I. — l/Elmpirisme
M. le professeur Trousseau ayant publié des Conférences sur rempirisme, il s’est trouvé tout de suite deux commentateurs qui ont diversement interprété la thèse paradoxale du clinicien. Ils ont profité de d’occasion, l’un pour vanter une théorie qui aboutit en définitive à un éclectisme mal déguisé, l’autre pour glorifier le système de Hahnemann, aux dépens de la méthode généralement reçue depuis Hippocrate. Il faut savoir ce que disent les deux avocats, pour mettre en valeur des doctrines qui n’ont entre elles aucune analogie.
Ces deux publications diffèrent de tout point, bien qu’elles soient sorties le même jour de la même librairie. Ce qu’il y a de commun entre elles, c’est l’occasion qui les a provoquées. Quoiqu’elles portent un titre, pareil, leurs conclusions sont aussi différentes que les tendances, les opinions et le style des deux auteurs (1).
M. Renouard est content, très-content de M^ Trousseau, et il ne lui ménage point les félicitations. 11 a bien raison, à son point de vue; car le professeur de clinique médicale à l’Hôtel-Dieu a exalté, dans sa première conférence, ce qu’il appelle le bon empirisme, celui-là précisément que M. Renouard admire avec la conviction d’un croyant, et en faveur duquel il a fait son Histoire de la médecine (2).
(1) De V empirisme, à l’occasion des conférences de M. le professeur Trousseau, par le docteur P. V. Renpuar^Paris, 1863, in-8 de 25 pages. — De l’empirisme et . du progrès scientifique en médecine, à propos des conférences de M. le professeur Trousseau, par un Rationaliste, docteur
médecine delà Faculté de Paris. Paris, 1863, in-12 de 172 pages.
(2) Histoire de la médecine depuis son origine jusqu’au dix-neuvième
Los convictions de M. Renouard sont-elles le résultat de ses études historiques, ou bien ne s’est-il livré à l’étude de l’histoire médicale que pour chercher dans le passé de la médecine des arguments à l’appui d’une thèse? J’avoue que je n’en sais rien; mais j’incline à penser que c’est par une vieille habitude, et en quelque sorte de parti pris, que M. Renouard goûte si fort l’empirisme, et qu’à cause de sa prédilection, il traite si bien, et même trop bien le professeur qui représente ses idées favorites dans l’enseignement officiel.
Il est vrai que M. Renouard n’applaudit pas également à la seconde conférence, puisqu’il déclare qu’elle est à refaire. Il encourage donc M. Trousseau à reprendre la question du mauvais empirisme, et il lui indique même de quelle façon cette reprise pourrait réussir, à son gré, dans nn postscriptum à V adresse des physiologistes métaphysiciens, lequel est de beaucoup ce qu’il y a de mieux dans sa brochure, quoique l’auteur n’y ait rien introduit qui ne se trouvât déjà dans son Histoire de la médecine.
Dans ce post-scriptum, M. Renouard passe rapidement en revue les principaux systèmes qui ont tour à tour ou simultanément dominé en médecine depuis un demi-siècle : animisme, vitalisme, brownisme, physiologisme. Passant sans transition de Stahl à Barthez, de celui-ci à Rrown et finalement û Broussais, il salue ces grands hommes d’un mot ironique et amer : illusion, et ce mot, il le répète deux fois, tout en saluant les maîtres, et cette répétition prodnit naturellement un très-bel effet, et prépare à merveille la conclusion contre le dogmatisme et les dogmatiques.
Voilà, en substance, toute la brochure de M. Renouard. Elle est très-mince d’ailleurs, et il n’y a rien de mieux à en dire.
t siècle. Paris, 1846, 2 vol.— Lettres phüosopMques et historiques sur la ! médecine au X/X« siècle, 3® édition, Paris, 1861.
Passons à l’anteirr anonyme, a fait, non sans succès et noTi sans prétentions, un pamphlet de longueur raisonnable, puisqu’il ne renferme pas moins de seize chapitres, contenus en un demi-volume. Il a bien voulu décliner ;son système doctrinal et sa provenance, tout en se couvrant d’un masque tant soit peu transparent.
Eh se disant de l’Écoie de Paris, il ne s’est pas beaucoup avancé, car -on ne sait trop ce que c’est que l’École de médecine de Paris, à tel point que, sans tomber dans le paradoxe, il serait aisé d’en contester l’existence. Laissons donc de côté la provenance de notre homme-mystère et déchiffrons la devise de son blason :
Voilà, certes, un grand mot, fort à la mode de nos jours, et qui sent furieusement le charlatanisme tudesque. La raison, qui n’a de demeure fixe nulle part, ne réside point à coup sûr en Allemagne; mais quant au rationalisme, il est tout germanique d’origine et de façons. Depuis qu’il a passé le Rhin, le sens commun se gâte visiblement en France ; ce qui prouve péremptoirement que la clarté n’émané point du brouillard, et qu’on y voit toujours plus clair quand la lumière va devant. .
Notre anonyme vient corroborer ces deux assertions par son exemple, tout négatif. Il appartient sans conteste à la bande scolastique des rationalistes,' par l’usage qu’il fait de ses facultés logiques, par sa subtilité raffinée, par la profondeur apparente de ses raisonnements, par son langage imagé, hérissé de métaphores et de formules algébriques, en peu de mots, par toutes ces qualités d’esprit et de style qui trahissent un métaphysicien déguisé; car, malgré tous ses feux d’artifice et le bouquet final, il reste enveloppé d’épaisses ténèbres. Aussi n’a-t-il de réellement bon que son commencement ou l’exposition.
Le portrait de M. Trousseau n’est point à dédaigner. Nous y voudrions néanmoins quelques retouches et quelques traits plus accentués, de façon à montrer comment les
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maîtres les plus accrédités, dans, l’enseignement médical inclinent irrésistiblement ad verba garrulitatemque.
Les deux chapitres qui suivent sont consacrés à une analyse des conférences sur V empirisme. L’auteur anonyme entre définitivement en matière dans le chapitre quatrième, et au lever du rideau nous trouvons en présence, sur son théâtre de marionnettes, deux personnages qui ont vraiment grande peine à se mouvoir, tant les ficelles qui les font aller sont usées depuis Gelse et Galien, et qu’il est malaisé de reconnaître, malgré l’étiquette appliquée à chacun, et l’intervention de. l’étymologie. Ces deux personnages s’embrouillent, tout en déclinant leurs noms et qualités, très-confusément à la vérité, si bien que, dès ce quatrième chapitre, les nuages se condensent.
L’auteur allègue l’histoire de la médecine, dont la connaissance ne lui est peut-être pas aussi familière qu’il serait à souhaiter, U invoque l’arithmétique, l’algèbre, la géonaétrie, la: physique, la chimie. Quant au sens de ce chapitre, autant qu’on le peut deviner, il se résume ainsi : les faits, réduits en principes, sont le fondement de l’art.
Mais qu’esl'Ce que l’art? Après une dissertation ingénieuse, bien qu’un peu longue, l’aponyme répond que l’objet de l’art, o’est l’idéal. Parallèle entre l’art et la science; définition de la science ; besoins, instincts, métiers, industrie ; classification de nos connaissances. Descartes, Ampère, Linné, accumulation prodigieuse de grands noms et de mots sonores, et en résumé, confusion- Le rationalisme aidant, nous voilà au fond du puits à la recherche de la vérité.
Le chapitre cinquième se termine par ces mots : « Une science est donc constituée dès l’instant qu’elle a un objet précisé dans son unité comme dans ses parties, un premier principe, une première loi, une méthode éprouvée. » Tournons la page, et comme conséquence de ce bel axiome, nous lirons en tête du chapitre suivant ces cinq mots : ,« Lamédecine est une science. » \
Comment démontrer pareille proposition? Rien n’est plus simple, Hippocrate proclame la puissance de la nature; il se fait son auxiliaire, et voilà la science médicale à jamais constituée. Le mot grec, tant de fois usité dans les écrits hippocratiques, et qu’on a traduit vicieusement par le mot français art^ doit se traduire par science; et la preuve que tel est le vrai sens du vocable grée, c’est que l’École po/ytechnique représente en fait une institution qui a pour objet renseignement, non des arts, mais des sciences.
Quoique ce raisonnement soit tout à fait digne d’un professeur de logique, il ne manque point de hardiesse ni d’originalité. Il équivaut pour l’auteur anonyme à une démonstration, et il part de là pour établir sa théorie de la responsabilité médicale par un autre raisonnement qui peut se résumer en ces termes : Si la thérapeutique est un art, le médecin n’est pas scientifiquement responsable, étant, par le fait, affranchi de toute règle. Donc, la médecine est une science ; il le faut absolument pour la dignité de la profession médicale. Telle est la substance du septième chapitre.
Le huitième traite de procédés de l’empirisme. Aussi vide que le précédent et un peu plus plaisant, il se distingue par une courte apologie des homœopathes, et par une satire assez vive de cette pauvre Faculté de médecine, toujours en retard, puisqu’elle se laisse devancer non-seulement par les sciences physiques, mais encore par l’empirisme le plus routinier et le plus brut.
Le chapitre neuvième nous ouvre les sources de l’empirisme et se recommande à la curiosité par une série d’anecdotes et d’allégations qui tendent à démontrer que toutes les variétés de l’empirisme se réduisent à une seule espèce^ puisque tous les empirismes sont également impuissants, ainsi qu’il résulte du chapitre dix, recommandable par sa brièveté.
Le chapitre onzième, beaucoup plus long, renferme, en
substance, ceci : le dogmatisme, conséquence de l’empirisme; point de progrès pour la médecine, si elle ne se soustrait à la domination de l’un et de l’autre. Avec le progrès se fortifie et s’accroît la certitude; or, l’empirisme s’opposant à tout progrès, il faut y renoncer sans retard, et s’engager hardiment dans la voie méthodique ou scientifique. Tout cela est d’une grande force de raisonnement, mais d’une clarté douteuse.
On pressent néanmoins où notre rationaliste veut en venir, dès le chapitre douze, où il insiste sur l’importance capitale de savoir quelle est la marche naturelle des maladies. En d’autres termes, l’auteur anonyme, fort de l’autorité d’Hippocrate, invoque le secours bienfaisant de la nature médicatrice, et à l’aide de ce grand nom et de cette fiction presque mythologique, contre laquelle réagirent si vigoureusement Asclépiade et ses disciples les méthodistes, il nous introduit tout doucement dans le chapitre suivant, dont le titre est tel ; « expectation et expérimentation ».
Dans l’esprit de l’auteur, ces deux mots ont un sens équivalent. Sa pensée intime peut se traduire à peu près ainsi : « Messieurs de la Faculté et messieurs de l’Académie, vous ne voulez point vous rendre à l’évidence, vous n’y voyez goutte ; point ne voulez vous convertir, et si d’aventure un rayon lumineux tombe sur vous, vos yeux se ferment pour voir les miracles qui s’accomplissent sans vous et malgré vous. » Que signifie ce langage?
Lisez le chapitre quatorze, le grand chapitre de ce gros pamphlet, et vous y trouverez, au milieu de quelques documents de statistique et de beaucoup de raisonnements spécieux, une belle apologie de l’homœopathie avec l’apothéose des homœopathes, bonnes gens qui travaillent de tout leur pouvoir à éliminer de la médecine l’empirisme, avec un désintéressement absolu, uniquement pour obéir à des tendances scientifiques. La dernière page de ce chapitre essentiel est un vrai dithyrambe. Hahnemann, a l’illustre
et pacifique révolutionnaire, » y est présenté comme un réformateur sans pareil, dont la supériorité écrase Brown, Rasori, Bichat, Barthez, Broussais, auteurs d’impuissantes tentatives.
Notre rationaliste, au nom de la raison et de la science, et en faveur de la loi de similitude, hors de laquelle il n’espère point de salut pour la thérapeutique, conclut exactement, au point de vue négatif et critique, comme le docteur Renouard. De même que ce dernier raille tous les chefs d’école qui ont cherché la voie hors de l’empirisme, demême l’auteur anonyme sacrifie à son idole tous peux qui, en médedine, ont suivi l’empirisme ou le dogmatisme, c’est-à-dire tous les médecins, depuis Hippocrate. Avant de tirer ses conclusions, il ébauche un jéquisitoire contre les dogmatistes.
11 y a dans ce hrillant morceau beaucoup de citations et de réminiscences poétiques, beaucoup trop, à mon gré. Tl faut néanmoins rendre justice au mérite de l’anonyme comme écrivain.
Pour ce qui est des opinions, il serait difficile d’en apprécier la valeur; car ce rationaliste ne fait pas preuve de connaissances bien profondes en médecine. Il incline au scepticisme, malgré ses prétentions à la certitude scientifique. R n’a point de convictions médicales, à moins qu’il ne faille prendre pour des convictions ses avances à l’hommopalhie. Que si ces avances sont sincères, le rationaliste anonyme pourrait bien être un de ces métaphysiciens de l’Université qui cherchent un soutien à leur philosophie décrépite dans l’étude de la physiologie, et dont la manie est de vouloir accorder des éléments incompatibles.
Il me répugne de croire qu’il soit médecin ; car il n’a point médité sérieusement sur les principes de l’art médical, et de cet art il ne connaît que très- superficiellement l’histoire. Aussi ne saurait- on engager avec lui une discussion dans les formes.
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D’ailleurs, il est entré eu lice avec un masque, et c’est à l’aide de ce masque qu’il s^est glissé dans la Faculté. Nous ne comprenons pas bien le motif qui l’a forcé de se déguiser, s’il appartient réellement au corps médical. D’autres que lui, parmi les médecins, ont pris en main la défense de l’homœopathie, qui les fait vivre. D’autres que lui ont déclaré la guerre à la médecine routinière, officielle et académique, sans la modifier en rien. Le rationaliste anonyme réussira-t-il mieux que les autres adversaires de l’empirisme et du dogmatisme? Il n’y a point d’apparence. D’ailleurs, il semble tout à fait inexpérimenté en fait de pratique médicale. En revanche, il alu quelques-uns de nos auteurs, et il s’en sert comme pourrait le faire un métaphysicien, qui prétendrait nous ramener, par Hahnemann, à. l’animisme de Stahl, c’ést-à-dire à un vitalisme mystique, particulièrement du goût des philosophes que la physiologie séduit et ne corrige point de leur passion pour les théories creuses.
Ce n’est point par l’intervention de ces amateurs de métaphysique, si conciliants qu’ils soient, que nos médecins peuvent échapper aux deux écueils contre lesquels se heurte la médecine contemporaine. L’empirisme est un refuge pour les consciences honnêtes qui ont instinctivement horreur des théories, et qui de l’art médical ne connaissent, ne comprennent, que le côté pratique.
Les plus avancés, les plus hardis de nos médecins, croient s’élever au-dessus de l’empirisme par l’expérimentalion, et ils ne voient rien de tel pour arriver à la certitude, que ce qu’on appelle la méthode expérimentale. Celte méthode, telle qu'ils la comprennent, ne mérite pas un examen spécial ; les résultats de son application disent assez sa valeur. Mais les exagérations des expérimentateurs ne sont pas tout àfait indignes d’attention ; et le lecteur nous saura gré de soumettre à son appréciation deux tentatives d’innovation, qui montreront suffisamment de quoi les partisans de la prélen-
due méthode expérimentale sont capables en physiologie et en pathologie.