FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
Dans son rapport au conseil des Cinq-Cents sur l’organisation des écoles de médecine, Cabanis, entre autres améliorations et réformes, proposait la fondation d’un cours de méthode générale appliquée à l’étude et à l’enseignement, et l’établissement, à côté de l'École de Paris, d’une Société médicale chargée de perfectionner toutes les parties de l’art de guérir en général, et en particulier ses méthodes didactiques. En autres termes, Cabanis, esprit clairvoyant et d’une rare élévation, voulait préserver les corps enseignants de la décadence qui les atteint inévitablement lorsqu’ils ne sont pas constitués de manière à pouvoir échapper aux séductions de la routine et aux périls de l’anarchie. Placées entre ces deux écueils, les écoles ne les évitent guère : faute d'éléments rénovateurs, elles s’éteignent, s’effacent, tombent dans une insignifiance voisine du néant, et la force de cohésion les abandonne.
Nos trois Facultés de médecine, dans leur état présent, attestent la sagesse des mesures que proposait Cabanis en vue de conserver à l’enseignement médical son importance et son efficacité; et les réformes tentées ces dernières
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années dans la faculté de Paris prouvent avec évidence qu’en médecine les corps enseignants sont incapables de se guérir du mal qui les ronge, et qui, datant de loin, veut être traité sans ménagements et par des remèdes héroïques. Ce n’est pas en multipliant les chaires qu’on régénère un enseignement. Quand les sources mêmes de la vitalité sont corrompues, les palliatifs ne valent, ne peuvent rien ; il y faut les grands moyens : le fer et le feu. Si l’organisation du corps enseignant est vicieuse, si les prétendues méthodes didactiques en vigueur sont radicalement mauvaises, l’unique traitement indiqué, c’est de couper dans le vif et de retrancher tout le reste.
Si la Faculté n’est point incurable, elle pourra revenir à la santé lorsque ce cours de méthode générale que voulait fonder Cabanis sera dans son enseignement et en vivifiera toutes les parties ; et ce cours ne sera possible que le jour où la Faculté en trouvera hors de chez elle l’exemple et le modèle; car il est très-certain qu’elle est impuissante à réformer spontanément ses méthodes didactiques : les tentatives récentes d’amélioration n’ont donné aucun résultat satisfaisant. Sans parler des cours complémentaires, dont l’innocuité, pour ne pas dire Finanité, est aujourd’hui manifeste; on pourrait demander sans indiscrétion quelleheureuse influence ont exercée sur les études médicales les deux chaires nouvelles, dont l’une a disparu avant que fût révolue la deuxième année de sa fondation.
Pareil fait ne sétait jamais vu ; mais il est bon qu’un exemple qui équivaut à une preuve irrécusable ait , démontré qu’un décret ne suffit point pour fonder une chaire. La nécessité et les circonstances doivent concourir à la fondation d’un enseignement. A cette condition seulement l’enseignement nouveau prend racine, prospère et porte ses fruits. Fonder une chaire, c’est subvenir à un besoin urgent, en termes médicaux, c’est remplir une indication ; et il faut se souvenir de l’aphorisme si vrai de Galien, que c’estl’occasion
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qui constitue la vraie thérapeutique. Bippocrate a dit : a L’occasion fugitive, » et c’est ici le cas de s’en souvenir. C’est l’opportunité qui fait toute la force d’un enseignement nouveau; et nous savons que la fondation des chaires nouvelles, à moins que l’opportunité, la nécessité et les circonstances ne concourent, est à peu près inutile pour rajeunir et régénérer une Faculté.
Aussi avons-nous vu, par deux fois, avec plus d’indifférence que d’émotion, le projet de fonder à la faculté de Paris une chaire d’histoire delà médecine, non sans rire des ambitions et des prétentions singulières qui s’affirmèrent de nouveau à cette occasion. Ces aspirants sans titres, qui veulent à toute force que l’Académie leur ouvre une section spéciale, ces amateurs qui cultivent avec prédilection la littérature et la philosophie médicales, se réjouissaient, admiraient, applaudissaient et se berçaient de douces illusions.
Cependant une difficulté, paraît-il, arrêtait les promoteurs du projet. Pour emprunter les propres termes d’un décret de fondation, sous une forme négative, un homme ne se trouvait pas à côté de la chaire qu’on voulait fonder, et cette circonstance dérangeait un peu les combinaisons de ces organisateurs de l’enseignement, qui ont pour principe qu’il faut fonder une chaire, non parce qu’il y a nécessité urgente, mais parce qu’il se rencontre un homme capable ou désireux de la remplir. Ce principe a quelquefois pour conséquence, dans l’application, de fonder des chaires qui sont occupées sans être remplies. Mais la charité scientifique prendrait volontiers pour devise cette pensée d’un ancien : Ma/o virum qui pecunia eget, quam pecuniam quœ viro, que l’on peut rendre ainsi ; « Voilà un homme qui serait bien aise d’avoir une chaire ; nommons-le professeur pour le contenter, a
Si nous avions connaissance du rapport qui a été présenté, dit-on, à ce sujet au ministre de l’Instruction publique, nous pourrions plus aisément étendre nos réflexions
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sur la médication palliative qu’on avait imaginée pour ren* dre à la faculté de médecine les apparences de la santé. Mais ce rapport n’a pas été communiqué au public, et tout ce que nous avons pu savoir de très-bonne source, c’est que la chaire d’histoire de la médecine devait, à défaut de candidat sérieux, être mise au concours.
Qu’on se figure un concours pour lequel on n’aurait pas trouvé déjugés compétents, j’entends en nombre suffisant, car il n’y a pas présentement en France six médecins en état d’aborder sérieusement une question quelconque d’histoire de la médecine : l’érudition, la littérature, la critique et la philosophie médicales n’existent que de nom, ne sont guère cultivées que par quelques savants en nombre très-restreint, étrangers presque tous à toute visée ambitieuse,' ainsi qu’aux intrigues et manigances des Facultés et des Académies.
Et comment sont-ils considérés et traités ces quelques médecins restés fidèles au culte de la tradition, au milieu de l’incurie et de l’ignorance générales du passé de notre art ? Avec dédain et presque avec mépris. Les faiseurs de harangues ne ménagent guère ces quelques fidèles, qu’ils appellent agréablement des savants de cabinet, des geiïs de bibliothèque, et qui seuls cependant mesurent toute la grandeur de l’art médical, parce qu’il leur est donné de contempler cet art dans la tradition des siècles, et que cette contemplation les console de la médiocrité présente et de la sotte vanité de leurs contempteurs.
Les chefs et représentants les plus autorisés de notre médecine auraient peut-être conscience de leur petitesse s’ils cherchaient dans l’histoire des éléments de comparaison ; l’élude attentive de ce passé qu’ils ignorent les rendrait à la fois plus modestes et plus sages. Ces airs de souverain qu’affectent nos grands maîtres, dans la chaire ou à la tribune, conviendraient tout au plus à un Brown, à un Broussais, à quelqu’un de ces hommes extraordinaires qui sont nés novateurs et portent avec eux une révolution. Mais des
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hommes de cette force, la Faculté n’en compte pas un seul. Toutes les têtes sont au même niveau, et certes le niveau ne s’est pas élevé depuis la suppression du concours.
Mais le concours devait, disait-on, être rétabli à l’occasion de cette chaire d’histoire de la médecine dont on menaçait la Faculté. Mais à quoi donc songeaient ceux qui voulaient revenir provisoirement, il faut le croire, à cette institution libérale? IN’allaient-ils pas commettre une imprudence ou plutôt une sottise ? Le concours, avec tous ses défauts et inconvénients, c’est la libre discussion, c’est le jugement à ciel ouvert, c’est le public pris pour juge et du mérite des compétiteurs et de l’équité du jury ; en autres termes, c'est le retour des franchises scolaires, l’influence du talent substituée à celle de la faveur ; c’est la Faculté mise en demeure de se régénérer elle-même par des choix heureux et légitimes ; c’est enfin l’humiliation des intrus, et la revanche de ceux qui ne veulent arriver qu’en passant par la grande entrée ; c’est, en un mot, une révolution à laquelle, du reste, nous n’avons jamais voulu croire.
Cette révolution imminente était d’ailleurs tout ce qu’il y avait de neuf et d’imprévu dans la fondation en perspective. Il fallait que la Faculté fût possédée d’une envie démesurée d’avoir une chaire d’histoire de la médecine pour aller contre l’usage reçu, et suivant lequel un enseignement nouveau est confié sans actes probatoires ni épreuves préliminaires à celui que désigne le choix ou la fortune. Heureusement pour la Faculté et pour le haut enseignement, l’autorité supérieure a réfléchi avant de prendre une décision, et la chaire d’histoire de la médecine sera fondée, selon toute apparence, au Collège de France.
C’est là vraiment que cette chaire sera bien placée; c’est là qu’elle pourra prendre racine. C’est dans cet établissement d’instruction supérieure que l’histoire de la médecine peut être librement et fructueusement enseignée. Au Collège de France, le professeur ne sera point retenu, enchaîné Gdaedia. b
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par aucune de ces traditions d’école, qui sont les principaux éléments de la routine ; il sera libre d’aborder le sujet de son cours et de le traiter à sa guise, sans s’exposer à froisser l’amour-propre d’aucun de ses collègues, sans crainte d’empiéter sur leurs attributions et sans s’inquiéter d’aucune surveillance.
Il en serait tout autrement à la Faculté où, faute de principes dogmatiques et de doctrines communes, chacun se croit investi d’une puissance d’infaillibilité qui se traduit quelquefois par d’étranges prétentions. N’a-t-on pas eu tout . récemment l’exemple d’un professeur qui proposait sérieusement de réduire à la raison quelques professeurs agrégés dissidents? Ce qui prouve sans réplique combien est profond le mal qui mine ce corps enseignant, c’est qu’on y traite la question si complexe de l’uniformité de doctrines, exactement comme la Convention a résolu celle de l’unité des poids et mesures. Cet entêtement scolastique et ces velléités de tyrannie dogmatique mettent en pleine évidence l’étroitesse d’esprit et les incurables préjugés des gens qui professent.
Introduite dans l’enseignement officiel de la Faculté, l’histoire de la médecine n'eût été qu’une occasion de discorde et un nouvel élément d’anarchie. De fait, ûn professeur d’histoire de la médecine, comprenant sa mission et capable de la remplir, s’il professait à la Faculté, se verrait dans la nécessité de faire ce cours de méthode générale, dont parlait Cabanis dans son rapport, et d’y convier à la fois élèves et maîtres ; car de cette méthode générale, qui est l’âme et la force vitale de l’enseignement médical, les gens qui professent officiellement ne savent rien : ils professeraient tout, autrement s’ils en connaissaient les plus simples éléments. Mais comme ils ne soupçonnent même pas que la condition essentielle pour professer avec autorité leur fait absolument défaut, il n’y a pas d’espoir de les voir s’amender ; jamais ils ne consentiront à se remettre sur les bancs, non pas
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même pour entendre les leçons de rhistoire, ce maître souverain qu’on peut pourtant suivre, sans déroger, à tout âge.
Se figure-t-on un professeur de pathologie générale ou l’auteur de quelque gros' traité sur la même matière, rétractant ou abjurant leur enseignement et la prétendue méthode didactique dont Chomel a légué le modèle à ses successeurs et disciples? Et comprend-on un professeur d’histoire de la médecine, un nouveau venu, un étranger, pour ainsi dire, étant obligé de suppléer, de compléter et de redresser ses collègues? Et qui sait si ces derniers, hostiles à des innovations fâcheuses poür leur influence dogmatique, ne contraindraient, pas le professeur d’histoire à se contenir dans le domaine de l’érudition pure, sans lui permettre la moindre digression ou excursion du côté de la critique et des généralités? Rien de plus vraisemblable, s’il faut en juger d’après les prétentions et les dispositions des membres du corps enseignant.
Il n’est parmi eux si petit clinicien, si médiocre patholo^ giste, si mince physiologiste qui ne se croie en possession d’une philosophie médicale à laquelle rien ne manque. Il n’y a pas aujourd’hui un observateur sachant quelque peu d’arithmétique et dressé aux manœuvres de l’exploration, qui ne se tienne pour un médecin accompli. Et que savait-on avant nous?pensent toujours et répètent volontiers ces observateurs à la douzaine qui ont ravalé si bas l’art médical, sous prétexte d’exactitude. Et qu’importent à ces artistes vulgaires nos origines? En quoi pourrait les intéresser l’histoire des variations de la médecine et de son évolution merveilleuse à travers tant de vicissitudes et de révolutions? Eux et leurs maîtres n’ont qu’une devise : la pratique.
Eh ! sans doute, il faut compter pour beaucoup la pratique, c’est-à-dire l’utilité dans l’application de la science aux choses de la vie, sans laquelle, observe judicieusement Galien, il n’y a point d’art (t). La fin même de la médecine
(1) Exhortât, à V étude ^ ch, vu, t. I, p. 20, édit, de Kûhn.
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est la poursuite d’un résultat concret en vue du bien commun. Nous savons cela ; mais nous n’avons garde d’oublier que, sans les principes d"une science supérieure et générale, sans les doctrines qui se résument en une théorie, l’art se rapetisse, se dégrade, et tombe à la fin dans l’avilissement.
La pratique, telle que l’entendent la plupart de nos médecins, est je ne sais quoi de vulgaire et de plat qui rétrécit l’esprit, et le rive à une lourde chaîne faussement décorée du nom d’observation, et qui n’est, en définitive, qu’immobilité, absence, paralysie ou mort de la pensée, pure mécanique, ou grossier automatisme, fruit de la mnémonique et de l’habitude acquise par la répétition des mêmes actes. Suivant le vœu de Bacon, on a mis du plomb aux ailes de l’esprit, et, ne pouvant plus voler, il se traîne et rampe. Il faut du génie pour prendre son essor etrejeter ou emporter ce lest incommode. Or le génie est aussi rare que le fabuleux phénix, et la Faculté s’en passe depuis Broussais. Cloués à terre comme les statues immobiles de l’ancienne Égypte emprisonnées dans leur gaine, nos médecins ne voient tout au plus que ce qui est à leurs pieds. Leur vue n’embrasse plus l’horizon ; ils ne regardent ni devant ni derrière eux. Ignorants du passé, insouciants de l’avenir, ils ne savent ni où ils vont ni d’où ils viennent; ils ne s’inquiètent ni du but ni du point de départ. Isolés dans le présent, incapables de s’orienter, ils n’avancent pas, ils s’enfoncent de plus en plus dans le néant; car c’est proprement le néant qui nous envahit, qui nous enveloppe de toutes parts comme un désert sans oasis. Notre état n’est point du tout comparable au repos succédant à l’agitation. Ce n’est plus le calme après la tempête ; c’est la mer Morte avec ses eaux dormantes et ses rives désolées.
Rien n est plus affligeant pour les quelques médecins qui ont encore quelque souci de la dignité de l’art, que le spectacle qu’ofi'rent nos écoles de médecine. L’enseignement
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médical est encombré, surchargé. De là son infériorité et son insuffisance, à laquelle on ne remédiera point en fondant de nouvelles chaires. Ce n’est point par ce moyen palliatif qu’on guérira le vice radical. Les études sont faibles parce que la surabondance des matières en empêche la juste distribution; si bien, que toute l’application est pour les détails. C’est sur les minuties que l’attention se concentre et s’épuise ; forcés d’acquérir un lourd et très-lourd bagage, les élèves exercent leur mémoire aux dépens de leur jugement, On en est venu à puiser tout ce qu’on exige de savoir en médecine dans des manuels gros ou petits, car tous les ouvrages didactiques, autrement dits classiques, par un abus de mots désormais consacré, ne se proposent qu’un but : donner satisfaction au désir des apprentis médecins qui ne cherchent que des réponses toutes faites pour leurs examens.
Ces examens se passent donc tant bien que mal, grâce aux faiseurs de manuels. Mais l’industrie qui fabrique des docteurs n’étant pas précisément l’art de faire des médecins, il résulte de ce procédé de fabrication que la plupart des docteurs quittent les bancs de la Faculté sans avoir les notions scientifiques qu’il faut posséder pour savoir réellement la médecine. La pratique étant la grande, l’unique préoccupation, c’est au métier que l’on songe et non à l’art. Aujourd’hui, en médecine, dans la cohue des praticiens, on distingue à peine quelques artistes, tels que les concevait et les voulait Hippocrate.
L’éducation médicale est telle, que bien peu de médecins se font une juste idée de la médecine. Et ce n’est certes pas faute de préparation, car la plupart sont très-soigneusement dressés à la manœuvre clinique, et capables de très-jolis tours de force en matière de diagnostic. Mais ce luxe extérieur cache une grande pauvreté ; cette habileté spécieuse, illusoire, n’est pas une manifestation de puissance et de force. Ces faiseurs de tours ont leur secret et leur recette,
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et ne valent pas plus en médecine qu’en littérature les écrivains qui ont des procédés de style.
La médecine artificielle est un leurre, un mensonge. Les procédés d’exploration ou diagnostiques, si nombreux et si perfectionnés qu’ils soient maintenant, ne constituent pas plus l’observation (laquelle consiste à tout voir, à bien voir, et à induire en conséquence) que les expérimentations ne constituent la vraie méthode expérimentale. Le culte exagéré du fait et l’abus de l’analyse ont eu pour effet inévitable de rompre la chaîne des conceptions vitales, qui sont comme la trame et le fond même de la science, et de bannir de l’enseignement l’unité qui en était la force. Sous prétexte de ne voir que le positif, on s’est tenu en garde contréles théories, et, de peur de séduction, on s’est insensiblement passé de doctrines, de principes, et par conséquent de méthode; en autres termes, on a craint de s’égarer en suivant le grand chemin, la bonne voie, et l’on s’est perdu dans les étroits sentiers, on s’est enfoncé dans l’ornière.
Chaque professeur s’est isolé dans sa chaire comme dans une spécialité; les branches ont été détachées du tronc, et avec l’unité a disparu la tradition, dont il ne reste aujourd’hui nulle trace dans l’enseignement médical. Et pourtant, qu’est-ce que la médecine sans la tradition? Qu’est-ce qu’un art fondé sur l’observation, qui ne se soutient que par l’expérience, et dont on ignore, dont on affecte même d’ignorer le passé? Qu’est-ce que ce dédain impertinent que l’on affiche publiquement pour les études historiques? Plusieurs fois la Faculté, consultée, a repoussé, sinon à l’unanimité, du moins à une très-grande majorité, l’enseignement de l’histoire de l’art; et l’on a prétendu qu’il suffirait au besoin de confier cet enseignement au bibliothécaire, en autres termes, de ranger l’histoire de la médecine parmi ces cours complémentaires ou secondaires que tolèrent à peine les professeurs en titre.
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Ces gens en robe sont tellement infatués de leur mérite et si étrangers aux études transcendantes, que Thistoire de la médecine n’està leurs yeux que matière d’érudition et de bibliographie. Un bibliothécaire, pensent-ils, doit Connaître ces choses-là, et suffire par conséquent à un enseignement qu’il font consister purement en recherches, et dont, sauf une ou deux exceptions, aucun d’eux n’a jamais deviné l’importance. Un enseignement accessoire peut être sans danger et avec avantage confié à un homme de second ordre ; car c’est peu qu’un bibliothécaire pour ces doctes et infaillibles personnages qui dédaignent les leçons de savoir et de sagesse contenues dans les vieux livres. Dans les Facultés aussi bien que dans les Académies un bibliothécaire n’est qu’un bibliographe, un petit fonctionnaire à peine au-dessus des employés par la considération et par le traitement ; car il y a corrélation entre les deux. Il est bon que de temps en temps quelque bibliothécaire, frondant les préjugés et se moquant de ces distinctions hiérarchiques si chères aux médiocrités titrées, dise hautement que tout n’est pas pour le mieux dans les Facultés ni dans les Académies. Il est tel homme qui du fond de sa bibliothèque est trèsattentif aux sottises qu’on applaudit dansd’amphilhéâtre ou dans la salle des séances, et qui n’a jamais envié de tels triomphes.
Est-ce que J. E. Dezeimeris, de son vivant bibliothécaire de la faculté de médecine de Paris, ne valait pas la plupart des professeurs qui venaient lui demander des livres ? Celuilà était né véritablement pour les études d’histoire médicale. Le peu qu’il a fait dans ce genre a une grande valeur. Mais ni son mérite éminent, ni sa capacité reconnue, ni ses aptitudes particulières, ni de pressantes sollicitations n’obtinrent la création d’une chaire que mieux que tout autre il pouvait inaugurer avec éclat. Dégoûté d’une résistance opiniâtre, inflexible, Dezeimeris laissa là ses occupations favorites et se fit agronome. Une faculté de médecine devrait
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pourtant s’honorer de posséder des bibliothécaires de cette valeur; et ils seraient assurément moins rares, s’il était reçu qu’un savant pût passer de la bibliothèque dans une chaire.
Un bibliothécaire qui devient professeur ne s’élève pas, ne déroge pas; il change simplement de rôle et d’attributions. Après tout, c’est au savoir et à la capacité qui lui ont valu son premier titre, qu’il est aussi redevable du second.
La Faculté n’a pas voulu qu’un homme de mérite, comme il ne s’en trouve guère, quittât la bibliothèque pour s’asseoir dans une chaire ; et, aujourd’hui que l’histoire de la médecine est introduite dans le haut enseignement, c’est un bibliothécaire qui a été désigné pour la professer. Applaudissons au choix du docteur Ch. Daremberg, que ses recherches d’érudition ont poussé successivement à la bibliothèque de l’Académie de médecine, à la bibliothèque Mazarine et finalement au Collège de France, où il est chargé du cours d’histoire de la médecine, grande et rude tâche pour le professeur désigné. Mais l’amour de ces études si négligées et l’envie qu’il a de les voir refleurir, le soutiendront, en attendant que l’exercice et l’habitude lui donnent cette confiance qui fait parler les maîtres avec autorité, et que l’expérience ait démontré l’utilité, la nécessité d’un enseignement que nous voudrions voir définitivement établi.
La fondation définitive de celte chaire serait à la fois un avertissement donné à la Faculté et une réhabilitation des études les plus honnies parle commun des médecins; elle pourrait exercer une salutaire influence.
Si l’on prenait au sérieux les prétentions des expérimentateurs qui ont conçu l’ambition de faire de la médecine une science, rien qu’avec le secours de l’expérimentation, il faudrait mettre au rebut les livres et les manuscrits, et sup-
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primer comme inutiles les monuments de la tradition médicale. Heureusement l’histoire conserve ses droits, en dépit de ces apôtres du progrès, qui ne se préoccupent que du présent et de l’avenir, et le passé de la médecine aura désormais un organe dans ce même Collège de France, où la méthode expérimentale proclame prématurément son triomphe.
Il est temps vraiment que l’expérience des siècles, sans laquelle il n’y aurait point d’art médical, instruise l’ignorance orgueilleuse des disciples d’une école qui professe un souverain mépris pour lé raisonnement, et qui, au nom de Bacon, prétend reprendre l’édifice de la médecine par ses fondements, comme si la médecine n’était pas depuis plus de deux mille ans en possession d’une méthode.
Guy de Chauliac, admirant naïvement la puissance de la tradition scientifique, c’est-à-dire l’évolution progressive des connaissances, comparait chaque génération à un enfant porté sur les épaules d’un géant : le géant grandit de siècle en siècle, et, à mesure que sa taille se hausse, l’enfant découvre un horizon plus étendu. Nous voyons plus loin que ceux qui sont venus immédiatement avant nous, et nos successeurs immédiats verront plus loin à leur tour. Les pygmées sont ceux qui dans l’humanité voudraient faire table rase du passé et rompre la chaîne. Mais la tradition est pour eux une énigme ; et quand il leur arrive de rappeler, sans la comprendre, la magnifique allégorie du vieux chirurgien, ils en font honneur à Bacon, ce maître vénéré des médecins qui veulent philosopher sans se donner beaucoup de peine.
Bacon faisait aussi bon marché du passé; ses déclamations ampoulées contre Hippocrate et Celse montrent assez que son savoir en histoire était petit; et tout médecin médiocrement instruit des vicissitudes de l’ancienne médecine sait à quoi s’en tenir sur sa rhétorique. Joseph de Maistre, qui osait tout, est le seul qui ait fait bonne justice des
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appréciations impertinentes de Bacon, tout en traitant très-sévèrement sa méthode trop vantée. Paracelse et Van Helmont déclamaient aussi contre les anciens, au nom d’une espèce d’alchimie mystique sur laquelle ils croyaient pouvoir édifier une nouvelle médecine, et leurs efforts insensés aboutirent en définitive à une œuvre de réaction.
Il n’y a pas, chez les modernes, un seul médecin véritablement grand qui n’ait senti toute la puissance de là tradition. Broussais lui-même,; ce novateur si résolu, se moquait, il y a bientôt un demi-siècle, des prétentions de cette école qui, rejetant tout le passé de l’art, sans le connaître, a entrepris de réduire la médecine à un problème de mécanique ou d’arithmétique. Aujourd’hui, les disciples ont dépassé les maîtres de cette école grossièrement matérialiste, en subordonnant les phénomènes physiologiques aux principes de la physique et de la chimie, sans se douter seulement de l’erreur scientifique qu’ils commettent en transportant les méthodes qui conviennent à l’étude d’une science déterminée dans le domaine d’une science différente. Faire ainsi, c’est violer les règles les plus élémentaires de la philosophie naturelle.
Mais ce n’est pas tout : après avoir réduit toute la physiologie en expérimentations, ils prétendent encore traiter de même la pathologie et la thérapeutique. De là cette médecine expérimentale dont on fait tant de bruit, et qui ne signifie rien absolument pour les médecins instruits des principes de leur art, et dont le bon sens s’est fortifié par la lecture des bons livres. La tradition médicale est quelque chose de vivant; c’est l’esprit d’induction tirant, d’une infinie multitude de faits observés, des lois, des préceptes, des doctrines, des règles certaines qui se maintiennent et se perpétuent, parce qu’elles sont fondées sur la réalité. La tradition bien comprise est le résumé substantiel de l’observation générale,d’une observation plusieurs fois séculaire.
tèmes et des théories. C’est elle qui prononce en dernier ressort et sans appel sur la valeur des interprétations ; c’èst elle qui soutient la tradition, qui la maintient dans toute sa force, la préservant de tout élément de corruption. Les médecins qui se contentent de faire l’éducation de lèurs sens, qui se préparent aux difficultés de la pratique par une simple étude d’exploration sur le corps mort ou malade, les médecins qui n’ont jamais fréquenté que l’hôpital et l’amphithéâtre, ne savent de leur art que ce qui est accessible aux esprits vulgaires. Ils suivent docilement le précepte tant répété, qu’il faut lire le grand livre de la nature.
Eh ! sans doute, le grand livre de la nature est la meilleure source d’instruction pour ceux qui le lisent couramment, ce qui est pourtant bien difficile. Mais encore est-il bon de. savoir comment on le lisait avant nous; Car ce livre est ouvert depuis qu’il y a des hommes qui pensent, et nos prédécesseurs ont laissé des gloses, annotations, scolies et commentaires, qui peuvent singulièrement aider à l’intelligence du texte.
C’est par un volume qu’il faudrait répondre aux détracteürs du passé et aux adversaires de la tradition médicale. Mais comment leur faire comprendre que la philosophie même de la médecine se tire en grande partie de son histoire ? Comment convaincre des esprits exacts et étroits qui prétendent recommencer, renouveler toute la médecine, avec leurs expérimentations? Les apprentis médecins, qui sont maintenant sur les bancs, ne se montrent que trop dociles aux leçons qu’ils reçoivent, et suivent sans dévier la direction que trace à leurs études la méthode expérimentale, comme disent ceux qui transforment lestement en méthode un ensemble de procédés auxiliaires, qui
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ne valent rien par eux-mêmes, puisqu’ils ne sont que des moyens d’investigation.
En résumé, cette école de l’expérimentation, dont Magendie est provisoirement le grand homme, sous le prétexte de prendre la nature sur le fait, exalte les sens au détriment de la raison, et mutile le cerveau de la jeunesse. Aussi la jeunesse ne lit guère, et, dans ses lectures, elle retrouve exactement les leçons qu’on lui fait, en invoquant l’autorité de Bacon et la philosophie positive.
La grande salle de la bibliothèque de la Faculté de médecine est très-vaste, et il faut reconnaître que les lecteurs s’y pressent en foule. Mais soyez certains que sur cent, j’en parle par expérience, il n’y en a pas deux qui demandent au bibliothécaire un de ces livres que les bibliothèques médicales conservent comme des monuments d’un autre âge, et que les esprits méditatifs et investigateurs consultent avec curiosité. Ces dépôts de savoir et de sagesse médicale ne s’ouvrent que pour quelques curieux, qui ne conçoivent la science qu’en appliquant à leurs études la méthode comparative sans laquelle il n’y a point de critique.
Critique et jugement sont synonymes; et il n’y a point de jugement sans comparaison. La critique médicale n’est que la comparaison de l’art actuel avec l’art du passé et l’appréciation de celui-ci par celui-là. La philosophie médicale est la hase, la condition fondamentale de cette appréciation. Un critérium est nécessaire pour juger avec compétence, c’est-à-dire un ensemble d’idées générales, de principes, de doctrines, une théorie, en un mot, qui soit comme l’abrégé et la formule de tout ce que- Fart actuel possède en fait de connaissances positives.
On rirait à coup sûr d’un médecin qui préteiidrait disserter sur le pouls sans connaître la circulation du sang. Elle nest pas moins ridicule la prétention de tous ces
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médecins philosophes qui dissertent sur le vitalisme, l’animisme et l’humorisme, le solidisme, bref, sur tous les systèmes de quelque importance, sans avoir seulement interrogé les auteurs qui représentent ces systèmes.
Ce n’est pas tout de répéter de grands mots : naturisme, hippocratisme, et tant d’autres, qui ne signifient absolument rien, si l’on ignore comment les germes des idées médicales se sont développés dans la suite des temps, dans quel milieu et dans quelles circonstances, h’étude des causes et des influences diverses peut seule conduire à l’unité de conception, et à la pleine intelligence de l’évolution historique. Il faut classer et coordonner les phénomènes multiples, par une comparaison attentive qui permette de saisir leur mode de production et leur enchaînement.
On n’improvise point, on n’invente point en histoire. Pour apprécier les doctrines médicales, il est de rigueur d’en connaître les auteurs, l’origine précise, les modifications successives, les transformations diverses. Il n’est pas moins téméraire d’aborder les questions de haute philosophie sans avoir acquis préalablement une connaissance profonde des phénomènes naturels, que d’agiter les questions de doctrine sans une connaissance sérieuse de l’histoire des dogmes, des opinions et des systèmes qui ont tour à, tour agité les esprits dans tous les âges. Et de fait, c’est de la réalité que naît la science positive, laquelle reste incomplète, si l’on ignore comment elle a été fondée, accrue et perfectionnée par une suite non interrompue d’efforts et de tentatives, comment les hommes ont procédé dans leur évolution intellectuelle.
Voir les choses telles qu’elles sont, et savoir comment les ont vues nos devanciers, en remontant de génération en génération jusqu’au point où le souvenir manque, où la tradition se brise, c’est là toute la science. Il faut donc connaître le réel et le passé pour savoir à fond : sans érudition, il n’y a point de véritable science. Mais la vaine eu-
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riosité ne doit point prévaloir sur la raison, et celle-ci doit s’appuyer sur des principes. Un savant de grand renom, Letronne, inscrivait sur les livres de sa bibliothèque cette sentence grecque : « U faut s’instruire, et joindre à l’instruction le jugement. » C’est la devise même et comme le secret de l’érudition, laquelle n’est, à vrai dire, que l’accord du savoir et du bon sens, accord bien rare, l’on en conviendra, si l’on songe à tant de gens qui font provision de connaissances et ne peuvent se les assimiler, lien est, de bien des érudits, nomme de ces valétudinaires dont l’appétit dépasse les forces digestives. Si le corps se nourrit de ce que digère l’estomac, la nutrition de l’esprit ne peut se faire à son'tour que par une sorte de digestion intellect tuelle.
Quant à la critique, sans laquelle l’érudition ne vaut guère, sa base est le discernement, sens délicat, qui démêle le vrai du faux, découvre, compare, apprécie et juge. La sagacité, distincte de l’imagination, et voisine du génie, quand elle est portée à un degré éminent, la sagacité est le terme le plus élevé de ces facultés diverses dont l’ensemble fait le vrai savant. Observer attentivement, comparer avec justesse, conclure à propos, juger sans précipitation et à coup sûr,, conjecturer sobrement, généraliser avec circonspection, fournir des preuves pour chaque assertion : telles sont les principales obligations du critique, et celuilà le seul qui les remplit est digne de ce titre, prodigué sans raison à ces amateurs et artistes qui se plaisent à l’érudition plutôt qu’ils ne s’y livrent, et qui se préoccupent moins des intérêts de la vérité que de la satisfaction de leurs caprices.
Érudition et critique sont également peu communes : elles exigent en effet un concours de qualités et de conditions qui se trouvent rarement réunies. De là le. discrédit dont elles semblent frappées aux yeux de la foule, qui, ne considérant que le labeur patient et opiniâtre, s’imagine
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que les travaux d’érudition et de critique sont l’apanage des talents modestes et subalternes. Aussi les travaux de ce genre peuvent-ils illustrer des esprits supérieurs, sans leur donner jamais la vogue, qui n’est que la menue monnaie de la gloire. Le public compétent est très-restreint ; il diminue tous les jours, et, parmi les hommes qui se vantent d’exercer des professions libérales, il en est à peine quelquesuns dont l’approbation soit encore pour ceux qui la recherchent un encouragement ou une récompense.
Pour ne parler que des médecins, on en compte encore en France une demi-douzaine qui ont conservé le culte de l’antiquité et la religion des souvenirs. Les autres, voués à la pratique ou à leurs pratiques, moins préoccupés de voir des maladies que des malades, n’ont aucun souci du passé de l’art; et ils ignorent que l’art"t©»fc.^^er repose sur la tradition, et que la tradition est le plus solide fondement de h philosophie médicale.
Les faits réels sont, en effet, les matériaux de l’histoire, / et la philosophie est inséparable de celle-ci, puisqu’elle est I par excellence la science des causes, des lois et des rap- ; ports que l’on peut saisir dans la production et dans l’évo- ; lution des phénomènes. La métaphysique, distincte de la philosophie, peut se passer de l’expérience des siècles; mais c’est de cette expérience que naît toute philosophie, notamment pour toutes ces connaissances qui, se réduisant en application, constituent un art ; car il n’y a point d’art sans tradition. Il faut, sous peine de ne rien comprendre aux vicissitudes et aux progrès de l’art médical, ne jamais perdre de vue son objet immédiat, c’est-à-dire l’homme sain et malade, sans négliger les circonstances diverses qui agissent incessamment et sur l’homme et sur l’art lui-même. L’essentiel, dans une étude tellement vaste, et en un sujet si complexe, c’est de ne rien négliger, de saisir tous les éléments qui concourent, en les discernant et les classant, s’il y a lieu ; mais sans les isoler autrement que
pour faciliter, par l’analyse, l’examen de l’ensemble. A celle condition seulement le résultat peut être satisfaisant.
Ici la considération du milieu est d’une extrême importance, et le milieu, dans sa généralité, embrasse toutes les circonstances du monde physique et de l’ordre moral. Le milieu physique n’est point invariable; il se modifie plus ou moins avec le temps. Mais ses variations ne sont pas comparables à celles que subit le milieu moral ; car celuici dépend de nous et il se transforme sans relâche. Cette transformation incessante constitue proprement la civilisation, c’est-à-dire le développement de la société humaine. Bien plus que les changements qui surviennent dans les circonstances extérieures, ou purement physiques, cette transformation du milieu moral exerce une action efficace sur l’homme, et cette action produit à la longue des différences notables entre les hommes de deux époques différentes. Il faut tenir compte de ces différences, et pour l’interprétation judicieuse de certains faits du temps passé et pour la claire intelligence des faits qui se manifestent sous nos yeux, et surtout pour la parfaite connaissance de l’homme, c’est-à-dire de l’humanité, qu’il importe de suivre dans son évolution, de même que, pour avoir une idée exacte de l’homme en tant qu’individu, on le prend dès la formation du germe sans le perdre de vue jusqu’au moment où la mort l’anéantit.
La philosophie médicale qui agite les plus hautes questions ne serait qu’une fiction, si l’histoire de l’art ne fournissait des documents, des preuves et des lumières à la critique, pour la guider dans ses appréciations. L’histoire et la philosophie de la médecine sont, à vrai dire, inséparables ; il suffit de les associer pour que la critique médicale naisse naturellement de leur union. C’est ce qu’ignorent absolument ces amateurs d’érudition facile qui croient n’avoir plus rien à faire lorsqu’ils ont acquis les notions historiques les plus élémentaires, dans ces compilations
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que l’on décore pompeusement du titre d’histoire de la médecine, et ces songe-creux qui, enîarinés de métaphysique et munis d’un vocabulaire inintelligible, prétendent à régénérer la médecine par ce qu’ils appellent avec emphase la philosophie médicale. Les uns et les autres ne s’inquiètent guère de la critique, sans laquelle l’histoire de la médecine n’est qu’un ramassis de faits incohérents, et la philosophie médicale une fiction.
L’histoire et la philosophie de la médecine ne veulent pas être traitées par de simples érudits et de purs métaphysiciens. Pour aborder avec fruit ces graves sujets, il faut une érudition solide et un esprit exercé à la méditation des questions les plus hautes. L’acquisition des connaissances indispensables est de rigueur ; la réflexion doit faire le reste. C'est particulièrement dans les études de ce genre qu’il importe, suivant le précepte de Buffon, d’amasser des faits pour se donner des idées : à cette condition seulement on peut marcher d’un pas ferme et résolu dans une voie qui ne mène pas bien loin les simples curieux et les amateurs de métaphysique. En médecine, la~ critique vraiment sérieuse et fructueuse est celle qui s’aide des connaissances historiques pour l’appréciation des choses présentes, et qui se sert de la science actuelle pour éclaircir, par une comparaison judicieuse, les difficultés de l’histoire.
I Telle est la méthode par excellence.
1 Le véritable historien, en médecine, compare ce qui est ! avec ce qui n’est plus ; il interroge le passé pour la plus sûre i intelligence du présent; et de ce double travail de comparaison et d’enqête, il obtient un précieux résultat, à savoir, la conviction que la philosophie médicale se doit tirer de l’évolution même de l’art médical, à travers les variations et les vicissitudes qu’il est possible d’apprécier, en se laissant conduire par la tradition. C’est dans celle-ci et dans . l’information historique qu’on découvre les meilleurs argu-
Gl’ARDÎA. c
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i menls en faveur de la certitude (^e l’ar^j^Mais lavraietra- ^ lllüôn icîiàppe à ceux qui, da'nsTeurs investigations, ne se préoccupent que des systèmes et des théories, c’est-k-dire des variations et des vicissitudes de la médecine, et qui, distraits par les révolutions dogmatiques, n’aperçoivent pas la progression continue et l’unité de développement.
Il y a là une distinction capitale, qui est comme un principe pour l’hislorien ; si on la néglige, tout le savoir acquis n’empêche pas d’aboutir en dernier résultat à l’empirisme grossier, à l’éclectisme, au scepticisme ou à l’indifférence.
Le premier devoir du médecin qui aborde, dans une chaire ou dans un traité dogmatique,. l’histoire de la médecine, est de déclarer nettement que l’art médical, indépendant et autonome, en tant qu’art, n’a point dans son essence l’unité, la fixité, l’uniformité de développement qui constituent proprement et caractérisent la science. Il ne faut pasi craindre de le redire, la médecine n’est point une science'^ par sa nature aussi bien que par son objet, elle n’est, ne peut être qu’un art; et l’histoire, qui note toutes les tentatives faites dans tous les temps pour.imprimer à cet art un caractère scientifique, démontre avec évidence que ce qui est certain et perpétuel en médecine, c’est la tradition de la pratique, fondée sur l’expérience et fortifiée par l’observation, tradition qui se maintient et se perpétue en dépit des | dogmes.
Cette distinction est fondamentale dans l’histoire de l’art, car la perpétuité de la médecine se démontre précisément par la succession de tous ces systèmes éphémères, qui n’ont pas entravé la marche progressive de l’art médiçal, à travers toutes les vicissitudes qu’il a subies sans s’altérer dans possession de trois instruments, ou mieux .^^èl^is éléments de vie et de progrès, l’observation, l’inr'yu^iS^etl^xpérience, l’art médical a de b^^^^^ f circonscrit son domaine et frayé sa voie, ainsi qu’il résulte - ■ du Traité de V Ancienne médecine, livre précieux de la col-
lection hippocratique où se trouvent ingénieusement ’établiesles origines de l’art et les lois qui règlent son évolution. Ce traité, qu’il faut connaître à fond, pour bien entendre la médecine grecque, est à coup sur l’œuvre d’un penseur profond et d’un puissant logicien.
L’auteur de ce remarquable livre, a posé, selon nous, les bases delà certitude médicale. C’est un dogmatique, sans contredit ; car il raisonne et argumente en vue d’une thèse ; mais tous ses dogmes et tous ses arguments sont tirés de cet art même qu’il défend, et contre les attaques des so- • pbistes et contre les aberrations des médecins qui, séduits ou égarés par les systèmes philosophiques, cherchaient la science médicale en dehors de l’art. Aussi n’épargne-l-il point les spéculatifs qui, suivant les enseignements et l’exemple du subtil Empédocle (et ce nom résume toutes les théories de l’école pythagoricienne), penchent, dit-il, versla philosophie (1).
Ce passage est un lumineux commentaire à la réflexion si juste de Celse sur le vrai rôle d’Hippocrate. Ce grand médecin n’est point, comme on l’a tant répété, le père de la médecine ; cette alliance de mots est métaphorique et vicieuse; mais il a constitué et organisé le premier l’art médical, en le séparant à jamais des spéculations métaphysiques, où le tenaient enveloppé les philosophes naturalistes ses prédécesseurs ou ses contemporains, en l’arrachant aux essais prématurés de synthèse, ou, comme on ^it aujourd’hui, de systématisation scientifique tentés par les penseurs qui avaient écrit dès l’origine de la philosophie sur la nature des choses ot TOp\ cpuoaoç Ces
derniers avaient en quelque sorte confisqué la médecine, non pas, comme l’affirme Celse, sans hésiter, pour y chercher des ressources efficaces contre l’épuisement produit
(1) Aeyouert ôé tive? xat Iri^pot '/.al o-oçto-TaL. .. Tewsi oè a’jxéotcT’.v 6 Xoyoç èç çdoCTOÇtriV, -/taôàitsp ’EpLUSOoxXTîç y) à>.Xo'. oî Trspt çùcrtoç ysypaça^iv
àpx^ç. De Varie, méd., § SÔ, p. 620, t. I de l’édit, de M. Littré'.
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par le^ veilles studieuses; mais afin de mieux comprendre ce microcosme, qu’ils englobaient dans leur grande encyclopédie cosmologique.
Hippocrate comprit • qu’entre les mains de ces purs théoriciens, l’art médical ne pouvait prospérer, pas plus qu’entre les mains des prêtres et des charlatans ; et fort heureusement il émancipa, affranchit la médecine, et de là tutelle des philosophes, qui méconnaissaient son autonomie et la détournaient de son véritable objet, et de cellè de ces serviteurs d’Esculape, qui la réduisaient à une sorte d’empirisme brut, par des pratiques superstitieuses. Le service rendu par Hippocrate est de ceux qui rendent un nom immortel. Aussi le nom d’Hippocrate représente-t-il la période la plus mémorable de la vraie constitution de l’art médical. Quand on a bien compris cette période, on tient en main le fil conducteur qui nous guide, par le vrai chemin, à travers les théories et les systèmes qui ont surgi successivement en médecine, sous l’influence des dogmes philosophiques et des croyaaces religieuses.
Il est permis, sans doute, de mettre en présence les principaux systèmes de médecine et les principaux systèmes dé philosophie; mais ce parallèle, si ingénieux qu’il soit, n’est que curieux, et ne peut servir tout au plus qu’à donner une idée telle quelle du développement et de la succession des théories médicales, c’est-à-dire de la partie dogmatique de l’histoire de la médecine. A ce point de vue, le rapprochement est instructif; mais encore faut-il se garder de toute exagération, et se soustraire à ces habitudes et préjugés d école, qui nous font voir la médecine dogmatique ou systématique obéissant à l’impulsion ou subissant docilement l’influence des doctrines philosophiques.
Il est très-vrai que la médecine a suivi trop souvent les tendances d’une philosophie régnante; mais à une époque ou la philosophie elle-même obéissait forcément à la domination souveraine d’un dogme religieux. Il y a là une ques-
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tion assez complexe, quïl suffit d’indiquer. L’historien doit noter exactement tous les phénomènes qui se produisent, et tenir compte des circonstances et des influences diverses ; mais, avant tout, il doit être attentif au développement normal, à l’évolution naturelle de la médecine. En autres termes, il ne perdra pas de vue, en remontant aux plus lointaines origines, la suite de la vraie tradition médicale, se déroulant à travers les systèmes et les théories. Autrement, il n’aura point la conception nette et claire de la nature, de la constitution, de l’évolution de l’art, c’est-à-dire du principe de sa vitalité, des lois de son développement, ou, plus brièvement, de son essence et de son unité.
Dès les premiers essais de coordination, la médecine fut enveloppée d’hypothèses générales sur la constitution de l’homme et la nature universelle. Sous ce rapport, la médecine a éprouvé le même sort que la religion, laquelle se proclame indépendante des dogmes théologiques, et ne peut s’établir et s’affirmer néanmoins que par eux, en tant que religion positive. De même l’art médical, parfaitement indépendant par son essence, n’a pu jamais se soustraire entièrementà l’influence des doctrines philosophiques. Les écrits hippocratiques les plus recommandables porte l’empreinte de cette influence doctrinale; et dans les plu parfaits s’aperçoit la trace de ces systèmes prématurément élaborés par les philosophes naturalistes.
Le galénisme, quoi qu’on ait dit et puisse dire, était en germe dans les écrits qui sont venus jusqu’à nous sous le nom d’Hippocrate ; et ce n’est point sans. raison que Galien invoque si souvent à l’appui de ses théories et hypothèses les textes hippocratiques. Il part d’Hippocrate, pour construire ce système complexe, où tant d’auteurs et de doctrines sont pêle-mêle entassés. La même confusion apparaît dans les écrits de la collection hippocratique. Démocrite, Empédocle, Héracliteet bien d’autres philosophes des anciennes écoles s’y trouvent rapprochés ou confon-