CHAPITRE II
Décadence de l'Université. — Etat précaire de la médecine à Grenoble. — Guillaume Dupuys. Médecins municipaux : Paul de Violardes, Laurent Alpin» M» Gabriel. — Ija. lèpre. — La peste : Guillaume Dupuys, Pierre Aréoud — Les mystère» de St-Christoffe ; l'entrée de François de Bourbon; le Mystère de la Passion et Pierre Aréoud.
Il ne sera plus guère question de l'Université de Grenoble jusqu'au xvi« siècle. Elle existe pourtant encore; elle fonctionne, bien que d'une façon à coup sûr peu brillante, car en 1389, dans le latin déjà altéré de cette époque, on trouve cette mention « pro logerio domm
studiorum generalium^ 15 flor. » (3), et lorsqu'en 1452, l'Université de
(1) Cette épidémie épouvantable sévit dans tout le Dauphiné, surtout à La Tour-du-Pin. D'après un rapport qui fut présenté au pape Clément VI, elle fit pôrir en Provence, non compris Avignon, 120.000 personnes; à Avignon 30.000, a Lyon 45.000, en Bourgogne 80.000.
(îi) A Grenoble, 74 juifs furent traduits en justice, incarcérés apud monlen Bonondun et brûlés : leurs biens confisqués au profit du monastère de Montfleury (Prudhomme : Histoire de Grenoble),
On ne trouverait pas, aujourd'hui, 74 juifs à Grenoble et cependant Pilot (Histoire municipalej pense que la population de Grenoble ne dépassait pas alors le chiffre de 4.000.
(3) Le latin de cette époque n'avait rien de cicéronien. Aux archives de la ville (série GC, 571) on lit, dans les comptes des deniers communs pour 1363, des phrases comme celle-ci : « Nomina personarutn loycriam domorum percipicntiu}n in dicta parochia sancii Johannis et que nihil solvunt ». Et cette autre concernant un couturier-tailleur : * Johanncs de THviis et ejus socii de diwbus nipponibus et ti^bus mantellis ». En 1373 (série CC, 572), les bourgeois de La Mure envoient à Grenoble, auprès du gouverneur, « pro cassando gentes m^mortnn ». En 1403 (C C, 577) on note une dépense, a ut contropondus dicti relogii elevetur ». En 1413, pour parler d'une couverture, on se sert du mot copertura, etc. Les amateurs de ce néo-latin pourront lire avec intérêt un mémoire de Berriat Saint-Prix {Sur Tmiptoi de la langue latine dans les actes anciens et sur sa prohibition au xvie siècle, 1894/. Ils y trouveront des expressions comme celles-ci : Oportet facere duos bonus et grossas archas nemons contra draviun (délibération des consuls de Grenoble 1523). Proposition sur renchérissement des
Valence sera fondée, qu'elle sera confirmée en 1475, Chorier fera plus tard cette remarque, qu'il y avait alors en Dauphiné deux Universités. Soit. Mais laissons l'Université de Humbert dormir jusqu'au jour où le comte de Saint-Pol la réveillera.
Les médecins ne font pas encore beaucoup de science à Grenol)le ; ils ne sont pas encore bien nombreux : en 1383, la révision des feux (1) ne mentionne que 3fagister Johannes^ physicus ; en 1300, dans un rôle de la taille (2), on trouve deux médecins: Jean v de Serromonte », médecin; Pierre de Carilly^ médecin; la même année 1390 (3), on mentionne encore Maître Jean et Pierre de Chanilieu^ ce qui ferait quatre médecins, à moins que Maître Jean, soit Jean de Serromonte, que Pierre de Carilly et Pierre de Chanilieu ne soient qu'un môme personnage, dont le nom a été altéré dans l'une des deux copies. Ce qui ferait supposer que ces quatre noms ne représentent que deux personnages, c'est qu'en 1447, on ne trouve encore que 2 médecins, Paul de Violarde ou Maître Paul et Maître Jean, 5 barbiers, dont l'un est qualifié de barbier du Seigneur évéque (4). En 14G5, on ne trouve plus que 1 médecin, 4apothicaireset 6 barbiers.
Du reste, les barbiers faisaient aux médecins une concurrence d'autant plus redoutable, que l'exercice de la médecine ou de la chirurgie n'était pas libre; dès 1398, il était « défendu à loute personne d'exercer la médecine ou la chirurgie, sans se faire approuver par la Cour des comptes de Vienne (5) ».
La situation sociale des médecins était d'ailleurs loin d'être aussi élevée qu'elle est aujourd'hui (6). Elle n'était brillante que pour ceux qui
cuirs et des souliers: Deincariatone coriomm et sotulorum (id., 1525). Blcdutn est valide incariatum (id., 1526). Unuin album hcrneshtm^ un harnois blanc et des mots comme logeamenta, bolovarduiu, capitaneuSy garentisamenium^ coursarius, signifiant logement, boulevard, capitaine, garantie, coursier.
(1) Pilot : Histoire mmiicipale.
(2) Archives municipales^ série C C.
(3) Pilot : Loc. cit,
(4) Pilot: Loc. cit.
(5) Ordonnance de 1398. Thomassin, fol. 217, cité par Berriat Saint-Prix, in Bcchevches sur la législation criminelle en Dauphiné.
(Oj Depuis la chute de l'Empire jusqu'au xii* siècle, la situation des médecins était (ort médiocre. Une loi de Théodoric, en vigueur jusqu'au xn® siècle, dit : « Aucun niéd(>cin ne doit saigner une femme ou une fille noble sans qu'un parent ou un domestique soit présent à l'opération. Dans le cas de contravention à la loi, il payera une amende de 10 sous. Qttia difficillimum non est in tali occasionc Ittdibrium interdtim adhfi'rescat. (Dans un procès du xvil*^ siècle, à Grenoble, nous verrons une accusation de ce genre, précisément au sujei i d'une saignée, être portée contre un pharmacien). « Si un médecin vient à / blepsor un noble, il paiera une amende de cent sous, et si le noble meurt des / suites de l'opération, il sera livré aux parents du mort qui pourront le traiter
étaient attachés à quelque grand personnage, ou qui, comme nous en rencontrerons bientôt quelques uns, avaient su se faire un nom, et rehausser par leur mérite le prestige de la profession. Ainsi, en 1533, on trouve (1) la mention commune d'une gratification accordée aux chirurgiens^ huissiers, sergents et portiers de la ville. Le chirurgien ainsi gratifié était Antoine Telmon, dit Gallitrot, à la fois chirurgien et barbier (2) ; au-dessus de lui sont mentionnés deux médecins Jean d*Auriac et Pierre Yaya.
Au milieu des praticiens demeurés obscurs, il convient de mettre en évidence un médecin qui nous ramène, pour un moment, à l'Université. Y faisait-il beaucoup de cours ? je n'oserais l'affirmer ; il s'intitule cependant professeur de médecine à V Université de Grenoble^ en 1536; c'est Guillaume Du f^uis ou du Puys, ou Puteanus (3), né à Blangy (en Artois). L'Université n'était donc pas tout à fait morte à cette époque. Nous sommes surtout renseignés sur Guillaume Dupuis par son fils Louis Dupuis, qui € donnait des leçons avec grande fréquence d'escholiers » à Paris, de 1540- 1542, puis à Poitiers en 1544. Un de ses ouvrages est, en effet, dédié à son père, avec cette dédicace : < A Guillaume du Puys, docteur en médecine, et d'icelle, professeur excellent en la ville de Grenoble. * Il est probable que les fonctions universitaires de Guillaume Dupuis l'absorbaient peu ; nous verrons d'ailleurs plus tard, qu'il tenait surtout à la clientèle du très vénérable et très noble couvent de Saint-Chief^ dont il prend le titre de médecin ordinaire. Il a, dit Rochas, laissé un livre très rare qui se trouve à la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris, et qui a pour titre : « Phlebotomie artificielle, utiU aux médecins et très nécessaire à tous chirurgiens et barbiers; quant et comment il faut artificiellement phlébotomiser toutes veines du corps humain. Se vend rue Mercière, citez Germain Rose et J, MounUr. Lyony 1536. » Il signe ce livre : Guillielmus Pulaneus^ Blangiacus, medieus civisque Gratianopolitanus.
Mais tout le monde n'était pas professeur de médecine à l'Université de Grenoble, ni médecin du très vénérable couvent de Saint-Chef ! et
comme bon leur semblera ». Au reste, Grégoire de Tours (Hist., lib. 5, cap. 30) i«pporte qu'en 580, la femme de Contran ou Guntschraram, roi d'Orléans et de Bourgogne, Austrcchilde, prête à rendre, comme dit l'historien de Tours, • son Ame scélérate à Dieu », exigea de Guntschramm que les médecins qui l'avaient soignée fussent mis à mort. Il les fit égorger et enterrer avec elle. (Pouchet : L es Sciences naturelles au May en -Age).
Lorsque la médecine devint l'apanage des clercs, elle s'éleva incontestable ment au point de vue intellectuel. Ils eurent surtout le soin.... de la rendre plus sfrè et moins périlleuse.
/l) Archives municipales, B B, 10.
(I) Archives municipales , G G, 626.
(8) Rochas: Biographie du Dauphiné.
rGREi
pncore, même (inns les Uiiivirrsilés, les collègues ne manquaient pas toujours de se montrer sceptiques vis-à-vis les médecins, tt^moin cette épigramme qup fit, précisément cette année 1S36, un l^iste, qui devait plus lard illustrer rilniversité de Grenoble, Govea. Le célèbre jurisconsulte était alors i la KacuitO de droit de Bordeaux, el un do ses collègues lie la Faculté (ie ujédeciue, nnnimé Tarraga, venait de mourir. Voici les réilexions que M événement inspire à Govea (1) :
Viilcrat el puteraL veiiietitem évadera iiiorleni /
Tnrraga : ar certo tnaliiil ille moi-i. )
Maluit ilie moi'i, melius quo vivere possGt )
In Buperis. Medicum iiil tnedicina juval. '
L^s lois ne donnaient pas d'ailleurs, alors, à la pratique médicale, cette indépendance supérieure, qui est aujourd'hui le plus noble apanage de
I notre profession. Je n'en veux pour preuve que c«t arrêt de la Cour du t7-mars 153S, qui faisait défenses « à tous médecins, apothicaires et chirurgiens, de continuer à visiter une personne qu'ils connaistraient estre dangereusement malade avec péril de mort, qu'ils ne l'eusse averly de donner ordre à sa conscience par une conTession faite à un prestre et à SCS afTaires par un testament. » Les guerres de religion vont bientôt nous montrer d'autres attentats à la liberté de conscience.
Néanmoins, la municipalité tenait toujours à s'attacher un arekiétre populaire, comme au temps de Simon le magicien. En 1441, le médecin payé par la ville recevait 50 florins par an et était exempté de la taille. Il s'engageait, en échange, il être toujours au service des malades ; c'était en quelrjue sorte le médecin de garde- Celte fonction éUiit remplie alors par Paul de Vwlardet. magitler in tnedecina, pecunîariue dicta civitniit (2). Il parait que Mattre Paul ne remplissait pas convenablement sa fonction : les consuls lui reprochèrent du moins d'être, en même temps que médecin, apothicaire et marchand, et le destituèrent en 1456. Violardes réclama auprès du roi, qui, le âO mars 1463, donna raison aux consuls (3). Kn 1473. le poste e^t occupé par Laurent Alpin, qui porle le litre de ttipendatus (■{). Il jure la main sur les évangiles, i de servir la chose
, publique de la dite ville et les habitants y demeurant, autant que possible,
(i) Pery : Histoire de la Fattillé de Bordeaux.
i'i) Pilot : Peclwi-che» »ur les tinctenncs Université» du hauphiné. Pilol estime I les 50 florins à 300 fraDM do notre monnaie. Albin Gras évalue la somme à m francs.
(3) Albin d'as : Institutions modicaica de la ville de Grenoble, in Société de [ «lorùtt^uG, 1814.
(4) Pilot: Recherche» tur les Univertitésdu Dauphini: Siieiéléde statitlique,
12 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORDIER.
de la manière accoutumée, de faire et remplir tout et chaque chose qu'ont été habitués de faire, dans ladite ville, depuis longtemps, les médecins pensionnés.» On lui répond, en lui conférant son grade, qu'on prend note de son serment, qu'on espère surtout qu'il n'imitera pas ses prédécesseurs, h attendu qu'il est arrivé que plusieurs se sont absentés et que, faute de secours, plusieurs personnes sont mortes. » Au surplus, on tient compte des bons renseignements, qui ont été donnés sur lui, par les consuls, par plusieurs citoyens de la ville et par l'évoque, qui se sont assurés «de ses mœurs, de son honnêteté et de sa légalité (1)». La sanction à sa nomination est donnée par le Seigneur de Saint-Priest, gouverneur du Dauphiné (2).
En 1519, le médecin de la ville est Maître Gabriel, II réclame même 4 écus d'or (3), qui lui sont refusés, pour le premier terme de ses gages, fixés à 8 écus au soleil. Le Parlement enjoint aux consuls de s'exécuter {IH août), mais ceux-ci refusent encore (2 septembre).
Certains chirurgiens étaient aussi attachés à la ville, car en 1535 on trouve un mandat de 3 florins (4) au nom de François de Ifolines, chirurgien de la ville^ pour ses gages de janvier et de février.
La Ville avait également son apothicaire, ainsi que le prouve un mandat ; de 200 florins délivré en 1519 à Jean Chausson^ apothicaire de la ville (5).
Enfin les médecins et chirurgiens de la ville n'étaient pas seuls requis par elle ; elle commissionnait, dans certains cas, des praticiens payés en proportion de leurs services, pour l'examen des lépreux, par exemple.
Cette maladie n'était pas rare en Dauphiné, et une léproserie existait à la Buisserate. On faisait assez souvent examiner les suspects ; ainsi, en 1403, figure un mandat pro solvendo meâicis et stUorgicis qui examinationem fecerunt (6). Pierre Gaston^ fuziciano^ reçoit, la même année, pour 7 jours d'une sorte de tournée à la recherche des lépreux, 9 florins i7). Encore en 1403, mandat du même genre k JU*^ Durand (de Romans) et à Guillautne Grand (de Mens), fuzicianis (8), Nouveau mandat de 3 florins à Randon^ médecin, pour 5 jours de visites aux lépreux (9).
Les médecins et les chiinirgiens avaient à combattre, presque à l'état
(1) Pilot: Loc. cit.
(2) Archives municipales, A A, 18.
(3) Archives municipales, BB, 6.
(4) Archives municipales, B B, 10.
(5) Archives municipales, B B, G.
(6) Archives municipales, série CC, 577.
(7) Archives municipales, série G C. 577.
(8) Archives municipales^ série C C, 577.
(9) Archives municipales^ série C C, 577.
LA MÉDECINE A GRENOBLE — Dr A. BORDIER. 13
permanent, un autre ennemi plus redoutable que la lèpre, c'était la peste.
En 1410, cette maladie qui devait revenir souvent, règne à Grenoble. L'évoque se retire au château de Saint-Hilaire, près du Touvet, pour échapper à la contagion (1).
En 148:2 (2), nouvelle épidémie violente, le Parlement se réfugie à Moirans, où il tient ses séances, dans le réfectoire des Cordeliers. L'officialité se retire d'abord à Voreppe, puis à Domène. La moitié des habitants de Grenoble avaient émigré; tous ceux qui restaient furent atteints. Les mesures les plus sages étaient empreintes de toute la rudesse de l'époque : ainsi, aussitôt qu'un malade était soupçonné d'avoir la peste, il était impitoyablement chassé de la ville et réduit à aller mourir dans la campagne.
En 1485, encore la peste. Nouvel exode du Parlement et de l'officialité, mais cette fois on se montre moins brutal envers les malades : on possède une certaine expérience chèrement payée. On ouvre pour les pestiférés, près de la chapelle de Saint-Roch, dans l'Ile (aujourd'hui l'Ile-Verte), un hôpital, dont le nom d'Hôpital de Vlsle restera longtemps et tristement célèbre (3).
En 1493, nouvelle alerte; on ferme les portes. Rétribution spéciale au gardien de la Perrière, ad causam pestiê urgenlis tune (4\
Les craintes se renouvellent en 1497. On ferme encore les portes, pour empêcher ceux qui viennent des régions contaminées et, en attendant le redoutable ennemi, le 15 juillet, l'évoque Laurent Alleman bénit le cimetière de llsle. La maladie sévit déjà au Fontanil, comme à Crémieu et à Lyon (5).
Enfin elle entre, malgré tout, dans Grenoble, car, en 1499, il est fait mention de 4 florins payés à Jean Joassen (6), pour soins donnés aux pestiférés, expulsés de la ville; on quôle partout pour eux, on fait des distributions de pain et de viande aux suspects évacués sur l'Hôpital de risle, car on n'expulsait pas seulement les malades, mais tous les habitants d'une maison contaminée.
Si la maladie semble s'éteindre, elle se rallume vite; en 1503 (7). les
(1) Pilot : Société de statistique^ IH'tCi.
(2) Prudhoiîime : Histoire de Grenoble.
(3) Pilot: Histoire municipale.
(i) Archives municipales, C C, 583.
(5) Archives municipales, B B, 2.
(6) Archives municipales, G C, 584.
(7} Archives municipales, C C, 585.
U LA MÉDECINE A GRENOBLE. — D"" A. BORClER.
comptes de la ville mentionnent pour les gages d'un homme chargé d'inhumer les pestiférés, 4 florins par mois, soit pour 6 mois, U florins, et pour les honoraires de Jean François^ chirurgien, pour avoir soigné les pestiférés hors de la ville, du 25 octobre 1503 au 9 février 1504, 4 écus par mois (1). C'était toujours un chirurgien qu'on enfermait dans l'Hôpital de risle, pour panser les huhom des pestiférés; un autre mandat concerne André « le Selorgien y^.
En 1516, la peur de la peste revient seule: les portes sont gardées par les bourgeois eux-mêmes pour empêcher l'entrée des gens suspects de contagion (2;.
Les mesures dictées par la crainte étaient d'ailleurs encore très radicales, car, ea 1519, on expulse purement et simplement de la ville un homme, qui, malgré les défenses faites, est allé à Chambéry où sévit, dit-on, l'épidémie et rentré secrètement à Grenoble, cubavii cum uxore (3).
Mais en 1520, c'est la maladie elle-même qui est revenue ; mention de la rétribution de 20 sous à un homme chargé de rechercher les malades atteints de peste et d'ensevelir les morts de l'Hôpital de risle, pendant le mois de mars (4). Autre mention de 4 florins pour deux mois, payés à Antoine Telmon, barbier, chargé de visiter et de soigner les pestiférés. Jacques du Bois^ chirurgien, fait l'autopsie de Guillaume Bourgeois, décédé récemment, pour voir s'il est mort de la peste : 3 florins. On expulse toujours de la ville les malades et même les suspects, car on paye G florins et 8 sous pour leur entretien dans l'Isle. Sur ces entrefaites, on apprend le passage prochain des troupes de M. de Saint-Vallier. 11 faut éviter à tout prix cette agglomération ; on s'en tire en lui offrant une certaine quantité de vin blanc, ad eviiandum armigeros ne logiarentur in hac civitate, précaution qui nous indique que la peste était plutôt hors de la ville que dans ses murs.
Vives alarmes encore en 1521, la peste est à Lyon; beaucoup de marchands veulent aller à la foire dans cette ville; mais le conseil décide que ceux qui iront à Lyon seront bannis de Grenoble, ainsi que leur famille. Quant au chirurgien qui vient d'être interné, avec les pestiférés, dans l'Hôpital de Tlsle, Maître Antoine Gallislorz^ il sera soumis à une quarantaine avant de rentrer chez lui (5).
(1) Archives municipales, C C, 585.
(2) Archives municipales, B B, 4.
(3) Archives municipales, B B, 6.
\i) Archives municipales, C C, 611.
(5) Archives municipales, B B, 7.
LA UËDECINF. A GRENOBtE. — D' A. BOUDIN. Ï5
Kn i'tii (I), l'épi liï'iiiic sévil avec une violence nouvelle, « le iioirihre des mezoïis ynfaictea de In poste seple année .1522 < est de ST. Cea 87 maisons ont fourui Ul victimes « el dura la dicte peste Jez le 10 juillet jusqu'à la fuicte de tuutz saints. » On prie le l'arlemenl ile faire dé^tifecter les maisons t allin ijne Die» le créalcitr et sa glorieuse mère nous puisse préserver et garder pour le temps à venir. Amen. » Ne trouvant plus assez de cliirurgiens pour l'Hùpital de ITsIe, les consuls proniettenl à Elirnne que s'il veut s'eurernier dans l'Ilo, on lui donnera, après la contagion, une maîtrise et une boutique dans la ville (2). Cette lialitude d'avoir des élèves gagnant maltriae par leurs services a été suivie plus tard dans l'Hôpital de Urenoble, ainsi que nous le verrons. 8 florins G sous à un nommi! Roland, chargé d'ensevelir les pestlKrés et de désintecter leurs maison.*. Un chirurgien, Itodolphe JmenitDoyal, soi le de médecin temporaire de l'état civil, examinera tous les morts afin de s'assurer s'ils ne sont pas une source de contagion. On lui compte i'i florins A sous pour la visite de guel^uof morts 0). Une autre fois le mëine Hodolphe Juvenit Doyat (-1) touche 4 écus d'or pour avoii- signalé, plusieurs pestiférés à expulser.
Opendanl l'anarchie semble régner dans la ville. Toutes les maisons contaminées sont closes ; aucun habitant ne peut y rentrer avant qu'elles aient été désinfectées (5). Les voleurs, moins craintifs et sans doute sceptiques à l'endroit de \aparfumene, comme on disait alors, pillaient les logis inhabités. Beaucoup de membres du Parlement, des nobles, des avocats, des bourgeois, « tous citoyens, » étaient partis (6); la justice n'était plus rendue. Aussi deniande-t-on « que si le l'arlcmeni quittait la ville t cause de la peste, les consuls et capitaines pourraient connaître des procès qui s'élèveraient dans la ville ».
On ne reçoit en ville aucune pci'sonne qui ne soit porteur de ce que nous nommons aujourd'liui une patente de santé, ■ de bons et suffisants bulletins » sous peine de 100 marcs d'amende. Enfin tout s'apaise, car le i9 décembre 152â, le chirurgien de l'Hôpital de l'Isle déclare que depuis un mois il n'a plus de malades; il demande à toucher ses gages et à reuti'er dans la ville (7),
{1} Archiees inu7ii.i]>ale», C U, ItU.
(3) ArfMoes munici^ates, A A, 6.
(îlj Archive» municipales, C C, 013.
(i) Un frÈre préclieur, du nom de lacques-Jiwenia Doyal, sans doule aoa jiai'eul, reçoit, la même année, 30 Itoriiu comme prédicateur du Carême, CC, 614. (5] Archive* munictpales, B B, 8.
(G) Archive» munictpaUs, A A, 0.
(T; Archive» municipale», B B, 8.
Mais ce n'était qu'une accalmie ; eu 15^23, de nouveaux cas se présentent, et on peut dire que pendant plus d'un demi-siècle, la peste a été en permanence. Comme toutes les maladies infectieuses, elle ne semblait s'éteindre que pour se rallumer peu de temps après.
De 1523 à 1535 la peste n'a pas quitté la ville (1). En 1523 elle se déclare à l'hôpital Saint-Jacques (2) (le 23 décembre). On s'empresse, dès le 28, de nommer, dans chaque rue, deux commissaires chargés de rechercher les malades «3), car la crainte des vexations exercées pour leur légitime défense par les voisins portait les malades et leurs familles à cacher la vérité. Maître Lavorel, chirurgien, est nommé à l'Hôpital de l'Isle, véritable enfer où l'on entasse tous les malheureux suspects, et comme on ne peut pas les y laisser mourir de faim, la ville (4) dépense pour eux 177 florins 7 sous 10 deniers ; une autre fois 70 florins pour « les pauvres pestiférés >. Lavorel ne suffit plus : François de Molines^ Jean Morète, Rodolphe Doyat, que nous avons déjà vu près des pestiférés, Bernardin Tanain^ tous chirurgiens , viennent toucher des mandats pour soins donnés aux malades.
Nous voyons, pour la prennère fois, sur les mandats de cette année, un nom que nous retrouverons souvent, celui d'un homme remarquable par son zèle, son activité dévorante, son intelligence et son savoir, celui du médecin Pierre Aréoud (5) ou Areod^ déjà ennobli, en 1515, par François I^^ pour son savoir profond (fiuy Allard .
En 1524. la peste qui, pendant 10 ans, va être en permanence, redouble, et, comme pour porter la misère à son comble, l'Isère inonde les rues de la ville (G . Un véritable afl'ollement s'empare de tous. Des vagabonds, soupçonnés d'être cause de la recrudescence de l'épidémie, sontcondamnés à mort et exécutés; un vicaire de Notre-Dame, qui avait confessé unefennne atteinte de la peste, est expulsé. Le médecin de la ville, appelé à Sassenage pour soigner un malade, n'obtient des consuls l'autorisation
(1) Priidhomme : Histoire de Grenoble.
(2) L'hôpital Saint-Jacques avait été fondé rue du Pont-Saint-Jayme en 1329, par le banquier florentin Jacques de Die, dit Lappol et Catherine Montaigne, sa femme. En 1545; il fut réuni à l'hApital Notre-Dame et vendu en 1G45. (Prudhomme : Introtluction aux archives hospitalières,
(3) Archives municipales, B H, 8.
(4) Archives municipales, C G, 015.
(5 Un de ses historiens, de Berluc-Perussis, dit qu'il était né à Forcalquier et que son nom, Aréoud ou Areod^ avait passé chez ses ancêtres par les formes d'Araudi, Araldi, Areudi. On les nommait aussi Carlet^ en souvenir de quelque Carie Araudi leur anci^tre. Le nom d'Aréoud est aujourd'hui oublié dans leur pays d'origine, mais il existe encore des Garlet à Niozelles. Le père d'Areod, Pierre Araudi, était notaire à Forcalquier en 1148.
(6) Prud'homme : Histoire de Grenoble.
de sortir que sous la réserve que sa rentrée en ville pourra lui être interdite, si sa cliente est atteinte de la peste.
En 1525 la question du secret professionnel, chez nous récemment discutée mais finalement tranchée dans l'intérêt de la santé publique, est déjà résolue : tous les médecins doivent prêter le serment de révéler aux / consuls les noms de toutes les personnes qu'ils sauraient atteintes, mesure fort sage assurément; mais en même temps, les ordres les plus intempestifs sont donnés coup sur coup : un habitant de la ville, nommé Jean Béatrix, étant mort de la peste, qu'on espérait toujours voir finir lorsque, survenait la moindre période de détente, tous ceux qui l'ont visité depuis le début de sa maladie sont expulsés(l), mesure qui ne pouvait avoir d'autre résultat que d'exposer les malades à l'indifférence et à l'abandon. On va jusqu'à faire murer, dans la rue Saint-Laurent, les fenêtres ouvertes sur la montagne, du côté de la façade postérieure, dans la crainte que des gens atteints de peste ne puissent entrer par ces ouvertures (2).
Les livres de comptes de la ville ne parlent plus que de mandats au nom des médecins, chirurgiens, barbiers ou même des corbeaux chargés d'enterrer. Les noms de François de Molines, barbier et chirurgien, de Rodolphe JuvenU-Doyat, chirurgien, et surtout celui de Pierre Aréoud^ médecin, reviennent à chaque page.
En 1533, sur quatre consuls, deux se sont enfuis. Des deux qui sont courageusement demeurés à leur poste, Gaspard Fléard, docteur en droit, et Antoine Avril, praticien, le dernier mourut victime de son dévouement. Il ne resta plus que deux conseillers : Chosson, armurier et Maxime, marchand.
Le médecin Guillaume Dupuis^ le professeur de médecine dont nous avons déjà parlé, reçoit 10 livres pour soins donnés au malheureux consul Antoine Avril. Ces honoraires ne semblent pas, il est vrai, l'avoir satîs- j( fait: il avait dû, en effet, subir une expulsion assez injuste et il avait failli perdre la clientèle de son couvent de Saint-Chef. * Guillaume Dupuis, docteur en médecine et citoyen de Grenoble, expose (3) qu'après avoir fait sa quatarantaine de certain dangier où il s'était trouvé, il fut requeru de venir visiter et médiciner en ceste présente ville feu M. le Coss-Aprilis, lequel il est allé veoir souventes foys en sa propre maison, pour le faire
saigner et aultres remèdes nécessaires à son mal de quoy aesté
contraint de soy absenter de messieurs de Saint-Chief, par l'espace
(1) Archives municipales, B H. 8.
(2) Archives municipales, B B, 8.
(3) Archives municipales, C G, ()î25.
de 40 jours et s'en aller vivre à Lyon avec gros frais et despens, par quoy supplie avoir regard au dangier en quoy se metait et aux despens, pour faire service à la ville ».
Un chirurgien est mort de la contagion à l'Hôpital de l'Isle. Quant à maître François, il y reste toujours enfermé, sans communications au dehors, ni grand confortable , car « on achète une « fiasque » de verre pour porter ung pot d'eau ardent à M. François dans l'Ile ».
Pierre Aréoud touche 230 livres pour les soins qu'il a donnés aux pestiférés; le dévouement de ce médecin croissait d'ailleurs comme le danger; en cette année 1533, où maxima populi pars interiit, au milieu de l'affollement {général, il prodigue à tous ses soins, ses conseils et ses encouragements (1); partout, sous ses ordres, on désinfecte les maisons en brûlant de la poudre et du genièvre; la ville exécute scrupuleusement les conseils qui lui sont donnés, elle indemnise les victimes de leur dévouement et secourt les malheureux, aussi lui faut-il emprunter 10.000 livres pour l'entretien des pauvres et des gens brutalement expulsés comme suspects de peste (2).
Au milieu de la tristesse générale, il fallait bien s'amuser: on joue des mystères. En 1526, on joue le mystère de Saint-Christophe ; des tréteaux à plusieurs étages sont dressés, le peuple accourt, contemple les écriteaux, les banderolles, les personnages allégoriques, écoute les farces et sotties mises, sans souci des anachronismes les plus grossiers, dans la bouche des personnages. Quel est le boute-en-train, le décorateur, le costumier, l'auteur souvent, l'acteur parfois, de ces pièces, qui sont elles-mêmes un préservatif contre la tristesse et parlant contre la contagion*? c'est notre médecin. Pierre Aréoud, matlre Pierre, comme on le nomme, quand il passe. Il reçoit, du reste, 60 florins 8 sous pour l'indemniser de ses peines et de ses frais.
En 1527, la peste laisse un peu de repos. Le gouverneur François de Bourbon, comte de Saint-Pol, fait son entrée à Grenoble; il s'agit de le recevoir convenablement : « échaffauds, jeunes filles bien costumées, écriteaux symboliques, etc.. > Quel est encore le metteur en scène, le grand imprésario? toujours maître Pierre! Sa note est de 30 florins (3).
L'arrivée du comte de Saint-PoI ne devait pas tarder à être heureuse pour Grenoble : c'est lui qui va, dans quelques années, relever l'Univer-
(1) Beijistixs manuscrits, 153i, folios 285 et 203 et Archives municipales, A A, 0.
(2) Archives municipales, BB, 10.
(3) Archives municipales, C ('., 021 •
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site, pas encore tout à fait morte mais assez peu vivace, il me semble, malgré Guillaume Dupuys et même malgré Pierre Aréoud,
A peine arrivé, le gouverneur veut du mouvement dans sa bonne ville de Grenoble :'on décide donc que le jour delà Pentecôte 1535, on jouera un grand mystère de la passion, qui ne durera pas moins de quatre jours. Une <r commission», comme nous dirions aujourd'lmi, se réunit, le 28 février(i) 1535, pour préparer le programme. Elle était composée de : 1* respectable maître François Feysan^ procurator fiscalis generalis; 2« magister Petrus Areod, medicus ; 3° nobiiis Claudius Chappuysii^ secretarius cari parlementi; ¥ Henricus Maleronis, secretarim camerx computorum et Eni^ ffiondus Rossignol^ secrelarius status delphinatus. Le rôle de Jésus-Christ sera tenu par maître Pierre Buchicher, bientôt recteur de TUniversité. Tout se passe pour le mieux, malgré les. hésitations de Buchicher, qui cherche à se dérober. Pierre Aréoud et F. Feysan toucheront , pour leurs peines, un mandat de 180 livres (2). On voit que notre actif collègue était vraiment bon à tout.
Nous le retrouverons encore à rUniversité,aux fêles publiques et au lit des pestiférés ; mais, entre temps, il avait eu assez de loisirs pour écrire un livre sur la Fontaine ardente(3}, où il ne fait pas preuve, bien entendu, de connaissances très étendues en chimie et en géologie, mais où il montre au moins qu'il connaît merveilleusement ses auteurs anciens. Aréoud est le type, en notre pays, de ces médecins encyclopédistes que le Moyen-Age nous a donnés et qui deviennent de jour en jour plus rares devant les progrès de la spécialisation professionnelle.
(1) Berriat Saint-Prix: Remarques sur les anciens jeux des mystères,
(2) Archives municipales, G C, 627.
(3) Voici le titre de ce petit volume, fort curieux, qui se trouve à la Bibliothèque de Grenoble (X, 4524) : Ilabcs lector humanisstme fontis ignivomiardcntis, proxime gratianopolim positi ecphrasim, non solinn medicis pfnsicisve sed quoquc nature rimari miranda expctentibus opus cxactissimumy nunc pri^num a Petro Areodo forcal(fucricnsis medice facultatis doctori, gtxitianopoli in civitate allohrogxiin nobxlissimc praxim excrccnte cditum, quod sane optime
discipienti immaculatum tersum vlegans illàboratum que offertor epp(sy7o(ib^^). Esprit i)hiIosophique et général isateur, d'un savoir profond, dit Guy Allard, il avait, en outre, publié un commentaire du Tfimce de Platon ou De la nature.
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