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LUI

sance de mots qui représentaient la réalité et ne signifiaient pourtant rien. Ces médecins, si vivement attaqués dans quelques écrits de la collection hippocratique, ébauchaient le premier système de cet empirisme brut qui a eu tant de partisans en médecine et dont l’influence est toujours présente. La description des maladies, entreprise dans le dessein de reproduire exactement les symptômes pathologiques, avec la préoccupation d’imiter les procédés descriptifs de l’histoire naturelle, a frayé la voie à cette médecine exacte et concrète qui a le privilège de séduire les esprits bornés.

L’anatomie pathologique, dont les services sont incontestables, car elle a contribué à ramener les médecins de l’expérimentation à l’expérience clinique, Lanatomie pathologique a exercé à son tour une action déplorable sur les trois ou quatre générations médicales qui ont précédé la nôtre. L’école anatomique, très-patiente, très-minutieuse, très-consciencieuse, très-exacte, a été menée à son tour par un besoin aveugle de réaction, et en définitive elle a prouvé avec éclat que, pour bien faire la médecine, suivant l’expression de Broussais, il ne suffit pas de connaître le siège du mal. Aussi y a-t-il plus de vérités fécondes dans le poëme physiologique de Bicbat ou dans quelques paradoxes médicaux de Bordeu, que dans toutes les collections, recueils, traités dogmatiques, volumes et mémoires infinis de cette phalange de médecins-anatomistes qui ont cru de bonne foi continuerMorgagni et se sont couverts dece grand nom et de celui de Laennec.

Ce dernier, qui a été peut-être le plus ingénieux des praticiens de ce siècle et le plus habile des modernes explorateurs, a servi de tout son pouvoir la cause de la médecine exacte; il a ouvert le chemin à ces diminutifs d’observateurs, à ces petits investigateurs de vétilles et de minuties qui se rattachent par lui à l’école de Pinel, et qui, à force de recherches minutieuses et multipliées, ont imaginé finale-

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ment de faire une science des procédés d’exploration, et ont pensé que rien ne leur manquait de ce qui constitue le vrai médecin, à cause de leur habileté consommée à déterminer une lésion ou altération pathologique, au moyen de l’auscultation, de la percussion, de la mensuration et des mille ressources qui assurent tant de précision au diagnostic.

Broussais, qu’il ne faut pas craindre de citer souvent à ceux qui ne l’ont jamais lu et qui le jugent de haut, sans le connaître, Broussais a dit avec beaucoup de justesse que l’exploration des organes malades ne suffit pas toujours pour dissiper les illusions des systèmes. Rien de plus vrai. Ces intrépides explorateurs de l’école anatomique ont fait tant de chemin, que bien loin d’avoir perdu toute illusion à l’égard de leurs propres systè^mes, ils n’ont pas eu conscience du grand écart qui les a détournés du but; ils sont restés hors de la médecine et ont perdu jusqu’au sentiment de leur art et de la vraie méthode médicale.

On ne peut, sans mentir à la vérité, les accuser d’avoir donné dans l’ontologie ; leur médiocrité radicale, autant que l’étroitesse de leurs principes, devait nécessairement les préserver de tout contact avec les idées et les doctrines philosophiques ou métaphysiques, n’importe leur provenance; mais l’amour de l’exactitude et l’esprit scientifique, dont ils croyaient avoir le monopole, n’ont pas empêché ces dociles sectateurs de Bacon et de Laplace de tomber dans la nullité. Leur vocation était de finir par l’impuissance et de donner aux générations à venir un enseignement négatif. L’enseignement a coûté bon, et à ceux qui l’ont donné, sans y penser, et à ceux qui l’ont reçu; car ces derniers, recevant en même temps l’impulsion immédiate de leurs devanciers, ont fait comme eux fausse route et ont contribué, toujours sans conscience de leur rôle, à l’anarchie doctrinale qui distingue cette période de transition, si pénible à traverser pour ceux qui entrevoient l’avenir, mal-

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gré la connaissance qu’ils possèdent de la tradition médicale.

Cette tradition, ignorée de la plupart de nos médecins, par suite de l’indifférence générale pour les études d’érudition et d’histoire, sans lesquelles toute critique est impossible; cette tradition, en dehors des systèmes, des théories et des dogmes divers, s’est maintenue et continuée à travers les siècles par les grands praticiens dont la succession a été recueillie, dont la méthode se perpétue dans cette école que les modernes appellent justement empirique, la médecine étant un art d’observation, fondé sur Texpérience. Mais un grand praticien, la remarque n’est pas inopportune, n’a rien de commun avec ces praticiens vulgaires et innombrables qui suivent en rampant la routine et se traînent dans l’étroite ornière de l’empirisme brut. Un grand praticien est un « homme exercé à comparer les symptômes avec les modificateurs, » a dit excellemment Broussais, et cette définition du réformateur et du critique des doctrines médicales ne saurait être désavouée par les médecins les plus hostiles à l’école physiologique. Il ne faut plus songer aujourd’hui à nous ramener à cette période où l’anatomie pathologique et l’observation pure avaient envahi tout le champ de la médecine.

L’anatomie pathologique, après avoir promis inconsidérément beaucoup plus qu’elle ne pouvait donner, commence à baisser pavillon, notamment depuis que l’analyse, appliquée rigoureusement à l’histologie et à l’hygrologie, a ramené les esprits à l’étude sérieuse de l’anatomie générale. Il est aujourd’hui démontré que l’examen d’une tumeur, d’une lésion, d’une altération pathologique est illusoire, si le microscope et les réactifs n’interviennent à propos pour démontrer la nature intime et le vrai siège des lésions. Les désordres visibles à l’œil nu ne peuvent se déterminer ni par le poids, ni parle volume, ni par la configuration, ni par la forme; il faut de toute nécessité pénétrer jusqu’à la trame

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des tissus et saisir la modification des éléments anatomiques, analyser, en un mot, finement et subtilement, et non suivant les procédés empiriques et grossiers de l’ancienne anatomie pathologique.

Cete analyse moléculaire est la seule qui puisse aider à la précision du diagnostic et éclairer Tétiologie. L’anatomie générale a été lente à se former, parce que la connaissance analytique de la structure et de la texture de l’organe, acquise tardivement,a laissé durant de longs siècles le champ libre aux vieilles théories. L’analyse, fructueusement appliquée à la trame des tissus, est enfin venue nous délivrer des fictions que la méthode déductive, trop ingénieuse et surtout trop pressée de conclure, par amour de la synthèse, avait substituées à la réalité. L’analyse ne nous a pas, à la vérité, entièrement délivrés des hypothèses; mais il n’est pas tout à fait regrettable qu’elle ne nous ait pas rendu ce service ; car enfin il faut faire la part de l’intuition, et ne pas mépriser ces vues de l’esprit qui ressemblent à une sorte de divination, sauf à les soumettre, par une vérification sévère, au contrôle de la réalité.

L’observation est sans contredit un excellent procédé, un utile et indispensable instrument, mais un instrument qui doit être manié avec intelligence et dirigé par la raison. Dans les choses de l’art, la mécanique ne doit pas intervenir. Certes, les observateurs ne manquent point de nos jours. Il n’est si petit interne d’hôpital qui ne soit maître passé dans ce métier d'explorateur qui s’apprend en quelques mois, par une application assidue des sens et un exercice répété. Chacun observe minutieusement, consciencieusement, avec le désir de faire des prodiges en matière de diagnostic. Le noviciat n’est pas très-long; grâce à l’habileté consommée des maîtres, les apprentis imitent parfaitement, reproduisent sans faute toutes les manœuvres auxquelles ils assistent tous les jours, et ils arrivent sans trop

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de peine à diagnostiquer sûrement une lésion locale, mais sans se douter seulement qu’ils ne savent que l’accessoire et ignorent de tout point l’essentiel.

Parmi tant de médecins si bien exercés à la manœuvre clinique, combien en est-il qui rappellent dans leurs écrits, dans leur enseignement ou dans leur pratique la définition du grand praticien, telle que l’a donnée Broussais? La science de ces minutieux explorateurs, en étiologie et en thérapeutique, se réduit à presque rien ; et ils ne semblent pas s’inquiéter beaucoup de la connaissance des causes et de celle des indications^ sans lesquelles il n’y a point de médecine. Ils n’en sont pas plus modestes pour céla; et, très-fiers de leurs tours de force en diagnostic, ils se persuadent que par eux a été renouvelé l’art médical, et qu’ils ont relevé l’édifice depuis les fondations jusqu’au faîte. Ils diraient volontiers, comme Apollon, dans le poète :

Inventum medicina meum...

Le symbole de ces médecins à courtes vues et à grandes prétentions n’est pas chargé de beaucoup d’articles ; la formule en a été donnée par un des plus autorisés, et, quoiqu’elle remonte à plus d’un demi-siècle, elle n’a rien perdu de sa signification ni de son à-propos. La voici fidèlement reproduite :

Il suffi d’avoir des yeux et de la patience pour amasser des observations, et Vart de faire des recherches en médecine est P^'esque réduit à une sorte de mécanisme : il n’est point alors nécessaire d’avoir un grand talent pour composer un ouvrage utile (i).

On ne saurait s’exprimer avec plus de netteté. Cette phrase, nu peu solennelle dans sa vulgarité, est la profession de foi de cette école qui, sous de modestes apparenceSj se croit appelée à régénérer la médecine, et qui commence par

(1) Bayle. Recherches sur îo. phthisie pulnvmaire.

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convier les plus médiocres intelligences k l’œuvre eommune de rénovation, en attendant que, pour nombrer, compter et numéroter ses incalculables richesses, elle invoque le secours de Tarithmétique. Numerus datur, ubi quœritur -pondus, a dit un ancien, ,comme en prévision de ces excès de numération, qu’un excellent observateur avait prévus et s’était efforcé de conjurer, dès le milieu du dix-huitième siècle, en remarquant avec beaucoup de sens que les observations se doivent peser et non compter. Sage précepte, qu’un moderne clinicien a cru devoir modifier par une variante, de façon à rendre ainsi la pensée de Morgagni : «Il ne faut pas seulement compter les observations, il faut encore les peser. »

Cette formule éclectique, qui s’étale dans un traité de . philosophie médicale (où il n’y a pas un seul principe, une seule idée, un simple aperçu, une simple vue philosophique), prouve assez jusqu’à quel point d’infériorité peut descendre l’esprit scientifique, lorsque, prenant âu pied de la lettre le conseil imprudent de Bacon, il arrache ses ailes et se chargede plomh.

Un médecin connaissant l’histoire de son art, voudra-t-il jamais accepter ces misérables principes d’un matérialisme grossier, et ne protestera-t-il pas hautement contre ceux qui les glorifient, au nom de la tradition médicale et des intérêts de cet art que nos manœuvres voudraient réduire à une sorte de métier mécanique, sous prétexte d’exactitude, et en haine des spéculations philosophiques ?

Ce culte du fait brut et de l’observation passive se concevrait à la rigueur, si la médecine en était encore à chercher sa voie et se traînait de nos jours, comme par le passé, à la remorque des systèmes métaphysiques, théologiques, mathématiques, physiques et chimiques qui l’ont agitée et dominée durant une si longue suite de siècles. Mais l’art médical,depuis qu’il a trouvé une base inébranlable dans la science générale de l’organisation, est entré dans une nou-

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velle période, et ce ne peut être en Rueune façon par l’empirisme irrationnel qu’il sera épuré, régénéré et définitivement acheminé vers le progrès indéfini.

L’impuissance radicale de tous ces observateurs obstinés à observer contre le principe même de l’observation, a provoqué la réaction qui se produit depuis quelques années et se prononce tous les jours davantage, au nom et sous l’autorité de ces vieux systèmes surannés, morts et enterrés, qu’on ne ressuscitera point, quoi qu’on fasse, puisque leur temps est passé sans retour et qü’il n’y a plus pour eux raison d’être. Le vitalisme s’agite dans ses dernières convulsions ; l’animisme n’est plus représenté que par des professeurs de logique ; rhomœopathie s’efforce en vain de nous ramener au mysticisme et à la scolastique ; le néocatholicisme médical (car elle existe aussi cette secte ridicule) se démène en pure perte dans son petit coin : les modernes comprennent à merveille qu’il n’y a rien à prendre au moyen âge, et ils se rient des prétentions folles de ces philosophes orthodoxes qui invoquent le symbole et les, mystères, le dogme, la théologie et la métaphysique de saint Thomas, et s’enfoncent dévotement dans l’inintelligible»

Les nouvelles générations médicales sentent très-bien, malgré les tristes influences du milieu contemporain et la pauvreté d’un enseignement sans principes, que ce n’est point dans ce passé irrévocable qu’il faut chercher les sources vives et les germes féconds. La vitalité n’est point dans la mort; et tout en rejetant le joug que voudrait imposer la réaction, au nom de la foi et du spiritualisme, ces générations réagissent aussi contre cet inepte et grossier matérialisme, que le culte de l’observation brute et passive a introduit dans la médecine, et qui a eu un résultat doublement fâcheux, puisqu’on méconnaissant les principes mêmes de l’art, il a faussé la vraie méthode et rompu la tradition médicale.

Malgré l’insuffisance de leur éducation philosophique.

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ceux qui apprennent maintenant la médecine ont sur leurs maîtres cét avantage inappréciable, de savoir que l’art qu’ils étudient ne peut se transmettre par les méthodes adoptées en histoire naturelle. Cherchant la voie et la lumière, ils s’arrêtent volontiers à écouter les promesses des docteurs qui se vantent de posséder des principes, des doctrines et une théorie, ou mieux une philosophie; car il en faut une à tout prix pour coordonner les éléments de la médecine. Mais cette philosophie après laquelle on soupire, l’histoire le démontre à ceux qui ont suivi ses enseignements, ne doit pas être cherchée én dehors de l’art médical et de la science qui est le fondement de cet art.

L’histoire de la médecine est un excellent préservatif contre les séductions des systèmes les plus autorisés en apparence, contre les plus brillantes théories ; et c’est par elle uniquement que la critique, sortant de sa torpeur et prenant un rôle actif, peut fairejusticeetdu matérialisme plat qui nous a ravalés si bas et du cha^âtanisme doctrinal qui, pour mieux tromper les simples, invoquera religion, prend le masque de la philosophie et nous leurre;: do vaines promesses. 11 faut également se défier et des observateurs superficiels et routiniers qui simplifient toutes choses, et des professeurs de galimatias, dont la nullité sé dissimule sous des mots sonores et vides de sens. Gardons-nous d’imiter les premiers, et, quant aux autres, souvenons-nous sans cesse de la sentence que Stahl répétait souvent après Sénèque : « Ne nous payons jamais de paroles : » Cavendum imprimis ne verba nobis dentur. En autres termes, ne soyons pas dupes.

LA TRADITION MÉDICALE

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