PHI
un moment précis de son existence , et par B. l’ensemble des facteurs du milieu ambiant avec lesquels il est en relation à ce moment précis, ce qui caractérise le fonctionnement de l’organisme au moment considéré, ce n’est ni À tout seul, ni B tout seul, mais bien A et B à la fois, et, surtout, les relations actuelles entre A et B, relations qiie je représente par le symbole (AXB). Ce symbole (AXB) représente tous les éléments qui interviennent dans l’activité de l’individu au moment considéré, et définit, par conséquent, son fonctionnement actuel tout entier.
M. Et. Rabaud a adopté le même symbolisme dans un livre récent (1) et a substitué à la narration ordinaire des physiologistes qui font de l’animal le sujet du verbe actif dans la phrase, un langage dans lequel on ne parle ni de l’animal seul ni du milieu seul, mais du complexe « organisme X milieu ». Je crois qu’il est impossible de se passer de cette formule symbolique, si l’on veut parler un langage clair et vraiment scientifique.
L’amibe est un excellent exemple pour montrer l’intérêt de cette formule. Plaçons-nous seulement au point de vue de la forme qu’elle a à chaque instant; cette forme est sans cesse variable ; elle est unique à chaque instant, mais l’instant d’après, elle est autre. On peut donc dire très correctement que cette forme est un des résultats actuels de l’activité actuelle de l’amibe; en d’autres termes, la forme de l’amibe est l’une des choses que fait l’amibe au moment où on l’étudie; elle construit sa forme, à chaque instant; c’est une partie de son activité, ou, pour parler plus correctement, c’est un des aspects de son activité, car son activité totale est parfaitement unique et n’est que conventionnellement divisible en parties
(1) Le Transformisme et VExpèrience. Paris, Alcan, 1912.
séparées. Or, considérons cette forme ; elle varie sans cesse, c’est entendu, et nous comprenons qu’elle varie sous l’influence des hasards qu’elle rencontre dans le milieu (obstacles résistants, substances chimiques dissoutes, radiations, etc...) Il est donc bien certain que le milieu joue un rôle dans la construction actuelle de la forme de l’amibe. Mais, d’autre part, si, ce qu’il est facile de réaliser, nous avons sous les yeux, dans la même préparation microscopique, deux amibes appartenant à des espèces différentes, a et p, nous continuons à les reconnaître toutès deux, malgré leurs déformations incessantes. Même si nous quittons des yeux l’oculaire, si nous restons quelques minutes sans observer, de manière que, pendant cet intervalle, les deux amibes aient entièrement changé de forme et de place, dès que nous recommençons à regarder, si nous sommes quelque peu habitués à observer les amibes, nous reconnaissons parfaitement, sans hésiter, l’amibe d’espèce a et l’amibe d’espèce p. Il y a donc, dans la forme de chaque amibe, outre les accidents résultant sûrement de l’influence du milieu, des caractères très remarquables qui résultent de la nature même de l’amibe considérée. Ces caractères pourront être, la convexité plus ou moins accusée des contours, la fluidité plus ou moins grande des courants protoplasmiques qui se produisent dans les pseudopodes, la translucidité du corps, la grosseur des granulations, etc., etc. Il est donc bien certain que, si B, milieu, intervient indubitablement dans la fabrication actuelle du corps de l’amibe, on peut en dire autant, sans hésiter, du facteur structure que nous appelons A. On doit même dire que le facteur A est plus important que le facteur B, puisque, quel que soit le milieu, pourvu que l’amibe reste vivante, nous la reconnaissons quand nous sommes assez avertis. Et, si cela est vrai chez les
amibes, l’importance du facteur A dans la réalisation de la forme est encore plus considérable, ou du moins plus évidente chez les autres protozoaires, comme les infusoires ciliés, dont la forme géométrique paraît constante. Une paramécie, par exemple, a une forme bien définie qui permet.de la reconnaître aisément au microscope. Sans doute son corps se déforme sous l’influence des obstacles rencontrés dans le milieu, mais il se déforme comme le ferait un jouet de caoutchouc torturé par un enfant. On sent que cette déformation actuelle est une conséquence actuelle des pressions subies, mais que l’élasticité naturelle du caoutchouc restitue la forme normale dès que les pressions s’égalisent. Et même, si l’on s’était d’abord adressé à des paramécies, au lieu de commencer par étudier des amibes, on aurait été tenté de méconnaître le rôle du milieu dans la construction de la forme individuelle. On aurait, en tout cas, reconnu aisément son rôle dans les autres aspects du fonctionnement, mais il est plus aisé d’acquérir les notions nouvelles en choisissant les exemples qui les mettent le plus facilement en évidence.
Toute la biologie vérifiera l’importance de la formule symbolique (A X B),. Il y aura, sans doute, des cas où le rôle du milieu paraîtra réduit à presque rien, et où l’on sera tenté d’attribuer toute l’activité au facteur A; il y en aura d’autres, au contraire, ou l’activité du milieu paraîtra prépondérante, mais, même dans les cas les plus extrêmes, il n’y aura jamais fonctionnement de A seul ou de B seul; la sormule (A X B) sera toujours vraie. Et ceux qui l’oublieraient seraient conduits à des erreurs de méthode considérables. Ce sont d’ailleurs ces erreurs qui ont conduit aux théories insoutenables du spiritualisme et de l’animisme.
Cette formule (A X B) va-t-elle nous permettre de
caractériser la Vie, puisqu’elle est d’un usage absolument général dans tous les phénomènes vitaux? Il suffit de réfléchir un instant pour remarquer au contraire que cette formule (A X B) s’applique également à la narration de l’activité de tous les corps bruts, quels qu’ils soient, dans tous les cas où l’observateur s’intéressera à l’un de ces corps et lui conservera le même nom A pendant tout le temps de son observation. Loin de caractériser la vie et de la mettre à part, cette formule (AXB) a au contraire pour résultat de \placer la vie 'parmi les autres phénomènes de la nature et de montrer .que les phénomènes vitaux ne diffèrent pas essentiellement de ceux qu’étudient la physique et la chimie.
En chimie, par exemple, l’activité du corps défini A dépend évidemment des corps avec lesquels il entre en réaction et des conditions de température dans lesquelles a lieu cette réaction. Or tout cela, corps avec lesquels réagit A et conditions dans lesquelles il réagit, c’est précisément notre facteur B de tout à l’heure. Prenons même les cas dans lesquels les substances brutes fabriquent de la forme sous les yeux de l’observateur ; nous voyons que cette fabrication de forme dépend, comme chez l’amibe, des deux facteurs A et B; cela est évident par exemple si l’on étudie les tourbillons qui se forment dans un courant liquide (facteur A = viscosité propre du liquide ; facteur B = pente du courant, obstacles répandus dans le lit du courant, etc...) Un autre exemple très célèbre, et qui rappelle plutôt les cas des infusoires ciliés à forme définie, est celui de la cristallisation qui se produit dans une solution saline sursaturée. La nature du sel, facteur A, dirige la fabrication des cristaux en leur imposant le type cristallin caractéristique de ce sel, les angles dièdres qui permettent de le reconnaître au goniomètre; d’autre part, les conditions
..il. iiiim ..in.Il lll
rencontrées clans le liquide milieu, et qui constituent le facteur B (température, obstacles, etc...) déterminent la longueur des arêtes, l’étendue des faces, la dimension des cristaux qui deviennent grands dans un milieu calme et restent très petits dans un milieu agité, etc., etc. Voilà donc la formule (AX B) établie d’une manière générale pour tous les corps vivants ou bruts. Aucun corps défini, limité par un contour, ne 'porte son devenir en soi. La pièce d’or elle-même, type des corps qui existent par eux-mêmes, ne restera pas pièce d’or si elle traverse un milieu à température assez élevée ; elle fondra ou se volatilisera. Dans un milieu ordinaire, elle se dilate ou se rétrécit suivant la température ; elle se dissout dans l’eau régale ; voilà l’influence du milieu. Nul ne lui échappe!
L’assimilation, caractéristique de la vie.
Jusqu’à présent, dans notre circonspecte marche en avant, nous n’avons encore trouvé aucune caractéristique nous permettant de délinir la vie, aucun phénomène spécial aux êtres vivants et n’appartenant qu’à eux seuls, de manière à justifier l’appellation commune qu’ont donnée nos pères à tous les animaux et à tous les végétaux. Et cependant, au cours du paragraphe précédent, nous avons touché en passant à la remarque qui va nous tirer d’affaire.
L’amibe, avons-nous dit, reste, malgré ses variations, assez semblable à elle-même pour que nous la reconnaissions après quelque temps en remettant l’œil au microscope. Sans doute, nous pourrions en dire autant d’un cristal quelconque ou d’un caillou, mais quand nous reconnaissons un cristal ou un caillou, ces corps bruts n’ont subi, dans l’intervalle, aucune modification; nous les reconnaissons parce qu’ils n’ont pas changé, parce qu’ils n’ont pas rencontré, dans le milieu, les agents qui, en les attaquant, les auraient détruits. Ën d’autres termes, c’est passive-
ment que ces corps sont restés, par hasard, semblables à eux-mêmes ; de même un portrait, quand il n’est pas détruit par les vers ou par le feu, conserve des années et des années la ressemblance qu’y a imprimée l’artiste; il la conserve même plus longtemps, beaucoup plus longtemps que son modèle, et cependant il n’est pas vivant. Un corps vivant en train de vivre, et qui, néanmoins, reste reconnaissable, est à chaque instant lé siège d’une transformation chimique intense. Loin d’être au repos passif, comme le caillou ou le portrait, il est, dans toutes les parties de son être, l’objet de changements incessants. Sa substance tout entière se renouvelle, et se renouvelle aux dépens d’éléments chimiques differents empruntés au milieu qui l’entoure ; au bout de quelque temps on peut dire, sans exagération, que le corps vivant ne contient plus un seul des atomes qui le constituaient primitivement; et cependant on le reconnaît; il conserve avec ce qu’il était précédemment une ressemblance très remarquable. C’est cette ressemblance dans le changement qui est caractéristique de la Vie.
Je reviens à mon amibe ; elle se meut en se déformant ; elle respire ; elle englobe des corps étrangers ; elle est le sujet d’échanges incessants avec le milieu, et ces échanges apportent dans son sein des matériaux chimiques qui entrent en réaction chimique avec ses substances constitutives. Cela, la respiration suffirait à le prouver. Et cependant le résultat de tous ces changements physiques et chimiques est qu’on la reconnaît malgré toutes les transformations dont elle a été le siège. On la reconnaît, et ce n’est pas là une ressemblance superficielle et peu importante ; elle conserve toutes ses propriétés et continue à agir comme elle agissait précédemment, dans des conditions analogues à celles qu’elle a précédemment traversées. Tout cela, dans une première approxima-
tion, paraît rigoureusement exact ; nous verrons tout-à-l’heure à préciser un peu plus et à donner de la vie une définition plus serrée; contentons-nous pour le moment d’une approximation qui, avec les moyens ordinaires d’observation, paraît être l’expression rigoureuse de la réalité.
Voici donc un corps défini A, qui entre en réaction chimique, dans toutes ses parties à la fois, avec des éléments différents empruntés au milieu, et qui, malgré cette activité chimique incessante, reste semblable à lui-même! Nous sommes habitués à tout » autre chose lorsque nous étudions les réactions chimiques des corps bruts. Un corps défini, choisi comme on le voudra parmi les corps dont il est question dans les traités de chimie, se détruit fatalement, disparaît en tant que corps défini, par le fait même qu’il entre en réaction chimique avec d’autres corps; c’est même là, pour ainsi dire, la définition des réactions chimiques. La propriété que nous venons de remarquer chez les corps vivants semble donc devoir suffire à les caractériser entièrement au milieu des autres corps de la nature.
Mais, rappelons-nous ce que nous avons dit dans un des paragraphes précédents ; ce n’est pas à un corps inerte comme les corps qui sont conservés dans les bocaux des pharmaciens, c’est plutôt à un 'phénomène qu’il faut comparer l’être vivant. Cherchons donc parmi les phénomènes connus, pour voir si nous n’en trouverons pas qui restent semblables à euxmêmes malgré l’activité chimique constante des éléments qui les construisent. Les flammes semblent, au premier abord, répondre à cette définition. Voici une flamme de bec de gaz; elle résulte d’un phénomène chimique, d’une combustion se produisant entre des hydrocarbures et l’oxygène de l’air ambiant. La substance se renouvelle et réagit chimiquement
à chaque instant, et, cependant, sa forme reste constante, son aspect d’ensemble aussi, ses propriétés aussi. Mais, modifions l’orifice de dégagement du gaz, modifions sa pression, changeons la nature du gaz combustible qui arrive par le tuyau, remplaçons les hydrocarbures par de l’hydrogène, remplaçons l’oxygène par du chlore ; le phénomène flamme continuera bien, mais il n’aura plus la même forme, il n’aura plus la même structure chimique, il n’aura plus les mêmes propriétés. La ressemblance avec la flamme initiale sera donc très lointaine et très superficielle; le phénomène de la vie est bien plus complet ; et cependant, retenons cet exemple de la flamme comme l’un des phénomènes de la nature brute dont la comparaison avec le phénomène vital est le plus particulièrement intéressante et féconde.
Revenons à notre amibe ; non seulement sa substance constitutive ne se détruit pas au cours des réactions dont elle est incessamment le siège,, non seulement sa substance reste de même qualité, mais encore, sa quantité augmente . Et voilà l’intérêt particulier de l’exemple que nous avons choisi; l’amibe n’ayant pas, comme les infusoires ciliés, une forme géométrique définie, on peut parler de la quantité de sa substance, comme on parlerait de celle d’une denrée que l’on mesure dans des récipients commerciaux. Le phénomène morphogénique qui est si inséparable du phénomène assimilateur ne vient pas nous entraver dans nos considérations quantitatives du début.
La quantité de substance amibienne augmente; elle augmente tellement que, si l’on suit l’observation assez longtemps, on voit l’amibe initiale se diviser en deux amibes dont chacune équivaut, qualitativement et quantitativement, à celle que nous avons observée au début. Laissons de côté, pour le moment,
cette division en deux, phénomène nouveau et qui apporte une complexité nouvelle dans l’histoire de la vie; prenons-le seulement comme la démonstration palpable du fait que, pendant notre observation, la quantité de la substance d’amibe a doublé. Nous en concluons, les choses se passant sous nos yeux d’une manière continue, que cette quantité de substance a sans cesse augmenté au cours des phénomènes dont nous avons été témoins; d’autre part, cette substance qui a augmenté en quantité a conservé les memes qualités, les mêmes propriétés. Ceci posé, reprenons le langage courant, celui dans lequel nous avons déjà raconté plus haut le fonctionnement en général : nous dirons alors qued’amibe empruntant au milieu, ambiant des substances alimentaires et des radiations, a transformé tout cela en substance semblable à la sienne, a assimilé les éléments empruntés au milieu. Ce mot assimilation résumant les phénomènes que nous venons de décrire dans les pages précédentes, résume le phénomène caractéristique de la vie, celui par lequel le corps vivant s’accroît, augmente sa quantité de substance aux dépens des éléments du milieu, et cela, sans changer de propriétés. L’assimilation, qui caractérise la vie, peut se raconter comme une conquête d’espace réalisée par une masse de substance définie occupant primitivement un volume donné ; et cette conquête d’espace est réelle; ce n’est pas une simple dilution comme celle que l’on réalise en dissolvant un sel dans une quantité croissante d’eau; l’amibe qui a doublé de volume contient effectivement deux fois plus de substance amibienne qu’elle n’en contenait au début de l’observation.
Chez les autres êtres, plus élevés en organisation, on voit bien, grossièrement, qu’un phénomène analogue se produit : l’animal jeune grandit; mais un
animal n’est pas, comme le paraît l’amibe à première observation, une masse continue cle substance homogène; c’est bien plutôt un édifice composé de parties bien définies^ et l’on n’aurait pas volontiers comparé a priori l’accroissement d’un chevreau à l’augmentation d’une quantité donnée de bouillie contenue dans une marmite. C’est que, pour le chevreau, comme pour les infusoires ciliés, comme pour presque tous les êtres vivants, les phénomènes de morphogénie se superposent aux phénomènes d’assimilation. La vie est constructrice de formes en même temps que conquérante d’espace, et cela complique l’apparence des choses. 11 était donc avantageux de prendre comme^exemple initial un cas dans lequel, comme cela a lieu chez l’amibe, la morphogénie est réduite au minimum. Mais une fois l’idée d’assimilation acquise, il sera aisé de voir que, chez les animaux à forme définie, l’assimilation est le phénomène caractéristique, exactement comme chez l’amibe. L’assimilation est caractéristique de la vie; on la retrouve partout et toujours. Chez l’animal jeune, en voie de croissance, l’assimilation produit une conquête d’espace effective; chez l’animal adulte, elle se contente de défendre pied à pied, contre les empiètements du milieu agressif, le terrain conquis pendant la période d’adolescence. Du moment qu’il y a conquête, il y a lutte ; la lutte est incessante entre l’être vivant et le milieu qui l’entoure; le résultat de la victoire, c’est l’assimilation qui caractérise la vie.
Avant d’aller plus loin, et pour affirmer que l’assimilation caractérise la vie, il faudrait faire une enquête pour vérifier, d’une part qu’il y a bien assimilation toutes les fois qu’il y a vie, d’autre part que ce phénomène ne se manifeste jamais en dehors des êtres vivants. J’ai fait cette enquête ailleurs (1), et je
(1) La lutte universelle.
me contente de rappeler que son résultat a été satisfaisant. 11 y a bien, dans le monde inorganique, des agents particuliers que l’on peut considérer comme des conquérants d’espace, les vibrations et les diastases par exemple, mais ces agents ne peuvent effectuer qu’une conquête physique de l’espace, en imposant à des portions croissantes du monde leur état vibratoire particulier. Ils ne réalisent jamais une conquête totale, une assimilation chimique; ils n’imposent pas leur structure chimique personnelle aux espaces qu’ils conquièrent. assimilation chimique reste caractéristique de la vie.
Arrêtons-nous un instant à ce résultat, et étudions attentivement cette propriété remarquable qui sépare les corps vivants des corps bruts. Revenons pour cela à l’exemple particulièrement simple de l’amibe. Son corps est limité par un contour sans cesse variable et à travers lequel s’effectuent des échanges incessants avec le milieu. Ces échanges portent sur des susbtances chimiques dissoutes (je laisse de côté pour le moment l’ingestion de corps solides qui, d’ailleurs, ne se produit pas normalement chez toutes les amibes); mais il n’y a pas que des échanges chimiques, il y a aussi pénétration de radiations à travers la paroi de l’animal. Or, tout cela est très varié; l’eau d’une mare, dans laquelle vivent des amibes en abondance, contient en outre des quantités d’autres espèces animales et végétales dont les déjections se répandent dans le milieu; de nombreux individus meurent, et leurs cadavres, objet de fermentations diverses, augmentent la complexité chimique de l’ambiance. Sans doute, il peut se produire des cas où, parmi ces substances si variées, il y en a quelques-unes qui sont fatales aux amibes ; elles meurent alors et sont assimilées à leur tour par d’autres concurrents restés vivants. Mais plaçons-nous dans
le cas où nos amibes continuent de vivre; c’est le seul cas qui intéresse le biologiste; l’histoire des cadavres entre dans le domaine de la chimie. Nos amibes continuent de vivre; elles assimilent donc, c’est-à-dire qu’elles conquièrent des portions croissantes de cet espace à composition si compliquée, et qu’elles fabriquent de la substance d’amibe aux dépens des substances infiniment variées qui existent dans le milieu. 11 y a là quelque chose de bien étonnant : le fait de fabriquer la même substance d’amibe avec n'importe quoi , paraît presque aussi extraordinaire que de fabriquer quelque chose avec rien. Ce dernier cas serait celui d’un conquérant d’espace qui s’accroîtrait dans le vide; nous savons, depuis Lavoisier, qu’un tel prodige n’est pas possible. Mais il y aurait prodige presque aussi incroyable si l’animal vivant s’accroissait uniformément dans n’importe quel milieu, aux dépens de n’importe quoi, si, en d’autres termes, il avait une vie absolue qui conquerrait l’espace de la même manière dans tous les cas, sans avoir besoin de se plier aux événements, ou, pour parler un langage imagé, sans avoir d’histoire. Le fait que, dans certains cas, l’individu meurt au lieu de vivre prouve bien qu’aucun être n’est doué de cette vie absolue qui ignore les contingences. Une étude attentive des faits démontre au contraire, ce que nous avions déjà constaté dans nos considérations générales du premier paragraphe, que si l’assimilation est bien, en fin de compte, le résultat immédiatement évident de l’activité individuelle, cette activité individuelle, qui conduit à l’assimilation, est différente dans les différents cas. Le milieu fournit les éléments à l’assimilation, mais, pour chacun de ces éléments, l’activité individuelle est différente. Dans notre langage de la lutte universelle, ce fait est facile à raconter : Tout élément du milieu est un
ennemi de l’être qui tend à s’accroître dans le milieu. Or, on ne lutte pas de la même manière contre des ennemis divers ; la lutte contre chaque ennemi dépend de la nature de l’ennemi; et par conséquent, quel que soit d’ailleurs le résultat final de la lutte, le milieu dirige l’activité individuelle des êtres, en leur présentant successivement des ennemis variés à combattre. C’est l’animal qui fonctionne , mais c’est le milieu qui dirige le fonctionnement.
Fonctionnement et imitation.
La question d’échelle.
Nous touchons au point le plus délicat et le plus important de toute la biologie. Une première observation générale nous a donné la notion approchée de l’assimilation absolue ; cette notion est facile à exprimer verbalement, du moins en apparence, mais quand on essaie de serrer les choses de plus près, on comprend qu’il n’y a là qu’un leurre séduisant. Avant d’avoir été conduits à découvrir cette caractéristique de la vie, nous avions, on s’en souvient, remarqué d’abord la variation incessante qui se manifeste au moins dans la forme et l’attitude des êtres vivants. Et cette simple remarque nous empêche de croire à la possibilité d’une assimilation absolue. Entendue au sens rigoureux du mot, l’assimilation consisterait en une reproduction exacte de la substance de l’amibe, par exemple, au moment considéré. Or, en admettant même (ce qui est d’ailleurs suffisamment rigoureux lorsqu’il s’agit d’une observation assez peu prolongée), en admettant, dis-je, que la composition chi-
mique de la substance amibienne est constante au cours de l’observation, nous ne devons pas -oublier que cette substance est sous forme protoplasmique ou colloïde, c’est-à-dire que les molécules chimiques sont associées en édifices plus considérables que nous avons pris l’habitude d’appeler les 'particules; d’autre part, ces particules, baignées dans leur solvant, sont associées elles-mêmes en un édifice unique qui est le corps cellulaire, l’amibe elle-même. Et, quand nous parlons de substance amibienne, nous n’avons pas le droit de ne pas tenir compte de toutes ces agrégations de divers ordres ; nous n’avons pas le droit de spécifier que nous nous plaçons uniquement à l’échelle moléculaire en négligeant de considérer l’échelle particulaire et l’échelle cellulaire, puisqu’aussi bien, l’amibe que nous étudions est une cellule, et à l’état protoplasmique. Or, au moins à l’échelle cellulaire, il y a variation évidente, puisque l’amibe change de forme. Jusqu’à quelle profondeur retentit cette variation? Quelle orientation correspondante se manifeste dans les particules colloïdes? Nous n’avons pas, pour le moment, d’éléments de connaissance qui nous donnent le droit de répondre d’une manière valable à cette question. Si l’amibe est le siège d’une assimilation absolue, elle doit reproduire sa substance telle qu’elle est, à toutes les échelles , aussi bien à l’échelle protoplasmique et à l’échelle cellulaire qu’à l’échelle atomique ; donc, elle doit se reproduire absolument semblable à ce qu’elle est; or elle varie sous nos yeux d’une manière évidente (1) ; donc l’assimilation n’est pas absolue; et nous nous en doutions bien dès la fin du paragraphe précédent.
(1) Cette variation est moins évidente avec un être à forme géométrique définie. C’est pourquoi l’exemple de l’amibe est plus suggestif.
Le milieu, avec ses radiations et ses éléments tant chimiques que colloïdes, introduit dans la vie de l’amibe des éléments de changement; si ces éléments imposaient leur nature et leur état à l’espace occupé par l’amibe, c’en serait fait de notre être vivant; il n’y aurait plus d’amibe. L’acte vital essentiel est donc un acte de défense ; c’est par un acte de défense que l’être vivant procède à la conquête d’espace qui est le résultat de la vie. Voici maintenant le fait délicat, le fait précis, le fait fondamental :
L’être vivant prend à chaque instant l’attitude précise qui est nécessaire pour la lutte contre l’ennemi avec lequel il entre précisément en lutte au moment considéré. S’il ne s’agissait que des phénomènes grossiers qui se passent à l’échelle mécanique, dans la lutte entre deux gros animaux par exemple, on ne verrait avec raison, dans l’affirmation précédente, qu’un lourd truisme anthropomorphique. Je déterre un crabe du bout de ma canne, sur la plage, à marée basse; l’animal prend aussitôt l’attitude défensive, dirigeant ses deux pinces vers l’extrémité du bâton qui le menace. Et si j’agite lentement ma canne au voisinage de l’animal irrité, son mouvement de défense s’oriente sans cesse vers l’ennemi mobile qui s’agite devant lui. On dirait que la canne et le crabe sont liés par un mécanisme invisible qui fait qu’à chaque mouvement du bout de la canne correspond immédiatement, et avec précision, un mouvement du crabe, grâce auquel la défense est toujours dirigée exactement vers l’ennemi. Evidemment, il s’agit ici d’un mouvement très compliqué, dans lequel intervient, par l’intermédiaire de la vision oculaire, tout le mécanisme moteur du crabe; le phénomène n’a rien de plus extraordinaire que celui que l’on observe quand deux lutteurs sont en présence ; chacun d’eux épie son adversaire et prend, à chaque instant, l’attitude
qu’il faut pour parer les coups probables auxquels il s’attend. Tout cela est, je le répète, parfaitement anthropomorphique; mais il est tout naturel que, au moins au début, on recoure à l’exemple des lutteurs quand il s’agit de raconter une lutte, puisque c’est cet exemple qui a fourni l’image à laquelle est emprunté le mot.
Ce qui rend suspect, et à bon droit, l’exemple des lutteurs ou du crabe, c’est que, dans l’attitude que prend l’individu étudié au cours du phénomène observé, son intelligence entre en jeu. Or, qu’on l’avoue ou non, le but que l’on poursuit en étudiant la biologie est d’arriver à comprendre l’homme et surtout, ce qui est le plus remarquable dans l’homme, son intelligence. Si donc on compare dès le début les phénomènes les plus élémentaires de la vie à ces phénomènes supérieurs qu’il s’agit précisément d’expliquer, on agit à la manière des spiritualistes ; on commet la même erreur de méthode qu’eux. II ne faut pas expliquer le protozoaire par l’homme; il faut expliquer l’homme par une agglomération de cellules analogues à des protozoaires, et Expliquer le protozoaire par la physique et la chimie.
Voici un autre exemple moins dangereux que celui des lutteurs, et qui serait même excellent si nous ne devions l’emprunter à des êtres déjà très élevés en organisation. Je considère un mammifère qui se tient debout, un homme si vous voulez, mais cela est plus curieux si l’on choisit plutôt un jeune quadrupède comme un agneau ou un poulain qui marche aussitôt né. Gomment se fait-il que cet animal ou cet homme reste debout? Ce phénomène résulte d’un ensemble prodigieux de facteurs. On peut dire, presque sans exagération, que toutes les parties de l’individu collaborent à sa station verticale. La station verticale est un résultat de la coordination individuelle ; et en
effet, si cette coordination est détruite, par une congestion ou par un coup de fusil, l'animal tombe. Sans entrer, ce qui serait absolument impossible, dans le détail de toutes les activités grâce auxquelles un homme, malgré ses déformations et ses déplacements, reste debout, on peut assigner une cause certaine à la station verticale : c’est la pesanteur. C’est parce que l’homme est, dans toutes ses parties à la fois, sollicité par la pesanteur , qu’il fait à chaque instant inconsciemment (il ne saurait pas le faire consciemment), tout ce qu’il faut pour ne pas tomber. Ceci a l’air d’un paradoxe et cache une vérité profonde : c’est la pesanteur qui fait que l’homme se tient debout. Si la pesanteur se trouvait subitement abolie à la surface de la terre, on ne peut pas dire que l’homme tomberait, puisque c’est la pesanteur qui fait tomber, mais on peut affirmer qu’il ne resterait pas debout; il aurait une attitude quelconque, mais qui ne serait pas verticale. Un individu clairvoyant arriverait peutêtre à prendre la station verticale; un aveugle n’y parviendrait pas. Au lieu de l’homme, prenons les grands arbres, les sapins qui croissent sur les flancs obliques des montagnes et qui se dirigentvers le ciel suivant une verticale parfaite, quoique le sol dont ils sortent ne soit pas le moins du monde horizontal. Qu’est-ce qui les fait monter droit vers le zénith ? C’est la pesanteur ; si la pesanteur était supprimée, comment choisiraient-ils la verticale parmi tant d’autres directions possibles? Qui la leur montrerait? Il faut donc bien le reconnaître ; sollicités par la pesanteur, l’homme, et aussi le sapin, résistent à la pesanteur et en triomphent en dessinant précisément dans le monde une verticale , c’est-à-dire la direction de la pesanteur. En d’autres termes, et cette expression imagée va nous être extrêmement commode et utile : l’homme, comme le sapin, pour résister à. la pesan-
mm
teur, imite la pesanteur. Pour résister à la force qui les sollicite suivant une verticale de haut en bas, ils tracent, dans le monde, une verticale de bas en haut. Le fil à plomb, lui aussi, imite la pesanteur ; mais il l’imite 'passivement en s’abandonnant à elle ; une pierre qui tombe obéit à la pesanteur et trace, dans l’espace, la direction de la pesanteur, de haut en bas. Le sapin qui croît aux flancs obliques d’une montagne imite la pesanteur avec autant de précision, mais ce n’est plus une imitation passive ; c’est une imitation avec révolte, avec résistance, qui trace précisément le contraire du mouvement que produirait la pesanteur naturelle. J’insiste sur cette remarque que, faite avec résistance et en sens inverse de la sollicitation extérieure, l’imitation de la pesanteur par le sapin est aussi fidèle , absolument aussi fidèle que l’imitation de la pesanteur par le fil à plomb. C’est la même chose, seulement c'est tout le contraire . De même, quand le photographe tire une épreuve positive sur papier au moyen d’un . cliché négatif sur verre, il fait quelque chose qui est tout le contraire du cliché, et qui en est néanmoins, personne n’en saurait douter, l’imitation absolument fidèle.
La pesanteur est un des facteurs du milieu ; c’est le plus constant et le plus uniforme de tous les facteurs du milieu; elle joue donc un rôle dans la vie de tous les êtres, mais, le plus souvent, nous ne savons pas analyser le résultat de son action; l’exemple des animaux à station verticale et celui des plantes à géotropisme négatif nous montrent que, dans tous les cas où nous savons l’analyser, le résultat de l’activité des êtres vivants sollicités par la pesanteur est de réagir [ 1)
(1) Dans le langage actuel de la médecine, langage dont je montre tout le ridicule dans la troisième partie de ce livre, on dirait que l’être sollicité par la pesanteur fabrique une verticaline qui le fait rester debout.
et au delà contre la sollicitation extérieure; non seulement la plante sollicitée par la pesanteur ne descend pas, mais elle monte vers le ciel.
En étudiant sucessivement les divers facteurs du milieu, nous arriverons, du moins quand certains exemples bien choisis nous permettront d’analyser avec précision la résistance de l’organisme à la déformation par ces divers facteurs, nous arriverons, disje, à des formules calquées sur le modèle auquel nous a conduits l’étude de la pesanteur. Nous y arriverons, du moins, quand les facteurs d’action dont nous étudierons l’influence vitale, auront leur activité à une certaine échelle . Nous nous sommes arrêtés précédemment à la considération de l’échelle des vitesses, ou, si l’on préfère, à la question d'échelle dans le temps ; il faut maintenant nous occuper de la question d’échelle dans Vespace, pour comprendre la nature du phénomène fondamental d’imitation.
Un corps vivant comme l’homme peut être étudié à diverses échelles.
^D’abord, celle à laquelle nous sommes le plus habitués, parce que c’est celle que nous connaissons directement par nos yeux et par notre sens du toucher ; c’est l’échelle des corps qui sont à notre taille, qui sont du même ordre de grandeur que nous. Deux pierres qui se heurtent, un rat qui court, une locomotive qui passe; voilà des phénomènes à Y échelle mécanique. Il n’est pas besoin d’une bien longue investigation pour comprendre que ce n’est pas à cette échelle-là que se caractérise la vie. C’est, au contraire, lorsqu’on observe les corps à l’échelle mécanique, que l’on constate entre les corps vivants les dissemblances les plus grandes, sans aucune similitude. Il n’y a rien de commun entre un ver de terre, un oursin et un poirier observés à l’échelle mécanique. Les phénomènes de lutte contre les ennemis exté-
rieurs ont, eux aussi, à cette échelle, des apparences absolument individuelles, et dans lesquelles il est impossible de déceler une particularité commune à tous les animaux et les végétaux. Nous avons vu tout à l’heure quelques exemples de luttes, dans lesquelles l’intelligence joue un rôle, et qui, néanmoins, sont loin de présenter le caractère de perfection que nous rencontrerons à une échelle inférieure. Pour se défendre contre son ennemi, un animal fait quelquefois tout autre chose que ce qu’il faudrait faire pour en triompher. Et lorsqu’il y a corps à corps, lorsqu’il y a collision (c’est le seul phénomène de lutte à l’échelle mécanique) le résultat est une contusion , phénomène qui nous ramène immédiatement à une échelle inférieure. Même quand la cause est de l’échelle mécanique, le résultat est à une échelle plus petite.
L’échelle cellulaire, immédiatement inférieure à l’échelle mécanique, est ce que nous pouvons appeler l’échelle microscopique, car elle concerne les corps que nous connaissons au microscope. On peut répéter à son sujet ce qui a été dit pour l’échelle mécanique; les protozoaires qui se poursuivent et se heurtent dans une goutte d’eau diffèrent autant que l’oursin et le poirier, et les phénomènes qui résultent de leur lutte se passent à une échelle inférieure.
L’échelîe chimique ou atomique est au contraire trop loin dans le sens de la petitesse ; les éléments chimiques dissous agissent sur les corps vivants comme ils agissent sur les corps morts, à moins que leur action n’ait une répercussion à une échelle plus élevée, l’échelle colloïde ou protoplasmique.
Une étude attentive de toute la biologie nous prouverait aisément que c’est à cette échelle colloïde ou protoplasmique que se place le phénomène vital moyen . Il y a des phénomènes à toutes les échelles dans les êtres vivants, depuis l’échelle atomique
jusqu’à l’échelle mécanique, mais ces deux extrêmes sont trop'loin; c’est à l’échelle intermédiaire, à l’échelle moyenne qu’il faut étudier ce qu’il y a de commun à tous les êtres vivants ; les phénomènes qui se passent au-dessus et au-dessous ne deviennent comparables pour le biologiste que par leur répercussion à l’échelle moyenne qui est l’échelle colloïde. Et, puisque l’être vivant, quel qu’il soit, a des ennemis à toutes les échelles, depuis l’échelle atomique (poisons chimiques) jusqu’à l’échelle mécanique (chocs, écrasements,) c’est à l’échelle colloïde qu’il faut choisir les ennemis contre lesquels, si j’ose m’exprimer ainsi, s’effectue la résistance vitale directe , sans l’intermédiaire d’une répercussion comme celle qui fait passer du choc (échelle mécanique) à la contusion (échelle protoplasmique). C’est donc à l’échelle protoplasmique que nous devons rechercher des exemples du phénomène d’imitation dont nous avons tout à l’heure pressenti la généralité. C’est quand les agents du milieu seront de la dimension colloïde , que nous pourrons remarquer directement la ressemblance entre l’agent considéré et la réaction qu’il provoque chez tous les êtres vivants. Somme toute, c’esf à l’échelle colloïde qu’il faut étudier le phénomène vital essentiel. Cete notion est trop importante pour que je ne m’efforce pas de l’exprimer d’une manière encore plus claire.
Sans doute, l’individu vivant est un mécanisme unique, et dans lequel tout se tient; sans doute aussi, tout ce qui se passe dans l’être vivant doit être considéré comme phénomène vital; on ne saurait donc prétendre que seuls les phénomènes de dimension protoplasmique méritent le nom de phénomènes vitaux. Un agent chimique (acide cyanhydrique) produit sur un homme debout un effet mécanique identique à celui qui résulte d’un coup de bâton sur la
tête ; il le fait tomber . Réciproquement, un coup de bâton, produisant la fracture d’un os, entraîne l’apparition de substances anormales dans les urines (agent mécanique produisant un résultat chimique). Des facteurs étrangers de toutes les dimensions peuvent donc intervenir dans la vie de l’individu; ou, si l’on veut, il y a, dans la vie de l’individu, des 'portes d'entrée à toutes les échelles; mais la porte d’entrée à l’échelle colloïde donne un accès plus immédiat au milieu des phénomènes vitaux. Toutes les fois qu’une répercussion a lieu dans l’organisme, à la suite d’une attaque extérieure, quand l’effet résultant d’une cause mécanique se traduit, par exemple, à l’échelle chimique, c’est toujours par l’intermédiaire du mécanisme colloïde. Si donc l’on veut se passer d’intermédiaire, si l’on veut étudier la ressemblance entre l’agent qui entre en jeu et la réaction provoquée par lui, il faut choisir des facteurs d’action qui soient de dimension colloïde, qui entrent dans le phénomène vital par la porte colloïde.
Nul ne sait quelle est la dimension du facteur gravilîque; la pesanteur nous paraît agir de la même manière à toutes les^ échelles; l’exemple de la réaction à la pesanteur s’est donc présenté à nous sans que nous ayons eu besoin de faire intervenir îa question d’échelle. Mais nous allons récolter une moisson d’une richesse inouïe, dès que nous allons nous adresser, pour étudier le fonctionnement vital, à des agents volontairement choisis à l’échelle colloïde.
La première idée qui se présente à nous dans cette, voie, c’est de choisir, comme agents, des corps qui sont eux-mêmes des colloïdes, et de les mettre en' réaction avec les corps vivants par contact immédiat (ce qui revient, pour les colloïdes, à ce nous que avons déjà appelé la continuité du solvant aqueux ).
Or, des corps colloïdes capables d’être employés
comme agents, de cette manière, nous en connaissons une infinité ; ce sont d'abord les autres protoplasmes vivants (ou leurs cadavres), qui peuvent être utilisés comme aliments par les êtres vivants. Quand ces protoplasmes sont vivants, ils peuvent jouer un rôle pathogène au lieu de jouer directement un rôle alimentaire (maladies microbiennes, symbioses).
Outre les protoplasmes eux-mêmes, nous devons aussi envisager les milieux colloïdes dans lesquels ont vécu les protoplasmes et qui ont été transformés sous l’influence de ces protoplasmes, par suite même de la vie de ces protoplasmes qui, c’est l’expression à laquelle nous sommes fatalement conduits, les ont mis à l’unisson. Ces milieux, qui portent l’empreinte des protoplasmes auxquels ils ont donné asile, on dit ordinairement qu’ils contiennent des cliastases ou des toxines caractéristiques des espèces vivantes qu’ils ont hébergées.
Voilà une quantité d’agents de dimension colloïde, qu’il nous est très facile de mettre en contact avec les êtres vivants auxquels nous nous intéressons ; la nature fait sans cesse sous nos yeux les expériences relatives à ces facteurs d’action, et ces expériences constituent d’une part les phénomènes d’alimentation, d’autre part, presque toute la pathologie générale. Quand il s’agit de l’action directe d’un agent considéré comme alimentaire, on dit généralement que l’acte vital de dimension colloïde est une digestion ; quand l’agent est considéré comme un ennemi (microbe ou toxine), on dit que l’acte vital de dimension colloïde est une résistance à l’infection et se traduit par une fabrication d’anticorps spécifiques. C’est sur cette manifestation vitale essentielle qu’est basée la méthode sérolhérapique qui a fait entrer la médecine dans une voie féconde et vraiment scientifique.
Mais, en réalité, il n’y a aucune différence entre le
cas d’une substance dite alimentaire et celle d’une substance dite toxique. Toute toxine, à dose assez faible, se comporte comme un aliment. Tout aliment, au delà d’une certaine dose, devient nuisible. Le phénomène général, qu’il s’agisse d’un aliment ou d’une toxine, mérite le nom unique de digestion .
Dans ce phénomène de digestion, on trouve un exemple d’une précision merveilleuse pour la démonstration générale du fait précédemment annoncé, que le corps vivant imite rigoureusement l’ennemi contre lequel il lutte.. En d’autres termes, étant donné un ennemi b i: ce que fait l’organisme pour se défendre de b { et l’assimiler est rigoureusement spécial à b { ; contre un autre agent l’organisme aurait agi d’une autre manière, qui eût d’ailleurs été rigoureusement spécifique par rapport à à 2 . En d’autres termes, quand il s’agit d’ennemis de la dimension colloïde, le corps vivantprend une attitude exactement contraire à l’attitude de l’ennemi lui-même ; on peut donc dire qu’il l’imite rigoureusement, comme une épreuve positive, sur papier, imite, en photographie, le cliché négatif du verre.
Je n’insiste pas ici sur la rigueur merveilleuse de ce phénomène d’imitation. On trouvera, au dernier chapitre de ce livre, une étude succincte, mais complète, du phénomène général de digestion, à propos de l’attitude actuelle des médecins vis-à-vis des merveilleuses découvertes de la sérothérapie.
11 y a d’autres facteurs d’action qui entrent également dans l’organisme par la porte colloïde ; ce sont les radiations, les mouvements vibratoires dont la longueur d’onde est comprise entre certaines limites. M. Daniel Berthelot a montré la puissance de certaines radiations ultraviolettes dans la destruction des protoplasmes vivants ou, au contraire, dans la synthèse de certains composés organiques. Ces mer-
veilleuses expériences, dont on n'a pas encore compris toute la valeur, ont mis sur la voie féconde d’où sortira peut-être un jour la fabrication expérimentale de la vie elle-même.
Mais, si importantes que soient pour la vie ces radiations ultraviolettes, il y en a d’autres qui nous intéressent encore plus directement, ce sont celles qui agissent directement sur nous de telle manière que nous les voyons. Ces radiations du spectre visible sont traitées en ennemies par les protoplasmes dans lesquels ils pénètrent ; et la réaction qu’elles déterminent est d’une spécificité, d’une précision telle qu’il en résulte 'pour nous hommes, la particularité que nous considérons comme notre fonction la plus précise, la vision . J’ai longuement étudié ailleurs (1) l’imitation des radiations lumineuses par les protoplasmes qui réagissent contre elles; je me contente d’en rappeler ici la merveilleuse rigueur.
Cette revue trop rapide des réactions déterminées dans les substances vivantes par les agents extérieurs qui pénètrent en elles à l’échelle colloïde nous suffit pour comprendre le rôle du milieu dans la détermination du fonctionnement des êtres vivants.
Supposons, pour le moment, que nous ayons affaire uniquement à des facteurs d’action de dimension colloïde. L’organisme A prend, vis-à-vis de ces facteurs d’action B qui l’attaquent, une attitude rigoureusement défensive qui est déterminée par la nature précise des facteurs B et que nous représentons par la formule symbolique (AX B). Commentée phénomène merveilleux est-il possible? la comparaison du phénomène d’imitation avec les phénomènes de résonance m’a permis de m’en rendre
(1) V De l'Homme à la Science et surtout : La Science de La
Vie (Flammarion).
compte (1); contentons-nous ici d’en constater la réalisation dans tous les cas des luttes colloïdes dont l’organisme étudié sort vainqueur.
Au moment considéré, A représentant l’ensemble des parties qui existent à ce moment dans le corps vivant, sa structure brute en quelque sorte, la formule symbolique (A X B) représente l’attitude de A se défendant contre B, ou si l’on l’on veut le mécanisme , l’organe de la fonction définie par B, déterminée par l’attaque de B. Et cette simple remarque nous permet de sortir de l’impasse dans laquelle nous semblions nous trouver précédemment, quand nous avions à faire concorder des choses en apparence contradictoires, savoir Y assimilation exécutée par A en même temps qu’il y avait imitation de B. Ces deux phénomènes, qui paraissaient contradictoires, coexistent et se superposent. C’est bien A qui assimile le milieu, mais A n’est pas entièrement défini par luimême; A, au moment considéré, n’a pas une attitude quelconque; il est l’organe de la fonction rigoureusement déterminée par la nécessité de résister à l’attaque de B. Et c’est en tant qu’organe de cette fonction déterminée au moment considéré , que le corps A assimile au moment considéré . Le mot assimilation ne pouvait avoir de sens précis (puisque ce mot veut dire action de transformer en quelque chose de semblable à soi), le mot assimilation, dis-je, ne pouvait avoir de sens précis que s’il s’agissait d’un corps bien défini, ayant, au moment considéré, un mécanisme colloïde parfaitement déterminé. Ainsi, il y a imitation parfaite , puisque le mécanisme colloïde est orienté par le facteur contre lequel il agit, et, d’autre part, il y a bien assimilation, puisque le corps vivant, ainsi orienté, transforme les éléments du milieu en
(1) V. De l'Homme à la Science, op. cit.
quelque chose de semblable à ce qu’il est au moment considéré. J’ai donné le nom d ’assimilation fonctionnelle k ce phénomène synthétique, qui comprend à la fois les deux éléments en apparence contradictoires et que l’on appelle séparément assimilation et imitation . L’assimilation fonctionnelle me paraît être la loi générale de la vie, et se vérifier, chez tous les êtres vivants, dans tous les cas.
Cette loi s’expose aisément quand il s’agit uniquement du fonctionnement défini à l’échelle colloïde, par un facteur entrant dans l’organisme par la porte colloïde. La difficulté n’est pas plus grande dans le cas général; seulement le caractère d 'imitation n’est plus en évidence dans le fonctionnement, car, s’il y a retentissement à l’échelle colloïde d’activités commencées à d’autres échelles, l’échelle mécanique ou l’échelle chimique par exemple, lé changement d’échelle fait disparaître toute ressemblance entre la cause et le résultat.
Considérons par exemple un mammifère supérieur ou un homme composé d’environ soixante trillions de cellules dont chacune est comparable à une amibe. Cet être géant peut être mis en action par des facteurs qui entrent en lui par la porte colloïde; cela a lieu, par exemple, pour les phénomènes d’alimentation, pour les maladies, pour une piqûre de vipère, etc. ; et alors, dans le milieu intérieur de l’homme, chaque cellule se comporte exactement comme se comporterait une amibe en présence d’agents de même dimension.
Mais, quoique formé de cellules, l’homme n’en est pas moins un mécanisme coordonné, un individu dans lequel tout se tient; on doit donc le considérer, non seulement comme agglomération, mais aussi comme mécanisme unique, et la loi d’assimilation fonctionnelle s’applique à lui comme à une amibe. Si
j’appelle l’homme A, et si je représente par B l’ensemble des facteurs du milieu, la formule symbo- (AXB) représente l’attitude de;À vis-à-vis de B. Mais quelle complexité sous ce symbole si simple! Soit par le contact, soit par la vue, l’homme est au courant de phénomènes de l’échelle mécanique et se meut en conséquence ; il est envahi par des agents multiples de l’échelle colloïde et de l’échelle atomique, de toutes les échelles en un mot. De tout cela résultent des phénomènes intérieurs qui passent d’une échelle à l’autre dans l’individu coordonné. C’est par le mécanisme protoplasmique que se fait l’union entre les extrêmes, et la conclusion de tout cela est un phénomène unique, se produisant dans un mécanisme unique; c’est le fonctionnement de l’individu humain au moment considéré. Il faudrait savoir toute la physiologie humaine pour,donner une idée de ce qu’est ce fonctionnement d’ensemble. Etant donnée la multiplicité des facteurs qui entrent en* jeu comme causes du fonctionnement, il faut renoncer à en tenir compte , et c’eét ce qu’on fait ordinairement quand on parle du fonctionnement humain. Aussi le mot fonctionnement, qui représentait un phénomène complet quand il s’agissait d’un animal unicellulaire, puisqu’il représentait la réaction totale de l’organisme à l’attaque exercée sur lui par un ou plusieurs facteurs du milieu, le mot fonctionnement, dis-je, prend chez l’homme et les mammifères supérieurs une signification différente; ce mot ne représente plus un phénomène complet dont la cause est connue; il n’a plus qu’une valeur descriptive, relativement à une partie conventionnellement séparée de l’acte total. Et le vieux langage animiste aide à la séparation du phénomène d’ensemble en deux parties très distinctes. Nous avons en effet l’habitude de considérer l’homme comme
libre ; il fait donc ce qu’il veut, et nous nous occupons en conséquence de décrire ce qu’il fait, sans nous demander, puisque nous ne le voyons pas, si ce qu’il fait a une cause extérieure à lui. Et ainsi nous appelons fonctionnement le geste total de l’homme à un moment considéré, sans nous préoccuper de savoir ce qui a motivé ce geste.
Ce sens restreint du mot fonctionnement n’empêche pas que nous puissions appliquer au fonctionnement ainsi défini la loi d’assimilation fonctionnelle qui est vraie pour tout individu vivant. Nous n’avons pas besoin en effet de savoir les raisons du geste pour étudier le geste. Ce geste, nous l’appelons fonctionnement; le corps humain, au moment considéré, a une attitude telle que fou peut l’appeler Y organe de la fonction observée; et c'est en tant qu'organe de celte fonction que le corps humain assimile au cours de Y observation.
Voici, maintenant, une conséquence de cette loi.
Plaçons-nous à l’échelle mécanique pour décrire les gestes d’un homme ; à cette échelle nous décrirons ses mouvements comme ceux d’un automate à la Vaucanson. Nous verrons donc que, au moment considéré, certains membres ont remué, ont agi, pendant que d’autres n’ont rien fait ou, du moins, ont fait peu de chose. Et restreignant encore le sens du mot fonctionnement, nous disons que les premiers membres ont fonctionné , et que les autres se sont reposés. Le mécanisme d’ensemble qu’est le corps humain sera donc, au moment considéré, à peu près réduit à certaines parties' de ce corps; ce sont ces parties spéciales qui constituent l’organe de la fonction exécutée; en conséquence de notre loi, ce sont donc ces parties qui seront le siège de l’assimilation, tandis que les parties au repos n’assimileront pas.
Et, par conséquent, les parties du corps qui travaillent, assimileront en travaillant; c’est le contraire de la loi de destruction fonctionnelle adpii^e dans la Science sur la foi de Claude Bernard. Le résultat se fera remarquer à la longue, si les mêmes parties d’un individu travaillent toujours plus que les autres ; les bras des forgerons en sont la preuve, et aussi, d’une manière plus générale, toutes les observations relatives à l’habitude, que Lamarck a résumées dans son premier principe. Ainsi donc, en employant le langage, peu scientifique d’ailleurs, dans lequel on considère le mécanisme du corps humain comme formé de parties distinctes, on traduit, comme il suit, la loi générale d’assimilation fonctionnelle : les parties du corps qui fonctionnent, se développent en fonctionnant (1).
Cette petite excursion dans le domaine de la physiologie humaine aura pour résultat de nous fournir un modèle commode pour nous imaginer ce qu’est l’assimilation fonctionnelle dans un être unicellulaire ; nous avons pu énoncer la loi, mais nous n’étions pas en mesure de nous représenter ce que signifiait Yattitude du corps A attaqué par les facteurs B. Quoique de3 trillions de fois plus petite que l’homme, la cellule est, comme l’homme, formée de parties distinctes, que nous ne savons pas distinguer. Quand il s’agit de l’attitude prise par une cel- % Iule attaquée par un facteur B, nous pouvons donc nous imaginer que certaines parties de la cellule sont mises en ligne de combat, les autres restant au repos; et ainsi, la loi d’assimilation fonctionnelle prend une signification plus concrète parce qu’elle
•l. C’est sous cette forme analytique que j’ai exprimé pour la première fois, en 1895, la loi d’assimilation fonctionnelle. (V. Théorie nouvelle de la vie.)
parle à notre imagination. De même, de l’échelle cellulaire, nous pouvons descendre à l’échelle particulaire ou colloïde ou protoplasmique, etc. La loi d’assimilation fonctionnelle est vérifiée à toutes les échelles. Elle est la loi générale de la vie.
La forme.
Nous avons trouvé ce que nous cherchions, la particularité commune à tous les êtres vivants et à eux seuls. Cette particularité commune est exprimée dans la loi d’assimilation fonctionnelle, loi générale dont nous avons la démonstration rigoureuse, non pas par une observation ou par une expérience unique, mais par un faisceau de preuves comprenant des arguments empruntés à toutes les parties les plus éloignées du monde animal et du monde végétal. Et, si quelqu’un en doutait, il èn trouverait des démonstrations multiples et rigoureuses dans les nouvelles et merveilleuses conquêtes de la sérothérapie (1). Or, si cette loi caractérise la vie, nous devons pouvoir tirer d’elle, au moyen de raisonnements, un certain nombre de conclusions générales relatives à l’histoire de la vie. Si même cette loi était la seule caractéristique des êtres vivants, nous devrions découvrir, en partant de son énoncé, toutes
(1) Voyez le dernier chapitre de cet ouvrage*
les lois de l’évolution des espèces. Ce sera une vérification à faire. Mais avant d’y arriver, il faut que nous nous arrêtions quelque temps à une question que des méthodes vicieuses ont fait le plus souvent étudier à part, comme un phénomène distinct, je veux dire la forme des êtres vivants.
Nous avons dit, dès les premiers paragraphes de cette étude, qu’il n’y a aucune raison a priori pour ne pas considérer le phénomène vital comme parfaitement unique. Nous avons montré quelle erreur volontaire on commet en décomposant l’étude de la vie en compartiments, que l’on considère ensuite comme distincts et séparés par des cloisons étanches ; c’est ce qui s’est produit pour la question de la forme des êtres vivants. Les plus grands naturalistes, Darwin et Claude Bernard en particulier, ont considéré la forme comme un phénomène à part; Claude Bernard regardait même volontiers ce phénomène comme mystérieux. Or, il suffit d’étudier les choses sans parti pris, et en tenant compte de ce que nous avons dit au paragraphe de l’échelle des vitesses, pour remarquer qu’aucun phénomène vital ne peut être séparé de l’étude des formes, parce que tout 'phénomène vital crée de la forme . Il serait donc inutile de revenir sur cette question avant d’étudier l’histoire générale de l’évolution de la vie, si l’autorité des plus grands savants n’avait, par malheur, égaré le public dans une voie d’où il sera sans doute difficile de le faire sortir. Je vais exposer rapidement ce qui me paraît être, au sujet de la forme des êtres, la vérité évidente :
Du moins pendant sa jeunesse, l’animal issu d’un œuf fabrique devant nous ses formes successives en même temps qu’il exécute ses divers fonctionnements ; mais sa croissance est lente et passe inaperçue; il n’en est pas moins vrai que l’un des résul-
tats tangibles de l’activité des substances vivantes est la construction des formes des êtres vivants.
Malheureusement pour les observateurs, en même temps que la vie crée de la forme, elle fabrique aussi des déchets inertes, des substances résistantes qui encombrent cette forme et que l’on appelle le squelette. Et, grâce au squelette, le corps vivant a l’air d’exister par lui-même, comme une pièce d’or ou une locomotive. Grâce au squelette, on ne remarque pas que la forme est, à chaque instant, le résultat actuel de l’activité vitale actuelle, comme la forme d’un bec de gaz est le résultat actuel de la combustion dans l’air du gaz d’éclairage arrivant par un tuyau. Arrêtez la combustion, et la forme de la flamme disparaît, parce que la flamme n’a pas de squelette. Tuez l’animal, et son cadavre conservera sa forme, plus ou moins longtemps, parce qu’il y a un squelette. Bien entendu, j’appelle squelette, non seulement le squelette osseux comme on le fait en général dans le public, mais bien l’ensemble de toutes les substances conjonctives qui encombrent si complètement l’organisme qu’uri homme, privé de tout son protoplasme vivant et réduit à son squelette conjonctif, resterait reconnaissable pour tous.
Ce squelette, une fois construit, joue un rôle dans l’histoire ultérieure de l’individu, mais il ne faut pas oublier qu’il est construit en même temps que l’individu, et qu’il est, comme l’individu lui-même, un des résultats de la vie de l’individu.
Le rôle du squelette est d’ailleurs très différent dans les différentes espèces ; s’il est particulièrement encombrant dans les végétaux (cellulose, bois) auxquels il donne une rigidité si remarquable, s’il est encore très considérable chez les animaux supérieurs, surtout chez les adultes, on trouve, au contraire, certains animaux inférieurs, des protozoaires surtout,'
chez lesquels le rôle du fcquelette est presque nul. Ces derniers animaux sont donc un excellent exemple pour prouver expérimentalement à ceux que les raisonnements ne convainquent pas, le rôle morphogène nécessaire de tout phénomène vital.
Ce rôle morphogène a été admirablement démontré par les expériences dites de mérotomie dont les meilleures, du moins en ce qui concerne les protozoaires, sont dues à Balbiani. Je n’entre pas dans le détail de ces expériences, auxquelles, d’ailleurs, le détail a nui; beaucoup de gens n’ont vu,'dans ces expériences qui mettaient en évidence une des vérités les plus considérables de la biologie, que des vérifications de la valeur du noyau cellulaire.
Voici, par exemple, un stentor (fig. 2); Balbiani le
Fig. 2. — Stentor coupé en 3 parties : a, m. p .
(D’après Balbiani.)
coupe en plusieurs tronçons. De ces tronçons, morceaux de substance du stentor, quelques-uns mourront et ne nous intéressent pas; d’autres vivront, c’est-à-dire qu’ils continueront à assimiler, à se développer aux dépens des éléments du milieu.
Eh bien ! règle générale ! tout tronçon qui vit
Fig. 4 . Quatre stades de la régénération du tronçon p de la fig. 2.
cela se fait toujours! Donc la vie du stentor est inséparable de la construction de la forme du stentor.
Et ceci est vrai pour tous les animaux ; et ceci se démontre expérimentalement, de la même manière, pour tous les animaux, pourvu que leur squelette ne soit pas assez important pour donner de la stabilité à un corps d’animal tronqué. Bien plus, dans toutes les espèces animales, les expériences de mérotomie réussissent, c’est-à-dire que la partie tronquée qui continue de vivre régénère la forme spécifique. Il suffit, pour cela, de faire l’expérience sur un animal assez jeune.
L’homme adulte reste manchot quand on lui coupe un bras, mais si les hasards utérins coupent en deux un œuf d’homme, chacune des moitiés de l’œuf donne un homme complet ; et l’on a deux jumeaux.
Il serait donc impossible de nier la grande loi morphogène ; la vie fabrique de la forme. Cette grande vérité a pu échapper longtemps aux naturalistes qui, préoccupés des détails, deviennent en général des chercheurs d'exceptions , et, par suite de cette erreur de méthode, méconnaissent les lois générales. Et, il faut bien le reconnaître, l’existence d’un squelette résistant est tellement répandue chez les animaux supérieurs que les exceptions, les cas où la loi ne se voit pas immédiatement, constituent la grande majorité des cas, surtout quand on s’occupe des adultes.
Le fait même de la construction de l’individu par un œuf aurait suffi à démontrer le rèle morphogène nécessaire de tout acte vital, ce que j’ai appelé le théorème jnorphobiologique. Mais on avait mal pris la question ; on s’est entêté à voir dans la production de la forme un phénomène autre que celui de la vie manifestée elle-même, et l’on a méconnu ainsi, de gaieté de cœur, la merveilleuse unité des manifestations vitales.
LA MÉCANIQUE DE LA VIE l°2i
Chaque substance vivante se comporte d’après sa nature, suivant son espèce . Ceci est vrai de toute l’activité vitale, de l’activité morphogène comme des diverses autres activités dans lesquelles on s’est plu à diviser, pour l’étudier, le fonctionnement parfaitement unique des êtres vivants. Il est donc très naturel que deux substances vivantes d’espèces différentes construisent des formes différentes, ou que, en d’autres termes, la forme des êtres soit spécifique .
Mais ici se présente une difficulté : nous avons vu, en effet, que le fonctionnement d’un animal n’est pas déterminé complètement par le contenu de son contour, par la substance vivante qui le constitue, par ce que nous avons désigné précédemment au moyen de la lettre A. Le milieu B intervient aussi pour déterminer le fonctionnement à chaque instant, et, puisque la forme est un des résultats du fonctionnement, nous devons en conclure que la forme dépend, non seulement de la substance constructive, mais aussi des hasards du milieu dans lequel a lieu la construction. Cette conclusion paraît être en contradiction avec les faits. Dans un même milieu , de la substance de hanneton produit un hanneton, de la substance de ver de terre produit un ver de terre, ce qui semblerait prouver que le milieu n’intervient pas dans la construction de la forme. C’est cependant le contraire qui est vrai, mais il faut bien comprendre que l’influence morphogène du milieu est toujours très minime, parce que, pour une espèce donnée, les conditions de milieu ne peuvent pas, sous peine de mort , s’écarter considérablement d’unè certaine moyenne; mettez une larve de hanneton, un ver blanc, comme on l’appelle vulgairement, dans une mare d’eau douce ou dans une flaque d’eau salée, et son développement vital s’arrêtera. Cette espèce ne
peut passer sa vie larvaire que dans la terre des champs ou des jardins, et l’on voit, dans ce même milieu, des êtres d’espèces différentes construire des formes différentes, comme si la forme de ces êtres dépendait uniquement du facteur A. L’influence du facteur B se fait sentir cependant à la longue. Quand deux espèces différentes sont amenées par les hasards de leur vie à se fixer dans un même milieu, à s’adapter à des conditions analogues d’existence, elles acquièrent, à la longue, une certaine ressemblance, en dépit de leurs différences d’origine : c’est ce que l’on appelle caractères de convergence ou ressemblances professionnelles . Cette observation prouve à la fois que l’influence du milieu existe et aussi qu’elle ne se fait sentir qu’à la longue; autrement dit, dans la construction d’un animal au moyen d’un œuf donné, et par conséquent, au cours d’une seule génération, le facteur A joue un rôle bien plus important que le facteur B, quoique l’influence du facteur B ne soit jamais nulle.
On donne, au sens large, le nom d 'hérédité au facteur A, contenu d’un organisme envisagé à un moment donné de son existence. On appelle, au contraire, éducation l’ensemble des facteurs B, la série des conditions de milieu qu’a traversées l’être vivant depuis sa naissance. D’après la loi d’assimilation fonctionnelle, il est bien certain que l’hérédité et l’éducation jouent toutes deux un rôle dans la réalisation de l’histoire individuelle, et, en particulier, dans la construction de la forme qui est une des conséquences les plus palpables, les plus faciles à observer et aussi les plus durables de cette histoire. C’est le rôle des embryologistes d’étudier la part qui revient à chacun de ces deux facteurs dans la production d’un individu donné. Mais, en aucun cas, on ne peut dire qu’un caractère résulte uniquement de l’héré-
dité ou uniquement de l’éditcation. Un tel langage peut ctre approximatif, mais n’est jamais rigoureux; c’est pour l’avoir employé que l’on a méconnu les lois de révolution.
Reproduction et patrimoine héréditaire
S’il ne s’agissait que de la continuation de la vie individuelle, on pourrait s’étonner de l’emploi du mot hérédité pour représenter à chaque instant le facteur A. Et cependant, le milieu n’intervenant à chaque instant que pour orienter les parties de A, pour déterminer l’attitude de A en présence d’un ennemi donné, c’est bien, somme toute, le contenu de A qui est transmis, toute question d’attitude mise à part, d’un état précédent à un état suivant du même individu. Oh pourrait donc dire, en mettant en série toutes les étapes que traverse l’animal au cours de son évolution individuelle, que, en vertu de la loi d’assimilation, c’est purement ce facteur A qui est hérité, d’une étape à l’autre. Mais ce mot d’héritage est bien plus indiqué quand il s’agit de la reproduction réelle des individus donnant naissance à des individus nouveaux et séparés d’eux.
Nous avons déjà assisté à une telle reproduction, dans un cas anormal il est vrai, et réalisé expérimentalement, mais qui donne cependant une idée très
nette de ce qu’est le phénomène dans son essence. Je veux parler des expériences de mérotomie.
Quand on sépare artificiellement d’un animal ou d’un végétal un morceau de substance capable de vivre par lui-même , ce morceau de substance, en vivant, reconstruit la forme spécifique du parent auquel il a été emprunté, fabrique donc un individu nouveau sembable au premier. Et ainsi se fait une multiplication des individus de l’espèce donnée. Les jardiniers emploient depuis fort longtemps ce mode de reproduction qui est la multiplication par boutures. On sait qu’un tel bouturage est facile chez les hydres , chez les protozoaires et chez beaucoup d’autres animaux inférieurs. Mais la nature réalise elle-même ce mode de multiplication, sans l’intervention de l’homme, dans les cas dits de parthénogenèse ou de multiplication par propagules ou spores. Jé ne m’occupe pour le moment que de ce mode de reproduction, laissant de coté, pour l’étudier rapidement dans un paragraphe ultérieur, la complication introduite par les phénomènes sexuels.
Chez les pucerons, par exemple, ou chez les daphnies, il se produit, pendant la bonne saison, un véritable bouturage naturel; l’un de ces êtres laisse détacher de son corps de petites masses de substance, que l’on appelle des œufs parthéno génétique s , et dont chacune donne naissance à un individu nouveau de la même espèce. Ainsi se multiplient rapidement les pucerons sur une jeune branche de sureau ou de ronce. Ici, comme il s’agit d’individus différents, le mot héritage est plus justifié que lorsqu’il s’agissait des étapes successives de l’évolution morphologique d’un seul individu. Si l’on appelle parent l’individu qui a fourni la bouture, le propagule^ l’œuf parthénog'énétique, c’est en effet le contenu de ce propagule qui représente l’héritage transmis du parent
à l’enfant. C’est cet héritage qui représente le facteur A dans les séries de fonctionnements individuels qui sont résumés dans la formule (AXB),
Plaçons ici une remarque fort importante, remarque que la biologie établit comme loi générale, mais que nous nous contenterons de signaler ici en la démontrant au moyen d’un seul exemple. Cet exemple nous est fourni par le bouturage des bégonias . Un morceau quelconque , emprunté à une des parties si diverses de l’organisme-bégonia, fleur, tige, feuille, racine, reproduit toujours, lorsqu’il est placé dans de bonnes conditions sur du terreau humide, un bégonia identique au bégonia parent. Ainsi donc, sous ces apparences si diverses, de feuille, de fleur, de tige, etc., se cache néanmoins une identité de composition qui se manifeste par le phénomène de bouturage ; chaque morceau de la plante, où qu’il soit choisi, montre une même capacité reproductrice. Cette notion extrêmement importante, que j’emprunte au seul bégonia, est, je le répète, démontrée vraie par toute la biologie. Nous pouvons la comprendre aisément en nous reportant à la question d’échelle sur laquelle nous nous sommes déjà longuement étendus. Le phénomène d’assimilation, qui se passe au sein du protoplasme, à l’échelle colloïde et à l’échelle atomique, s’accompagne, à l’échelle mécanique, de la construction des formes. D’après leur situation réciproque les uns par rapport aux autres, les diverses parties de l’édifice morphologique ainsi construit se trouvent dans des conditions différentes d’éducation, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas, de la même manière, en rapport avec le milieu. Les parties profondes, par exemple, sont, à ce point de vud, dans une situation toute autre que les parties superficielles ; il en résulte des constructions morphologiques différentes. Or, c’est cela que nous voyons, parce
que cela est à l’échelle mécanique que nous connaissons directement. Notre première idée, au sujet d’un animal ou d’un végétal que nous étudions, est donc, tout naturellement, une idée d’hétérogénéité; nous sommes instinctivement convaincus que ces êtres sont formés de pièces et de morceaux absolument disparates. Et cette idée devient si profondément ancrée chez nous que nous la conservons même encore, après avoir observé l’admirable phénomène du développement individuel à partir de cette substance amorphe qu’est l’œuf ! Aussi les naturalistes qui ont voulu expliquer l’hérédité ont-ils inventé des systèmes invraisemblables, pour interpréter la construction par l’œuf d’un édifice aussi compliqué qu’une maison, par exemple, dans laquelle il y a des pierres, des poutres, des planches, des pointes, du ciment, des ardoises, etc., toutes substances essentiellement différentes. Et la théorie de l'hérédité de Weismann est l’une des choses les plus cocasses qui se puissent voir.
En réalité, sous cette hétérogénéité de structure apparente à l’échelle mécanique, se cache, à une échelle inférieure, une remarquable identité de constitution, identité qui se manifeste par l’observation du bégonia, et qui se manifesterait dans mille autres cas, si, pour les hommes et les animaux supérieurs par exemple, l’impossibilité du bouturage n’était pas absolue, malgré les belles expériences du docteur Carrel (1). Cette identité de composition à l’échelle inférieure, unité de composition qui disparaît sous le polymorphisme de l’échelle mécanique, mais qui
(1) Le docteur Alexis Carrel a pu cultiver quelques débris de tissus humains dans du sérum; mais, dans du sérum, les tissus prennent l’aspect qu’ils ont normalement dans le sérum : le jour où il les cultivera à l’air libre, il fabriquera un homme par bouture. Ce ne sera sans doute pas demain!
joue dans toute l’histoire de la vie un rôle de premier ordre, je l’ai appelée le 'patrimoine'individuel. C’est le quelque chose de commun , le quelque chose de personnel qui se trouve, à une échelle inférieure, dans toutes les parties, si dissemblables à l’échelle mécanique, de tout être vivant méritant le nom d’individu. Pierre diffère de Paul; vous le constatez aisément. Mais vous seriez bien embarrassés pour distinguer un morceau du foie de Pierre d’un morceau du foie de Paul ; leur morphologie paraît identique, même au microscope. Et cependant, le patrimoine individuel de Pierre est différent de celui de Paul; et si vous étiez assez fort chimiste, assez habile à découvrir les différences entre colloïdes, vous verriez que la différence qui existe entre les deux individus, Pierre et Paul, existe aussi entre les patrimoines individuels qui sont présents dans tous les tissus si divers de l’un et de l’autre. Pierre a un foie de Pierre, un cœur de Pierre, etc. Paul à un cœur de Paul, un cerveau de Paul, etc. Gela, je le répète, toute la biologie le démontre à ceux qui savent utiliser la méthode déductive et se servir du procédé de démonstration que j’appelle volontiers le faisceau de preuves. Pour ceux qui aiment mieux une démonstration expérimentale directe, je signalerai les expériences récentes du docteur Alexis Carrel. Il a réussi des greffes animales très importantes, mais un rein de chien qui, greffé sur le même chien, vit admirablement, dépérit au contraire très vite quand on le greffe sur un chien différent, parce que leurs patrimoines individuels sont différents. Ce résultat, je l’avais annoncé il y a plus de douze ans quand j’ai établi, par la méthode du faisceau de preuves, l’unité de composition de l’individu vivant. Des lambeaux d’épiderme peuvent s’adapter, en se modifiant, à la vie comme greffons sur un organisme différent; cela est impossible à un
mécanisme d’ensemble aussi important que le rein, à cause des différences des patrimoines individuels.
Je me contente de rappeler ici cette notion de Tunité du 'patrimoine individuel ; je l’ai établie en détail dans plusieurs autres ouvragés. Au lieu de dire patrimoine individuel , on peut dire, si l’on veut, patrimoine héréditaire , car c’est en effet ce quelque chose qui se transmet du parent à l’enfant, dans l’œuf parthénogénétique, le propagule ou la bouture. L’exemple du bégonia le prouve bien, mais, en général, un morceau détaché du corps d’un individu meurt au lieu de se reproduire, et c’est pour cela que cette grande vérité a été si longtemps méconnue. Gela m’amène en passant à cette définition des éléments reproducteurs :
On appelle éléments reproducteurs les éléments qui ne meurent pas quand on les détache du parent. Cette définition ne plaira pas aux amateurs de mystère, qui voient dans le fait de la reproduction héréditaire une merveille extra-physique, et qui attribuent au plasma germinatif une noblesse particulière- Lisez à ce sujet les ouvrages de Weismann et de ses élèves; vous serez désolés que leur roman ne soit pas vrai.
Evolution Individuelle et évolution spécifique.
La notion de 'patrimoine individuel donne une grande simplicité à la narration de révolution individuelle d’un être vivant.
Depuis l’œuf, petite masse de protoplasme amorphe, jusqu’à l’adulte, mécanisme compliqué et merveilleusement coordonné, il se passe tant de choses dans l’histoire individuelle que, pour raconter toute cette histoire, avec tous les événements qu’elle a dû enregistrér à toutes les échelles, aucune langue humaine ne serait assez riche. Mais si nous sommes bien convaincus de l’unité du phénomène vital, si nous croyons que tout se tient dans l’individu, à toutes les échelles, et que, par conséquent, le fonctionnement à l’échelle mécanique, les variations de la forme structurale, etc., etc., toute la morphologie et toute la physiologie en un mot, ne sont que les aspects divers d’un même phénomène vraiment unique , nous pouvons renoncer à tout ce qui se passe aux échelles supérieures et nous intéresser uniquement au reten-
tissement de ces phénomènes macroscopiques à l’échelle du patrimoine héréditaire.
Alors notre besogne se trouvera très simplifiée et nous permettra des généralisations imprévues.
Par exemple, tout fonctionnement a pu être représenté par la formule symbolique (A X B). Mais clans cette formule, A, contenu du contour qui limite le corps de l’animal au moment considéré, est un mécanisme extrêmement complexe dont toutes les parties contiennent en commun le patrimoine héréditaire a. Et, à l’échelle de ce patrimoine héréditaire, le phénomène d’accroissement de l’individu mécanique se réduira à une augmentation de la quantité des substances vivantes douées du patrimoine a, substances vivantes que nous pouvons même appeler les substances a, en les définissant à l’échelle du patrimoine héréditaire. Sans doute cette substance a est douée d’une admirable faculté morphogène ; sans doute, en s’accroissant, elle construit; il vous est impossible de vous procurer, cl’une seule tenue, un kilogramme de substance vivante de homard, qui ne soit pas un homard vivant d’un kilogramme. Cela est ; nous le savons ; mais si tout se tient, à toutes les échelles, dans un individu vivant, l’accroissement des substances a, sous l’influence de la série des facteurs B, contiendra, pour un observateur assez averti, toute l’histoire morphogène de l’animal considéré. Et, en réalité, s’il ne s’agissait que d’une évolution individuelle, on ne verrait pas bien l’intérêt du procédé d’investigation qui substitue, à l’histoire de l’animal observé à l’échelle mécanique, celle de l’animal étudié à l’échelle du patrimoine individuel. Tout change, dès qu’il s’agit, non plus de l’histoire d’un individu, mais de l’histoire d’une lignée, d’une série d’individus dérivant les uns des autres. Supprimons, pour commencer, la complication surajoutée par le
phénomène sexuel, et considérons seulement des lignées dans lesquelles la reproduction a lieu par spores, par propagules ou par œufs parthénogénétiques. Alors, le patrimoine individuel a, étant commun à toutes les parties de l’individu, se trouvera dans les éléments reproducteurs comme dans les autres ; et, par conséquent, alors que deux individus, issus l’un de l’autre, ont deux histoires individuelles nettement différentes, ces deux histoires pourront être considérées comme n’en faisant qu’une, du moment que l’on se placera à l’échelle du patrimoine héréditaire. 11 y aura, de l’un à l’autre de ces individus, continuité de l’histoire d’une même substance a. Toute une lignée deviendra pour nous la longue histoire unique d’un patrimoine héréditaire suivi d’une manière continue à travers mille petites histoires individuelles. EL ici se pose naturellement la grande question du transformisme, qui n’est qu’un des aspects du problème merveilleusement unique qu’est le problème général de la vie.
Reportons-nous à ce que nous avons dit en commençant, relativement à l’échelle des vitesses. Il y avait lieu de comparer divers phénomènes, d’après leur rapidité, avec les indications données par les diverses aiguilles d’une horloge qui aurait marqué les secondes, les heures, les jours, les mois, etc. Les phénomènes du fonctionnement animal auraient été comparables pour la vitesse au mouvement de l’aiguille des secondes ; les phénomènes du développement morphologique individuel se seraient rapportés au contraire au mouvement de l’aiguille des jours ou des semaines ; mais l’individu ne vit en tout que quelques mois ; peut-être, pour ceux qui sont les plus durables, faudrait-il étudier les variations qui se font avec la lenteur des aiguilles marquant les années. Mais c’est là tout! Eh bien! la considération
du patrimoine héréditaire et de sa continuité à travers les lignées va nous permettre de suivre des phénomènes qui seront marqués au cadran des siècles ou des millénaires! L’évolution spécifique va être aussi lente par rapport à l’évolution individuelle que l’évolution individuelle était lente elle-même par rapport au fonctionnement animal de chaque instant. Et cependant, ne l’oublions pas, tous ces phénomènes se tiennent! U horloge qui marque les secondes et les millénaires a un mouvement unique. C’est la variation du patrimoine héréditaire, phénomène fondamental de l’évolution des lignées, qui sera la traduction, au cadran des siècles, de toutes les vicissitudes appelées nos fonctionnements de chaque instant, et qui vont plus vite que Laiguille des secondes!
Le patrimoine héréditaire a construit, nous le savons, le corps merveilleux de l’animal au cours de ses fonctionnements quotidiens. Il dirige la construction de ce corps sur le plan qui est le plan morphologique de l’espèce à laquelle appartient l’animal considéré au moment considéré. Mais, nous l’avons vu, l’hérédité, quoique jouant un rôle dominant dans cette construction, n’y intervient pas seule. L’éducation a aussi sa part dans la détermination des lignes précises de l’édifice individuel. Et, il faut bien l’avouer, lorsque rien de nouveau ne se présente dans l’histoire du fils, cette histoire répète à très peu près celle du père ; les individus se succédant dans un milieu qui ne change pas, étant habitués, adaptés à ce milieu, le rôle de l’éducation disparaît devant celui de l’hérédité.
Imaginons maintenant un changement notable dans les conditions de vie d’une espèce donnée. Un facteur nouveau B interviendra ; supposons que son intervention dure longtemps , et, que, pendant tout ce temps, l’individu ne meure pas. Pendant tout cet
intervalle, le fonctionnement contiendra un élément (A X B) relatif à ce facteur nouveau. En vertu de l’assimilation fonctionnelle, c’est en tant qu’organe de ce fonctionnement que l’animal assimilera. Il construira donc autre chose que ce qu’il eût construit en l’absence du facteur nouveau B. Mais au bout de quelque temps, il sera habitué à ses nouvelles conditions de vie; il le sera tellement que, même si le facteur B disparaît , l’animal restera ce qu’il est devenu sous son influence. Or l’animal (nous supposons que le squelette ne joue pas de rôle important dans le nouveau caractère acquis; sans cela, le caractère ne serait acquis qu’en apparence), l’animal, dis-je, a, à chaque instant, une forme dirigée par son patrimoine héréditaire, en vertu du théorème morphobiologique. Si donc la forme a changé et reste changée même en l’absence du facteur B qui a déterminé le changement, c'est que le patrimoine constructeur a changé lui aussi : a construirait A; sous l’influence de B, il construit A' ; or A' se maintient ensuite, même si B disparaît; c’est donc que a est devenu a'; et a 1 correspond à A 1 .
J’énonce ici, en quelques lignes, une vérité fondamentale que j’ai longuement démontrée ailleurs en ne négligeant aucune considération, en réfutant toutes les objections possibles (1). Cette réversibilité du théorème morphobiologique n’étonnera que ceux qui n’ont pas réfléchi assez longtemps à la généralité du principe de l’action et de la réaction. Le patrimoine héréditaire dirige la forme à l'échelle mécanique, impose une forme spécifique à l’édifice qui se construit par assimilation. Il y a donc relation de cause à effet entre le patrimoine et la forme. Réciproquement, qu’une contrainte venant du milieu
(1) V. La Science et la Vie, op. cit.
s’exerce à l’échelle mécanique et modifie la forme d’ensemble de l’individu : qu’en résultera-t-il? Evidemment, le facteur protoplasmique qui construirait naturellement la forme précédente, qui se trouverait en équilibre avec la forme précédente, va se trouver dans une situation nouvelle; il subira, lui aussi, une contrainte, par retentissement à son échelle de ce qui se passe à l’échelle mécanique; et par cette contrainte, il sera modifié; il s'adaptera , lui aussi, à ses nouvelles conditions. Si l’on veut bien appeler forme à l'échelle protoplasmique la description à l’échelle protoplasmique de ce que construit le patrimoine héréditaire, on dira simplement que, entre la forme à l’échelle mécanique et la forme à l’échelle protoplasmique, la liaison est réciproque , comme le sont en général toutes les liaisons. On pourra dire que la première détermine la seconde comme la seconde détermine la première, puisque, ne l’oublions pas, ce qui se passe à l’échelle colloïde et ce qui se passe à l’échelle mécanique ne sont que les divers aspects d 'un même phénomène parfaitement unique.
Ainsi, nous concevons qu’une adaptation à l’échelle mécanique détermine une adaptation corrélative à l’échelle colloïde. Mais, de l’échelle colloïde à l’échelle atomique ou chimique, il y a des liaisons réciproques de cause à effet, comme de l’échelle mécanique à l’échelle colloïde. De sorte que, à la longue , une modification à l’échelle colloïde retentira jusque sur la composition chimique du patrimoine héréditaire. J’ai exposé ailleurs (1) les raisons pour lesquelles c’est seulement alors, quand le patrimoine chimique a subi sa modification moléculaire, c’est seulement alors, dis-je, que le caractère est vraiment acquis et durable. Cette question de l’hérédité des
(1) V. La Science et la Vie, op. cit.
caractères acquis a fait couler des flots d’encre, parce que les naturalistes ont toujours considéré la forme comme un phénomène à part, distinct de la vie. On comprend, d’après les raisonnements précédents, que cette question, pour qui veut bien oublier toutes les idées préconçues et croire à l’unité du phénomène vital, n’est qu’une nouvelle application du principe de l’action et de la réaction.
Nous voilà arrivés au terme de notre longue enquête; je doute qu’il soit possible de la faire en termes plus généraux; mais je crois que, malgré sa généralité, elle ne manque ni de rigueur ni de précision. Elle nous donne, de l’histoire de la vie, un tableau d’une simplicité et d’une ampleur saisissantes :
Considérons un ancêtre très éloigné d’une forme vivante actuelle. Cet ancêtre provient déjà d’ancêtres plus anciens, mais nous ne pouvons songer à remonter à l’origine ; l’observation nous montre la continuité du phénomène vital, jamais son apparition; nous ne pouvons donc faire que des hypothèses sur la première formation de substance vivante. Nous sommes certains que cette formation a eu lieu à une certaine époque, mais nous ne savons ni où, ni comment, ni combien de fois. Restons donc dans le domaine de la continuité, et partons d’un ancêtre arbitrairement choisi, sans prétendre que cet ancêtre soit le premier (le raisonnement serait le même s’il était le premier). Au moment considéré l’ancêtre en question a un patrimoine individuel De lui se détachent (toujours sans phénomène sexuel, par simple bouturage; nous arriverons tout à l’heure au phénomène sexuel) un certain nombre de morceaux qui, s’il ne meurent pas, donnent autant d’individus. Je choisis l’un de ces individus; il se multiplie à son tour par morcellement; je choisis encore l’un de ces
individus nouveaux et ainsi de suite ; j’obtiens ainsi une lignée unique. Mais il est bien certain que du même ancêtre peuvent dériver un nombre croissant de lignées divergentes; je m’en tiens à une lignée unique, linéaire, et je suppose qu’elle conduise à un être vivant actuellement, que j’appelle A n , et qui a pour-patrimoine héréditaire a n . Depuis l’ancêtre choisi jusqu’à l’individu contemporain, le phénomène vital s’est poursuivi d’une manière continue, et toujours suivant la même formule, fonctionnement (A X B\ réalisé à chaque instant d’après l’état A du corps vivant et l’état B du milieu au moment considéré ; ce fonctionnement a pour résultat une assimilation fonctionnelle dont l’elfet est de construire progressivement l’individu (évolution individuelle), jusqu’au moment où s’en détache le propagule qui commence la vie de l’individu suivant dans la lignée envisagée. Donc, fonctionnement à chaque instant (aiguille des secondes de notre horloge de tout à l’heure) ; évolution morphologique correspondante (aiguille des jours, des mois et des années). Et plus bas, plus profondément, au sein de tous les tissus de toutes les parties de l’être, ‘patrimoine héréditaire , qui se transmet dans toutes les assimilations successives. Quelquefois, au cours de multiples générations se produisant dans un milieu qui ne change pas, aucun caractère n’étant acquis, aucune adaptation n’étant réalisée, le patrimoine héréditaire se transmet sans modification aucune (hérédité absolue); mais pendant les périodes d’accoutumance à de nouvelles conditions, ce patrimoine héréditaire change lentement, de sorte que la lenteur de son évolution moyenne rappelle celle de l’aiguille des siècles ou même des millénaires.
Et voilà toute l’histoire de la vie!
Regardez sur la pelouse ces herbes multiples, ces pâquerettes épanouies au soleil, et parmi lesquelles
glissent des vers de terre, se meuvent des insectes et des limaces. Tout cela, sous toutes ces formes variées, c’est, pour chacun de ces êtres, une lignée qui continue. Ce que nous voyons, à l’inspection rapide de la pelouse, c’est le fonctionnement actuel. En quelques jours nous constatons des évolutions individuelles plus ou moins rapides. Mais nous savons maintenant que, dans la substance de chacun de ces animaux et cîe ces végétaux si divers, il y a une particularité, le patrimoine héréditaire, qui porte la trace fidèle de toute l’évolution ancestrale, de toute l’histoire du passé. Chaque être porte dans son sein une horloge des siècles qui enregistre les événements importants survenant dans la lignée. Et à travers toutes ces lignées divergentes, dont beaucoup, peut-être toutes, dérivent d’ancêtres communs, un même phénomène, la vie, se continue sous des formes infiniment variées, et toujours suivant la loi unique de l’assimilation fonctionnelle.
Le sexe.
J’ai renvoyé à la fin l’étude rapide de la complication sexuelle qui, mal interprétée par la plupart des naturalistes, surtout dans l’école darwinienne, a empêché de comprendre la simplicité de l’évolution de la vie. Je résume en quelques lignes les conclusions auxquelles conduit l’étude de la complication sexuelle (1).
Nous avons déjà vu, en passant, à propos des expériences de mérotomie, que la vie cellulaire ne peut se manifester s’il n’y a pas en présence, dans la même masse protoplasmique, deux éléments différents (au moins quant à leur aspect), le cytoplasma et le noyau . De même, il faut deux pôles à une pile électrique. Une bipolarité du même ordre se manifeste dans tous les phénomènes vitaux, et est particulièrement évidente au moment des phénomènes dits de karyokinèse (2). De sorte que le patrimoine héré-
(1) Je l’ai longuement étudiée dans mon Traité de Biologie.
(2) V. Traité de Biologie , op. cit.
ditaire semble formé lui-même de deux éléments antagonistes et complémentaires que l’on appelle élément mâle et élément femelle. Ces éléments des deux sexes existent dans tout protoplasma vivant. Or ces deux pôles antagonistes du phénomène assimilateur sont séparés l’un de l’autre par une tension , de laquelle nous ne savons rien, si ce n’est qu’elle existe et qu’elle est indispensable au fonctionnement assimilateur. Cette tension, que nous pouvons appeler jeunesse , diminue petit à petit au cours des assimilations successives; il y a là une dégradation de l’énergie vitale, analogue sans doute à celle que les physiciens ont étudiée en thermodynamique^ et qui peut se comparer au phénomène par lequel un ressort se détend. Ainsi l’être vivant vieillit par diminution de sa tension bipolaire, en même temps que, (autre cause de vieillissement) son organisme s’encombre d’une quantité croissante de substances squelettiques. Le résultat de tout cela est que l’individu est condamné à mort ; le phénomène vital ne peut pas, semble-t-il, au moins chez les espèces supérieures, se prolonger indéfiniment.
Or voici un phénomène qui, périodiquement, remonte le ressort de l’horloge vitale :
Certaines cellules du corps sont l’objet de ce qu’on appelle la maturation sexuelle, c’est-à-dire que, au lieu de rester des cellules formées de substance vivante bipolaire complète, elles perdent tous les pôles d’un même nom. Quelques-unes ne conservent que les pôles mâles, d’autres ne gardent que les pôles femelles. Elles ne sont plus bipolaires, donc elles ne vivent plus ; elles sont mortes quand elles sont mûres; on les appelle gamètes ou éléments sexuels. Le gamète mâle, qui ne comprend que des pôles mâles, et le gamète femelle, qui ne comprend que des pôles femelles, sont antagonistes et complémentaires. Ces
deux gamètes opposés s'attirent. Voilà une source de tension. Et en effet, quand attirés l’un par l’autre, ils se fusionnent dans l’acte de la fécondation, ils donnent naissance à un œuf vivant qui est rajeuni , parce que ses ressorts bipolaires sont de nouveau tendus. C’est cet œuf fécondé jeune, qui est, en général, le point de départ du nouvel individu, lequel vieillira à son tour, mais pourra donner, lui aussi, des descendants rajeunis par fécondation.
Il y a dans ce phénomène ainsi décrit en raccourci deux choses distinctes à remarquer :
D’abord, les gamètes sont morts. Le phénomène de la vie est suspendu ; l’horloge des siècles est arrêtée; mais elle ne s’arrête qu’un moment, entre la maturation qui tue les gamètes, et la fécondation qui remonte l’horloge. Néanmoins, dans les espèces à reproduction sexuelle, l’histoire de la lignée n’est plus celle d’un phénomène vital ininterrompu; il y a des moments où l’horloge s’arrête, jusqu’à ce qu’une fécondation tende de nouveau les ressorts.
Cela n’aurait pas grande importance ; voici la seconde particularité, qui, elle, est plus importante,surtout à cause des erreurs auxquelles elle a donné lieu.
En général, le gamète mâle et le gamète femelle qui s’unissent dans une fécondation proviennent d’individus différents. Ces individus sont de même espèce, mais néanmoins, étant distincts l’un de l’autre, ayant eu des aventures différentes, ils sont différents. Ils ont donc des patrimoines individuels différents. Soit a i celui du mâle et a 2 celui de la femelle. La moitié mâle du gamète a K va compléter la moitié femelle du gamète a 2 . Cela redonnera une cellule bipolaire complète, l’œuf fécondé. Mais quel sera le patrimoine individuel de cet œuf qui provient de deux parents différents ? Ce ne sera ni a i ni a 2 ; ce sera quelque chose de nouveau. Et en effet le fils a