XXXVIII INTRODUCTION
dus : preuve évidente que l’art médical, malgré la réforme entreprise par Hippocrate, n’avait pu s’émanciper complètement. Aussi une réaction éclata, peu de temps après Hippocrate, sous ses successeurs immédiats, et elle se prolongea durant toute la période alexandrine.
Chose remarquable ! c’est à Gos même que l’opposition se manifesta avec énergie. Philinus fut le véritable chef de ce mouvement. II rappela l’art médical au principe de l’observation, non pas comme Acron d’Agrigente, qu’on a donné à tort pour le chef de l’école empirique, et qui n’était, paraît-il, qu’un praticien vaniteux ; mais en se tenant en garde contre cette observation grossière et superficielle qui régnait parmi les médecins de Gnide, et qui se bornait à énumérer les symptômes. Philinus adopta la doctrine vraiment médicale d’Hippocrate, c’est-à-dire la prognose, qui comprenait alors ce que nous nommons aujourd’hui la , pathologie générale et la séméiotique ; et il rejeta résolûment toutes les fictions et hypothèses qui s’étaient glissées dans la médecine, à la faveur des emprunts faits à la philosophie naturelle. A le bien considérer, Philinus et Sérapion, qui n’étaient, pour ainsi dire, que des médecins purs, furent les intermédiaires qui rapprochèrent deux écoles également célèbres, celle d’Hippocrate et celle d’Asclépiade.
Sextus Empiricus a bien saisi le lien et la transition ; ce qu’ilaécrit, en philosophe, des méthodistes, peutpasserpour une vue très-large sur les anciennes écoles médicales. Asclépiade partait, à la vérité, de la théorie atomistique de Démocrite; de telle sorte, qu’à ne considérer que le point de départ, il était dogmatiste. Mais outre qu’AscIépiade avait modifié cette théorie, avant de l’introduire dans la médecine, il délivra celle-ci de toutes les entités fictives, de toutes les hypothèses qui se trouvaient en germe dans les écrits d’Hippocrate, et qui furent plus tard réhabilitées par Galien. Il n’est pas facile de démêler les éléments com-
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plexes qui ont concouru au développement de l’art médical dans la période ancienne. Raison de plus pour ne pas se laisser dominer par les tendances essentiellement pMlosophiques^qui empêchent d’apercevoir distinctementl’origine des théories et le jeu des systèmes médicaux.
Gomment un historien comprendrait-il l’art médical se développant à travers les siècles, s’il était préoccupé, par exemple, de ce faux principe, de cette prétendue loi d’évolution, qui a été admise par une école philosophique contemporaine? On ne saurait admettre, en médecine, que l’empirisme ait engendré le scepticisme, celui-ci le dogmatisme, et ce dernier l’idéalisme. Ce principe, tant vanté par le charlatanisme éclectique, n’a pas même, en métaphysique, la valeur d’une loi empirique. Et quand même cette prétendue loi de genèse ou de succession serait recevable en philosophie, elle ne le serait point en médecine, notamment pour la période ancienne.
11 faut arriver à Galien pour constater une influence directe et permanente des dogmes philosophiques sur les théories médicales ; encore est-il juste de remarquer que Galien empruntait à tous les systèmes de philosophie, moins pour donner une base à son propre système de médecine, que pour renforcer la démonstration dogmatique qu’il poursuit dans tous ses grands traités. Il est sans doute permis d’établir dansl’histoire delà médecine deux grandes divisions : l’empirisme et le rationalisme embrassent, en effet, dans leur généralité, toutes les écoles dont le souvenirs’estperpétué.Mais la distinction, bien moins nette dans l’antiquité, devient plus manifeste à mesure qu’approchent les temps modernes, parce que des influences qui n’existaient point dans l’antiquité agissent alors sur les esprits, autant que sur les institutions, et ne contribuent pas peu à l’éclosion de nouveaux systèmes, différents des anciens, non-seulement par les noms, mais surtout par le point de départ et les tendances.
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La vérité de cette observation ressortira d’une courte comparaison entre les anciens et les modernes systèmes de médecine. Uniquement préoccupés de mettre en parallèle ces systèmes, et les doctrines philosophiques correspondantes ou analogues, la plupart des historiens de la médecine ont négligé à tort un élément essentiel, à savoir, la religion et les conséquences capitales de cette lutte opiniâtre qui s’engagea, au déclin de la civilisation gréco-latine, entre les vieilles traditions et les nouvelles croyances. Le mysticisme médical est un des plus curieux et importants chapitres de notre histoire, dans cette période de transition; et il faut l’étudier dans ses origines, pour bien apprécier la production des doctrines et des systèmes médicaux qui surgirent successivement, sous l’influence du nouvel élément religieux.
Cet élément s’est usé en quelque sorte par son action continue, durant près de vingt siècles; mais, quoique son influence soit prodigieusement affaiblie, elle persiste encorè à côté de la science la plus positive; et les aberrations qui "se produisent dans la science prouvent assez que cette influence est toujours efficace. Encore une fois, ce chapitre, qui reste à faire, est d’une extrême importance. Le lecteur voudra bien se contenter de quelques indications sommaires.
Le mysticisme médical n’a pas précisément la même origine que le mysticisme philosophique de l’école alexandrine. Les savants d’Alexandrie, les médecins surtout, étaient des hommes trop sensés pour céder au tourbillon qui entraîna les néo-platoniciens. Qu’on ne s'étonne point de cette distinction entre les rêveurs ou les spéculatifs et les investigateurs de la nature. Ces derniers, partant de l’observation pour acquérir la connaissance de la réalité, s’abstenaient rigoureusement de toute métaphysique religieuse. Nous savons par le témoignage des contemporains et par Galien, écho de la tradition historique, qu’il y avait dans
Alexandrie plusieurs écoles ou sectes de naturalistes et de médecins très- indépendants, divisées d’opinions, mais rapprochées par des principes analogues et par des tendances communes.
Les naturalistes alexandrins suivaient généralement les méthodes mises en faveur par Aristote et son disciple Théophraste, en physiologie, en anatomie, en zoologie et en botanique; de telle sorte que les sciences véritablement organiques et naturelles se trouvaient engagées dans la voie ouverte avec tant d’éclat par Démocrite d’Abdère, le premier qui, renonçant aux hypothèses, avait pris l’observation pour base de ses raisonnements. Les médecins suivaient cette voie, sans distraction et d’un pas ferme : leurs études étaient essentiellement scientifiques ; et leurs connaissances dérivaient directement des objets. On sait assez que les médecins d’Alexandrie, attachés à l’expérience comme à un principe immuable, finirent par abuser de l’expérimentation, jusqu’à ouvrir des hommes vivants.
Ces observateurs et expérimentateurs se préocccupaient peu de là métaphysique ; ils préféraient aux discussions scolastiques les investigations qui contentaient leur insatiable curiosité, et qui donnaient comme résultat des découvertes utiles, en anatomie, en physiologie et en thérapeutique. Le dogme, car il n’y a point d’école sans dogme, se tirait tout entier de la médecine même, sans emprunts à la philosophie, fort heureusement, car ce qu’on appelait alors philosophie n’était qu’un monstrueux amas de conceptions délirantes.
Les philosophes de la Sorbonne et de l’École normale, qui ont pris au sérieux les mystagogues et théosophes, voire les thaumaturges de la philosophie alexandrine, n’ont pas seulement aperçu ces savants et ces médecins qui maintenaient la tradition scientifique et agrandissaient le domaine de la science, pendant qu’un Aristobule et un Philon corrompaient la philosophie et sophistiquaient l’es-
IMTRODDCTION.
prit grec, tout en préparant l’alliance de l’Occident et de l’Orient au profit du judaïsme, et au nom d’une croyaoce religieuse <jue l’on prétendait démontrer comme un système de philosophie. Le travail persévérant des Juifs hellénisants, favorisé par les disciples de Platon, prépara l’avénement du christianisme ; on peut dire qu’il fut la véritable préparation évangélique. La métaphysique religieuse, autrement, la théologie, naquit en grande partie de l’alliance des rêveries platoniciennes et des traditions mosaïques, de la combinaison qui se fit entre la religion et la philosophie scolastique, laquelle n’avait rien de commun avec la philosophie naturelle.
Celle-ci fut représentée par les mathématiciens, les anatomistes, les physiologistes, les naturalistes et les médecins d’Alexandrie.
De tout temps les Grecs ont raisonné sans mesure; mais de bonne heure l’instinct du vrai et le sentiment de Tutile les poussèrent à la recherche du réel, recherche qu’ils poursuivaient souvent jusque dans leurs spéculations métaphysiques. Hippocrate, partant de l’observation, s’était, à l’aide de l’induction, élevé jusqu’à la saine méthode expérimentale. Sans s’attacher religieusement à Hippocrate, les médecins de la période alexandrine observèrent et induisirent comme ce grand maître ; mais ils agrandirent la méthode expérimentale et inductive en étendant le domaine de la médecine. Non contents de la contemplation des phénomènes morbides, ils s’appliquèrent avec beaucoup de soin à l’étude de l’organisation sur le cadavre, et même sur le vivant, et à la connaissance expérimentale des moyens médicinaux. Ils ne sortaient point de leur domaine, puisque leurs efforts tendaient à fortifier par des acquisitions positives les deux parties fondamentales de l’art médical, c’està-dire l’étiologie et la thérapeutique. Aussi peut-on affirmer sans crainte, que leur manière de concevoir la médecine
surpassait, à beaucoup d’égards,, la conception hippocratique. Celle-ci était grande assurément et merveilleuse pour le temps où elle se produisit; mais, en la reconnaissant telle, il est juste de reconnaître aussi que , en bien des points, elle rappelait beaucoup trop et ses origines et les circonstances qui la virent éclore.
Celsea dit, avec raison, qu’Hippocrate le premierdétacba l’art médical de la philosophie. Mais Celse n’a pas remarqué qu’Hippocrate, plus préoccupé d’organiser que de réformer, ne s’était point affranchi des théories cosmogoniques, qu’on retrouve dans ses écrits, non plus que de la tradition sacerdotale et des recettes des empiriques. Certes, Hippocrate était aussi émancipé que pouvait l’être un homme issu d’une famille de prêtres-médecins, initié aux connaissances générales sur l’univers et sur la nature humaine par des philosophes et peut-être par des sophistes qui ne doutaient de rien, puisqu’ils expliquaient tout, et réduit à emprunter les ressources d’un empirisme grossier. Son émancipation intellectuelle n’était pas cependant, ne pouvait être complète. Aussi les ouvrages qui portent son nom servirent-ils par la suite de texte et de prétexte à la réaction que provoquèrent tour à tour les dogmatiques, les mystiques et les empiriques.
Galien, par exemple, qui fut un homme de réaction, à ne considérer que le système par lui construit avec des matériaux de toute provenance, avec des éléments hétérogènes et incohérents, Galien se servit d’Hippocrate pour justifier ses théories les plus hypothétiques sur les humeurs et les qualités premières, son empirisme et sa superstition. Élevé dans le temple de Pergame, il prenait au sérieux lés jongleries des prêtres d’Esculape; il ne croyait pas à l’immatérialité, à l’immortalité de l’âme ; mais il admettait sans difficulté les prodiges et les cures merveilleuses qui s’opéraient par des moyens surnaturels. Il y avait en lui du charlatan et de l’illuminé. Aussi ne put-il jamais s’accommoder de la doctrine des méthodistes, qui avaient repris la
grande tradition hippocratique, mais sans préjugés d’aucune sorte, en suivant la voie lumineuse des médecins alexandrins, en associant la méthode rationnelle à la méthode expérimentale.
Quiconque a tant soit peu approfondi l’histoire de la médecine, sait combien fut long et pernicieux le règne de la méthode subjective. De tous les anciens, Galien est celui qui a le plus contribué à la consolider et à la perpétuer; et néanmoins, nul mieux que lui ne pouvait servir l’art médical par l’application de la méthode contraire, en suivant l’exemple de ses -prédécesseurs et vrais maîtres, les médecins de l’école alexandrine. Par malheur, la force de tête, chez Galien, n’était pas proportionnée à son savoir immense, bien qu’un peu confus. Dépourvu de cette originalité puissante qui crée, discerne et coordonne, il plia sous le faix de son érudition prodigieuse, et tomba finalement dans un éclectisme inconséquent; car, voulant tout trouver dans Hippocrate, son guide unique parmi les médecins, pour se glorifier lui-même en Hippocrate, il emprunta à tous les philosophes indistinctement, et surtout à Platon et à Aristote, ce qui se trouvait à sa convenance, et de tous ces emprunts il s’arrangea un système monstrueux, le mot n’est que juste, si l’on veut réfléchir à l’incohérence des propositions fondamentales, et partant à l’inconsistance des bases de ce système. La philosophie spéculative, celle de Platon, en particulier, gâta cet esprit d’une haute capacité et d’une merveilleuse multiplicité d’aptitudes, mais trop faible pour fonder une doctrine sur des principes solides. Le traité de rUsage ou de V Utilité des pai'ties, qui est le grand titre et le plus beau monument de Galien, anatomiste et physiologiste,ce traité est conçu au point de vue delà finalité, point de départ détestable, à ne considérer que la saine méthode de philosopher dansl’ordre des sciences organiques; car la considération des causes .finales, inséparable delà recherche des causes premières, pousse la science positive hors de son
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vrai domaine et la livre à l’imagination et aux hypothèses.
Galien a eu le tort inexpiable d’avoir, par esprit de réaction réhabilité, au nom de la philosophie, cette entité fictive qui, sous la vague dénomination de nature, a si longtemps rempli dans les sciences d’observation, et particulièrement de l’art médical, le rôle d’une providence souveraine, active, toujours présente. Or, les plus illustres chefs de l’école médicale d’Alexandrie avaient rejeté cette pure abstraction, cette entité fictive, également condamnée par les méthodistes. Galien, particulièrement hostile aux sectateurs d’Asclépiade, ne tint compte de cette élimination, et, en haine des dogmes d’Épicure et de la philosophie de Démocrite, il invoqua l’autorité de Platon, dont l’influence a été funeste de tout temps au progrès scientifique. L’autorité d’Aristote aurait pu avec avantage contre-balancer celle de Platon ; mais Galien, grand admirateur et partisan d’Aristote, suit plus volontiers la doctrine logique et métaphysique de cet homme incomparable, que ses enseignements si précieux en anatomie et en histoire naturelle. Galien, ne pouvant pré- ' tendre à l’originalité, se fit éclectique par impuissance, et introduisit dans la médecine une méthode de philosopher qui n’est bonne que pour les spéculations de la métaphysique et de La théologie. Il n’est pas étonnant que son règne se soit perpétué à travers la décadence romaine et le moyen âge, jusque bien au delà de la renaissance.
Bien différent fut le sort des méthodistes. Ces médecins rejetaient le surnaturel, les entités fictives, les hypothèses oiseuses, les théories humorales et les qualités élémentaires, en peu de mots, toutes les abstractions imaginaires. Ils partaient de la réalité comme principe de toute connaissance, et, dans l’organisation vivante, ils s’attachaient de préférence à la trame solide des tissus, dont ils avaient entrevu ou deviné la propriété fondamentale, celle de se refaire sans cesse par un double mouvement continuel d’assimilation et
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d’excrétion. Ils étaient dans la vraie méthode, puisqu’ils s’abstenaient, avec raison, de la recherche des causes premières et finales. Galien, au contraire, introduisait dans la médecine une métaphysique subtile; et de plus il donnait la main aux faiseurs de prodiges, aux thaumaturges, dont le nombre n’était pas petit.
Le christianisme et le paganisme se disputaient alors la direction spirituelle, etles mervéilles se multipliaient de part et d’autre. La vie d’Apollonius de Tyane, par Philostrate, offre de nombreux échantillons de l’habileté des faiseurs de miracles ; et les Discours sacrés d’Ælius Aristide nous ont transmis le souvenir des cures extraordinaires qui s’accomplissaient dans les tem-ples d’Apollon et d’Esculape, par l’intercession ou l’intervention de la divinité. Les chrétiens, bien entendu, avaient, de leur côté,autant de miracles qu’il leur en fallait pour répondre aux provocations des païens. Les esprits réellement émancipés de ces temps de décadence, placés entre des témoignages également compromettants delà sottise humaine, se trouvaient, jusqu’à un certain point, dans une situation assez analogue à celle des libres penseurs contemporains.
Et nous aussi, nous avons à nous prononcer, ou mieuXj à nous surveiller entre les prodiges qui éclatent pour la plus grande gloire d’une foi mourante, et les merveilles que racontent les spirites, pour appeler de leur nom barbare les gens qui sont en commerce courant avec les esprits. Il est vrai que, dans le doute, nous pouvons nous abstenir, ou encore, imiter l’exemple de Lucien, ce mécréant qui se moquait indifféremment et des thaumaturges chrétiens et des charlatans païens.
L’historien véritablement philosophe prendra en sérieuse considération l’état mental des générations qui vécurent dans cette longue période de transition, et il s’appliquera à observer l’influence très-efficace de cette période sur les
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temps ultérieurs de la médecine. On ne passe point de la période ancienne à la période moderne, sans avoir en main un fil conducteur plus solide que le lien fictif des doctrines philosophiques, doctrines dont l’enchaînementn’est qu’imaginaire, dont la coordination même n’est pas possible, si l’on ne tient compte de cet élément religieux qui intervient sans interruption, et pénètre ou corrompt les systèmes les plus divers, à partir du moment où la religion s’impose, non plus au sentiment, mais encore à la raison, et triomphe en tous lieux sous le nom de théologie.
Il y a là une source inépuisable de hautes considérations pour l’historien de la médecine.
En présence de ce vieux monde qui s’éteint, ou du moins, qui s’éclipse, pour renaître après de longs siècles, et de ce nouveau monde qui surgit, avec les germes d’une formidable théocratie, qui fera sa grandeur et plus tard sa ruine, l’historien de la médecine, s’il est philosophe, ne saurait rester indifférent. L’art médical, comme tout le reste, ressentit la secousse produite par ces graves mutations. N’oublions pas surtout que la doctrine médicale qui devait prévaloir, en dépit des efforts et de la résistance dés médecins engagés dans la vraie méthode, fut celle-là précisément qui s’appuyait tout à la fois sur le surnaturel et sur la métaphysique, c’est-à-dire sur les deux pôles delà théologie. De là le règne presque interminable de Galien. Celui-ci triompha au nom d’Hippocrate, qu’il éclipsait, et sa doctrine fut reçue sans contestation, parce qu’elle conciliait en apparence des éléments incompatibles.
Le méthodisme pouvait-il triompher de même? Non, certes, à ne considérer que le principe et le milieu moral de la société nouvelle. La médecine, telle que l’avait conçue et enseignée Asclépiade, était un art qui tirait de lui-même toute sa méthode, et qui se passait conséquemment de toute intervention métaphysique et surnaturelle. Ceux qui prétendent que le méthodisme se continua jusque bien
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avant dans le moyen âge, devraient bien nous mettre enüii sur la trace de cette tradition prétendue, ou du moins tellement obscure, que l’œil le plus perçant, à moins d’une illusion d’optique, n’y saurait discerner un point lumineux. Que des pratiques des méthodistes se soient transmises et conservées, on peut l’accorder; mais que les principes, les dogmes, les doctrines fondamentales de l’École se soient perpétués, n’importe sous quelle forme, il faudrait beaucoup de preuves pour le démontrer, et des témoignages irrécusables. De cette transmission doctrinale, nous saurions apparemment quelque chose, d’autant mieux que les doctrines générales del’École méthodiste entraient plus immédiatement dans la pratique journalière que les doctrines générales d’Hippocrate, propagées, non sans altération, par Galien. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la théorie de la métasyncrise, ou récorporation, s’était entièrement perdue, tandis que les théories hypothétiques sur les crises, les jours critiques, les tempéraments et les humeurs s’étaient conservées, fortifiées et amplement développées. Le galénisme, en un mot, se tenait debout et régnait en souverain, tandis que le méthodisme tout entier avait disparu comme système de doctrine.
Qui ne sait que les méthodistes, à force d’observations patientes et d’essais réitérés, avaient fondé sur des bases solides la pathologie et la thérapeutique, c’est-à-dire la doctrine générale des maladies chroniques ? Et qui ne sait aussi que les affections chroniques restèrent lettres closes pour la très-grande majorité des médecins, depuis l’invasion de la barbarie jusqu’à la renaissance?
L’intervention de l’élément religieux, qui fut souveraine au moyen âge, dura longtemps encore dans la période moderne. Les systèmes de philosophie, pas plus que les systènaes de médecine, n’échappaient à l’influence, on pourrait dire, à la domination théologique.
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Descartes, de même que Bacon, était au fond, non pas un philosophe, au sens exact du mot ; mais un métaphysicien dont lés théories, un peu trop empreintes de l’esprit géométrique, étaient conçues, réglées et coordonnées d’après ses convictions religieuses. Sans doute, ce fut de sa part une grande hardiesse que d’essayer de réduire tout l’ensemble de l’univers à un problème de mécanique. Mais, tout en poursuivant hardiment la solution de ce grand problème, Descartes n’aperçut point la distance qui sépare le monde physique proprement dit de la matière organisée et vivante ; il fit de la métaphysique la science par excellence, en la réservant exclusivement pour l’homme et pour la cause première, et il ne réfléchit pas qu’en détachant l’homme de l’animalité, il jetait la connaissance de la nature humaine dans une voie sans issue. Avec ses prétentions de réformateur et de novateur. Descartes conçut la philosophie comme une manière de théologie laïque. On sait que lui aussi avait sa théorie sur le système de l’univers; et cette théorie, abstraction faite de la partie mathématique, ne l’emporte pas de beaucoup sur la cosmogonie de Moïse.
L’influence du système cartésien, détestable à bien des égards, le fut particulièrement en ce qui concérne la conception fondamentale de la nature huiriaine. Descartes avait, à la vérité, cherché puérilement une place pour l’âme dans le cerveau; mais, métaphysicien avant tout et suivant le vieux système scolastique, il ne livrait pas au médecin l’étude des fonctions supérieures ou cérébrales, sans laquelle la physiologie et la pathologie sont également mutilées, tout en reconnaissant d’ailleurs l’influence qu’exerce le physique sur le moral. Ainsi, l’âme, principe de la pensée, passait tout simplement de la direction des théologiens sous celle des métaphysiciens; et ceUx-ci ne prévoyaient pas alors qu’ils seraient un jour fort en peine de diriger cet être pensant, qu’on ne peut soustraire, quoi qu’on fasse, à la compétence, ou mieux, à la juridiction des physiologistes.
Guardia. d
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Deux sectes de médecins sortirent de la philosophie de Descartes : les uns qui, acceptant la distinction de l’âme et des organes, abandonnèrent celle-là aux métaphysiciens et soumirent ceux-ci aux lois et aux démonstrations de la mécanique, en s’appuyant, tantôt sur la physique, tantôt sur la chimie ; les autres qui, revendiquant les deux éléments de cette dualité, l’âme et le corps, cherchèrent dans la portion immatérielle l’explication, la raison et l’origine de tous les phénomènes qui se manifestent par les organes.
On comprend, au point de vue de la logique, la manière de voir des iatro-mécaniciens et des iatro-chimistes ; mais il faut convenir aussi que les animistes étaient très-conséquents avec leurs principes, et même beaucoup plus conséquents que les autres, puisqu’ils trouvaient dans la théologie et dans la métaphysique une justification à leurs théories. Ce qu’il y a de singulier, c’est, que le retour à l’unité se fit précisément par des esprits qui subissaient cette double influence. Mais ils ne prévoyaient point à coup sûr les conséquences rigoureuses que l’on devait tirer plus tard de leurs spéculations. La religion, d’ailleurs, autorisait, consacrait leur système. Aussi s’y attachaient-ils de bonne foi, avec une piété sincère et d’une grande ferveur de zèle, à tel point qu’il est permis de dire, que par eux la religion servit pour la première fois et trèsrefflcacement la science. La vie n’étant à leurs yeux qu’une sorte d’animation, tous les phénomènes organiques passaient pour autant de manifestations de l’âme. Ils mirent beaucoup de soin à surveiller ces manifestations, qu’ils notaient très-exactement, en intervenant le moins possible, car ils avaient une confiance, non pas absolue, mais très-grande dans la sagesse de cette puissance directrice dont les erreurs ou les défaillances s’expliquaient théologiquement par le . péché originel.
Ces explications étaient le côté faible de l’animisme ; mais elles ne valaient ni plus ni moins que celles des naturistes pour rendre compte des actes ou des effors de la na-
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tare conservatrice. A tout prendre, mieux encore valait la foi profonde d’Amboise Paré : «Je le pensay et Dieu le guarit, » disait naïvement ce bon huguenot, après avoir rempli en conscience son devoir de chirurgien ; et, n’en déplaise au moderne éditeur de Paré, ce mot n’est point d’un naturiste, mais d’un croyant sincère qui s’en rapportait bonnement en toutes choses à la Providence divine.
Bien plus que les doctrines iatro-cbimiques et iatro- mécaniques, très-propices aux procédés d’expérimentation, l’animisme servit aux progrès réels de l’art médical, en perfectionnant la méthode d’observation, et en ramenant la thérapeulhique, étouffée sous le fatras de la pharmacologie et de la polypharmacie, à l’usage des moyens de l’hygiène, c’est-à-dire aux principes mêmes de l’art, à la vraie tradition médicale. Plus tard, il suffit de rejeter l’hypothèse métaphysique de l’action de l’âme pour se trouver en plein vitalisme; et j’entends par vitalisme, non pas cette doctrine qui, par une autre hypothèse métaphysico-théologique , part d’un être de raison, nommé principe vital; mais celle qui, sous l’influence des idées solidistes, prend racine dans la science même de l’orgauisation, et reconnaît les propriétés organiques, c’est-à-dire inhérentes aux tissus dont la trame forme les organes. Cette doctrine, qui peut à bon droit se rapprocher de celle des anciens méthodistes, a définitivement émancipé la médecine en la remettant dans la bonne voie, en lui restituant sa vraie méthode.
Quand on connaît l’histoire et la philosophie de l’art médical, on sait comment cette doctrine s’est prdouite, développée et affirmée, et l’on s’inquiète peu des prétentions intempestives ou ambitieuses de ces nombreuses petites sectes qui ressuscitent aujourd’hui sous les noms divers d’animisme, de vitalisme, d’organicisme. Toutes ces sectes ont fait leur temps, et la médecine les rejette avec raison, parce qu’elles sont nées hors de son domaine. L’histoire de l’art inspire à ceux qui l’étudient avec réflexion, à
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la fois beaucoup de modestie et beaucoup de confiance. Ils ne pensent pas que tout soit à refaire, et ils n attendent point la vie de ce qui est bien mort. L’expérience des siècles se compose à la fois et des vérités acquises et des erreurs commises. L’art médical n’est pas ne d hier ; il a grandi en traversant les-sièclesj et la certitude de cet art repose en grande partie sur la tradition. Telle est la pensée que l’on trouvera dans toutes les pages de ce volume.
La vraie philosophie médicale se tire de la médecine elle-même; et la médecine, qui a si peu d’obligations à la métaphysique, n’a rien de commun, au point de vue de la méthode et des procédés, avec les mathématiques et l’histoire naturelle. Il n’est pas téméraire d’affirmer que la postérité pensera absolument de cette prétendue médecine exacte, dont on a fait tant de bruit dans ces derniers temps, ce que tout médecin doué du sens commun et du sens critique pense dès à présent de la nosographie soi-disant philosophique et des chétives doctrines de cette école descriptive, qui ne se préoccupait que de classifications, et dont l’enseignement a fini par produire cette ridicule litanie de termes baroques et ce barbare et prétentieux jargon sous lequel se cache une ignorance profonde des lois fondamentales de l’organisme vivant et des principes essentiels de la physiologie et de la pathologie générale.
Les tentatives des nomenclateurs, depuis Pinel, loin d’éclairer les obscurités de la nosologie, n’ont eu pour résultat que d’accroître la confusion. Les médecins de Cnide, observateurs minutieux des phénomènes extérieurs et perceptibles, notaient exactement tous les symptômes des maladies, et à chaque symptôme ils donnaient un nom particulier. Ils possédaient eux aussi une riche nomenclature ; mais tout leur savoir se bornait à cette vaine connais-
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