheikh Sidia.

Le groupe dissident tendait de plus en plus à se désagréger ; après de nouveaux combats survenus, les Ahel Ma el Aïnin reprenaient le chemin de Smara et les Regueïba se repliaient au nord, en partie dans le territoire du Rio de Oro, en partie dans l'Adrar Sotof ; en octobre 1909, le chef des Regueïba Oulad Moussa venait à Atar demander l'aman, s'engageant à quitter l'Adrar et à ne plus razzier le territoire français-, exemple suivi par les Regueïba Legouassem et les fractions Oulad bou Sba et Oulad Delim ; au même moment, à Port-Etienne, le résident, capitaine Rouyer, traitait avec des Oulad Delim et des El Gorah qui s'engageaient à obéir à l'administration française et à payer l'impôt, à respecter nos sujets, à ne plus secourir nos adversaires, moyennant quoi on les autorisait à parcourir la presqu'île du cap Blanc et la région littorale d'El Aioudj à Bir el Guerb, car ces tribus, parcourant les bords de la baie d'Arguin et du cap Timiris, le ïasiast et le Tiris, sentaient l'obligation de se mettre en bons rapports avec l'autorité qui, depuis la construction des ports et la soumission de l'Adrar, les touchait de trois côtés.

Une colonne envoyée dans le Sud, avait pour résultats la soumission de deux dissidents Brakna, le frère de l'ancien émir et le chef des Oulad-Ahmed ; en décembre, deux dissidents du Trarza qui s'étaient joints à cette lutte, l'émir détrôné Mohamed Ould Fall et Ahmed Ould Deïd vinrent faire leur soumission à Atar et à Boutilimit, ce qui amenait celle des Ahel Adjour, dernière bande armée, et produisit le plus grand effet dans la Basse-Mauritanie. Les conseils de Cheikh Sidia, très en faveur près de la branche aînée, ne furent pas étrangers à cette solution. L'autre grand

l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 209

cheikh religieux du Trarza, SaadBou, rédigeait pour la forme des lettres à Ma el Aïnin, un long mandement, pour démontrer que la résistance à l'occupation européenne, forte et respectueuse de rislam, est contraire à la raison ainsi qu'à la volonté divine. Délivrées de l'oppression et de la crainte, les populations indigènes de l'Adrar étaient toutes prêtes à collaborer à notre œuvre d'amélioration civilisatrice. Dans la récente campagne, les tribus ralliées s'étaient montrées pour nous les plus zélés auxiliaires de l'Est. Sur la frontière saharienne, les tribus soumises, heureuses d'être protégées, étaient restées correctes ; seuls, les Laklall, bientôt contenus par le gouverneur Clozel, avaient un moment tenté de s'agiter. Le Maroc avait renoncé à toute velléité d'agir dans une région si éloignée de sa zone d'autorité (trois mille kilomètres de Marrakech à Atar) ; l'expédition Gouraud n'avait eu pour objet que de briser les dernières oppositions dans un territoire de notre influence. Le prestige de Ma el Aïnin était complètement ruiné, l'ex-émir en fuite dans le Tiris ; à la fin de l'année, le colonel Gouraud pouvait dire que la paix était rétablie et qu'on pouvait recommencer dans l'Adrar l'installation d'un régime de protectorat où l'ordre serait maintenu par les chefs euxmêmes, favorables à notre présence, appuyés et surveillés par des tournées de police de méharistes. En se retirant, le colonel laissait à son successeur, le lieutenant-colonel Patey, ces deux principes de saine politique : diriger l'activité belliqueuse des guerriers de l'Adrar contre les peuplades du Nord afin de préserver la Mauritanie du Sud et d'éviter un retour d'alliance, favoriser la circulation de caravanes apportant du Sénégal les denrées européennes, afin de faire cesser l'isolement de l'Adrar et d'y apporter l'adoucissement des mœurs par l'accroissement du bienêtre. On voyait approcher, à bref délai, l'organisation des marches sahariennes et des frontières désertiques au nord du Sénégal, suivant les projets du gouverneur Roume, approuvé par le gouvernement, la stabilité, en un mot, des possessions de la France en cette région.

La Macritanie. 14

Le colonel Patey, dès le début de 1910, au cours d'une tournée dans les provinces du Sud, reçut à Moudjeria la soumission de l'ancien chef des Ida ou Aïch, en dissidence depuis Goppolani qui, ayant eu son campement de Kiffa détruit par les méharistes, venait demander l'aman, lui qui disait jadis au colonel Gouraud : « N'attends rien de moi tant que tu n'auras pas conquis l'Adrar et le Hodh » ; cette soumission entraînait celle des Ida ou Aïch.

Les nomades encore rebelles du Hodh lui avaient aussi envoyé des députés pour solliciter l'autorisation de séjourner dans les territoires de notre administration, qu'ils s'engageaient à reconnaître. Les derniers restes de tribus dissidentes s'étaient réfugiés à l'oasis de Tichitt et dans le Hodh. En mai 1910, le colonel, commissaire du gouvernement, tint à Boutilimit une assemblée solennelle où les délégués des Oulad bou Sba, des Oulad Delim, des Regueïba, les marabouts et les guerriers du Trarza vinrent rendre hommage à la France.

Des rivalités pour le commandement général divisèrent les Oulad Delim ; les deux prétendants, pour chercher des appuis, intriguaient chacun de leur côté dans nos centres de Port-Etienne, Boutilimit, Nouakchott, Atar. La répartition des contributions dues par les pêcheurs de la côte à leurs suzerains donna aussi lieu à des contestations que le commandant du cercle arrangea d'office. En septembre, la dernière tribu insoumise des Regueïba du Sahel avec une tribu Tekna nous demandait l'aman, qui leur fut accordé moyennant une indemnité en bétail. Les Espagnols du Rio de Oro ayant cherché à les détourner de leur dessein, les tribus quelque temps s'immobilisèrent près de la sebka d'Idjil, mais enfin elles parvinrent à Atar où, au début de l'année suivante, leur soumission fut solennellement offerte : à peu près en même temps, une fraction des Oulad ben Amar sollicitait aussi d'entrer en rapports amicaux avec nous ; on lui demanda tout d'abord de livrer le meurtrier de l'interprète assassiné chez eux en 1908; le chef de la fraction révéla alors le rôle joué en cette affaire par les

Espagnols et l'on dut, sans plus d'insistance, accorder l'aman, de sorte qu'à la fin de 1909, presque tous les Oulad ben Amar (Oulad Delim du Nord) avaient reconnu notre autorité.

A cette époque, le résident de Villa Cisneros, inquiet des résultats de notre politique, s'en fut à x\tar, sous un prétexte futile, en réalité afin de manifester aux indigènes que les Espagnols étaient les amis des Français qui n'oseraient rien contre les tribus vivant en territoire espagnol.

Interprétant cette démarche selon leur gré, un parti d'Oulad ben Amar se répandit dans le Tasiast, le Tiris et l'Adrar pour y razzier les El Gorah et les fractions soumises des Oulad Delim. Ahmouïn, leur chef, qui voulait ménager à la fois la France et les redoutables gens du Nord, voyait son autorité s'affaiblir dans ses tribus, impatientes de se jeter dans les batailles et les pillages. Pour l'attacher, l'autorité française le nomma cheikh général des Oulad Delim, en l'appuyant auprès de diverses fractions. Deux chefs des Oulad Delim du Nord (Oulad ben Amar) , qui étaient à Nouakchott pour faire leur soumission, apprirent cette décision avec colère ; l'un exprima son mécontentement : l'autre rompit les pourparlers, s'en alla dans le Nord et en revint bientôt pour razzier les troupeaux dans l'Agneitir et le Tatfouelli (mars 1911).

En sous-main, le commandant du port de Villa Cisneros travaillait à détourner les tribus de leurs tendances vers nous, faisant remarquer que les Espagnols ne demandaient pas d'impôts aux Maures, et que les tribus soumises aux Français ne seraient plus admises à commercer avec Villa Cisneros, leurs chefs perdant ainsi le droit accoutumé qu'ils y touchaient sur les affaires. Cependant, au commencement de 1911, nous reçûmes encore à Atar la soumission de fractions Tekna, qui l'avaient sollicitée en même temps que les Regueïba et qui leur fut accordée, à condition de se rapprocher de l'Adrar et de payer une amende de guerre. Quelques mois plus tard, les Lgouassem (Regueïba du Nord] signaient à Atar une convention stipu-

lant la cessation des hostilités avec les Français et les tribus à eux soumises, la restitution des prises faites depuis quatre mois, une amende de guerre et l'autorisation pour eux de parcourir l'Adrar et les régions au nord de ce massif jusqu'à la Seguiet el Hamra. Au début de 1912, le capitaine Gerhardt, commandant le cercle du Trarza, arrangea définitivement les vieilles contestations entre les Oulad Biri et les Djedjibba, en accordant aux seconds la propriété des puits, et à tous deux la jouissance de l'eau. A l'Est, pour mettre fin aux troubles que les dissidents réfugiés aux environs de Tichitt suscitaient encore sur la frontière du Tagant (la palmeraie de Rachid, à cause d'eux, ne pouvait plus être cultivée), le colonel Patey entreprenait dans le Hodh une tournée de police qui amenait la capture par les méharistes de l'ancien émir Ould Aïda au combat de Tichitt et l'occupation d'Oualata par le colonel Roulet, faits décisifs pour l'avenir de la pacification.

Mais, dans l'Ouest, nos irréductibles ennemis, les Ahel Ma el Aïnin, commençaient à relever la tête. Le vieux marabout était mort vaincu et découragé, à la fin de 1910. Son fils El Hibba, désigné par lui comme héritier de sa baraka, jeune et ambitieux, recommença à travailler les tribus environnantes afin de les détacher de la France, tâche d'autant plus facile que le résident de Nouackchott, lieutenant Merello, qui avait su prendre un contact efficace sur les indigènes, venait de quitter le poste. Dans le courant de l'année 1911 presque tous les Oulad Delim, sous les excitations des amis d'El Hibha, s'en vont en dissidence ; à la fin de Tannée, les Regueïba, qui jusque là s'étaient montrés assez loyalistes, payant l'impôt, escortant nos convois, aidant à la remonte des méharistes, par fractions de plus en plus nombreuses, les imitent ; les Regueïba du Nord se rapprochent de la Seguiet el Hamra. Seul l'émir Mohammed nous reste fidèle, malgré l'abandon de presque toute sa tribu. Puis, les dernières fractions d'Oulad Delim, lasses d'êtres pillées par les autres, abandonnent à leur tour la cause des Français et se replient vers le Nord.

Au commencement de 1912, lorsque Moulay-Hafîd eut accepté le protectorat de la France, El Hibba, fort de sa popularité chez les tribus d'alentour, se proclama, à Tiznit, sultan du Maroc et remonta vers le nord avec ses bandes chaque fois grossies, pour délivrer le pays musulman de la domination des chrétiens ; en août, il était dans Marrakech, reconnu comme sultan par tout le sud du Maroc, chef d'un grand mouvement insurrectionnel, et, ayant mis en état d'arrestation les sept Français qui restaient dans la ville, s'avançait vers la Ghaouïa occupée par nos troupes. Les soldats du colonel Mangin atteignirent à Sidi bou Othman vingt mille hommes de saharka, les défirent, entrèrent dans Marrakech où ils délivrèrent nos nationaux (7 septembre 1910). El Hibba se réfugia dans le Sous, où il comptait beaucoup de fidèles. Avec l'aide de nos alliés, les grands caïds de l'Atlas, nos troupes réussirent à le contenir et à protéger le Maroc. En Mauritanie, le frère d'El Hibba était son représentant officiel. LardafT commandait en son nom et lançait sur nos postes et nos tribus soumises les Regueïba du Sahel remontés vers le nord. Les hommes bleus, chassés de Marrakech, pour exercer leurs pillages descendaient vers le sud ; un rezzou d'Oulad Delim allant attaquer les tribus du Hodh, fut enfermé par le lieutenant Faivre dans le défilé de Ganeb, réduit à merci, et en partie mis en fuite ; un peu après, le capitaine Aubert surprenait au nord d'Oualata un groupe d'Oulad bou Sba qui, sous la conduite d'un émissaire d'Ould Aïda, l'ancien émir de l'Adrar, s'en retournait vers le Drââ après un rezzou, et lui infligeait des pertes sensibles (novembre). En janvier 1913, un rezzou de Regueïba et d'Oulad Delim, ayant traversé le territoire espagnol sans aucun empêchement, atteignait un détachement français au puits de Liboirat, entre Port-Etienne et Atar, et lui tuait plusieurs hommes dont les officiers. Le lieutenant-colonel Mouret partit aussitôt à Taheurt pour explorer le nord de l'Adrar à la recherche du rezzou (février 1913).

Entre la Seguiet el Ilamra et la hammada, Lardaff grou-

pait ses meilleures forces, Chleuh, Tekna, Regueïba, Oulad Delim, pour les jeter sur la Mauritanie ; le fils de l'émir des Regueïba en personne avait quitté le camp paternelpour se joindre à lui.

La colonne française, après une longue marche dans le désert, rencontra ces forces au pied de la hammada, sur rOued Taghat et les défit dans un grand combat où périt, à la tête de ses méharistes de l'Adrar, le capitaine Gerhardt, ancien commandant d'état-major pendant l'expédition de l'Adrar, ancien commandant du cercle du Trarza (mars 1913).

L'émir des Regueïba, Mohamed ould Habib, demeuré seul, en proie aux attaques de ses compatriotes, envoyait ses regrets à l'autorité française, et se décidait aussi à remonter vers le Nord ; mais arrivé près d'Idjil, il s'arrête et se refuse obstinément à marcher contre nous ; d'avril à mai, les rezzous descendant au pillage, de nos territoires, n'épargnaient pas son campement.

Le colonel Patey, commandant militaire de la Mauritanie, estima que la pacification de la Mauritanie voulait la combinaison d'une action énergique sur la Seguiet el Hamra et dans le sud marocain ; la colonne Mouret, prenant l'offensive, s'empara de la kasbah de Smara et la fit sauter, tandis que le caïd Glaoui chassait El Hibba de Taroudant. La désunion ne tardait pas d'ailleurs d'éclater dans les tribus rassemblées hors de leurs terrains de parcours et dont le rapprochement avivait les vieilles haines, un moment remplacées par l'espoir d'un butin proche et abondant.

La confédération se disloquait. Mohamel ould Khalil des Regueïba du Sahel fit savoir qu'il était tout prêt à revenir si on lui accordait l'aman, et les Regueïba du Nord, après une dernière expédition dans l'Adrar et le Hodh où ils éprouvèrent des pertes considérables (novembre 1913), cherchèrent, par son entremise, à entrer en pourparlers de soumission. L'émir des Regueïba du Sahel, dont l'attitude avait toujours été fidèle, n'eut pas de peine à terminer ses

l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 215

négociations, dans TAdrar, avec le commissaire du gouvernement français ; ensuite, avec l'émir des Regueïba du Nord, tous deux accompagnés des émirs du Trarza et de FAdrar et de Cheikh Sidia, ils se rendirent à Saint-Louis où leur soumission fut solennellement reçue par le gouverneur général. Cette soumission étendait notre couverture et notre zone effective d'influence jusqu'au Drââ (mai 19 j 4). Une fraction Oulad Delim s'était déjà soumise ; le reste, retiré sur les terres du Rio de Oro, était tout prêt à l'imiter ; quelques obstinés demeuraient autour d'El Hibba que le pacha de Taroudant venait encore d'expulser d'Azercif. Chez les Tekna, les Iggout, alliés des Regueïba du Sahel, avaient suivi leur exemple ; les autres fractions, encore dévouées à El Hibba, sentaient s'ébranler leur fidélité envers ce madhi aux abois ; mais elles sont peu en rapport avec nous, leurs terrains de parcours et leurs besoins étant en territoire espagnol. El Hibba s'était retiré dans un coin inaccessible de l'Anti-Atlas, à Kerdouz (est de Tiznit).

Sans armes, sans troupes, il est encore puissant par son nom et son prestige de madhi. L'ancien consul d'Allemagne à Fez se met en rapport avec lui et lui fait passer des armes ; dès août, il lance sur le Sous des bandes dissidentes ; l'agitation madhiste se propage au delà de l'Atlas. Mais là, les populations indigènes ayant fait connaissance avec notre protection, montrent envers nous le loyalisme le plus spontané et le plus sincère, et toutes les tentatives du madhi acquis à l'Allemagne qui, dans le courant de 191 o et de 1916, reprend l'oifensive à chaque débarquement d'armes et de munitions, sont repoussées par les harkas du caïd Glaouï et du pacha de Taroudant, jusqu'à ce que la mort de celui-ci, tué dans une surprise près de Tiznit, et les retraits de sa troupe amènent le général de Lamothe à venir à travers l'Atlas avec le groupe mobile de Marrakech jusqu'à Tiznit, où il fait flotter notre drapeau sous les yeux des indigènes étonnés (janvier 1917) ; la plaine du Sous, jusque là indomptée, était soumise, et le prestige d'El Hibba fortement amoindri.

En Mauritanie, nul trouble ne s'était produit ; dès le début de la guerre, les chefs musulmans nous avaient d'eux-mêmes envoyé leurs adhésions. Citons les dernières phrases de celle du chérif d'Oualata :

(c Sache, ô gouverneur, que, si le monde entier devait nous haïr à cause de notre amour pour la France, nous, gens d'Oualata, nous préférerions encourir cette haine plutôt que manquer à TafTection que nous devons à ton

pays.

« Quiconque penserait autrement mériterait les noms de menteur, de traître et d'infâme. »

Lorsque, il y a deux ans, Mgr Jalabert, vicaire général de la Sénégambie, qui devait disparaître si tragiquement, en janvier 1920, lors du naufrage de V Afrique, annonça l'intention de visiter les territoires de son diocèse situés au nord du fleuve Sénégal, l'administration française, craignant de froisser le sentiment musulman en donnant une escorte officielle à un prêtre chrétien, eut l'idée de s'adresser à Cheikh Sidia pour faciliter le voyage du prélat. Le chef de la Voie Sidia reçut le vicaire apostolique avec la plus grande courtoisie ; et c'est accompagné, par le propre fils du cheikh et plusieurs notables de son entourage, que Mgr Jalabert effectua sa tournée, partout entouré par les populations maures des témoignages de respect qu'elles ont l'habitude de rendre à leurs marabouts les plus vénérés.

Page 1