lies prêtres d’Escnlape
Des auteurs très-graves ont placé dans le paradis terrestre le berceau de la médecine, et ont doctement raconté l’histoire médicale de la période antédiluvienne. Sur quels documents ? c’est ce qu’ils ont négligé de marquer. On ne saurait remonter au delà, on ne saurait par conséquent se montrer à la fois plus consciencieux ni plus complet.
Celte érudition romanesque prouve une chose, à savoir : que les savants ne sont pas moins que les poètes sujets aux écarts de l’imagination et à la manie de se singulariser. Les plus sévères prennent plaisir à disserter, et, entraînés par leur goût, ils abordent au pays des chimères. Qu’ils y restent; nous n’avons pas le loisir de les suivre.
La recherche oiseuse de ces origines incertaines ne peut séduire que les esprits enclins au paradoxe ou les âmes crédules, qui assimilent la science à la révélation.
La médecine a suivi la loi générale qui règle l’évolution de toutes choses : elle s’est formée lentement, par des accroissements successifs. Celse a dit qu’elle est universelle et de tous les temps, et Pline après lui, qu’il n’est pas possible de s’en passer, quand on se passerait de médecins.
Cette manière de voir, consacrée par la tradition et le bon sens, a été merveilleusement exposée dans le traité hippocratique intitulé : De V ancienne médecine (1), œuvre profonde de savoir et de raisonnement, qui peut être considérée comme le premier essai philosophique sur les commence-
(1) Hippocrate, Œ ivres complètes, trad. E. Littré, t. I,
ments probables et les développements immédiats de l^’art de guérir.
La nécessité et l’expérience qui en procède forcément étendirent petit à petit le cercle des connaissances. Avec les faits se multiplièrent les observations. Une expérimentation aveugle, une grossière analogie, des simples, quelques remèdes d’une préparation facile, tels furent les éléments et les matériaux primitifs de l’art médical.
Sans se mettre en peine de connaître, d’expliquer la maladie, on chercliait à la guérir, et, soit que le moyen appliqué à cette fin réussît ou échouât, on ne songeait pas davantage à se rendre compte du succès ou de l’échec. C’était le temps de l’empirisme brut, qui consiste à traiter les malades sans se préoccuper de rechercher les causes du mal ni la nature des modifications introduites pat: les remèdes.
Cette médecine était accessible à tous, et facilement transmise d’une génération à une autre.
Plus tard, ce grossier empirisme, de plus en plus riche en ressources, devint l’attribut et comme le patrimoine de certaines familles. Ainsi les fruits de l’expérience, qui furent longtemps un bien commun, passèrent insensiblement dans les mains de quelques particuliers, que la reconnaissance, mêlée à la superstition, mit au rang des héros et des demidieux.
De là ce nombre infini de divinités tutélaires, protectrices de la santé, qui remplissent toute la période mythologique, une des plus obscures et des plus embrouillées de l’histoire de la médecine.
Avec les dieux vinrent les prêtres. On les rencontre partout à l’origine des civilisations et au berceau des connaissances. Vivant de l’autel, ils s’appliquèrent à exploiter la crédulité par le merveilleux, et ils réussirent comme tous les charlatans. Dans les cures heureuses comme dans les cas désespérés, les ministres de la divinité (ils se contentaient modestement de ce titre) savaient recommander la
reconnaissance ou la résignation; ils mettaient ainsi leur responsabilité à couvert, de telle sorte que l’insuccès même ne pouvait compbomettre leur réputation ni par conséquent leurs intérêts. On savait d’ailleurs que, pour avoir ressuscité un mort, Esculape avait été frappé de la foudre. Les prêtres du dieu ne pouvaient s’exposer comme lui à provoquer le courroux de Jupiter.
Un fait certain, c’est qu’une fois que la caste sacerdotale fut en possession de trafiquer de la médecine, celle-ci ne sortit plus du sanctuaire, ou du moins elle y resta enfouie durant des siècles, sans recevoir d’accroissements notables, dénaturée par l’ignorance superstitieuse.
Il serait intéressant de connaître l’histoire authentique de ces temples, j’allais dire de ces couvents de moines-médecins. Je suppose qu’il y avait entre ces corporations puissantes une grande émulation, une ardente rivalité, j’entends une rivalité d’intérêts, une jalousie de métier.
Les guérisons, réelles ou feintes, que les prêtres opéraient avec un grand appareil de cérémonies, avaient toujours quelque chose d’extraordinaire pour frapper l’imagination; mais elles n’avaient pas l’ombre du sens commun. Je n’en veux d’autres preuves que les tables votives dont ils tapissaient les murs de leurs temples, recueils fastueux d’observations tronquées et de recettes absurdes, dont la science n’a pu encore donner une explication raisonnable. Ce qui a été conservé et transmis jusqu’à nous est peu de chose ; mais il n’en faut pas davantage pour affirmer, d’après leur propre témoignage, que les prêtres-médeCins n’étaient que d’audacieux imposteurs, d’effrontés charlatans.
Ces pièces justificatives de leur histoire attestent leur ineptie. En faisant étalage de leur prétendu savoir dans ces inscriptions ridicules, ils avaient un double dessein : attirer la foule, en lui inspirant confiance, et faciliter en même temps l’exercice d’un métier lucratif. 11 va sans le dire qu’ils n’inscrivaient que les cas heureux. Quant aux malades dé-
sespérés, ils les mettaient inhumainement hors du temple, prétendant que le trépas d’un homme dans le sanctuaire
souillait les regards de la divinité.
L’art ne pouvait que dégénérer entre les mains de la caste sacerdotale. .
Aussi peut-on affirmer, sans crainte d’erreur j que la période primitive, celle qui vit naître les premiers rudiments de la médecine, d’une expérimentation grossière, niais traditionnelle et perfectible, l’emportait de beaucoup sur cette période sacrée. Lès premiers -éléments de l’empirisme, dégagés de toute superstition, valaient infiniment mieux que les pratiques des prêtres d’Esculape.
Ils furent toujours ignorants et fourbes, même du temps d’Ælius Aristide et d’Apollonius de Tyane, malgré les emprunts qu’ils avaient faits dès lors aux vrais médecins et aux écoles médicales.
Des collections informes d’observations mal faites, de ridicules pratiques, de folles décisions et de remèdes impossibles, pompeusement décorées du titre d’oracles, n’étaient en réalité que le fruit des imaginations extravagantes d’une corporation inepte et avide, et n’avaient d’autre appui que les visions maladives des esprits faibles.
On ne peut croire sérieusement à la prétendue science des prêtres qui passaient pour exercer la médecine dans les temples. Pour rendre la justice qu’ils méritent à ces minisr très de la superstition et du charlatanisme, il faut leur appliquer le vers énergique d’Ennius, et les appeler, non pas médecins, mais devins superstitieux et jongleurs éhontés :
« Sed superstitiosi vates împudentesque harioli. »
La science ne leur doit rien, absolument rien, quoi qu’on veuille dire en leur faveur. Pour ma part j e tiens, après mûr examen, que l’exercice de la médecine dans les temples, sujet sur lequel on a tant et si savamment disserté, loin d’a-
voir servi aux progrès de l’art, n’a eu pour effet que d’entraver sa marcIie ascendante.
Que les temples d’Apollon et d’Esculape, situés pour la plupart sur des lieux élevés, voisins dé quelque source salutaire, que ces temples aient exercé par cet ensemble de circonstances une influence heureuse sur le traitement des maladies, c’est ce que je n’ai garde de contester, et j’accorderai même, sjl le faut, que ces lieux consacrés aux divinités tutélaires de la santé ont pu donner origine aux écoles médicales les plus renommées dans les temps anciens.
C’est l’opinion de M. Littré, que je ne saurais admettre, malgré des raisons spécieuses, que comme une hypothèse plausible, ou mieux, comme une conjecture ingénieuse et non dépourvue de toute vraisemblance.
En tout cas, ce n’est pas dans les anciens Asclépiéions qu’il faut exclusivement chercher l’origine de ces centres d’instruction médicale.