‹ La médecine à travers les siècles, histoire, philosophieChapitre 5 sur 53 · I. — Vicissitudes et progrès de la médecine · texte numérisé non relu

I. — Vicissitudes et progrès de la médecine

Un empirique se vantait de posséder un secret merveilleux pour la guérison des fièvres. On l’admet, non sans difficulté, à consulter avec de graves docteurs, et le doyen de la consultation lui demande : « Qu’est-ce que la fièvre ? — C’est une maladie que je ne sais pas définir, mais que je guéris, et vous, qui peut-être la pouvez définir, ne la guérissez point. » Cet empirique était un Anglais, le chevalier Talbot, compatriote et contemporain de Digby, l’inventeur delapoudrede sympathie; son remède infaillible, c’étaitle quinquina. Ce médicament précieux venait d’être introduit en Europe, oii il fut d’abord considéré comme le spécifique de toutes les fièvres, car les hommes, selon la judicieuse remarque de Broussais, soupirent toujours après les spécifiques ; et voilà pourquoi les charlatans ont tant de succès .

L’histoire du chevalier Talbot, qui pourrait bien n’être qu’une fable inventée à plaisir, nous a été conservée par Guardia I

histoire.

Werlhof, auteur d’un recueil d’observations sur les fièvres. Cemédecin cite avec complaisance la réponse del’ empirique anglais, et son livre n’est pour ainsi dire qu une thèse en faveur de l’empirisme. Èu cela Werlhof a été logique; il représente très-bien cette classe considérable de médecins qui font profession de ne s’attacher qu’aux faits, qui, en toutes choses j ne considèrent que l’expérience. Esprit pratique et borné, — même chose souvent, —il n’en avait pas moins de grandes prétentions; il s’étudie à toutes les pages à montrer qu’il n’est étranger ni aux doctrines ni aux théories médicales, pour lesquelles il professe d’ailleurs un dédain superbe. L’expérience étànt tout pour lui, il déclare n’appartenir à aucune secte; il n’est d’aucun parti et en tire vanité : il se croit pourtant obligé de faire sa profession de foi, et dans sa haute indifférence il ne trouve rien de mieux, pour exprimer son opinion impartiale sur les systèmes, soit de philosophie, soit de médecine, quela phrase connue de Grotius : «Aucune secte ne possède la vérité tout entièré; mais chacune possède une parcelle de vérité. » Cette phrase, à peine modifiée par Leibnitz, est la devise des éclectiques, qui brouillent tout en prétendant tout concilier. Les empiriques purs se montrent infiniment plus logiques. Par empiriques, nous entendons les praticiens instruits qui s’appliquent plus particulièrement à l’étude stricte des faits et prennent l’observation pour guide principal. Désespérant de trouver le vrai dans lés systèmes qu’ils ont bien ou mal étudiés, ils renoncent à tout système, et ne suivent que la nature, faisant bon marché des livres et des théories, et puisant toute leur instruction médicale au chevet du malade. n se peut qu’ils croient de bonne foi n’avoir point de système; au fond, ils sont réellement systématiques, puisr que c’est par raisonnement et de parti pris qu’ils deviennent empiriques. Cette médecine du bon sens, comme on l’appelle quelquefois, compte, parmi ses nombreux adeptes, des hommes distingués par l’intelligence et le savoir. Moins

rigides que les empiriques de l’antiquilé, ils savent accorder quelque attention aux connaissances dont ils prétendent, d’ailleurs, ne pouvoir retirer aucun secours immédiat pourlerésultat pratique qu’ils poursuivent. Beaucoup d’entre eux, effrayés sans doute de la contradiction apparente ou réelle des doctrines, des fictions et des hypothèses dont les systèmes abondent, se sont retranchés prudemment derrière les faits d’observation et d’expérience, dans un empirisme méthodique ou raisonné, qui n’est, en définitive, qu’un subterfuge commode pour échapper soit au pyrrhonisme, soit à l’éclectisme médical (1).

Une question se présente cependant, et nous paraît mériter une sérieuse étude. L’histoire de la médecine doitelle inévitablement conduire à Un tel résultat? L’empirisme de la méthode ou du hasard est-il en pareille matière au bout de l’appréciation historique des systèmes, des théories et des doctrines? L’examen de cette question est indispensable pour la parfaite intelligence de l’état présent et de la direction des études médicales. MM. Littré et Robin (2) l’ont compris^ merveille, et ils ont fait, dans l’édition nouvelle é}i Dictionnaire Ae Nysten, une. grande placeà l’histoire. C’est par l’histoire aussi que nous essaierons d’éclairer les caractères et les directions de la médecine contemporaine, nous appliquant à montrer comment les controverses du passé pourraient servir à l’instruction du présent ; et comment la certitude et l’efficacité permanente de notre art s’affirment avec évidence par l’étude. du passé.

Tous les hommes souhaitent d’être heureux, et il n’est

•(.1) Voyez Lettres philosophiques et historiques sur la médecine au dixneuvième siècle, par le Dr P.-V. Renouard, 3® édition. Paris, 1861. — M. Renouard est en outre auteur d'une Histoire de la médecine depuis son origine jusqu’au dix-neuvième sièele. Paris, 1846, 2 vol.

(2) Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, des sciences accessoires et de l’art vétérinaire, par P. -H. Nysten. Onzième édition, revue par E. Littré et Ch. Robin. Paris, 1858.

point de bonheur parfait sans la santé, ce qui a fait dire au poète que la suprême félicité, c’est d’avoir un esprit sage dans un corps sain. De là l’importance de la médecine et son incontestable utilité. Soit qu’elle se borne à donner des conseils salutaires pour l’entretien de l’état normal, soit qu’elle s’efforce de le rétablir par les ressources dont elle dispose contre les causes diverses qui peuvent l’altérer, son intervention est toujours secourable et bienfaisante. L’efficacité de cette intervention est à la vérité accordée par les uns, contestée ou niée par les autres.

En cela, la médecine et la politique, qui intéressent de si près les individus et les sociétés (la liberté étant la santé de l’âme), diffèrent notablement.

Si l’on est obligé de subir trop souvent la tyrannie des systèmes politiques, il en est tout autrement des systèmes de médecine. En médecine, la non-intervention du principe d’autorité^ a laissé de tout temps le champ libre aux discussions et aux attaqués. Au demeurant, cet esprit d’hostilité et de censure, se produisant sous les formes les plus variées, a trouvé plus à reprendre dans la profession que dans ‘ l’art lui-même, bien que ce dernier n’ait pas toujours trouvé plus de grâce que l’artiste.

Dès l’antiquité, les critiques se produisent, tantôt fines et railleuses, tantôt amères et brutales. Héraclite haïssait les médecins : il répétait volontiers qu’ils seraient les plus sots d’entre les hommes , si les grammairiens n’étaient là pour leur disputer la première place. Ce philosophe morose avait pourtant un système de médecine à son usage et certaines pratiques qui découlaient de ses théories sur la nature : il en usa si bien qu’il en mourut.

Empédocle , jaloux du médecin Acron , qu’illustraient ses écrits et une longue expérience acqpise dans ses voyages, se donnait pour un envoyé du ciel chargé d’exterminer les maladies et autres fléaux destructeurs; il allait de ville en valle, traîné sur un char brillant, revêtu d’habits magnifi-

ques, recevant comme un dieu les adorations et les sacrifices. On sait comment il mourut, victime de sa vanité ou de sa curiosité scientifique.

Platon non plus ne ménage guère les médecins : il se moque volontiers de leur impuissance.

Mais ce même Platon, qui s’est tant égayé aux dépens d’Esculape et de ses successeurs, avait aussi un système de médecine à lui, qu’il avait pris un peu partout, selon sa constante habitude.

Que conclure de ces exemples? Rien autre chose, si ce n’est que, dès l’origine, il y avait rivalité entre les philosophes et les médecins, et que les premiers étaient jaloux des seconds. Bordeu s’en est souvenu au dix-huitième siècle. Racontant qu’Hippocrate fut mandé auprès de Démocrite, que l’on croyait fou, il observe finement que, dans cette circonstance, ce fut la médecine qui jugea la philosophie, et il ajoute que les philosophes auraient tort de l’oublier.

Chez les Grecs, on se bornait aux épigrammes ; il en était tout autrement chez les Romains.

Les médecins arrivèrent à Rome assez tard, ils eurent bien de la peine à s’y introduire, et l’on ne tarda guère à les poursuivre et à les chasser. On connaît la haine du vieux Caton, qui, abusant de l’autorité paternelle, interdit les médecins à son fils. Le rude censeur faisait pourtant delà médecine à sa manière ; il avait des secrets infaillibles et des panacées efficaces. Sa méthode était fort simple, et, maître absolu dans sa maison, il traitait indistinctement bêtes et gens, sans trop de discernement, il est vrai, mais avec beaucoup d’économie.

C’est à Pline que nous devons ces particularités, et l’on sait que Pline n’est pas favorable aux médecins.

Dans les épigrammes de Martial, pour ne rien dire des autres poètes latins et de, certaines inscriptions bien connues, les médecins sont assez maltraités. 11 faut convenir du reste que les satires, même sanglantes, n’étaient souvent

que trop fondées et très-légitimes. Lorsque la médecine grecque envahit Rome, la profession était libre, et long, temps après elle Tétait encore ; elle se trouvait aux mains d’ignorants aventuriers. La réforme, introduite bien tard, ne fut jamais radicale, même sous la puissante influence exercée par les archiatrés (médecins des princes), dont Toffice et les attributions ne sont connus que très-imparfaitement. Aux vieux abus s’en ajoutèrent de nouveaux, La profession médicale, qui exige une entière indépendancé, une grande dignité de caractère et toutes les qualités de Tbomme libre, était aux mains des esclaves ou des affràiicbis des grandes maisons, avilie et dégradée par ces âmes vénales, instruments dociles et trop souvent complices de la corruption, de la débauche, de l’immoralité ou du crime. La décadence avait tout envahi, et rien ne put échapper à l’universel abaissement. ; o

Après les Barbares, la confusion est grande; le lien est rompu en apparence, et les données manquent pour dire précisément quels furent le rôle et la condition dé Tart. médical dans les premiers siècles du moyen âge.

On doit aux Arabes une sorte de renaissance ; mais ce fut avec les premières universités que Texercicè de la médecine prit une direction déterminée et le caractère propre qu’il garde encore aujourd’hui malgré d’inévitables modifications. Une foisTart reconstitué pour ainsi dire, les vrais médecins reparurent, et à côté d’eux leurs adversaires, beaucoup plus redoutables que ceux de l’antiquité. Ces derniers, on Ta vu, n’en voulaient qu’à la profession, et n attaquaient guère que les hommes qui l’exerçaient sans avoir donné des preuves préalables de Capacité ou de savoir. Chez les modernes, Tart lui-même fut mis en quesr tion. Ce n’est pas icile moment d’énumérer les motifs bu les prétextes de ces attaques: ils sont nombreux, et U

suffira d’en signaler quelques-uns.

Ayant le moyen âge, la profession médicale était déjà en pleine décadence : en. traversant cette longue période, elle déchut de plus en plus; les traditions de la médecine grecque se perdirent et insensiblement s’eJEfacèrent. L’exercice de l’art devint le privilège des clercs et des moines, ’fçrt ignorants pour la plupart, ou bien encore il fut usurpé impudemment par des gens sans aveu, qui trafiquaient de leur incapacité. De là tant de pratiques superstitieuses, tant de procédés absurdes, le surnaturel à la place de l’expérience et le merveilleux au lieu du bon sens. C’était le temps des miracles et des prodiges, le temps où les sorciera rivalisaient avec les saints.

Cependant la peste et la lèpre ravageaient les populations; mais les ressources contre ces fléaux destructeurs étaient nulles ou misérables. Une preuve entre mille de l’état infime et précaire où était descendu l’exercice de l’art, c’est l’importance réelle et l’influence très-légitime qu’acquirent les Juifs. On les haïssait, on ne leur épargnait ni les persécutions ni les avanies ; mais on les recherchait pour leurs connaissances médicales, acquises dans le, commerce des Arabes et dans leurs voyages en Orient, d’où ils rapportaient des médicaments et des drogues. Ils eurent aussi leur part, une part considérablé, dans le travail de longue préparation qui aboutit à la renaissance, et leur place est marquée dans l’histoire de la médecine.

La renaissance réveilla l’esprit de libre examen. On revint à l’antiquité, et cet ancien mondé fut comme un monde nouveau où lés explorateurs faisaient tous lés jours des découvertes. Les esprits profitèrent si bien de cette révélation, qii'ils se lassèrént d’admirer et conçurent l’idée d’aller plus loin que leurs maîtres. Non pas tous cependant, car l’antiquité trouva des admirateurs exclusifs et des défenseurs fanatiques. Mais que pouvaient-ils contre l’instinct de réforme qui était partout, dans la religion

aussi bien que dans la science ? Les hérétiques et les protestants n’étaient pas uniquement dans l’église. Une lutte générale commença contre l’orthodoxie : Aristote' et Galien furent traités comme le pape, et dès lors commença la querelle des anciens et des modernes, querelle si longue, presque interminable, et dont la fin marque définitivement le commencement d’une phase nouvelle pour la science et pour la civilisation.

Les médecins s’étaient lancés dans la dispute et s’y étaient distingués par leur ardeur. Chez quelques-uns, elle fut excessive, et ceux qui avaient pris d’office la défense de l’antiquité oublièrent parfois la logique pour s’appuyer sur la force et. le principe d’autorité, dont l’impuissance est surtout manifeste dans les choses scientifiques.

Les modernes devaient l’emporter; mais le triomphe coûta cher, et l’art lui-même fut souvent compromis par les contradictions et les querelles scandaleuses qui faillirent amener le discrédit complet de la profession.

Comment la médecine traversa-t-elle cette pénible crise? Elle finit assurément par se retrouver plus forte, mais au prix de luttes incessantes. A combien d’ennemis en effet n’avait-elle pas affaire ! Les charlatans d’abord. Cette enr geance est immortelle : le monde pourrait manquer aux charlatans, non les charlatans au monde. De bonne heure ils se glissèrent dans la médecine, qui leur offrait un vaste champ d’exploitation et tant de facilités pour l’exercice de leur industrie ; ils s’y trouvèrent bien, s’y mirent à l’aise, prenant et gardant les bonnes places. Avec le droit de propriété, ils usurpèrent celui de succession, et, bien loin d’aliéner ce patrimoine, ils le transmirent fidèlement par héritage, sans que nul pût s’y opposer, car ils ne sortaient point de la légalité.

Certes ils ont fait et continuent de faire beaucoup de mal surtout à l’art qui les enrichit et qu’ils déshonorent. C’est

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par eux que les adversaires des médecins ont pénétré jusqu’à la médecine, ou l’ont du moins tenté, se vantant d’avoir trouvé son côté faible. Les prétentions dévergondées de ces médicastres, leur ton magistral, leurs grands airs ridicules, leur ignorance d’autant plus méprisable qu’elle prenait le masque du savoir, et par-dessus tout les résultats obtenus, contraires à leurs promesses et à l’espérance de leurs dupes, tout cela remua la bile ou excita la verve des satiriques. A vrai dire, le charlatanisme a peu souffert de ces aveugles attaques, particulièrement dirigées contre l’art et la profession médicale.

De Montaigne à Rousseau, pour ne remonter ni descendre au delà, c’est un concert d’invectives et une suite de déclamations dont le bruit dure encore, bien que notablement affaibli. Ces variations infinies sur le même thème n’intéressent que l’érudition ; on peut donc les négliger sans inconvénient, d’autant qu’elles sont toutes résumées par les deux philosophes, le sceptique et le déclamateur.

Montaigne etRousseau ne se ressemblaient guère : tempérament, esprit, caractère, condition, sans compter la distancé des temps, tout chez eux différait ; un seul point les rapprochait : ils étaient l’un et l’autre atteints de maladie, toujours dans un état valétudinaire, dont il semble qu’un philosophe devrait s’accommoder avec résignation. 11 n’en fut rien cependant, et ni Montaigne ni Rousseau ne purent s’habituer à leurs souffrances ou les endurer doucement, comme Lucien ou le pauvre Scarron, qui se moquaient de leurs propres maux et s’en consolaient en plaisantant. Là est tout le secret d’une animadversion passionnée contre l’art médical et ses adeptes.

Montaigne souffrait de la gravelle : il en a assez parlé dans ses Essais, ce « livre de bonne foy, » comme il dit, qui a tant servi au contentement de sa vanité et à la satisfaction de son amour-propre. Un homme du métier n’aurait pu décrire plus minutieusement les symptômes de celte affection : il en

mSTOIRE.

étudie patiemment les causes et les effets, en énumère les inconvénients, en calcule’même les suites et les avantages, oui les avantages, car ce sceptique, si indifférent en apparence à toutes choses, et qui ne l’est véritablement que pour ce qui ne le touche pas de près, ce sceptique tire doublement parti de sa maladie : premièrement, pour médire des médecins et de la médecine ; en second lieu, pour faire montre de son courage, de sa patience inaltérable, de la résistancè qu’ii opposait à la douleur, imitant en cela les vieux stoïciens. En même temps il ne laisse pas d’aventurer quelques idées sur la nature du mal, de disserter sur les remèdes, de faire de la théorie, et de prodiguer des conseils pour là pratique. Gé philosophe malade oublie son rôle, sort de ses attributions, et raisonne en médecin, mais kutremént à coup sûr qu'un médecin ne raisonnerait, fût-il malade. On sent que Montaigne, qui avait cOuru toutes les eaux de l’Europe pour guérir sa gravelle, n’a pas voulu perdre le fruit des observations qu’il â consignées bien ou mal dans son journal de voyage, et l’ôn s’aperçoit bien vite qu’il avait profité quelque peu dans les consultations de médecine où il avait été admis en Italie. Dissertant sur toutes choses et à propos de tout, il trouva bon de dérober aux médecins leur robe et leur bonnet, et, dans Cê costume, il se plut à s’escrimer contre la Faculté. Mais la Faculté est sans rancune, et c’est un médecin ingéniéux et diligent qui s’occüpe aujourd’hui, avec Une persévérance bien rare, de recueillir pieusement tout ce qui concerne la vie et les écrits du philosophee périgourdin ; oeuvre désintéressée et méritoire qui ferait envie à mademoiselle de Gournay.

Rousseau, non plus que Montaigne, n’a ménagé l’art médical. Il était malade aussi, et ce ne fut pas de la tête seulement. n vint au monde avec un de ces vices de conformation que l’homme apporte quelquefois à sa naissance, et

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qu’il garde toute la vie. Ces infirmités de nature, si l’on peut ainsi parler, deviennent une incommodité permanente, dont l’influence peut à la longue agir, et très-efficacement, sur le caractère, peut-être aussi sur lés idées qu’élabore le cerveau.

Cette thèse a été soutenue par un célèbre chirurgien de de notre temps, esprit ingénieux et original qui recherchait le paradoxe et s’y complaisait.

Le professeur Lallemand, procédant à sa manière, a prétendu sonder le caractère ét le génie dé Rousseau, comme aurait pu le faire un anatomiste devenu philosophe, par la considération des organes malades (1). Sans doute il faut tenir grand compte de l’état de rorganisatiori, qui était vicieuse chez Jean-Jacques; mais il y avait en lui d’autres vices de nature et d’éducation qui aident à expliquer la conduite et les facultés de cet homme extraordinaire et incomplet. Son infirmité naturelle s’aggrava par suite d’une vie errante et tourmentée, par ses imprudences et surtout par son entêtement. .

Rousseau, qui voulait la médecine sans le médecin, se traitait à sa fantaisie. Dans ses courses vagabondes, il avait appris un peu de tout, on le voit bien dans ses écrits, et la connaissance que sa passion pour la botanique lui avait donnée de quelques simples lui semblait suffisante pour tous les cas. Il était de ceux qui s’imaginent que toutes les ressources de l’art sont dans le tempérament et dans l’hygiène, et il faisait selon le vœu de Tibère, qui voulait qu’à trente ans on se passât de médecin, chose possible, si à partir de cet âge on devait compter sans la maladie.

Rousseau, ne pouvant se délivrerde ses souflfrânces, s’en vengea par des déclamations. Il s’emportait contre» les médecins, et prétendait régenter la médecine. A ce sujet, on trouve dans ses Con/ess^ons un fait intéressant. H raconte

(1 ) Des pertes séminales involontaires.

qu’un enfant d’une de ces grandes maisons qu’il fréquentait malgré sa fière misanthropie tomba malade; les conseils qu’il donna ne furent pas suivis, et l’enfant mourut d’inanition, tué par son médecin. Ce médecin était Bordeu, qui savait pourtant son métier et l’exerçait avec gloire, sans avoir eu la bonne fortune de plaire toujours aux philosophes non plus qu’aux chimistes.

Mais ici nous rencontrons un autre ordre de faits, les luttes qu’a dû soutenir la médecine contre les prétentions des autres sciences, de la chimie surtout.

L’adversaire le plus ardent de Bordeu était Rouelle, si célèbre au dix-huitième siècle par ses connaissances étendues et par l’habileté de ses démonstrations. Rouelle était pharmacien et grand partisan des drogues : à ses yeux le corps était une cornue ou un creuset, et il croyait de bonne foi qu’on pouvait opérer sur lui par les réactifs et obtenir des combinaisons prévues et des résultats certains. Aussi ne pardonna-t-il pas à Bordeu d’avoir traité son frère malade et de l’avoir guéri, non d’après ces théories chimiques, mais en suivant l’expérience et la saine médecine. Il se vengeait du mépris que l’on avait fait de ses principes par une saillie singulière. Pendant plusieurs années, il ne cessa de répéter aux nombreux auditeurs qui fréquentaient son laboratoire : «Ce Bordeu, messieurs, est un pauvre médecin; il a tué mon frère, que voilà!»

Le trait est plaisant ; mais sous la plaisanterie la réflexion découvre un sens profond qui n’a pas échappé à l’esprit pénétrant de Bordeu, et qui est comme une révélation précieuse pour l’historien de la médecine.

Le morde ce manipulateur enthousiaste d’ingrédients et de drogues traduit admirablement et avec une grande naïveté les hautes prétentions de la chimie.

Cette science utile était alors en pleine prospérité. De nouvelles découvertes venaient tous les jours l’enrichir; elle gagnait constamment en étendue et en puissance : ses pro-

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grès étaient visibles, rapides, et bientôt, avant la fin du siècle, elle allait recevoir une constitution définitive et des lois admirables. La conscience de ses forces etcettç marche ascendante lui donnèrent des idées démesurément ambitieuses, et elle en conçut des projets chimériques. Pour les réaliser, elle n’avait point attendu que vînt Lavoisier, qui devait être son législateur.

Qu’on suive un moment son histoire. De très-bonne heure elle avait voulu être maîtresse. A peine dégagée de l’alchimie, elle prétendit comme celle-ci, tant elle se ressentait de son origine, posséder le secret du grand œuvre, la pierre philosophale, la panacée universelle. Il suffit de rappeler, avec les subtilités des Arabes, les folies de l’école de Paracelse, de Sylvius, et la grande vogue des iatrochimistes.

Les vrais médecins frémirent. Effrayés du tour que prenaient les choses et de ces allures de domination tyrannique, Stahl protesta contre ces menaces et ces tentatives d’envahissement, et, poussant la réaction à l’excès, il voulut mettre la chimie hors du domaine de la médecine. On ne peut se défendre d’un étonnement mêlé d’admiration quand on considère que celui qui avait conçu cette audacieuse réforme était le plus grand chimiste de son temps. Il est vrai de dire aussi qu’il n’était pas moins grand médecin ; cet effort héroïque le prouve surabondamment, et ce sera l’éternelle gloire de Stahl, qui s’est trompé avec ses contemporains, mais non comme eux, d’avoir défendu la médecine contre les empiétements des sciences auxiliaires et préparatoires, dont elle se sert utilement sans doute, mais auxquelles elle ne saurait se soumettre en esclave.

Il n’a pas fallu moins de trois siècles pour réduire à néant ces prétentions folies.

Aux premières lueurs de la renaissance apparaît la chémiatrie, qui veut expliquer tous les phénomènes de l’écopomie animale, saine ou malade, par les principes d’une

chimie grossière, et qui, ne voyant dans ces phénomènes que fermentation, distillation, effervescence des humeurs, opère en conséquence dans ce laboratoire vivant.

Plus tard, après les grandes découvertes de Galilee et de Newton, c’est la mécanique qui intervient avec ses forcés et ses résultantes, ses machines et ses leviers. Après Harvey, qui démontre la cfrculation du sang, c’est l’hydraulique, et tour à tour la secte des iatrochimistes ou chémiatres, celle des iatromécaniciens, celle des iatromathématiciens, soumettent les lois des phénomènes de l’économie aux calculs mathématiques.

Ces sectes, diverses en apparence, ont un fond commun et plusieurs traits de ressemblance. Elles représentent toutes et constituent réellement le vrai matérialisme, tel qu’il le faut entendre en physiologie et an médecine, qui consiste à importer dans une science complexe les principes ou les idées générales d’une science plus simple ou moins compliquée.

Faire intervenir dans l’explication des fonctions normales ou troublées de l’économie vivante les lois de la mécanique, de la physique et de la chimie, qui interviennent en effet, mais n’expliquent rien, c’était méconnaître l’existence, dans les éléments anatomiques et les tissus végétaux et animaux, de propriétés élémentaires, différentes de celles des corps bruts, et dont l’étude appartient à la biologie, science des corps organisés et vivants et des lois de l’organisation, radicalement distincte par conséquent des sciences qui ont pour sujet le monde inorganique.

Il est donc vrai de dire que les médecins qui donnèrent dans ces errements furent matérialistes au sens rigoureux du mot, de même qu’on put nommer spiritualistes ceux qui, méconnaissant aussi la constitution intime de l’organisme, et partant les propriétés irréductibles inhérentes à la matière organisée, firent intervenir, pour expliquer certains phénomènes, des entités ontologiques, des causes hy-

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pothétiques, des principes indépendants de la matière, bien qu’agissant en elle dans l’état normal ou pathologique, — êtres de raison connus successivement sous les noms d’dwe, archée, esprits animaux, force on principe vital.

Il nous a suffi de signaler les traits principaux qui distinguent et séparent nettement matérialistes et spiritualistes. La vérité n’était d’aucun côté; mais ceux-ci, il faut, le reconnaître, l’entrevirent et s’en approchèrent davantage. S’ils ne surent pas se soustraire aux influences métaphysiques et religieuses, — et il n’était pas facile d’y échapper alors, ils firent du moins des efforts constants et énergiques pour arracher la médecine aux vues ambitieuses de ceux qui menaçaient son indépendance, et voulaient l’asservir sous prétexte de l’émanciper. G’est à cause de cette énergique attitude que l’école de l’animisme, et le vitalisme qui en émane, méritent une belle place dans l’histoire moderne de la science.

Stahl a produit Barthez et Bordeu, et Bordeu a produit Bichat, qui a donné à la médecine une hase solide, et désormais inébranlable, en fondant la biologie.

A tout prendre,' le beau rôle est échu aux spiritualistes, qui ont rendu à l’art médical, et à la science qui lui sert de base, des services plus réels que les matérialistes. Au point de vue purement scientifique, ceux-ci en effet n’ont presque rien laissé de durable, tandis que les autres ont contribué très-efficacement à maintenir les lois propres de l’organisme, en les expliquant d’une façon vicieuse, il est vrai, comme celle de leurs adversaires, mais à coup sûr moins compromettante.

Des deux côtés, il y avait erreur de logique et vice de méthode. Non que la science positive condamne absolument les hypothèses, comme moyen d’investigation scientifique ; mais elle n’admet que celles qui peuvent être vérifiées. En conséquence, elle désavoue ceux qui empruntent les abstrac-

lions des physiciens et des chimistes, et veulent expliquer les phénomènes de l’organisme vivant par le calorique ou l’électricité, ou par quelque autre fluide impondérable, comme serait, par exemple, le prétendu fluide nerveux. Elle désavoue de même ceux qui s’obstinent, en dépit de l’évidence et des progrès amenés par le temps, à importer dans l’étude de l’économie animale, à hétat normal ou pathologique, les visions de la théologie ou de la métaphysique, en y ajoutant parfois la préténtion singulière de concilier la physiologie avec les dogmes religieux et les doctrines de la philosophie spiritualiste.

Aujourd’hui les deux partis, représentés par deux écoles célèbres, sont encore en présence, mais combien affaiblis ! Le terrain manquerons leurs pieds. Vaincus l’un et l’autre, et vaincus sans retour, ils s’éteignent peu à peu, laissant dans l’histoire le souvenir ineffaçable de leurs luttes ardentes et prolongées, qui durèrent trois siècles et plus, de la fin du moyen âge jusqu’à la révolution française, et au delà.

Deux sectes de médecins dont nous avons déjà parlé, les empiriques et les sceptiques, s’étaient, soit calcul, soit indifférence, tenues en dehors de tout conflit. Les empiriques étaient généralement des esprits sains, qui s’attachaient à l’expérience, s’appliquaient à suivre la tradition et à la maintenir, en se préoccupant avant tout des choses utiles à la pratique.

Cette école, célébré des l’antiquité par sa rivalité avec les ■ dogmatiques, négligeait tout ce qu’elle considérait comme des spéculations oiseuses, sebornant à bien observer, à suivre attentivement la production et la marche des phénomènes, notant avec un soin scrupuleux les effets des remèdes, et consignant avec une grande exactitude le fruit de ses observations.

Chez les modernes,' cette école a eu d’illustres représentants. A leur tête est Sydenham.

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Ceux qui ne connaissent pas à fond les écrits excellents de ce grand médecin seront peut-être bien aises de savoir ce qu’il pensait de son art, et de connaître là-dessus ses idées et sa manière de voir. C’est lui-même qui va nous le dire dans un passage de ses œuvres où il s’est peint au naturel :

a Le temps que d’autres consacrent à l’étude des livres, je le donne tout entier, dit-il, à la méditation. C’est mon habitude, et je m’inquiète moins de l’accord qu’il peut y avoir entre mes assertions et celles d’autrui que de savoir si les choses que j’avance sont ou non conformes à la vérité. Je suis ainsi fait, et telle est ma nature. »

Cette confidence, précieuse à recueillir, est adressée à un confrère célèbre qu’il félicite, en termes chaleureux, d’avoir, malgré la variété et l’étendue de ses connaissances, préféré « à la poursuite des vaines spéculations l’étude des difficultés inhérentes à la pratique : choses diverses, ajoutet-il, et qui ne diffèrent pas moins entre elles que les graves occupations de la sagesse et les jeux frivoles de l’enfance ; choses contraires aussi, et qui d’ordinaire semblent s’exclure. ))

Tout Sydenham est dans ces quelques lignes, qui révèlent admirablement les habitudes et les tendances de son robuste esprit. Sydenham d’ailleurs était aussi instruit que peut l’être un médecin qui voit beaucoup de malades; mais il pensait, non sans raison, surtout dans le temps où il vivait, que l’étude approfondie des systèmes qui se partageaient alors la médecine était peu utile à la pratique. Un homme occupé comme il l’était devait considérer comme perdu le temps donné aux disputes de l’école. Un trait de sa vie sert de commentaire à ce passage, et l’explique parfaitement.

Un médecin, doué de plus d’imagination que de bon sens, demandait un jour à Sydenham par l’étude de quels auteurs il devait se préparer à l’exercice de l’art. « Mon Guardia. 2

ami, répondit l’illustre praticien, lisez Don Quichotte.)) Mot incisif et profond dont le sens véritable est que l’étude des livres ne saurait remplacer l’observation ni l’expérience, sans lesquelles il n’y a point d’art médical ni de vrai médecin.

C’est à ces deux sources intarissables et incorruptibles qu’a puisé sans cesse l’école dont Sydenham est le. chef, et qui a donné à la médecine ce nombre infini de sages et modestes praticiens dont Fesprit sensé s’est contenté et se contente encore de copier, d’imiter et de suivre la tradition des grands maîtres. Bordeu, à qui rien n’écbappait, appelle ces médecins onclirdques. 11 les considère comme

des esprits imitateurs et copistes, « qui sont peut-être les plus sages et les meilleurs pour la pratique journalière de; la médecine, » mais qui risqueraient, suivant lui, de tomber dans le pyrrhonisme, s’ils s’aventuraient hors de leur sphère et voulaient aller plus haut qu’ils ne sauraient atteindre.

La remarque est juste, comme l’histoire le démontre.

C’est par les demi-savants que le scepticisme se glissa dans la médecine.

- Il importe de s’entendre sur le sens véritable que ce mot doit recevoir ici. En philosophie, il s’applique très-bien à ceux qui, s’aventurant sans timidité à la recherche des causes, des entités hypothétiques, de l’absolu que poursuit la métaphysique, arrivent finalement au doute et s’abstiennent. Cette incertitude péniblement acquise se conçoit.

En médecine, il en est autrement. Les phénomènes diffèrent et par conséquent la méthode, c’est-à-dire la manière de les voir, de les apprécier, de les expliquer en les coordonnant; de telle sorte que la qualification de sceptiques ne convient ici qu’à des esprits étroits et prétentieux, qui s’arrêtent à la surface, saisissent incomplètement les choses, perdent de vue le lien qui les unit, se perdent eux-

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mêmes dans des difficultés pour eux insurmontables, et nient hardiment ce qui leur échappe, affirmant dans cette négation absolue leur incapacité et leur insuffisance.

On a dit qu’un médecin vraiment pyrrhonien ne s’était jamais vu, et on l’a dit pour avoirconfondu les empiriques, qui se soucient peu du dogme, avec les. pyrrhoniens, qui s’en moquent sans le connaître. Cabanis ri’était pas de cet avis, et, dans le dessein si difficile de convaincre cette sorte d’esprits, il a composé des ouvrages excellents. Les médecins qui ne croient point à la médecine exercent leur art dans des conditions qui ne sont ni logiques ni honnêtes. En médecine comme en morale, des principes sont nécessaires, et les principes ne peuvent venir que des doc-trines. .

Plus bas encore dans l’échelle des systèmes, nous trouvons les éclectiques. Il n’est ici question que des médecins qui, venus à la suite de certains métaphysiciens, ont prétendu faire un système achevé en prenant dans tous les systèmes ce qu’ils ont de bon.

En théorie , la prétention est absurde et la pétition de principe manifeste. Pour reconnaître ce qui est bon, il faut le pouvoir discerner. Une théorie est donc nécessaire, et si l’on n’a point de système de doctrines, comment pourrat-on juger les autres systèmes et les apprécier en connaissance de cause?

C’est donc à bon droit que les éclectiques sont relégués au dernier rang. Leur apparition a cependant un sens dans 'histoire ; elle annonce la fin des systèmes.

Dans l’ordre scientifique, de même que dans l’ordre social, qui dit fin veut dire transition, phase nouvelle, commencement d’une autre ère.

La médecine, après avoir subi des vicissitudes nombreuses et diverses, traverse présentement une période de transition. Elle est en voie d’organisation, dans un état provi-

soire et indécis dont le terme est inconnu, mais qui se

manifestera certainement.

Dire ce qu’est la médecine contemporaine n’est pas chose facile. Au lieu de chercher à la caractériser, entreprise ardue et peut-être vaine, il est plus simple de se demander où elle va. S’il est malaisé de déterminer sa direction précise, on peut du moins observer ses tendances.

n est assez ordinaire de confondre l’agitation avec le progrès, c’est-à-dire les secousses violentes résultant de Tahus des forces avec les mouvements continus et réglés dirigés vers un but. Des premières, l’effet est passager, quel qu’il soit d’ailleurs ; des autres, il est durable et utile. L’action permanente est toujours efficace, lente, mais sûre. Il peut être convenable de rappeler ces vérités trop oubliées aux impatients qui perdent courage faute de bien voir ce qui se passe autour d’eux.

La question de milieu est essentielle en toutes choses : tout le reste en dépend; c’est donc par là qu’il faut commencer.

La médecine contemporaine vit et se meut dans une atmosphère tranquille. Plus de polémiques ardentes et implacables, plus de dissenssions scandaleuses, plus rien,; en un mot, qui révèle une vie exubérante. L’activité intérieure ne se manifeste plus au dehors par l’éclat des œuvres, ni parla nouveauté des doctrines, ni par ces idées hardies qui ébranlent les opinions et entraînent irrésistiblement les esprits. Les séductions d’hier ne seraient plus possibles aujourd’hui: l’enthousiasme est mort, et l’indifférence a tout envahi.

Le fond de tous les enseignements est le même. Une observation exacte, dont la rigueur étroite semble exclure toute élévation et tenir les idées à l’écart ; des faits notés avec soin et consciencieusement recueillis, puis des faits encore, et rien que cela; des matériaux immenses amassés

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lentement, avec une patience infinie; des détails minutieux, d’une précision merveilleuse, et une application des sens aux phénomènes si parfaite que les impressions perçues ne laissent rien à faire à l’esprit. L’habileté manuelle tient lieu de sagacité, et l’art de voir, de toucher et d’entendre supplée à l’association des idées et aux combinaisons de l’intelligence.

Tout cela s’appelle la médecine exacte et se combine aisément avec la statistique et le calcul des probabilités. Pour acquérir ces connaissances précises, la bonne volonté et l’exercice suffisent. Bacon n’a-t-il pas dit que la méthode expérimentale, destinée à mettre du plomb à l’esprit, devait un jour niveler les intelligences? Ce jour est venu; l’honnête médiocrité prédite par lui étend au loin son domaine. La médecine exacte est aussi la médecine facile, accessible à tous ; la vocation n’y fait rien.

Des procédés ingénieux usurpent le titre de méthode. Peu d’artistes, mais beaucoup d’habiles manœuvres. Toute la médecine consiste en observations ; voilà leur symbole.

Observer est beaucoup sans doute; mais il faut examiner d’abord, il faut ensuite méditer, réagir sur les phénomènes perçus, faire, en un mot, acte de raison et d’intelligence. Percussion, auscultation, mensuration, appréciation par le poids et par le volume, tout cela procure d’incontestables avantages; mais, en définitive, ces moyens d’investigation secondaires ne peuvent que poursuivre les symptômes, les circonscrire, s’il est possible, les discerner, s’il y a lieu, rendre le diagnostic plus précis et plus net.

Là se bornent les services qu’on peut retirer de tels moyens pour la connaissance des maladies. Encore faut-il en user avec discernement, et ne point céder à la tentation de faire des tours de force. L’art d’établir avec précision et rigueur le diagnostic d’une affection pathologique est le côté brillant de la médecine clinique ; il séduit la foule des

médecins et les entraîne bien souvent à des excès d’exploration qui rappellent les subtilités des recherches sur le pouls, tant reprochées dans l’antiquité à Galien et à ArchÎT gène, et chez les modernes à l’Espagnol Solano de Luque, à Bordeu età Fouquet qui l’ont suivi.. ' ' r.

Baglivi avait prévu les conséquences qu’entraîneiit ces excès. Quoiqu’il fût grand partisan des idées de Bacon, qu’il s’efforçait d’appliquer en homme supérieur, il s’affligeait, non sans raison, du mauvais emploi des ressourcés accessoires et des moyens auxiliaires. « De tout cela, diFil, notre art reçoit aide et luniière; niais l’art lui-mêmé ne consiste pas en cela : His omnibus ars nostra illustratur, non efiîcitur{l).:o ; ■

Certes le diagnostic est un grand point, et plus il est précis, mieux if vaut. Mais ce qui vaut mieux encor e, c’est la connaissance des causes et de la ' nature des maladies, non de l’essence intime qui nous échappe et qu’il faut abandonner aux chercheurs de chimères. Étiologie et thérapeu^^ tique sont deux termes dont l’ensemble constitue la vraie et grande médecine. Le diagnostic n’est qu’un terme intermédiaire, quoique dans les traités élémentaires destinés à l’instruction il ait la première place, à tel point qu’ort peut dire de la plupart de ces traités qu’ils n’enseignent que le diagnostic.

Avec de pareils guides, l’art devient métier et l’instruction apprentissage. Tels sont les livres, tels aussi les commentaires qui les expliquent, c’est-à-dire les leçons et les exemples.

On pourrait croire que le tableau est chargé ; il n’est que ressemblant.

Les ouvrages réputés classiques n’offrent rien de plus; ils sortent tous du même moule. Ce sont des manuels gros de choses et vides d’idées, faits pour la mémoire. La vie

(1) Praxeos medicœ, lib. 1, c. 1, § lO.

est absente de ces énormes livres. Le nombre est infini des traités de pathologie générale où il n’y a point d’idées générales, des traités de philosophié médicale où il n’y a point de philosophie. Des définitions arides, des classifications incomplètes, vicieuses ou arbitraires, des dissertations inutiles, voilà ce qu’on y trouve.

Les ouvrages de médecine publiés de nos jours ont de commun aveè la plupart des productions de la littérature contemporaine l’absence d’idées, qui multiplie singulièrement le nombre des écrivains. Mais toute la médecine n’est pas heureusement renfermée dans l’enseignement officiel ni dans l’enceinte des académies : le mouvement est ailleurs.

La méthode vicieuse et étroite qui règne dans les écoles ne peut séduire que les esprits vulgaires, préoccupés avant tout des résultats pratiques, et incapables de comprendre la nécessité d’avoir un ensemble de doctrines qui permette de contrôler les observations nouvelles par une vérification exacte, de coordonnerles faits d’expérience en les subordonnant les uns aux autres, et de donner ainsi à l’art un caractère scientifique. Une réaction commence à s’opérer contre la routine scolastique; elle s’achèvera par la force même des choses.

C’est au début de la carrière surtout, et d’une carrière longue et pénible, qu’il est utile et nécessaire de recevoir une direction ; dès lors la route s’aplanit. Ceux-là sentent tout le prix du bienfait dont l’éducation laborieuse s’est faite à travers mille obstacles.

Les esprits difficiles ou curieux aspirent à la clarté, à l’ordre, à l’unité dans un ensemble qu’ils devinent, qu’ils ne peuvent embrasser, faute de connaître lés rapports des éléments de composition et les lois de leur enchaînement. Tel est le besoin qu’on éprouve lorsque, poursuivant la vérité réelle, on s’élève au-dessus des résultats concrets et purement

pratiques, lorsqu’on s’abstient avec dédain des subtilités oiseuses d’une spéculation illusoire.

Comme le poète, comme l’artiste, le savant cherche aussi l’idéal, c’est-à-dire la plénitude d’une conception vraie, lumineuse, capable de satisfaire l’intelligence et de la charmer.

Cet idéal est dans la réalité. C’est la science qui le poursuit et qui l’atteint, la science, fille du temps et des efîorts de l’esprit, compagne de la civilisation, providence de l’humanité, intelligence éternelle, active et bienfaisante, qui dirige, organise et prévoit. Ni les promesses de la théologie ni les visions de la métaphysique ne sont comparables aux résultats merveilleux que la science produit sans miracles, car ce qu’elle donne, elle le prend dans le monde sensible, elle le tire des choses réelles. Geoffroy Saint-Hilaire avait deviné ses conquêtes, et s’écriait comme un prophète: a Restons les historiens de ce qui est. »

Cette pensée du grand naturaliste résume admirablement l’esprit d’un ouvrage considérable destiné à faire un grand bien par sa valeur et son opportunité, et qu’il ne faut point juger par le titre, comme ces volumes estimables que la critique abandonne à la bibliographie.

Le Dictionnaire de médecine, qui porte le nom de Nysten, entièrement refondu et remanié par MM. Littré et Robin, n’est pas une pure compilation, ni un simple glossaire, ni une suite de définitions par ordre alphabétique. En associant leurs efforts, les deux collaborateurs ont songé à faire autre chose qu’un travail de révision, travail où la patience et 1 exactitude suffisent : ils ont tendu plus haut. On trouve dans leur œuvre ce qui manque dans les traités didactiques et trop souvent aussi dans les démonstrations et les leçons orales, à savoir des règles pour la direction de l’esprit, des. principes solides, des doctrines conformes à la réalité des choses et aux dogmes d’une saine philosophie, enfin un

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système scientifique, sans lequel on ne saurait avoir la conception du monde, ce qui constitue la science même, ni embrasser l’ensemble du savoir humain, les éléments qui le composent et leur enchaînement.

On vient de montrer la tendance actuelle de la médecine, qui se renferme dans l’étroite observation des faits. Le Dictionnaire de MM. Littré et Robin est une tentative pour provoquer dans les études médicales un mouvement plus élevé et plus fécond. Examiner les principes qui ont dirigé les auteurs, ce sera indiquer peut-être la voie où la médecine moderne est appelée à marcher.

C’est par la conception philosophique que le Dictionnaire de médecine se distingue surtout, c’est à elle qu’il doit l’unité de son ensemble. Disciples tous deux de la philosophie positive, MM. Littré et Robin ont appliqué partout cette philosophie en l’expliquant selon les circonstances.

Concevoirles choses telles qu’elles sont, par les moyens de connaître qui sont en notre pouvoir, suivreles phénomènes et les rapporter aux lois invariables qui les régissent, s’abstenir de rechercher l’essence intime des objets et de poursuivre l’absolu, tels sont les principes fondamentaux de cette philosophie. Le relatif est son domaine, et elle abandonne à la métaphysique et à la théologie les causes premières et les causes finales, les questions de fin èt d’origine, inaccessibles à l’intelligence et désormais intempestives.

Dans l’ordre des connaissances humaines, elle établit deux classes et divise les sciences en abstraites et concrètes : la science abstraite embrasse les théories générales, la science concrète s’occupe d’un objet particulier.

Cette distinction est capitale ; elle permet d’établir une hiérarchie entre les sciences abstraites en commençant par les plus simples et les plus générales et en passant successivement à celles qui sont moins générales, et plus complexes. La mathématique, l’astronomie, la physique, la chi-

mie, la biologie et l’histoire ou sociologie forment le cercle oomplet des sciences abstraites : elles se développent successivement et ne peuvent se passer les unes des autres, hormis la première, à cause de son extrême simplicité; Dans cet ensemble rentrent tous les éléments du savoir humain, les spéculations sur les nombresy les grandeurs et les mouvements, les phénomènes inorganiques, cèux du monde organisé et des sociétés.

C’est toute la philosophie, si ce mot, d’un usage commun et d’une application vicieuse, doit signifier Un système de notions générales qui embrasse toutes choses.

Dans cette vaste conception , tout est compris , tous les procédés qui servent à reconnaître le réel ou le vrai y ont leur emploi.

Connaître la valeur et l’usage de chacune de ces méthodes, savoir en quoi elles se ressemblent, en quoi elles diffèrent, et comprendre en quelle relation elles sont les unes avec les autres, c’est posséder le mécanisme des facultés de l’esprit et les choses auxquelles s’appliquent ces facultés, c’està-dire la science tout entière. '

Or le médecin' doit la posséder, puisqu’il est obligé de parcourir tout le cercle des.corinaissances.La pratique, sans la théorie dont elle dépend, et qu’elle sert, ne saurait avoir un caractère vraiment scientifique . Le médecin sans la théorie n’est qu’un empirique, et où la théorie fait défaut, l’expérience elle-même perd toute sa valeur : elle devient routine.

Aussi l’éducation médicale doit-elle être essentiellement philosophique, c’est-à-dire conforme aux progrès accomplis par les sciences et fondée sur les généralités qui constituent les principes de la philosophie, ou mieux la philosophie même, si l’on entend par philosophie non pas les spéculations subtiles de la métaphysique, mais la conception du monde réel et de ses lois, conception qui résulte de l’ensemble de toutes les sciences concrètes et abstraites et de la connaissance de leurs rapports.

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C’est par là que l’esprit philosophique doit pénétrer dans la médecine, et le médecin sera véritablement philosophe dès qu’il aura senti l’importance de ces hautes études et mesuré la pyramide de la base au sommet, après avoir parcouru tous les degrés de l’échelle ; car il y aune série scientifique commeily a une série animale, et c’est la gloire des modernes d’avoir poursuivi, puis démontré renchaînement et le lien de toutes les connaissances, en faisant voir comment elles procèdent les unes des autres, et se produisent successivement pour s’élever au même but, qui est la science générale, résultant de toutes les sciences.

Ainsi se trouve formé le cycle qu’avaient rêvé les philosophes naturalistes de l’ancienne Grèce, alors que la science ou la philosophie, comme ils disaient, était, suivant la comparaison d’Aristote, semblable à l’enfant qui balbutie en épelant les premiers éléments d’une langue.

Ces grands esprits, venus trop tôt pour la satisfaction de leurs désirs, voulaient une encyclopédie ; ils devançaient par la pensée cette œuvre lente qui a coûté à l’esprit humain plus de vingt-trois siècles de labeur et de pénibles efforts. Nous possédons aujourd’hui ce que les siècles' nous ont donné, et nous avons beaucoup plus que -leS linéaments de l’ensemble. L’inventaire des connaissances est fait, la classification des résultats obtenus est une encyclopédie raisonnée, méthodique, qui renferme tous les éléments du savoir humain, c’est-à-dire tout ce que doit connaître le philosophe vraiment digne de ce nom, et par conséquent le médecin; car la philosophie se compose de tous ces éléments, et la médecine embrasse toutes les sciences, puisqu’elle se sert de toutes et ne saurait se passer de leur concours.

A ceux qui seraient tentés de croire qu’il y a là exagération ou parti-pris de subordonner la médecine à un système de philosophie, il suffira de faire remarquer que la pratique même de la médecine dépend de certaines connaissances

OU sciences concrètes, dites avec raison sciences médicales: telles sont la pathologie, Thistoire naturelle, la physique et la chimie appliquées, l’hygiène, l’anatomie et la physiologie.

Or il suffit d’avoir quelques notions sur la hiérarchie scientifique pour ne pas ignorer que; toutes ces connaissances ou sciences concrètes se rattachent diversement aux connaissances générales ou sciences abstraites ; et il n’en saurait être autrement, puisque la connaissance de l’homme, obligatoire pour le médecin, embrasse non- seulement l’homme même, mais encore tout ce qui l’intéresse et par conséquent tout ce qui est hors de lui. Donc tous les phénomènes, tous les actes, tous les faits accessibles à l’intelligence sont du ressort de la médecine, et partant les lois qui président à leur production.

Hippocrate avait donc raison de dire que la connaissance parfaite de la nature humaine ne peut venir que de la médecine, étudiée ainsi qu’elle doit t’être, dans ses rapports avec les autres sciences. Cette vue du génie a été confirmée par le temps.

La science des sociétés, qui est le couronnement de toutes les autres, est elle-même en relation intime avec la médecine. Ce n’est pas ici le moment de mettre cette relation en évidence. Contentons-nous de rappeler que les profonds aperçus d’Hippocrate, sur les rapports qui existent entre les conditions extérieures et le caractère des peuples (1), ont été repris par Aristote (2) et fécondés plus tard par le génie de Montesquieu (2). Et voilà comment des six sciences qui, dans leur ensemble, constituent la philosophie ou science générale, d’après l’école dite positive, il n’en est pas une seule qui n’intéresse la médecine.

(1) Des Airs, des Eaux et des Lieux. {Œuvres complètes, trad. E. Littré, t. II.)

(2) Politique.

(3) Esprit des Lois.

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