‹ La médecine à travers les siècles, histoire, philosophieChapitre 10 sur 53 · II. — Xes premières écoles dé médecine · texte numérisé non relu

II. — Xes premières écoles dé médecine

Des écoles de médecine très-anciennes furent fondées, en dehors de toute influence sacerdotale, là où il n’y eut jamais ni temples ni corporations religieuses attachées à leur service.

De la Grande-Grèce, par exemple, sortirent de bonne heure des médecins instruits et renommés, qui propagèrent au loin les connaissances salutaires et exercèrent leur art avec un grand éclat.

Parmi les plus illustres figure au premier rang Démocède de Crotone, contemporain de Pythagore. Il commença sa réputation à Égine, où il acquit fortune et crédit. Appelé successivement à Athènes, puis à Samos, par le tyran Polycrate qu’il guérit d’une grave maladie, sa célébrité était si grande, que les Barbares eux-mêmes lui rendirent hom-

mage. Prisonnier des Perses à la suite d’une guerre malheureuse, il illustra sa captivité par deux cures chirurgicales qui lui valurent la faveur royale de ses deux malades, le roi Darius et la reine Atossa. Celle-ci avait au sein un ulcère que n’avait pu guérir toute la science des médecins égyptiens; ils n’avaient pas mieux réussi à traiter d’une entorse le grand roi, quand Démocède intervint à propos et leur sauva la vie. Comme il avait usé de son crédit pour faire une bonne action, il usa d’un stratagème heureux pour recouvrer la liberté.

Hérodote, qui nous a transmis l’histoire de Démocède, nous apprend queCrotone possédait une école de médecine, et que les médecins crotoniates étaient renommés entre tous. Malheureusement on ne sait rien de plus de la médecine et des médecins de Crotone.

Le fait consigné par l’historien n’en est pas moins précieux en tant qu’il atteste que des écoles médicales avaient été fondées en dehors de toute influence religieuse. II n’y avait en effet dans la Grande-Grèce ni Asclépiéions ni Asclépiades. On sait d’ailleurs que ces derniers ne sortaient guère de leurs temples. Ils voyageaient rarement, si ce n’est quelquefois à la suite des armées, comme on le voit dans Homère.

On pourrait objecter, pour infirmer le témoignage d’Hérodote, que cette école de Crotone dont il parle dans son histoire ne dura pas longtemps. Cela est vrai, autant que nous pouvons le savoir. Mais on peut répondre que les écoles de Cyrène et de Rhodes, placées sous la protection d’un temple d’Esculape, eurent une durée tout aussi éphémère.

Je sais bien qu’à cet argument très-faible on en pourrait ajouter d’autres plus solides en apparence, tirés de deux petits traités de la collection hippocratique, le Serment et la Loi, pour soutenir sans trop d’invraisemblance que les écoles çaédicales de la Grèce étaient sinon sous la dépen-

dance, du moins sous l’influence d’une caste sacerdotale, ou, si l’on veut’, de certaines communautés et corporations religieuses, qui excluaient 1^ ^ofa^np (Je leurs initiation^ ou de leurs mystères,

Mais, outre que les passages invoqués dans ces deux traités ne fournissent pas de preuves qiéremptoires, on peut les soumettre à des interprétations diverses, et d’ailleurs l’authenticité de la dernière phrase de la Loi, où il est question d’initiés et de profanes, est plus que suspecte.

De tout ce qui a été exposé ci-dessus je tire cette conclusion légitime, que les prêtres d’Apollon et d’Esculape demeurèrent étrangers à toute innovation, et qu’hostiles à tout progrès capable de compromettre leur crédit, ils ne contribuèrent en rien à transformer les temples en écoles. L’ignorance, alliée naturelle de la superstition, était parmi eux un héritage précieusement conservé, fidèlement transmis. L’esprit théocratique déteste instinctivement tout ce qui est réforme et changement ; et cet esprit animait les prêtres médecins. Tels ils étaient au commencement, tels ils continuèrent d’être : au temps de Galien, comme au temps d’Hippocrate, ils faisaient profession d’exploiter la crédulité des bonnes âmes.

La période sacrée ou mythologique de la médecine grecque se prolongea bien au delà de la guerre de Troie. Tant que le paganisme fut puissant, il y eut des divinités médicales, des temples consacrés à ces divinités et des prêtres pour les desservir.

Comment la caste sacerdotale put-elle tenir contre les écoles de médecine? Pour répondre à cette question, il ,

faudrait posséder des documents : en leur absence, on ne 0 ^

peut procéder que par conjectures. Suivant ma manière de *

’V'oir, les corporations religieuses, se sentant menacées, firent tous leurs efforts peur empêcher l’établissement des

écoles médicales, et pour les discréditer quand elles furent établies. Il n’est pas impossible de saisir dans la tradition antique quelques traces de cette rivalité malveillante. N’estce pas à la haine impuissante des prêtres d’Esculape contre les vrais médecins et laeaine médecine, qu’il faut attribuer l’origine de cette accusation absurde, suivant laquelle Hippocrate aurait mis le feu au temple de Gnide, d’autres disent de Cos, non sans avoir préalablement recueilli, pour s’en faire honneur, les inscriptions des tables votives?

Cette fable, brièvement racontée par l’auteur de la biographie d’Hippocrate selon Soranus, accréditée par le savant Varron, répétée complaisamment par Pline, pesamment versifiée par le fastidieux Tzetzès, cette fable mérite à peine quelque attention. Il se peut du reste qu’elle ne soit qu’une histoire faite à plaisir par quelque ignorant biographe, une anecdote brodée après coup sur la tradition incertaine, vaguement indiquée par le géographe Strabon dans sa description de l’île de Cos.

Ce conte absurde, tel qu’il nous est parvenu, est tiré d’un livre désormais perdu, intitulé : Généalogie médicale, dont l’auteur était Andréas de Caryste, cité avec mépris par Galien, et surnommé lé plagiaire par Ératosthène.

Le bon sens de tous les historiens de la médecine a fait justice de cette sotte calomnie. L’incendie du temple, la fuite d’Hippocrate, riche de ses dépouilles, toutes les autres circonstances de ce récit n’offrent pas la moindre vraisemblance; et c’est une raison de plus pour supposer que les prêtres d’Esculape ont eu l’honneur de cette invention.

Et que pouvait faire Hippocrate des inscriptions gravées sur les tables votives? Quel parti pouvait-il tirer des notes informes et des prescriptions ridicules qui décoraient les temples? Ce n’est pas apparemment sur de pareils modèles qu’il a rédigé ses observations mémorables.

En tout cas, Hippocrate s’est gardé de suivre l’exemple des prêtres qui chassaient les mourants de l’enceinte sa-

crée, et avaient soin de ne consigner Sur leurs tableaux que les cas de guérison. Lui, au contraire, il a écrit tout ce

qu’il a observé, et avec l’ingénuité d’un grand esprit, il a transmis à la postérité ses erreurs et ses insuccès ; de quoi Celse le loue grandement et avec raison. ff€> ^

Ce fait seul donne la mesure du génie et du caractère de ^ cet homme illustre. âjsy-îlvd- ^4^ 4,-

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