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CONVERSION DE M. RATISBONNE, ISRAÉLITE

Rome, 1842.

M. Alphonse Ratisbonne appartenait à une famille juive de Strasbourg, distinguée dans le monde tant par sa position sociale que par l'estime générale dont elle jouissait; lui-même était membre d'une société d'encouragement au travail et concourait ainsi à soulager ses frères malheureux. Il venait, vers la fin de l'année 1841, d'être fiancé à une jeune juive qui réunissait toutes les qualités qui devaient, ce semble, assurer son bonheur. Avant de s'engager dans cette condition nouvelle, il résolut de faire un voyage de plaisir en Orient, et de visiter, en passant, quelquesunes des villes les plus remarquables de l'Italie. Rien ne lui paraissait devoir exciter sa curiosité dans la ville éternelle. De Naples, il allait se diriger sur Païenne; mais la divine miséricorde l'appelait sans qu'il sût discerner sa voix ; il est comme contraint par un dessein secret du ciel de changer sa détermination, il veut voir Rome. C'était là le rendez-vous de la grâce, c'était dans ce centre de l'unité catholique que le Dieu

de toute patience et de toute bonté l'attendait... Mais dans quelles dispositions était-il alors? Vous le savez, Seigneur.., Sa haine pour le catholicisme était bien loin de présager un retour... L'animosité qu'il ressentait pour notre sainte et sublime religion éclatait à chaque instant; il ne pouvait souffrir ce qui lui rappelait le christianisme, et son éloignement pour la vérité s'était encore accru depuis que son frère , M. Théodore Ratisbonne, avait abjuré le judaïsme et était entré dans les ordres sacrés. Il ne put lui pardonner cette désertion, et dès lors il conserva contre lui une rancune implacable qui s'accroissait avec le temps. Mais celui qui était devenu si gratuitement l'objet de son aversion élevait sans cesse ses supplications vers le ciel, afin d'attirer la divine lumière sur le frère égaré qui le chargeait de son indignation et de son mépris. Nommé sous-directeur de l'Archiconfrérie de Notre-Dame-des-Victoires, il réclamait souvent les prières des associés pour obtenir sa conversion.

Tels étaient les sentiments de M. Ratisbonne au moment où il se rendit à Rome. A peine y était-il arrivé, que déjà il songeait au départ; tout ce qu'il voyait dant la ville sainte le pressait de s'en éloigner, tout le portait à déclamer contre ce qui heurtait et avilissait sa croyance... Il n'avait pu se défendre ce- . pendant d'une espèce d'émotion, en visitant l'église d'Ara-Cœli , mais émotion qui perdit toute sa force, si elle eût pu en avoir sur ce cœur enseveli dans la

mort, quand il apprit que c'était l'effet général que produisait la vue de ce remarquable monument. Aussi se garda-t-il bien de s'y livrer le moins du monde, et se hâta-t-il d'affirmer que ce n'était nullement une émotion catholique, mais une impression purement religieuse. En traversant le Ghetto, sa haine se ranima plus violente encore contre le christianisme, au spectacle de la misère et de la dégradation des Juifs. Comme si le châtiment du peuple déicide lui eût été infligé par les enfants de l'Eglise, comme si ce peuple n'eût pas appelé sur lui la vengeance du sang innocent !

Avant de quitter Rome, M. Ratisbonne avait à visiter un ami d'enfance, un ancien condisciple avec lequel il avait conservé d'intimes relations, quoique leur croyance ne fût point la même. M. Gustave de Bussière était cet ami ; attaché à la secte protestante, plusieurs fois il avait profité de l'ascendant d'une affection intime pour persuader à M. Ratisbonne d'embrasser sa religion ; mais celui-ci fut toujours inébranlable, et les deux amis, après d'inutiles discussions, se quittaient d'ordinaire en se renouvelant leur profession de foi par deux mots qui exprimaient assez énergiquement qu'ils se sentaient invincibles : « Juif encroûté! 7> concluait l'un; « Protestant enragé!» répondait l'autre Tel était le succès de ces entretiens, qui ne parvenaient point à dissiper de pitoyables erreurs. Jamais néanmoins cette opposition de principes n'altéra leur amitié. M. Ratisbonne se rendit donc

chez M. de Bussière où il fut reçu par un domestique italien. Il demande M. Gustave de Bussière qui était absent; par une permission providentielle, le domestique entend mal, et introduit notre jeune juif dans le salon de M. Théodore de Bussière, frère de Gustave, qu'il ne connaissait que pour l'avoir vu une fois. Il n'était plus temps de reculer, et quoiqu'il fût un peu déconcerté de la méprise, il ne laissa pas que d'échanger quelques formulesdepolitesse avec le frère de son ami. M. de Bussière avait eu le bonheur d'abjurer le protestantisme, et il était fervent observateur des engagements de sa nouvelle croyance. Il savait que M. Ratisbonne était juif; il l'accueillit avec un affectueux empressement, et la conversation s'étant engagée tout naturellement sur les divers points de Rome, visités par le jeune voyageur français, les discussions religieuses ne tardèrent pas à commencer. Celui-ci ne dissimula point, il fit éclater son esprit d'animosité contre le catholicisme, afficha son attachement inébranlable pour sa religion, et aux solides raisonnements que lui faisait M. le baron de Bussière, il ne répondait que par un silence de froide politesse, par un sourire de pitié, ou bien par de nouvelles protestations de fidélité à sa secte, lui répétant qu'il était né juif et quil mourrait juif .

Ce fut alors que M. de Bussière, sans s'émouvoir du langage amrmatif de M. Ratisbonne, et poussé par une impulsion secrète de la grâce, eut l'idée de lui offrir la médaille miraculeuse. Cette idée, sans

doute, eût paru téméraire à bien des gens, un bon nombre l'eussent repoussée comme une véritable folie ; mais la simplicité de la foi apprend à juger des choses à la faveur d'une lumière que le monde ne découvre pas. Rempli de cette hardiesse toute sainte que donne la foi, M. de Bussière présente au jeune juif la médaille de l'Immaculée Marie : « Promettez-moi, lui dit-il, de porter toujours sur vous ce petit hommage que je vous supplie de ne me pas refuser. » M. Ratisbonne, ne pouvant revenir de son étonnement à la vue de l'étrange proposition qui lui est faite, la rejette vivement avec une sorte d'indignation qui eût bien pu déconcerter tout autre que son nouvel ami. « Mais, ajoute sans s'émouvoir notre fervent catholique, je ne comprends pas d'où pourrait provenir un semblable refus ; car, d'après ce que vous m'avez manifesté de votre manière de voir, cet objet doit être pour vous d'une totale indifférence, et pour moi, ce me sera une véritable consolation que vous vouliez condescendre à mon désir. — Ah ! si vous y attachez une telle importance, qu'à cela ne tienne, reprit-il en éclatant de rire; je ne serai pas fâché du reste de prouver au moins que les juifs ne méritent pas la réputation d'entêtement qu'on leur fait à faux. D'ailleurs ce sera pour moi un chapitre intéressant à ajouter à mes notes et impressions du voyage... » Il continua à débiter des plaisanteries déchirantes pour les cœurs chrétiens qui l'entendaient.

Le bon père de famille, pendant le débat, avait

laissé à ses deux intéressantes petites filles qu'une éducation éminemment religieuse remplissait déjà de sentiments pieux, le soin d'enfiler la précieuse médaille dans un cordon qu'il passa ensuite lui-même au cou du jeune israélite ; et encouragé par un premier succès, il veut de suite aller plus loin encore... Il ne prétend à rien moins qu'à obliger M. Ratisbonne de demander lui-même les faveurs et la protection de Marie, de Marie qu'il méprise sans la connaître, de Marie dont il ne reçoit qu'à regret l'image!... M. de Bussière lui présente un papier sur lequel se trouvait écrite la puissante invocation de saint Bernard, Memorarc... Cette fois il put encore moins dissimuler son humeur, et sembla être poussé à bout; mais M. le baron se sentait mû lui-même par une force secrète, force qui le pressait de solliciter et de vaincre... Aussi continua-t-il de lui présenter la petite prière; il fit plus, il ajouta qu'en la lui remettant, il le priait d'en prendre copie pour la lui rendre, parce qu'il n'avait que ce seul exemplaire. M. Ratisbonne, convaincu que toute résistance serait inutile, préféra se débarrasser au plus tôt d'un importun qui le fatiguait, que de réitérer ses refus : « Soit, dit-il, vous aurez ma copie et je garderai la vôtre. » Et se hâtant alors de prendre congé du prétendu indiscret, il se retira en murmurant et en se disant à lui-même : « Je voudrais bien savoir ce qu'il dirait, si je me mettais dans la tête de vouloir lui faire réciter mes prières juives; il faut convenir que j'ai vu là un fameux ori-

gînal... » C'est ainsi qu'il s'éloignait de cette maison de bénédiction et de salut, ignorant le trésor qu'il emportait avec lui ; la clef du ciel lui avait été donnée; il portait l'image de la Mère de la sainte espérance sur son cœur, et bientôt il devait en ressentir les effets.

M. de Bussière, le cœur navré des propos désolants qu'il avait entendus, conjurait avec les siens le Dieu de miséricorde de pardonner au pauvre aveugle qui ne savait ce qu'il disait, et recommandait à ses chères enfants d'élever leurs mains suppliantes vers le refuge des pécheurs, afin d'obtenir le don de la foi pour cette pauvre âme qui en était privée... O Marie! vous l'accueillîtes avec votre bienveillant amour cette prière de l'innocence, elle pénétra votre cœur maternel, et elle contribua à préparer un prochain retour. Le zèle du dévoué serviteur de la Reine du ciel ne se borna point à ce petit cercle de famille.. Dès le soir, allant faire sa veillée, selon un pieux usage de Rome, devant le très-saint Sacrement avec le prince B... et d'autres amis, il réclama leurs prières pour obtenir la conversion du jeune israélite... Suivons attentivement tous les détails qui précédèrent le jour à jamais mémorable qui vint couronner les pieux efforts de M. de Bussière. N'oublions pas ce que peut un chrétien généreux qu'une foi vive a mis au-dessus des vains préjugés du monde, et qui, docile à l'impression secrète de la grâce, devient l'instrument de la Providence

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pour procurer la gloire de Dieu et le salut (Tune âme.

Cependant M. Ratisbonne se disposait à quitter Rome, déjà il avait fixé le jour de son départ, il vint faire une visite d'adieu à son ami et le prévint qu'il ne le reverrait plus; qu'il partait la nuit suivante, « Partir, reprit aussitôt M. de Bussière, n'y pensez pas; j'espère que vous m'accorderez encore huit jours ; plus que jamais notre entretien d'hier me préoccupe; je vous supplie de prolonger votre séjour, et de ce pas nous allons aller au bureau des diligences contremander votre place. » Ce fut en vain que M. Ratisbonne se récria, disant qu'il était déterminé et qu'il n'avait aucun motif de différer davantage. M. de Bussière, sous prétexte d'une cérémonie des plus imposantes qui devait avoir lieu à Saint-Pierre, le força plutôt qu'il ne le détermina à demeurer encore quel» ques jours.

Nous n'entrerons point ici dans un détail circonstancié de ce qui se passa depuis le moment où la constance de M. de Bussière eut remporté le dernier triomphe, c'est-à-diredepuisle 16 janvier jusqu'au 20, d'autant qu'on ne put apercevoir aucun pronostic de l'heureux changement, ni dans le langage, ni dans les procédés de M. Ratisbonne vis-à-vis du nouvel ami que la divine Providence lui avait donné, comme malgré lui. Il ne put néanmoins éviter de répondre à son obligeance, et de consentir à être accompagné par lui pour visiter les divers monuments de la ville. M. de Bussière, plein d'espérance contre toute espé-

rance humaine, ne laissait échapper aucune occasion d'éclairer son jeune ami ; mais il ne pouvait obtenir une seule réponse consolante ■ c'était par la raillerie que M. Ratisbonne échappait aux arguments qu'il ne voulait pas même se donner la peine de réfuter ; toujours dénigrant pour le catholicisme, il déchirait le cœur du serviteur de Jésus-Christ, et répondait froidement à l'assiduité de son zèle, au sérieux de ses propositions : « Soyez tranquille, je songerai à tout cela, mais non point à Rome; je dois séjourner deux mois à Malte, ce sera bon pour me désennuyer... » Il s'étonnait toutefois de l'imperturbable tranquillité avec laquelle M. de Bussière persévérait à vouloir le convaincre ; il ne pouvait comprendre ce calme que la religion seule inspire, avec le désir ardent, qui lui semblait sans doute de l'obstination, de vouloir l'amener à une croyance nouvelle dont il se sentait, disait-il lui-même, plus que jamais éloigné. Ce calme lui paraissait étrange. M. de Bussière y ajoutait des paroles qui dénotaient une ferme espérance que la vérité triompherait; il ne le dissimulait point à l'israélite, il le dit même hautement, et d'une manière comme prophétique, en passant avec lui devant la Scala santa : car le désignant alors, il s'écria en ôtant son chapeau : « Salut, saint escalier, voici un homme qui un jour vous montera à genoux. » C'était le 19. M. Ratisbonne ne répondit que par des éclats de rire déconcertants; et les deux amis se séparèrent encore ce jour-là sans qu'aucune réflexion religieuse eût pu

ébranler le moins du monde le pauvre égaré qui était à la veille de voir le plus beau des jours.

M de Bussière avait eu la douleur de perdre pendant ce court intervalle un de ses amis les plus chers. M. de La Ferronnays était mort subitement dans la soirée du 17, laissant à sa famille et à tous ceux qui le connaissaient la douce espérance qu'il n'avait laissé une vie périssable que pour aller jouir des délices de la vie immortelle et bienheureuse. C'est ce que vint confirmer encore la prompte conversion du jeune israélite ; car il avait prié pour lui avant de quitter la terre , et une conviction intime porte à croire qu'il devint bientôt son protecteur au ciel... M. de Bussière lui avait fait part de ses espérances et des premiers moyens employés pour gagner cette âme à Jésus-Christ ; il en avait reçu cette consolante réponse : a Soyez tranquille, si vous avez réussi à lui faire dire le Memorare, vous le tenez déjà... » Telle était la confiance admirable de ce fervent chrétien en la puissante protection de la miséricordieuse Vierge Marie !

Malgré l'amertume du sacrifice que le ciel avait demandé au baron de Bussière, il ne pouvait néanmoins se séparer de ce jeune homme qu'il voulait conquérir à sa foi, et la résignation de sa douleur était une nouvelle prière qui attirait sur lui les divines miséricordes; en le quittant le 19, il alla se prosterner auprès du cercueil de son vertueux ami, et le supplia de l'aider du haut du ciel à obtenir ce

qu'il l'avait aidé à demander déjà avant d'entrer dans

une vie meilleure.

Jeudi 20. Les dispositions de M. Ratisbonne ne sont point changées, il n'élève point ses pensées audessus de la terre, les pieux entretiens des jours précédents n'ont pu fixer en rien son attention, ils ne semblent pas même avoir excité dans son âme la moindre anxiété au sujet de sa fausse croyance; il est bien loin de songer à faire seulement un pas pour connaître la vérité; M. de Bussière n'est point avec lui pour l'entretenir de sujets religieux ; il rencontre, en sortant du café, un ami de pension ; il ne cause avec lui que de bal et d'amusements frivoles, et sur un ton qui ne laisse nullement supposer que son esprit fût le moins du monde préoccupé de quelque sérieuse pensée. Il était alors midi, et deux heures après, le jeune juif avait vu la lumière; deux heures après, il souhaitait la grâce du saint baptême; deux heures après, il croyait à l'Evangile... Qui est semblable à vous, ô mon Dieu? Qui peut en un instant triompher ainsi de la raison humaine, et la forcer à rendre un hommage solennel à votre souveraine vérité?... Ah! c'est vous, c'est vous seul, Seigneur; c'est à votre miséricorde qu'il appartient d'opérer de semblables prodiges ! Revenons à notre israélite.

Il est une heure; M. de Bussière doit se rendre dans l'église de Saint-André délie Fratte, pour s'oc-

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cuper de quelques préparatifs concernant la cérémonie funèbre du lendemain, jour destiné à Fenterrement de M de La Ferronnays. Il part, et dans sa route il rencontre heureusement M. Ratisbonne; ils se réunissent, comptant, après avoir rempli le but de la course, continuer ensemble leurs promenades accoutumées... Mais le moment de la grâce était venu. Ils entrent dans l'église où diverses décorations annonçaient déjà la cérémonie du lendemain; Fisraélite demande pour qui elles sont destinées; M. de Bussière lui ayant répondu que citait pour Fami intime qu'il venait de perdre, pour M. de La Ferronnays, le pria de l'attendre un instant, pendant qu'il allait faire une commission auprès de Fun des moines, dans Fintérieur du couvent, et M. Ratisbonne se mit alors à parcourir froidement le lieu saint, semblant dire par son regard de glace que cette église ne méritait nullement son attention. Il est à remarquer qu'il était alors du côté de Fépître. M. de Bussière revint après une absence d'une douzaine de minutes; il ne retrouva plus son jeune compagnon. Celui-ci s'était-il lassé d'attendre dans un lieu qui ne lui inspirait que répugnance et ennui?... Il Fignorait, et il chercha M. Ratisbonne. Mais quel fut son étonnement en le découvrant du côté gauche de l'église!... Il l'aperçut prosterné, et dans une attitude profondément recueillie... A peine pouvait-il en croire ses yeux; et cependant il ne se trompait point... C'était dans la chapelle de Farchange saint Michel que le prince des

ténèbres venait d'être terrassé... Une grande victoire réjouissait déjà tout le ciel... Le jeune juif était vaincu...

M de Bussière s'approche, mais il n'est point entendu; il touche son ami, mais il ne peut le distraire; il le touche encore, même silence; il réitère trois ou quatre fois, et enfin M. Ratisbonne se détourne pour répondre à M. de Bussière; il le regarde, et son visage baigné de larmes, et son impuissance à exprimer ce qui s'est passé, et ses mains jointes avec piété décèlent en partie le secret du ciel : « Oh ! comme M. de La Ferronnays a prié pour moi! » s'écrie-t-il alors, sans ajouter un seul mot... M. de Bussière était sous l'impression de la plus consolante surprise qui fût jamais; il ne pouvait se dissimuler que le bandeau de l'erreur était tombé ; il éprouvait l'émotion de la plus vive reconnaissance envers Dieu... Il relève son jeune ami que la faveur du ciel a comme accablé, il le prend, il l'emporte en quelque sorte hors de l'église.. Il brûle de savoir des détails... Il demande à M. Ratisbonne de lui dévoiler le mystère; il le supplie de lui dire où il veut aller : « Conduisezmoi, lui répond alors le nouveau Paul, dont toutes les résistances étaient vaincues, conduisez-moi oit vous voudre^... Après ce que j 'ai vu j'obéis... » Et ne pouvant en dire davantage, il tire le trésor qu'il portait depuis quatre jours sur son cœur sans le connaître, il prend en ses mains sa chère médaille, il la couvre de baisers, l'arrose de douces, d'abondantes larmes, et

laisse échapper à travers ses sanglots quelques-unes de ces paroles que le bonheur inspire, mais qu'une émotion profonde permet à peine d'articuler : « Que Dieu est bon ! Quelle plénitude de biens ! Quelle joie inconnue ! Ah ! que je suis heureux, et que ceux qui ne croient pas sont à plaindre ! » Et continuant de verser des torrents de larmes sur le malheur des pauvres égarés, il ressent déjà les saints désirs de voir étendre le rovaume de Jésus-Christ. Il ne sait encore s'expliquer à lui-même une semblable transformation, et au milieu des divers sentiments qui se pressent dans son cœur, il interrompt ses larmes, ses exclamations et son silence pour demander à son ami s'il n'était pas fou... Puis, se répondant à lui-même : « Mais non, continuait-il aussitôt... je ne suis pas fou !... Je sais bien ce que je pense, et ce qui se passe au dedans de moi... Je sais que je suis dans mon bon sens... Tout le monde d'ailleurs sait bien que je ne suis pas fou!... » Peu à peu ce premier moment d^émotion fait place à quelque chose de plus calme : il peut enhn exprimer ses nouveaux désirs, sa nouvelle croyance, et il demande à être conduit aux pieds d'un prêtre, car il veut solliciter la grâce du saint baptême... Déjà privilégié de la foi la plus vive, il soupirait après l<e bonheur de confesser son divin maître au milieu des supplices, et se rappelant les tourments des martyrs qu'il avait vus représentés sur les murs deSaint-Etienne-le-Rond, il envie de verser son sang pour attester sa foi et pour se déclarer disciple de

Jésus-Christ... Cependant il n'a rien dit encore à M. de Bussière du coup puissant qui l'a terrassé, et il ne dira rien, si ce n'est devant le ministre du Seigneur : car ce qu'il a vu, il ne doit, il ne peut le révéler qu'à genoux.

Le Père de Villefort, de la maison du Gésu, est choisi pour accueillir le nouveau néophyte, pour entendre le secret consolant qui devait lui manifester l'excès des divines miséricordes sur l'âme du jeune israélite : M, de Bussière le conduit lui-même au révérend Père, qui l'accueille avec tendresse... M. Ratisbonne devant M. de Bussière prend en main sa médaille, ce gage si cher de la protection de l'Immaculée Marie, la couvre encore de respectueux baisers, mêlés d'une nouvelle abondance de larmes; il s'efforce de surmonter sa vive émotion, et s'écrie avec un doux transport : « Je Vai vue!... je l'ai vue!... » Puis, dominant l'impression qu'il éprouve, il ajoute, en s'interrompant encore pour donner passage aux soupirs qui oppressaient son cœur :

« J'étais depuis un instant dans l'église, lorsque tout d'un coup je me suis senti saisi d'un trouble inexprimable J'ai levé les yeux ; tout l'édifice avait disparu à mes regards; une seule chapelle avait, pour ainsi dire, concentré toute la lumière, et au milieu de ce rayonnement, a paru debout, sur l'autel, grande, brillante, pleine de majesté et de douceur, la Vierge Marie, telle qu'elle est sur ma médaille; une force irrésistible m'a poussé vers elle. La Vierge m'a fait

Apparition de la Médaille miraculeuse

A M. Ratisbonne, le 20 janvier 1842, dans l'église de Saint- André délie Frate, à Rome. — « Elle ne m'a point parlé, au M. Ratisbonne, mais j'ai tout compris. »

signe de la main de m'agenouiller, elle a semblé me dire : C'est bien ! Elle ne m'a point parlé, mais j'ai tout compris. »

Il s'arrêta; mais ce court récit dévoilait éloquemment les abondantes faveurs dont son âme venait d'être inondée... Le révérend Père de Villefort et le pieux baron Pavaient écouté avec une sainte allégresse, mêlée néanmoins d'un tremblement religieux dont ils ne pouvaient se défendre, à la vue de la puissance infinie qui venait de triompher, par un prodige éclatant de miséricorde... Le mystère était dévoilé, mais M. Ratisbonne, devenu le disciple du plus humble des maîtres, du Dieu anéanti, témoigna le désir que le plus profond secret fût gardé sur la vision merveilleuse, il le demanda avec instance; mais la sagesse du Père de Villefort ne crut pas devoir céder à la modestie du nouveau croyant... La gloire de Dieu, l'honneur de Marie Immaculée demandaient qu'un semblable prodige ne fût point enseveli, et le Père décida qu'il serait mis au jour. L'humilité de M. Ratisbonne céda à l'obéissance. Dans le peu de paroles qu'il avait dites, un mot surtout avait singulièrement frappé le Père : « Elle ne m'a point parlé, mais j'ai tout compris!... » Qu^-t-il donc compris, celui qui, ayant vécu jusqu^lors dans les ténèbres de l'ignorance, se trouve instruit en un instant de la science du ciel ? Qu'at-il compris, celui qui se trouve tout à coup rappelé du sein de la mort qu'il aimait, à une vie nouvelle

que peu auparavant il se promettait d'ignorer toujours, il était né juif et voulait mourir juif ? Qu'a compris le jeune juif, entêté dans sa croyance, ennemi déclaré du catholicisme, que nous voyons maintenant se jeter humblement à genoux aux pieds du ministre de Jésus-Christ, briser avec lui-même, et a' être plus possesseur de sa volonté propre? car il déclare qu'après ce qu'il a vu, il obéit... Qu'a-t-il compris? Qu'a-t-il vu ? Il a vu la Mère de la grâce divine, l'aurore éclatante du soleil de justice, et il a compris le don de Dieu... la vérité éternelle... l'unité de FÉglise, son infaillibilité, la sainteté de sa morale. . , la sublimité de ses mystères, la grandeur et l'élévation de ses espérances... Il a compris le ciel, et désormais tout est changé pour lui, tout est renouvelé au dedans de lui, il ne se retrouve plus en lui-même... Désirs, projets, pensées, affections de la terre, qu'êtesvous devenus devant la lumière d'en haut? Qu'êtesvous devenus, vains préjugés de l'erreur?... L'Immaculée Mère de Jésus a déchiré le bandeau qui cachait la vérité au jeune israélite, et les ténèbres se sont dissipées, l'aveugle a vu le jour, et il en a étécomblé de joie, car il ignorait les vrais biens, les biens promis aux enfants de la véritable Eglise...

M. Ratisbonne avait vécu jusqu'alors dans l'ignorance la plus complète des vérités catholiques; il avoue lui-même qu'il n'avait jamais voulu lire un seul ouvrage qui pût l'éclairer; la haine qu'il nourrissait contre le christianisme l'éloignait d'ailleurs de

tout ce qui aurait contredit sa manière de voir. Il blasphémait sans approfondir, il jugeait sans entendre, il méprisait sans examiner... Et voilà que, malgré lui, en un instant, contre toutes ses protestations passées, il fléchit... il tombe... il est vaincu...

Réjouissez-vous, ô Marie ! car la rosée de la grâce n'est point tombée sur une terre ingrate... Non, ce n'est pas en vain qu'à votre mystérieuse école il a tout compris, ce privilégié de votre amour, ce cœur que votre éclatante beauté, que votre ineffable bonté ont conquis à Jésus-Christ...

Nous le voyons en effet, dès l'instant où ses yeux se sont ouverts à la lumière, adorer les mystères qu'il méprisait, aimer ce qu'il haïssait, vénérer ce qu'il outrageait, et se montrer aussi humble, aussi soumis à l'Eglise que le plus fervent chrétien. Dès le jour même, il veut aller à Sainte-Marie-Majeure payer le doux tribut de la reconnaissance à Celle qui venait de descendre du ciel pour lui apporter la foi et tous les biens qui l'accompagnent ; de là il se rend encore dans la basilique de Saint-Pierre, pour protester de sa nouvelle croyance dans ce sanctuaire élevé à la gloire du prince des apôtres. M. de Bussière, qui ne le quittaitpoint dans ses pieuses stations où il aimait lui-même à offrir à Dieu cette conquête de la grâce, s'entretenait intimement avec lui ; ils ne faisaient plus qu'un cœur et qu'une âme. Nouveau Paul, Ratisbonne reconnaissait la force de celui qui terrasse le persécuteur, dans ce qu'il avait éprouvé au moment où

la Vierge bénie l'obligea doucement à se prosterner à ses pieds pour y recevoir les lumières du ciel... L'émotion profonde, la sainte frayeur dont le nouveau croyant se trouvait saisi en entrant dans les églises, décelaient encore les secrets qui lui avaient été dévoilés... Pénétré de la foi la plus vive pour le grand mystère de l'amour, il ne pouvait s'approcher de l'autel; la pensée de la présence réelle du Dieu qui réside au très-saint Sacrement l'accablait... Il se trouvait indigne de paraître en sa présence, se voyant encore souillé de la tache originelle, et M, de Bussière raconte qu'il alla se réfugier dans une chapelle consacrée à l'auguste Vierge, s'écriant alors : « Ici, je ne samedis avoir peur, car je sens qu'une miséricorde immense me protège. » O Marie ! vous lui aviez ouvert votre cœur maternel, et il y cachait sa nudité et sa misère ! Il savait déjà que la divine justice cède ses droits à la miséricorde, quand le cœur coupable a su trouver et invoquer avec confiance le refuge des pécheurs... Du reste, le fervent néophyte était si heureux dans le temple du Seigneur, qu'il ne savait comment exprimer les sentiments qui l'animaient : « Ah ! qu'on est bien ici ! disait-il avec un saint transport. Que les catholiques ont donc raison d'aimer leurs églises, de les fréquenter ! Qu'ils doivent avoir de zèle pour les embellir ! Qu'on passerait bien volontiers sa vie dans ces lieux de bénédiction ! Ce n'est vraiment pas la terre, mais le ciel ! » Ah ! qu'il nous confond celui qui vient de

naître à la vérité ! et que dira-t-il, quand il sera témoin de la froideur, de la dissipation, et de Tingratitude de la plupart des chrétiens?... Disons-le ici à notre confusion : Il est un hôte qui habite jour et nuit au milieu de nous, que nous ne connaissons pas, nous qui mangeons à sa table, qui nous nourrissons de lui-même, du pain descendu du ciel... Et voilà qu'un jeune israélite, instruit depuis quelques heures des merveilles de l'amour d'un Dieu, nous apprend à tous comment nous devons paraître en sa présence, et quels sentiments doivent y remplir nos cœurs !...

Dès le lendemain, le bruit du merveilleux changement se répandait dans Rome; on était avide de nouvelles, on recueillait avec une pieuse curiosité les diverses circonstances qui transpiraient dans le public, on voulait voir le nouveau converti, on souhaitait l'entendre... M. le général Chlabonski parvint à pénétrer jusque dans la maison de M. de Bussière, et abordant le nouveau converti : « Vous avez donc vu Timage de la sainte Vierge, lui dit-il, ditesmoi donc comment?... » L'heureux privilégié l'interrompit aussitôt... « L'image? répondit-il... ah ! c'est elle-même que j'ai vue; oui, monsieur, elle-même, en réalité, comme je vous vois là!... » Nous devons le faire observer ici : il n'appartient qu'à l'Eglise de juger et de qualifier cette vision; mais ce qui frappe tout

le monde, c'est que toute méprise, toute illusion paraît impossible, vu le caractère, l'éducation, les préjugés et l'horreur du jeune israélite envers le christianisme : d'autant plus que dans cette chapelle il n'y avait ni statue, ni tableau, ni image représentant la très-sainte Vierge. Et nous aimons à citer un homme grave, rapportant, sans an mot d'exagération, tel qu'il s'est produit, tel que tout Rome le raconte, le fait inattendu, le fait public de cette conversion qui serait elle-même, avec toutes ses circonstances, un miracle inexplicable, si un miracle ne l'avait déterminée.

M. Ratisbonne pouvait difficilement donner d'amples détails sur ce qu'il avait vu. Interrogé de nouveau dans une conversation intime sur ce qui s'était passé au moment où il s'était trouvé tout environné d'une lumière céleste, il raconta ingénument qu'il ne savait point se rendre compte de ce mouvement involontaire qui l'avait poussé du côté droit de l'église à la chapelle qui était à gauche, d'autant qu'il s'en trouvait séparé par tous les préparatifs de la cérémonie du lendemain ; que, quand la Reine du ciel s'était montrée à ses yeux toute brillante de gloire et dans tout l'éclat de sa pureté immaculée, il l'avait vue d'abord, mais qu'aussitôt il avait senti l'impossibilité de contempler les charmes ravissants de la beauté de Marie; que, dans le désir qui le pressait, trois fois il avait essayé d'élever encore ses regards sur cette Mère de miséricorde dont la douce

clémence avait daigné se manifester à lui, trois fois ses efforts inutiles ne lui avaient permis que d'arrêter les yeux sur les mains bénies d'où s'échappait un torrent de grâces, « Je ne saurais, nous a-t-il dit luimême depuis son arrivée, je ne saurais rendre ce que je voyais de miséricorde et de libéralité dans les mains de Marie... Ce n'était pas seulement une abondance de lumières, ce n'étaient pas des rayons que je distinguais ; mais les paroles manquent pour rendre ce que renferment les mains de notre Mère, et pour redire les dons ineffables qui en découlent... C'est la bonté, la miséricorde, la tendresse, c'est la douceur et la richesse du ciel qui se répandent par torrents pour inonder les âmes qu'elle protège... »

Dans les premiers moments qui suivirent sa conversion, M. Ratisbonne laissait sortir de son cœur quelques-unes de ces pensées qui le préoccupaient fortement et qui sont heureusement parvenues jusqu'à nous. « O mon Dieu ! s'écriait-il, dans l'élan de son étonnement et de sa reconnaissance, moi, qui, une demi-heure auparavant, blasphémais encore ! moi, qui éprouvais une haine si violente contre la religion catholique!... Mais tous ceux qui me connaissent savent bien qu'il était humainement impossible que je pusse jamais m'arrêter seulement à la pensée de changer de religion. Ma famille est juive, ma fiancée est juive, mon oncle est juif... En me faisant chrétien, je n'ignore pas que je romps avec tous les intérêts et toutes les espérances de la terre... Et néan-

moins je le fais de bon cœur ; je brise avec le bonheur passager de l'avenir que je m'étais promis, et je le fais sans hésiter, je le fais par conviction... ; car je ne suis pas fou, je ne l'ai jamais été, on le sait bien... Donc, qui pourra refuser de me croire et de croire à la vérité?... Les intérêts les plus puissants m'enchaînaient à ma religion; dès lors, on doit se convaincre qu'un homme qui sacrifie tout à sa conviction profonde, sacrifie à une lumière du ciel, dont il reconnaît toute l'évidence. Tout ce que j'ai affirmé est vrai, je le sais, je le sens; et quel serait donc mon but si je trahissais la vérité et si je débutais dans la religion par un mensonge sacrilège ?. . . Mais je n'ai rien dit de trop ;... on peut donc m'en croire... » M le baron de Bussière eut la consolation de loger chez lui le nouveau fils que le ciel lui avait donné ; il y demeura jusqu'au moment de la retraite qui précéda son baptême. Il était bien juste, en effet, que cet ami recueillît les premiers épanchements d'un cœur tout rempli de la rosée de la grâce ; qu'il fût l'heureux témoin des merveilles qu'elle opérait dans cette âme... M. Ratisbonne avait lui-même besoin d'une communication intime, il avait besoin de quelqu'un qui le comprît, et qui sût à fond ce qui se passait dans son cœur... C'était dans ces moments de douce intimité, où, seul à seul avec son ami, il pouvait donner un libre cours à ses sentiments, qu'il admirait avec son confident les desseins amoureux de la divine Providence, et les moyens dont elle s'était servie pour

dissiper tant de ténèbres... Il gémissait de l'aveuglement dans lequel il avait vécu... « Hélas ! disait-il, quand mon excellent frère embrassa le catholicisme, et qu'il entra ensuite dans l'état ecclésiastique, je fus celui de toute la famille qui le persécutai avec le plus d'acharnement... Je ne pouvais lui pardonner d'avoir abjuré la religion... Nous étions brouillés; moi, du moins, je le détestais ; car, pour lui, il ne me voulait que du bien... Toutefois à l'époque de mes fiançailles je me dis qu'il fallait me réconcilier avec mon frère. Je lui écrivis quelques lignes bien froides, et il me répondit par une lettre pleine de tendresse et de charité.. L'un de mes jeunes neveux mourut il y a dix-huit mois. Mon bon frère, ayant appris qu'il était sérieusement malade, demanda en grâce qu'avant sa mort on lui donnât le saint baptême, ajoutant avec grande délicatesse que pour nous ce serait peu de chose, mais que pour lui ce serait un vrai bonheur, et qu'il espérait qu'on ne lui refuserait pas* A cette invitation, je devins comme un furieux...

« J'espère, oh ! oui, j'espère que mon Dieu m'enverra de cruelles épreuves, afin de lui rendre gloire et de prouver à tous que je suis de bonne foi... » Quelle générosité dans ce cœur !... quelle lumière !.., A peine a-t-il ouvert les yeux aux vérités catholiques, qu'il les embrasse dans toute leur étendue.. Il sait déjà que la croix est le signe distinctif des enfants de l'Eglise, des élus de Dieu, et cette croix que tant de chrétiens ne traînent qu'à regret, il la salue, il l'at-

tend, il l'espère... Du reste, elle lui a été montrée d'une manière mystérieuse ; car il raconte que, la nuit qui avait précédé sa conversion, il avait eu sans cesse devant les yeux une grande croix sans Christ ; que cette vue le fatiguait, sans qu'il y attachât de l'importance. « J'ai fait, dit-il, d'incroyables efforts pour chasser cette image, sans en pouvoir venir à bout. » Ce ne fut que plus tard, qu'ayant vu par hasard le revers de la médaille miraculeuse, il reconnut exactement le signe qui l'avait frappé.

La divine Providence regardait d'un œil d'amour ce jeune converti ; elle dirigeait elle-même ses voies , et elle voulut que dès ces premiers jours on le conduisît auprès d'un vénérable Père qui devait lui donner des conseils bien précieux sur la vie d'abnégation et de perpétuel sacrifice qu'il embrassait. Le serviteur de Dieu s'appliqua tout d'abord à lui développer l'importance de sa démarche, les épreuves qui l'attendaient, les tentations qu'il aurait infailliblement à surmonter; et, sans craindre d'ébranler son courage, il lui mit sous les yeux, il lui lut quelques versets du deuxième chapitre de V Ecclésiastique, sur les maux par lesquels doit être épurée la vertu des véritables serviteurs et amis de Dieu. Nous aimons à les citer ici.

« Mon fils, lorsque vous vous engagez au service de Dieu, préparez votre âme à la tentation et à l'épreuve, et demeurez ferme dans la justice et dans la crainte du Seigneur; tenez votre âme humiliée, et

attendez dans la patience ; prêtez l'oreille aux paroles de la Sagesse, et ne perdez point courage au moment de Tépreuve ; souffrez avec patience l'attente et les retards de Dieu ; demeurez uni à Dieu et ne vous lassez pas d'attendre ; acceptez de bon cœur tout ce qui vous arrivera ; demeurez en paix dans votre douleur, et au temps de votre humiliation, conservez la patience, car l'or et l'argent s'épurent par le feu ; mais les hommes que Dieu veut recevoir au nombre des siens, il les éprouve dans le creuset des humiliations et de la douleur. Ayez donc confiance en Dieu, et il vous tirera de tous vos maux; espérez en lui ; conservez sa crainte et vieillissez dans son amour. »

M. Ratisbonne écouta dans un silence respectueux ces paroles de vie, il en conserva le précieux souvenir, et la veille du jour où il devait être admis dans le sein de l'Eglise, il alla demander au révérend Père de vouloir bien les lui donner par écrit, afin de les méditer le reste de ses jours... C'en était fait} toutes les jouissances de la terre étaient sacrifiées à la gloire de porter la croix de Jésus-Christ... Ses secrets lui étaient découverts, à la faveur de cette intelligence du ciel que F Immaculée Marie lui avait communiquée... Il sentait déjà la force que Dieu communique à l'âme résolue à partager les douleurs du divin Maître.

Dix jours s'écoulèrent depuis l'heureux moment où Tisraélite avait compris la vérité jusqu'à celui de son

baptême. La Mère de miséricorde lui avait apporté du ciel le flambeau de la foi ; en ouvrant son intelligence, elle avait touché son cœur ; il soupirait après le beau jour où l'Église l'admettrait au nombre de ses enfants, et ce fut le 3i janvier que cette tendre Mère lui ouvrit tous ses trésors, le revêtit d'innocence, appela sur lui la plénitude des dons de l'esprit d'amour, et l'invita au banquet des anges pour lui faire donner le pain de vie.

L'église du Gésu fut le lieu choisi pour la cérémonie solennelle. Longtemps avant l'heure fixée, une foule pieuse se pressait autour du saint autel. Tout se passa d'une manière admirable, rien ne vint troubler cette fête du ciel, où la joie la plus pure inondait les cœurs véritablement chrétiens...

M. Ratisbonne, revêtu de la blanche tunique des catéchumènes, parut vers huit heures et demie, accompagné du Révérend Père de Villefort, qui avait eu la consolante mission de le préparer à ce beau jour, et de M. le baron de Bussière, son parrain. Ils le conduisirent dans la chapelle de Saint-André où devait se faire la touchante cérémonie. Objet de la pieuse curiosité des nombreux spectateurs, le fervent néophyte, profondément recueilli, attendait avec une paix angélique le moment solennel... De pieuses Romaines laissaient échapper les élans de leur admiration, elles l'exprimaient par leurs gestes et leurs paroles, baisant avec transport leur chapelet en signe de reconnaissant amour pour l'Immaculée

Marie, cause de notre joie... Elles se montraient Tune à l'autre le zélé baron que la divine Providence avait choisi pour donner la médaille miraculeuse au jeune israélite. « C'est un Français, répétaient-elles, c'est un Français ! Qui! soit béni de Dieu ! »

Son Eminence le Cardinal Vicaire devait recevoir la profession de foi de M. Ratisbonne; il parut à neuf heures, revêtu des habits pontificaux, et commença les prières prescrites pour le baptême des adultes.

Les prières terminées, Son Eminence se dirigea processionnellement avec le clergé vers le fond de l'église; le jeune israélite fut amené devant lui : « Que demandez-vous à l'Eglise de Dieu ? — La foi», répondit-il aussitôt. On lui demande son nom : « Marie! » s'écrie-t-il alors avec un élan de tendre reconnaissance... Marie qui lui avait ouvert le chemin du salut, Marie qui devait le conduire dans sa voie nouvelle, Marie qui l'introduira un jour dans la cité des saints d'où elle est descendue pour l'amener au divin bercail !... Suivirent ensuite sa profession de foi, ses solennelles promesses... il croit tout, il s'engage à tout, il accepte tout, il veut être chrétien, il Test déjà de cœur... Et ses vœux sont comblés; Peau sainte a coulé sur lui. La grâce du saint baptême lui a rendu tous ses droits à l'éternel héritage. L'esprit de ténèbres est confondu. Voilà l'enfant de Dieu, le frère de Jésus-Christ, le nouveau sanctuaire de l'esprit d'amour; voilà le protégé de la Reine du

ciel, l'ami des anges et le fils bien-aimé de la sainte Église.

Ce fut alors que M. l'abbé Dupanloup, qui se trouvait à Rome, célébra devant ce nombreux auditoire les miséricordes infinies de Dieu et la miraculeuse protection de Marie conçue sans péché sur un enfant de la France. Nous ne saurions résister à la pensée d'en insérer ici quelques fragments, publiés dans la relation imprimée à Rome et si propres à faire aimer Marie :

« La divine Providence est admirable dans ses pensées et dans ses voies et je plains ceux qui ne savent ni la comprendre ni la bénir. Pour eux, la vie de l'homme n'est qu'un douloureux mystère, ses jours un enchaînement fatal, l'homme lui-même une noble, mais toutefois maudite créature, jeté loin du ciel sur cette terre de larmes, pour y vivre dans les ténèbres, y mourir dans le désespoir, profondément oublié d'un Dieu qui ne s'inquiète ni de ses vertus, ni de ses douleurs... Mais non, Seigneur, vous n'êtes pas ainsi, et vous ne nous avez pas faits de la sorte; malgré notre infinie misère, votre Providence veille sur nous; elle est plus élevée que les deux, plus profonde et plus étendue que la mer : c'est un abîme de puissance, de sagesse et d'amour...

« Vous nous avez faits pour vous, Seigneur, et notre cœur est perpétuellement inquiet jusqu'à ce qu'il se repose en vous ! Nous avons un besoin immense qui nous remue profondément... qui nous déa

OBTENUES PAR LA MÉDAILLE MIRACULEUSE. 2j5

vore... et quand nous cédons à ce sublime besoin, nous vous trouvons infailliblement...

« Je vous bénis surtout, je vous adore, quand des profondeurs de votre éternité, vous vous souvenez avec compassion de la boue dont nous sommes pétris ; quand du haut des cieux vous fixez un regard de pitié et d'amour sur le plus humble des enfants de votre puissance; quand, selon l'expression de votre prophète, vous remuez le ciel et la terre, et multipliez les prodiges pour sauver ceux qui vous sont chers... pour conquérir une seule âme...

« O vous, sur qui tous les regards se reposent ici, en ce moment, avec un attendrissement inexprimable, avec le plus tendre amour : car c'est Dieu, c'est sa miséricorde que nous aimons en vous, vous dont la présence en ce saint lieu m'inspire ces pensées... racontez-nous vous-même quelles étaient vos pensées et vos voies... par quelle secrète miséricorde le Seigneur vous a poursuivi... ramené.

« Car enfin, qui êtes-vous? Que demandez-vous à ce sanctuaire ? Quels sont ces hommages que vous semblez y apporter? Quelle est cette robe blanche dont je vous vois revêtu ? Dites-nous d'où vous veniez... où vous alliez?... Quelle force a tout à coup changé vos voies?... Et comme Abraham, votre aïeul, dont vous êtes aujourd'hui le bienheureux fils, marchant devant vous, comme lui à la voix du Seigneur, sans savoir où tendaient vos pas, les yeux encore fermés, vous vous êtes trouvé tout à coup dans la cité

sainte... L'œuvre du Seigneur n'était pas faite encore; mais c'est à vous à nous dire comment le soleil de la vérité et de la justice s'est levé dans votre âme; quelle fut sa brillante aurore... pourquoi vous goytez, comme nous, mieux que nous, peut-être, la bonne parole .. les vertus du siècle futur et toutes nos bienheureuses espérances... Dites-nous, nous avons le droit de le savoir, pourquoi vous entrez dans nos biens comme dans votre héritage? Qui vous a introduit parmi nous? car hier nous ne vous connaissions pas... ou plutôt nous vous connaissions... Oh! ici je dirai tout; je sais quelle joie je donnerai à votre cœur, en racontant avec vos misères les célestes miséricordes...

« Vous n'aimiez pas la vérité, mais la vérité vous aimait. Aux efforts du zèle le plus ardent et le plus pur, vous ne saviez opposer qu'un sourire dédaigneux, un silence nonchalant, une réponse subtile, des exigences hautaines, et quelquefois des plaisanteries blasphématoires... O Dieu patient! ô Dieu qui nous aimez malgré nos misères ! votre miséricorde a quelquefois une profondeur, une sublimité, une tendresse, et, laissez-moi le dire, une puissance et des délicatesses infinies!...

« Tout à coup un bruit se répand dans la sainte cité, tous les cœurs chrétiens en sont consolés, celui qui blasphémait hier, qui, ce matin encore, se moquait des amis de Dieu, le voilà qui évangélise; la grâce est répandue d'en haut sur ses lèvres, il ne sort

plus de sa bouche que bénédiction et douceur; les plus vives lumières de la loi évangélique semblent briller à ses yeux ; on dirait que Fonction céleste lui a enseigné toutes choses. D'où lui sont venus ces yeux illuminés du cœur, ce cœur éclairé d'en haut qui voit tout, qui a tout compris ? Dieu, vous êtes bon, infiniment bon, et j'aime à redire cette douce parole que nous recueillions naguère sur les lèvres bénites de celui dont le souvenir est désormais ineffaçable dans tous nos cœurs. Nous le pleurions, il y a quelques jours; aujourd'hui, nous le regrettons encore ; mais nous ne le pleurons plus : « Oui, vous « êtes bon, et les enfants des hommes ont bien fait « de vous appeler le bon Dieu ! » ( Dernières paroles de M. de La Ferronnays.) Vous ébranlez les lois de la nature, rien ne vous coûte pour sauver vos enfants ! Quand vous ne venez pas vous-même, vous envoyez vos anges !... O Dieu ! dirai-je tout ici ! Je dois commander la réserve à ma bouche... mais quelle est celle-ci ? Qiiœ est ista ? Je ne puis le dire, et cependant je ne puis le taire...

«Marie, je vous salue!... Vous êtes pleine de grâce; Ave, gratia plena, et de la plénitude de votre cœur maternel, vous aimez à la répandre sur nous. Le Seigneur est avec vous, Dominas tecum, et c'est par vous qu'il se plaît à descendre jusqu'à nous ! Et maintenant il me faudrait prendre des images dans les cieux, ou parler ce langage enflammé des prophètes pour vous louer dignement ! Car, ô Marie, votre

nom est plus doux que la joie la plus pure, plus suave que les parfums les plus exquis, plus délicieux que l'harmonie des anges, in corde jubilus; plus doux au cœur fidèle que le rayon de miel aux lèvres du voyageur fatigué, mel in lingua; plus secourable et plus doux au cœur coupable, mais repentant, que la rosée du soir aux feuilles desséchées par le soleil du midi, ros in herba. Vous êtes belle comme l'astre des nuits, pulchra ut liina; et c'est vous qui ramenez les pas du voyageur égaré ; vous êtes éclatante comme l'aurore, aurora consurgens; douce et pure comme l'étoile du matin, Stella matntina; et c'est vous qui précédez dans les cœurs le lever du soleil de justice. a Marie, je ne puis suffire à raconter toutes vos amabilités et vos grandeurs, et c'est ma joie de succomber sous tant de gloire ! Mais puisque je parle dans l'assemblée de vos enfants qui sont mes frères, je continuerai sans crainte à dire, à votre louange, toutes les pensées de mon cœur... A votre nom, ô Marie! le ciel se réjouit, la terre tressaille d'allégresse, l'enfer frémit d'un impuissant courroux... Non, il n'y a pas de créature si sublime ou si humble qui puisse vous invoquer et périr. Les augustes basiliques élevées par la piété des plus grandes nations, les chiffres d'or, les riches bannières travaillées par des mains royales, comme les modestes présents du nautonier déposés à votre pauvre chapelle, dans le creux du rocher, sur le rivage des mers, ou bien votre humble image que j'ai vue tracée par la main des

martyrs au fond des catacombes, tout atteste votre puissance pour apaiser les orages et faire descendre ici-bas la divine miséricorde.

« Marie, j'ai vu les lieux les plus sauvages de la nature sourire à votre nom et se parer de grâce ; les pieux habitants de la solitude célébraient votre gloire; Técho de la montagne, les flots du torrent répétaient à l'envi vos louanges; j'ai vu dans les grandes cités mondaines, fleurir, à l'ombre de votre nom, les plus pures et les plus nobles vertus; j'ai vu la jeunesse, avec cet élan généreux, avec cette ardeur confiante, avec ce charme inexprimable dont la vertu embellit son front, je Tai vue préférer votre nom et le bonheur de célébrer vos fêtes, à de brillantes destinées, à tous les enchantements du monde!...

« J'ai vu des vieillards, après soixante, quatre-vingts années d'une vie sans foi, sans vertu, se soulever sur la couche de leurs douleurs, se souvenir, à votre nom, du Dieu qui avait béni leur première enfance; et vous apparaissiez à leurs derniers regards comme un signe de sécurité et de paix pour la ville éternelle ! .. O Marie, qui êtes- vous donc? Qiiœ est ista? Vous êtes la mère de notre Sauveur, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est le Dieu béni aux siècles des siècles; vous êtes notre sœur, soror nostra es; comme nous fille d'Adam, vous n'avez point partagé notre funeste héritage, et nos malheurs vous inspirent pour nous la commisération la plus profonde et la plus tendre.

« O Marie, vous êtes le chef-d'œuvre de la puis-

sance divine ! Vous êtes l'invention la plus touchante de sa bonté ! Je ne saurais mieux dire : Vous êtes le plus doux sourire de sa miséricorde ! O Dieu ! donnez des yeux à ceux qui n'en ont point, pour voir Marie et comprendre la douce lumière de ce regard maternel ; donnez un cœur à ceux qui en manquent, pour aimer Marie ; et de Marie au Verbe éternel, à la beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, à cette lumière incréée qui guérit les yeux malades et apaise tout désir dans nos âmes, de Marie à Jésus, de la Mère au Fils, il n'y a qu'un pas !...

« Notre frère bien-aimé, et je suis heureux de vous donner le premier ce nom, voilà sous quels favorables auspices vous entrez dans cette Jérusalem nouvelle qui est le tabernacle du Seigneur, dans l'Eglise du Dieu vivant, qui est la colonne et le fondement de la vérité... Mais avant de laisser votre cœur s'ouvrir à tant de joie, il y a une forte leçon que je vous dois en ce jour ; et puisque je suis destiné à faire retentir le premier à vos oreilles la parole évangélique, je ne vous en cacherai pas l'enseignement le plus austère. Vous ave\ tout compris, dites-vous; mais laissez-moi vous le demander, avez-vous compris le mystère de la croix?... Prenez garde, c'est le fond du christianisme... Je ne vous parle pas seulement de cette croix bénite que vous adorez avec amour, parce qu'elle met sous vos yeux Jésus crucifié pour l'expiation de vos péchés ; empruntant le langage énergique d'un ancien apologiste de notre foi, je vous dirai :

Jl n'est pas question en ce moment de la croix qu'il vous est doux d'adorer, mais de la croix qu'il vous faudra bientôt subir : Ecce cruces jam non adorandœ , sed subeundœ. Voilà ce qu'il faut comprendre, si vous êtes chrétien, et ce que votre baptême à dû vous révéler... D'ailleurs, j'essayerais vainement de vous le dissimuler, il est difficile que votre avenir ne vous réserve point de croix, je les vois qui se préparent... Sans doute, il faut les adorer de loin, mais il y aura mieux encore, il faudra les subir de près et les porter avec courage. Je serais bien trompé, si la vertu évangélique ne devait pas croître et se fortifier dans votre cœur par la patience. Que Dieu en soit béni ! Vous avez été introduit dans le christianisme par Marie et par la Croix!... C'est une admirable entrée! Encore une fois, que Dieu en soit béni ! Car je le sais, il vous a donné des oreilles pour entendre et un cœur pour sentir ce langage ! Fils de l'Eglise catholique, vous partagerez donc la destinée de votre Mère!... Voyezla! voyez Rome! où vous venez de naître à l'Évangile : toujours combattre et toujours triompher, voilà son partage ici-bas. Aussi rien ne l'étonné; et après dix-huit siècles de combats et de victoires... c'est au centre même de l'unité catholique, c'est au pied de la chaire principale, d'où partent chaque jour encore les rayons de la foi la plus vive et la plus pure pour percer les ténèbres de la gentilité, de l'erreur et du judaïsme, que l'Eglise a répandu sur votre front l'onde bienfaisante de la régénération céleste. Que dis-je ? C'est

Pierre lui-même, le Moïse de la loi nouvelle, dignement représenté par le premier vicaire de son auguste successeur, qui a frappé pour vous le mystérieux rocher, la pierre immobile, petra erat Christiis, d'où jaillissent ces eaux qui remontent jusqu'à la vie éternelle.

« Mais c'est assez, je retarde trop votre bonheur. En ce moment le ciel vous contemple avec amour, la terre vous bénit, et Jésus-Christ vous attend : marchez donc ; les anges du ciel ont commencé la fête, et les amis de Dieu la continuent avec vous ici-bas ! Et celui même qui a paru mourir à nos yeux et dont le cœur est vivant dans la main du Seigneur, vous le savez, ses vœux et ses prières ne vous ont pas manqué; le moment solennel est donc venu !... Abraham, ïsaac, Israël, les patriarches et les prophètes vous encouragent du haut des deux, et Moïse vous bénit, parce que la loi dans votre cœur a rencontré l'Evangile; la miséricorde et la vérité vous soutiennent, la justice et la paix vous entourent, le repentir et l'innocence vous couronnent... Enfin, c'est Marie qui vous reçoit et vous protège !

& O Marie ! c'est pour nous un besoin et un devoir de la redire une fois encore cette prière, la prière chérie, et il n'y a plus en ce moment dans cette grande assemblée qu'une voix et qu'un cœur pour la redire avec moi : Souvenez-vous, ô très-pieuse Vierge Marie, qu'on n'a jamais ouï dire qu'aucun de ceux qui ont eu recours à vous et imploré votre assistance ait été

abandonné. Gémissant sous le poids de nos péchés, nous venons, ô Vierge des vierges, nous jeter entre vos bras ; ô Mère du Verbe, souvenez-vous des justes, souvenez-vous des pécheurs, souvenez-vous de ceux qui vous connaissent, et aussi de ceux qui ne vous connaissent pas ; souvenez-vous de nos misères et de votre miséricorde. Je ne vous dirai pas : Souvenezvous de ce jeune homme, car il est votre enfant et la douce et glorieuse conquête de votre amour, mais je vous dirai : Souvenez-vous de ces têtes si chères, pour lesquelles il vous offre en ce jour les premières prières de son cœur catholique ; rendez-les-lui dans le temps, rendez-les-lui dans l'éternité..,

« Et puisque je suis étranger, ou plutôt non, il n'y a point d'étranger à Rome; tout catholique est Romain ; mais enfin puisque nous sommes nés tous deux sur la terre de France, je crois répondre aux vœux de tous les cœurs qui m'entendent, en vous disant. Souvenez-vous de la France , il y a là encore de nobles vertus, des âmes généreuses, et d'héroïques dévouements.. Faites reluire sur l'Eglise de France la beauté des anciens jours . »

Le très-saint Sacrifice termina l'imposante cérémonie... Notre nouveau chrétien, accablé sous le poids de tant de faveurs, eut besoin d'être soutenu pour s'approcher de la table sainte où l'union la plus intime avec son Dieu vint mettre le sceau à la céleste

alliance. Anéanti par le sentiment de son bonheur, un torrent de larmes inondait son visage, et il fallut encore le relever pour le ramener à sa place... Une foule de pieux chrétiens voulut prendre part à ce divin banquet, où TEglise invite avec tant de tendresse tous ses heureux enfants, et ce concours d'admirable union avec le nouveau frère vint encore ajouter une nouvelle édification à ce jour de souvenirs et de bonheur.

Le chant du Te Deum qui suivit, ce chant de la reconnaissance la plus vive qui partait de tous les cœurs, mêlé au son de toutes les cloches, ne fut pas moins admirable. « Je prie Dieu, écrivait un témoin de cette cérémonie, de ne laisser jamais effacer de mon cœur le souvenir de tout ce que j'ai senti pendant ces trois heures : une telle impression est sans contredit l'une des grâces les plus précieuses qu'une âme chrétienne puisse recevoir. »

M. Ratisbonne, revêtu d'innocence, riche des dons du ciel, admis à ses joies délicieuses, abîmé dans les doux transports de la reconnaissance et de l'amour, ne pouvait se déterminer à quitter sa chère solitude. Il avait fait une première retraite pour se préparer à la réception de ces trois grands sacrements... il les avait reçus avec des consolations ineffables ; il lui restait un besoin, un devoir impérieux à remplir, celui de rendre grâces à son bienfaiteur, et il témoigna le désir de commencer une seconde retraite, afin de ne point rentrer encore au milieu du monde, de ne

point entendre le bruit confus de ses joies frivoles, et de pouvoir, dans le silence d'une douce paix, célébrer la magnificence du Seigneur, chanter le cantique de la reconnaissance, goûter en secret et à loisir les dons qui lui avaient été départis, et les nouveaux trésors qu'il possédait.

Une autre grande consolation lui était réservée. Il soupirait après l'heureux moment où il lui serait permis de se prosterner aux pieds du Souverain Pontife, et d'y déposer l'hommage de sa soumission et de son amour pour cette Eglise sainte dont il était devenu l'enfant chéri. Une audience fut accordée. Les deux amis, M. Ratisbonne et M. le baron de Bussière, furent conduits auprès de Sa Sainteté par le révérend Père général de la Compagnie de Jésus. Après avoir fléchi trois fois le genou devant le Vicaire de Jésus-Christ, ils reçurent ensemble cette sainte et désirable bénédiction que tant de pieux chrétiens s'estimeraient heureux d'obtenir à la faveur de longs et pénibles voyages. Ils furent accueillis avec une bienveillance toute paternelle par le vénérable Pontife, qui s'entretint avec eux et les combla des témoignages de sa prédilection. M. Ratisbonne ne sait comment exprimer tout ce qu'il éprouva de bonheur et d'admiration à la vue de tant de simplicité, d'humilité et de bonté dans le digne successeur du prince des apôtres. « II eut Vexcessive bonté, m'a-t-il répété plusieurs fois, de nous introduire luimême dans sa chambre à coucher, et là, près de son

lit, il me fit voir un magnifique tableau de ma chère médaille qu'il révère avec une tendre dévotion. Je m'étais procuré un bon nombre de médailles miraculeuses, Sa Sainteté voulut bien me les bénir ; c'est la mitraille dont je vais me servir pour conquérir des âmes à Jésus-Christ et à Marie... »

Le Très-Saint Père mit le comble à tant de bontés en lui donnant l'image du divin Rédempteur, un crucifix, souvenir bien mémorable que le jeune chrétien conservera toujours; il le fixera dans ses combats, il l'embrassera dans ses douleurs, il s'en servira pour triompher de l'enfer. Nouveau soldat de Jésus-Christ, il ne connaîtra plus d'autres armes, et la croix et Marie Immaculée seront les signes protecteurs qui le guideront dans les voies de la justice, et qui lui assureront un jour l'éternelle félicité.

Peu après sa seconde retraite, M. Ratisbonne se disposa à revenir en France ; il quitta la ville sainte où il avait trouvé le salut, nourrissant dans son cœur le pieux projet de revenir dans ce lieu chéri offrir encore de nouveaux tributs d'actions de grâces. Il nous a été donné de le voir et de nous entretenir bien des fois avec lui. Les premières émotions d'un bonheur immense et jusqu'alors inconnu sont passées, mais les fruits demeurent, mais le don précieux de la foi jette chaque jour de plus profondes racines dans cette âme régénérée dans les eaux du saint baptême ; notre nouveau frère entretient cette vie divine qui lui a été communiquée au jour de sa renaissance

par la réception fréquente de la sainte Eucharistie et par l'éloignement de toute société mondaine ; il sent le besoin de conserver dans le secret d'une vie paisible et recueillie les trésors qu'il a reçus, en attendant que le Seigneur lui manifeste ce qu'il attend de lui. La conversion de M. Ratisbonne avait eu trop de retentissement pour que le Saint-Siège laissât passer inaperçu un fait que la voix publique appelait hautement un miracle. Le Souverain Pontife ordonna que cet événement serait soumis à un examen canonique et apprécié selon les règles de l'Eglise. Le cardinal vicaire prescrivit une enquête. Neuf témoins furent interrogés, toutes les circonstances furent pesées, et, sur les conclusions favorables du rapport, l'éminentissime cardinal Patrizzi « prononça et déclara , le 3 juin 1842, qu'il conste pleinement du vrai et insigne miracle opéré par le Dieu très-bon et très-grand, en vertu de l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie, dans la conversion instantanée et parfaite d'Alphonse-Marie Ratisbonne, du judaïsme au catholicisme. Son Eminence daigna permettre qu'à la plus grande gloire de Dieu et pour accroître la dévotion des fidèles envers la bienheureuse Vierge Marie, la relation de ce miracle insigne fût imprimée et publiée, et qu'elle eût autorité. » — Un tableau commémoratif de l'apparition de la sainte Vierge à M. Ratisbonne, reproduisant la Vierge de la médaille, fat placé dans la chapelle de l'église de Saint-André où le miracle avait eu lieu.

Quelques jours après son retour en France, M. Ratisbonne , voulant témoigner sa reconnaissance et obtenir la conversion de sa famille, se sentit pressé de faire bâtir une chapelle sous l'invocation de Marie Immaculée, dans la maison des orphelines de la Providence, au faubourg Saint-Germain, à Paris. La première pierre du monument fut posée le ier mai 1842, et le sanctuaire fut terminé et béni le Ier mai 1844, avec une grande solennité, en présence de M. Desgenettes, curé de Notre-Dame-des-Victoires, fondateur de la maison; de M. le baron de Bussières; de M. Etienne, supérieur général des prêtres de la Mission et des Filles de la Charité; de M. Eugène Bore, qui fut son successeur immédiat, et qui n'était alors que simple laïque ; de M. l'abbé de Bonnechose, plus tard archevêque et cardinal, etc.

Le pieux converti vint souvent s'agenouiller dans cette chapelle et mêler ses prières à celles des Filles de la Charité et de leurs chères orphelines ; bien des fois il eut la consolation d'y célébrer le saint sacrifice et d'y remercier sa céleste bienfaitrice, devant le beau tableau de l'Immaculée-Conception placé au-dessus du maître-autel, en souvenir du miracle de Saint-André délie Frate. — En effet, M. Ratisbonne est devenu prêtre. Non content de mener une vie pieuse dans le monde, il a voulu renoncer pour toujours aux joies et aux espérances du siècle, et s'est consacré sans réserve au service de Dieu dans l'état ecclésiastique. Depuis plusieurs années, il s'est

associé à son bien-aimé frère Théodore, dans la congrégation de Notre-Dame-de-Sion, dont le but est de travailler à la conversion des juifs.

Grâces obtenues de 1848 à 1877, en France, en Allemagne, en Italie, en Amérique.

GUÉRISON

d'une petite fille. — paris, 1843.

Cette relation 71011s a été adressée, au mois de jan~ yier j8jj, par la personne même qui a été guérie.

a Vers le i5 décembre 1843, une petite fille nommée Zénobie de M..., âgée seulement d'un an, était atteinte à la fois d'une fluxion de poitrine, d'une maladie d'entrailles et d'une congestion cérébrale. Le docteur Flandrin, ami de la famille de l'enfant, fut appelé au plus tôt, et prodigua ses soins; mais ces soins étaient impuissants et toute la famille était dans )a douleur. La sœur aînée de la petite fille conservait au fond de son cœur une légère espérance : cette sœur avait le désir de se consacrer à Dieu, et la naissance de l'enfant qui devait la remplacer dans la famille lui semblait une consolation providentielle envoyée à ses parents pour les dédommager de son départ; Dieu ne pouvait la leur enlever, pensait-elle. Elle avait dans

sa chambre un tableau représentant l'apparition de la médaille miraculeuse, elle s'agenouilla devant Timage de Marie, et fit à ses pieds la promesse de renouveler ses démarches et ses instances pour se consacrer à Dieu si l'enfant guérissait, puis garda le secret de sa généreuse offrande. Le docteur vint peu après et déclara qu'au degré actuel de la maladie la guérison de l'enfant n'était point à souhaiter, car elle resterait imbécile, paralysée ou aveugle; il proposa toutefois une consultation avec M. Blache, médecin de l'hôpital Necker. Ce dernier prescrivit un traitement énergique, tout en disant : « L'enfant est « perdue. »

« La pauvre mère ne jugea pas à propos de faire souffrir inutilement la petite malade, elle mit l'enfant dans son berceau et dit avec une expression de foi et de résignation qu'on ne trouve que dans une mère chrétienne : « Le Seigneur me l'avait donnée, il veut « me l'ôter, que sa sainte volonté soit accomplie ! » L'après-midi une des tantes de l'enfant vint chercher la sœur aînée pour l'emmener à l'église, et tandis qu'elles priaient pour la mère bien plus que pour l'enfant, cette mère obéit spontanément à un mouvement surnaturel, et prend une médaille miraculeuse, dans un dernier et suprême espoir, la promène en tous sens sur le corps de la moribonde, en répétant avec confiance : « O Marie conçue sans péché, priez « pour nous qui avons recours à vous. » Les cris plaintifs cessèrent, et le soir M. Flandrin, venant

s'informer si la petite malade existait encore, fut tout surpris de lui voir un teint de vie qu'elle n'avait pas le matin et de constater une douce transpiration qui était répandue sur tout le corps, le petit bras paralysé se prêtait à tous les mouvements ; « mais quel malce heur ! » ajouta-t-il, «cette enfant sera aveugle » ; en effet, une lumière qu'on passait et repassait devant les yeux les laissait ternes et fixes.

a La mère, qui n'avait encore rien dit de son secret, attendit que tout le monde se fût retiré ; elle reprit sa chère médaille et la passa sur les yeux de la petite aveugle en réitérant son invocation. Après un profond sommeil d'environ vingt-quatre heures, la petite Zénobie se réveilla, reconnaissant tous ceux qui l'entouraient, souriant à tous; elle avait recouvré la vue.

« Le père de la petite fille, dans sa foi et sa piété, dit : « Assurément, Dieu seul a pu nous rendre cette « enfant ; désormais elle s'appellera Marie, afin « qu'elle n'oublie jamais à qui elle est redevable de la « vie. » La rougeole survint et acheva l'œuvre, au dire du médecin, en servant à absorber la quantité d'eau qui avait envahi le cerveau, et à faire sortir le reste de mal qui pouvait être à l'intérieur. Une petite croix d'or sur laquelle était gravée la date mémorable de la miraculeuse guérison fut suspendue au cou de la petite Marie, qui est aujourd'hui fille de Saint- Vincent de Paul. »

2p2 GRACES EXTRAORDINAIRES

CONVERSION d'un capitaine de l'armée autrichienne.

Lettre de la supérieure des Filles de la Charité, de V hôpital de Grat^ {Autriche). — 1860.

Après la guerre d'Italie, un régiment polonais passait par Gratz; le capitaine qui le commandait, pris d'un violent vomissement de sang, fut obligé de s'arrêter à l'hôpital général desservi par les Filles de la Charité. Les soins assidus qui lui furent prodigués n'empêchèrent pas les progrès du mal, et le malade était en grand danger.

Plein d'égards, de reconnaissance et de politesse pour les personnes qui le soignaient, il laissait cependant paraître un vif déplaisir dès qu'il était question de religion; il avait demandé qu'on lui épargnât la visite de l'aumônier du régiment; quant à celui de l'hôpital, celui-ci n'osait se présenter. On se garda bien de contrarier le malade, car la moindre émotion pouvait provoquer un vomissement mortel.

Une nuit qu'une sœur avait veillé à' son chevet, elle y laissa, par mégarde, un petit livre des faveurs obtenues par la dévotion à la sainte Vierge. Le malade prit le livre et en lut quelques pages; une autre sœur étant survenue, il lui montra un passage, et portant la main à son front avec un geste significatif : « Tenez, ma sœur, lui dit-il, lisez cette absurdité, pour moi, je ne comprends pas qu'on puisse

OBTENUES PAR LA MEDAILLE MIRACULEUSE. 2Cp

écrire de pareils livres; si j'ose vous en prier, retirezmoi celui-ci. »

En vain on essaya de le distraire, de l'intéresser, pour arriver plus sûrement à son cœur ; il était insensible à tout. Au bout de quelques jours, une sœur se risqua à lui offrir une médaille de la sainte Vierge suspendue à un cordon, afin qu'il pût la porter s'il le voulait bien. Par politesse, il ne la refusa pas, mais il la laissa où la sœur l'avait posée. Son domestique, quoique fort bon chrétien, n'osait lui parler de recevoir les sacrements, et cependant, bien que le malade eût l'espoir de quitter bientôt l'hôpital, la fièvre l'affaiblissait chaque jour, et le conduisait rapidement au tombeau. Très-affligées de son état, et surtout de ses dispositions, les sœurs résolurent de tenter un dernier effort pour sauver cette âme ; voici ce qu'elles firent : elles écrivirent à la sainte Vierge un billet ainsi conçu : « Faites en sorte, très-sainte Mère, qu'il accepte votre médaille, préparez-le vous-même à recevoir les sacrements, et assistez-le à l'heure de la mort. O Marie conçue sans péché, pardonnez-nous notre témérité, nous vous attacherons ce billet, et vous le porterez jusqu'à ce qu'il vous plaise d'exaucer notre humble prière, s Ce qui fut fait.

Le médecin en chef de l'hôpital sortant un jour de la chambre du malade, dit à la sœur : « Le capitaine mourra sans que vous ayez pu le décider à se faire administrer. — Ah! quanta cela, répondit celle-ci, la sainte Vierge ne tardera pas à y pourvoir. » Trois

ou quatre jours s'écoulèrent encore, mais un matin, le malade appela la sœur : « Attachez, je vous prie, la médaille à mon cou », lui dit-il, ce qu'elle fit avec joie. Dans l'après-midi, il appela de nouveau la sœur : « Je vous prie de réclamer l'aumônier de mon régiment, il faut que je me confesse et demain je veux recevoir l'eucharistie et l'extrême-onction. » Le digne ecclésiastique se rendit avec bonheur à ce désir; il s'entretint longuement avec le malade, et le lendemain, après avoir célébré la sainte messe à l'autel de l'Immaculée-Conception, il lui administra le saint viatique et l'extrême-onction. La piété du mourant édifia tous les assistants. Il conserva religieusement sa médaille qu'il demandait souvent à baiser, et quelques jours après, il rendit son âme à Dieu, sauvé, comme il y a tout lieu de l'espérer, par l'intercession de Marie conçue sans péché.

CONVERSION d'un pécweur endurci.

Lettre de la supérieure des Filles de la Charité d'Issoudun. — 1862.

Au mois d'août 1862, un jeune homme de vingtneuf ans, marié depuis quelques années, était mourant de la poitrine. On avait en vain essayé de lui parler de Dieu, toute idée de religion était éteinte en lui, et il avait formellement refusé la visite du prêtre. Une personne pieuse fit connaître aux sœurs l'état

désespéré de ce malheureux : Tune dalles se rendit aussitôt près de lui, mais elle fut reçue froidement; elle ne se rebuta pas et proposa au malade de lui envoyer le médecin, ajoutant qu'elle lui donnerait tous les médicaments qui pourraient le soulager. « Je n'ai pas besoin du médecin ni des remèdes, répondit-il, je vais mourir et je prie seulement qu'on me laisse en paix. » Sa pauvre femme qui était présente, portant son petit enfant sur les bras, lui dit en pleurant • « Accepte ce que la sœur t'offre , tu pourras peut-être guérir », mais il ne répondit rien, et la sœur, en s'éloignant, tâcha de consoler la pauvre personne et promit d'envoyer le médecin et de revenir bientôt. Le docteur vint en effet et ne fut pas mieux reçu. La sœur se présenta le surlendemain, mais elle fut accueillie comme la première fois ; rien qu'un froid silence ne répondit à ses avances. Elle ne se rebuta pas et revint chaque jour, mais la réception fut toujours la même. Cependant l'état du jeune homme empirait, la sœur priait beaucoup, espérant que le bon Dieu ramènerait le pauvre égaré, et elle se sentit inspirée de lui offrir une médaille de l'Immaculée-Conception. « Moi, une médaille ! s'écria-t-il vivement, et que voulez-vous que j'en fasse? C'est bon pour ma femme ou pour mon enfant, pour moi, je n'en veux point. » La sœur se retira, mais ne se déconcerta pas; le lendemain, elle revint à la charge. « Eh bien ! est-ce aujourd'hui que nous allons prendre la médaille? lui dit-elle avec bonté. — Vous savez ce que je vous ai

dit hier, répondit-il ; d'ailleurs, ma sœur, fàurais trop peur de prendre vos sentiments en l'acceptant, je vous trouve trop malheureuse pour que je veuille les partager. » Un rayon de bonheur illumina le regard de la sœur, car elle savait que celui qui craint est déjà vaincu. Le malade lui fit mille questions sur la religion, puis il conclut ainsi : « Après tout, quand je serai mort, je serai bien débarrassé ; deux fois j'ai essayé de me suicider sans y réussir; je ne demande qu'à mourir au plus tôt, je souffre trop. » Le lendemain la sœur pria la supérieure de se rendre ellemême près du moribond, et celle-ci lui offrit de nouveau la médaille qu'il finit par accepter ; il consentit ensuite à recevoir la visite du prêtre. Quand la sœur revint, le malade était complètement changé, il exprimait sa joie devoir vu le prêtre et son désir de le revoir bientôt. « Ma sœur, ajouta-t-il, je suis trop malheureux, je veux être comme vous » Le prêtre ne tarda pas à se rendre à son désir, et le pauvre malade, après s'être confessé, demanda la sainte communion qu'il n'avait pas reçue depuis bien des années ; mais cette faveur ne put lui être accordée, l'inflammation de la gorge ne lui permettant d'avaler que quelques gouttes de boisson. Ses derniers jours furent sanctifiés par la plus admirable résignation ; on ne l'entendait plus se plaindre ; il ne demandait qu'une chose, la visite du prêtre et celle de la sœur, qui seules, disait-il, pouvaient le soulager. Il mourut dans les meilleurs sentiments le jour de la Toussaint.

Marie, Refuge des pécheurs (Refugium peccatorum).

La Vierge abrite sous son manteau un homme dont la bourse et le poignard indiquent le crime, et une jeune fille repentante. — D après les croquis originaux de V. Orsel.

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