‹ La médecine à travers les siècles, histoire, philosophieChapitre 6 sur 53 · L.\ TRADITION MÉDICALE · texte numérisé non relu

L.\ TRADITION MÉDICALE

Des six sciences abstraites, la cinquième par ordre hiérarchique intéresse particulièrement le médecin : c’est la biologie ou science des corps organisés.

Le but de cette science est d’arriver à connaître par les lois des phénomènes que ces corps manifestent les lois de leur organisation, et réciproquement.

Les êtres organisés peuvent être considérés à un double point de vue, statique et dynamique, selon qu’ils sont aptes à agir ou qu’ils agissent. L’anatomie, la biotaxie, ou classification scientifique des êtres organisés, et la science des milieux étudient le premier état, c’est-à-dire l’organisation des êtres, les lois de leur arrangement en groupes naturels d’après la conformation des organes, et leurs relations avec les choses extérieures. La considération dynamique appartient à la physiologie, dont l’objet est la connaissance des lois qui président aux actes des êtres vivants, et à la science qui étudie les influences réciproques du milieu sur l’être organisé, étude importante par laquelle la biologie se rattache immédiatement à l’histoire.

Chez les anciens, l’anatomie et la physiologie restèrent dans un état d’imperfection notable, malgré les tentatives des premiers médecins et des philosophes naturalistes. Toutefois, dès cetemps4à,le traité d’Hippocrate sur /es airs, les eaux et les lieux est une admirable étude de l’influence des milieux sur l’homme.

Aristote, venu après Hippocrate, agrandit considérablement le domaine des connaissances biologiques par ses généralités fécondes et ses travaux d’anatomie comparative; on lui doit la distinction bien nette de la vie végétative et <ie la vie animale, et des considérations profondes et lumineuses sur les rapports qui existent entre les parties des animaux.

Les anatomistes d’Alexandrie, chercheurs pénétrants et minutieux, ajoutèrent des particièlarités précieuses à la somme des connaissances : ils découvrirent les nerfs, dé-

couverte capitale pour l’intelligence des êtres organisés.

Galien, commentateur et encyclopédiste, résuma tout le savoir des anciens en médecine, anatomie et physiologie. Son beau traité de V usage ou de Vutilité des parties (i) est un monument élevé entre l’antiquité et le moyen âge. Inférieur à l’antiquité en beaucoup dé points, le moyen âge l’emporte peut-être sur elle par la culture de l’alchimie, d’où devait sortir la chimie, sans laquelle la biologie ne serait point. '

On connaît les grands travaux de la renaissance, les importantes découvertes qui suivirent, et les prétentions folles de la physique et de la chimie, qui faillirent absorber là médecine.

Enfin, après trois siècles d’elforts impuissants, Bichat, renouvelantavec succès les tentatives deGlisson, de Baglivi, de Haller, de Bordeu, de Barthez et de Hunter, arracha la biologie à son état précaire, et la fonda sur la connaissance des propriétés spéciales et irréductibles inhérentes aux tissus.

Dès lors la matière brute ou inorganique fut nettement distinguée de la matière organisée et vivante, laquelle, outre les propriétés physiques et chimiques, a des propriétés inhérentes, dont la manifestation constitue la vie, celle-ci n’étant comme on l’a cru longtemps et comme quelquesuns continuent de le croire, ni un principe ni un résultat, mais une simple manifestation des propriétés spéciales de la matière organisée.

La propriété fondamentale, c’est la nutrition, sans laquelle il n’y a point de vie,, c’est-à-dire point d’activité de 1 organisation, cette activité ne pouvant se produire que dans un ensemble favorable de conditions extérieures.

La vie ne peut donc se concevoir indépendamment de la

(Ij Œuvres anaiomiques,»physiologiques et médicales, trad. par le docteur Daremberg. Paris, 1854, t. I.

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substance organisée qui en est le siège : il n’y point de vie sans organisation ; mais il n’y a pas nécessairement vie partout où il y a organisation.

La nutrition est la propriété la plus générale des tissus : elle est le fondement de la vie organique. L’absorption, la sécrétion, le développement, la , reproduction, autant de propriétés du môme ordre qui se rattachent à la nutrition et en dépendent. La contractilité et l’innervation sont des propriétés de la vie animale ou de relation.

Toutes ces propriétés se trouvent réunies chez les animaux supérieurs, chez l’homme par exemple, qui est à la tête de la série; de sorte que l’on a trois degrés de la vie : végétalité, animalité, humanité, qui résument et embrassent le monde organique.

Ce n’est pas ici le lieu de s’arrêter aux considérations élevées de l’anatomie générale, ni aux distinctions qu’elle établit entre les parties simples ou élémentaires (principes immédiats, éléments anatomiques), les tissus, les humeurs, les systèmes et les appareils, que l’on peut étudier en allant du plus simple au plus composé, ou en allant, au contraire, du plus composé au plus simple, ce qui est le cas ordinaire dans l’étude de l’organisation animale.

L’essentiel est de savoir que la vie est inséparable des organes qui en sont le siège, et qu’elle suppose l’idée d’un milieu avec lequel les organes sont en relation.

Les actes d’ordre organique ou actes vitaux qui s’accomplissent dans des conditions normales constituent l’état de santé ; mais si des influences diverses, internes ou externes, amènent des troubles, l’état devient anormal, et c’est la maladie.

La médecine étudie ces deux états et se divise conséquemment en deux parties : l’hygiène, qui surveille la santé Gt prescrit les moyens de l’entretenir, et la thérapeutique, qui applique les agens propres à vaincre la maladie, c’est-

à-dire capables de ramener l’ordre dans l’économie troublée.

L’hygiène a pour point de départ la science des milieux; elle traite de l’influence réciproque des organes sur les choses extérieures. La pathologie, qui aboutit à la thérapeutique, s’occupe des désordres survenus, soit dans la disposition matérielle des parties, soit dans les phénomènes de l’économie vivante.

Toute la médecine s’appuie de la sorte sur la connaissance des modifications que peut subir l’être organisé, car toute maladie est modification, de même que toute thérapeutique, et toute l’efficacité de la médecine dépend du judicieux emploi des moyens capables de modifier l’être vivant.

La maladie n’est donc pas une abstraction, c’est une réalité. Elle a un siège quelconque, puisqu’elle n’est autre chose qu’une altération des propriétés normales dans les parties vivantes.

Cette vérité, qui est la base de la philosophie médicale, a triomphé, grâce à Broussais.

Ce grand homme, continuateur de l’œuvre de Bichat, accomplit la réforme définitive, et du jour où il démontra qu’il n’y a point de maladies essentielles, le fantôme qu’il poursuivait sous le nom d’ontologie disparut sans retour.

Ce n’est pas sans raison que ce réformateur hardi appela la médecine physiologique. En définitive, la pathologie étudie les mêmes actes que la physiologie ; mais dans des conditions particulières qui les modifient d’une certaine façon, de sorte que la physiologie est normale ou pathologique, suivant qu’elle étudie les actes produits par des parties saines ou par des parties altérées.

On voit à présent comment la médecine se rattache à la biologie.

Les maladies ne sont autre chose que des fonctions trou-

LA TIîADITION MÉDICALE.

blées, et la pathologie est véritablement physiologique.

Il résulte de là que la médecine a dû suivre les destinées de la biologie, et c’est en effet ce qui est arrivé.

Dans l’antiquité, on voit Galien, mettant à profit toutes les découvertes de l’anatomie et les notions accumulées depuis Hippocrate, faire un système de pathologie, et résumer tout ce qu’on savait alors de la relation qui existe entre la maladie et l’organe malade (1).

Il est juste de remarquer qu’avant Galien les méthodistes s’étaient préoccupés du siège des maladies et avaient deviné toute l’importance de cette idée. Un curieux parallèle, où Sextus Empiricus, philosophe pyrrhonieh, met en présence les méthodistes et les sceptiques, prouve que dans l’antiquité il y eut une école médicale qui, sans tomber dans les errements des seconds, reconnut admirablement qu’il fallait renoncer à l’absolu et se tenir au relatif. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir Asclépiade, qui fonda cette école, dont le représentant le plus autorisé après lui est Thémison de Laodicée, déclarer que la nature, entité abstraite dont l’école d’Hippocrate avait proclamé l’autocratie, n’est pas seulement secourable, mais nuisible : non solum prodest natura sed etiam nocet, dit-il dans Cœlius Aurélianus.

Cette opinion, très-avancée pour le temps, explique trèsbien ce qu’Asclépiade avait coutume de répéter, à savoir que la médecine des naturistes était une médication sur la mort. Mot dur,, mais qui ne manque point de justesse, car où la nature opère souverainement, l’art peut se dispenser d’intervenir, son intervention étant dès lors secondaire.

Le fait est que la nature, synonyme ici d’économie, n’est en soi ni bonne ni mauvaise, et que son influence supposée est illusoire. Accorder à la prétendue nature médicatrice sagesse et prévoyance, c’est tomber dans un vice de logi-

(1) Des lieux affectés. (Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales, trad. par Daremberg. Paris, 1856, t. II.)

Guardia. S

que. Cette providence de l’économie animale, inventée par les médecins spiritualistes, a favorisé les illusions^de la médecine expectante et préparé la voie à la méthode thérapeu- ; tique- de Samuel Hahnemann. C’est en effet dans la patrie de

Stahl que l’homœopathie a pris naissance.

Le moyen âge ne changea point l’état de la biologie, faute de nouvelles connaissances anatomiques et physiôiogiqués. En revanche, la thérapeutique et la matière médicale reçurent des accroissements notables, en raison des découvertes géographiques et des travaux de l’alchimie.

De cette époque date le règne de la polypharmacie, qui est rttsage immodéré et la multiplicité des remèdes,contre laquelle réagirent les médecins naturistes, attachés aux traditions hippocratiques; -

Avec la renaissance, tout le savoir de l’antiquité, conservé dans les livres, reparut, et fut bientôt dépassé. Ce fat une période orageuse pour la médecine, livrée aux théories^ ambiftieuses desiatro-mathématiciens etdes iatro-chimistes.- Cependant l’anatomie normale faisait chaque jour de nouvel! es; découvertes. La pathologie ne pouvait manquer d’a-voir à son tour une anatomie, comme la physiologie avait la sienne. En effet, Fanatomie pathologique, préparée len-' tement par des observateurs patients, prit consistance avec Th, Bonnet, avec Barrère, et se révéla enfin, telle qu’elle devait être, dans le bel ouvrage de Morgagni sur les causés ePte siège des maladies {{).

Ce titreseul était un manifeste, et contenait toute une ré- ' vofutîon.

Appeler l’attention des médecins sur les lésions des organes, c’était ébranler la croyance traditionnelle suivant laquelle la maladie était généralement considérée comme quelque chose d’indépendant, d’existant en soi.

Ce fut la gloire de Broussais de résoudre le problème posé

(I) De sedibm et causis morborum per anatomen indagatis (1762).

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par Morgagni : sa résolution est définitive, et il est démontré maintenant que la maladie n’est autre chose qu’une altération, une perturbation survenue dans les tissus, dans les propriétés ou dans les fonctions de l’organisme, de sorte que Broussais a fait pour là pathologie ce qu’a fait Bichat pour la biologie, et ce que Gall atenté de faire pour la physiologie cérébrale, laquelle est aussi une partie intégrante de la biologie.

Ici une réflexion se présente.

A la doctrine fondamentale établie par Broussais on oppose sans cesse les travaux de l’anatomie pathologique, travaux consciencieux et méritoires, dont Tutilité n’est pas contestable, mais dont l’insuffisance est aujourd’hui manifeste. Laënnec, observateur exact et pénétrant, est le véritable chef de cette école, et le seul peut-êh-e des adversaires de Broussais qui mérite une considération sérieuse à cause de sa bonne foi scientifique et de la fermeté de ses convictions : l’art médical doit beaucoup à sa méthode d’exploration pour le diagnostic des maladies.

Laënnec croyait avec Meckel qu’il suffit d’appliquer à la médecine, non pas la physiologie, mais l’anatomie seulement, persuadé que, pour étudier etbien connaître les lésions des organes, il importe surtout de s’attacher à l’examen des formés. En conséquence, son école se proclame, à l’exemple du chef, purement anatomique, et elle s’efforce de décrire exactement par des dissections fines et minutieuses les produits anormaux ou morbides, sans se préoccuper de la composition anatomique élémentaire, à laquelle la forme est nécessairement subordonnée, et de laquelle dépendent tous les caractères observés dans les lésions de chaque organe, c’est-à-dire les altérations mêmes de la substance organisée, en volume, couleur et consistance.

De la sorte, cette école fait abstraction de deux choses capitales : la substance qui s’altère, et le lieu précis où se

produit l’altération ; double condition sans laquelle on ne saurait acquérir la connaissance objective delà lésion que l’on décrit.

Partant de là, les disciples de Laënnec croient trouver dans l’anatomie pathologique, considérée par eux comme étant indépendante de l’anatomie normale, une méthode et une classification des maladies fondées sur les lésions organiques, qu’ils décrivent avec un soin minutieux, mais qu’ils ne connaissent point en réalité, qu’ils sont incapables d’expliquer, en procédant comme ils font.

En effet, les lésions des organes ou de leurs tissus n’étant que des modifications morbides de ces organes ou de ces tissus à l’état normal, il suit de là qu’il faut de toute nécessité rattacher la lésion d’une partie quelconque de l’organisme à l’état normal de la partie correspondante dans ses divers âges.

L’anatomie pathologique ne saurait en réalité être regardée comme un monde à part, elle n’est point indépendante de l’anatomie normale; elle est, au contraire, naturellement subordonnée à celle-ci, élle lui emprunte ses subdivisions et sa méthode, et il n’en saurait être autrement, puisqu’elle n’a pas pour unique office d’étudier les changements de forme, en suivant la méthode purement descriptive, mais encore et surtout d’observer les altérations de structure, par excès, diminution ou aberration. Par conséquent il n’est pas logique d’en faire le fondement de la médecine.

Il est aisé de comprendre maintenant pourquoi les idées mises en avant par les disciples de l’école anatomique ont trouvé accueil et faveur auprès des médecins dits organiciens, du nom de la théorie qu’ils professent, et suivant laquelle toute maladie se rattache à la lésion matérielle d’un organe ; théorie très-simple sans doute, mais radicalement impuissante, quoi qu’on veuille dire, parce que les moyens ordinaires d investigation qui sont à l’usage de ces méde-

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dns ne vont point jusqu’à constater les altérations de quantité ou de nature des parties constituantes des organes, c^’est-à-dire des principes immédiats et des éléments anatomiques.

En résumé, organiciens et anatomistes peuvent se donner la main, car les uns et les autres suivent la mêmè voie et s’arrêtent au même point, subissant, bien qu’à leur insu, l’influence de l’école médicale que nous appellerons descriptive, dont le vrai chef est Pinel, lequel a exagéré dans l’application qu’il en a faite le conseil de Sydenham.

Ce grand praticien souhaitait que le médecin s’attachât à ce qu’il appelait V Histoire naturelle des maladies^ conseil excellent en lui-même, quoiqu’il émane de Bacon, mais qui, mal interprété, ou pris trop à la lettre, a favorisé les tendances naturelles de certains esprits positifs et observateurs, bien que disposés aussi à se contentèr de voir la superficie, sans aller jusqu’au fond des choses.

Ainsi ont fait et continuent de faire organiciens et anatomistes : ils se sont fourvoyés dans un chemin sans issue. On comprend aujourd’hui leur impuissance et l’inanité de leurs efforts, et Pon revient à la marche logique, dont les principaux promoteurs sontHunter, Bichat et Broussais,

Puisque la médecine physiologique a eu raison de ces adversaires sérieux, elle n’a pas à s’inquiéter des sectaires qui la provoquent sur le terrain de la thérapeutique. Nous voulons parler des partisans de l’homœopathie, dont il suffira de rappeler ici les prétentions et les promesses.

En bonne médecine, on procède au traitement d’une affection pathologique d’après l’axiome d’Hippocrate : « Les contraires sont guéris par leurs contraires.» Ce qui revient à dire que l’état normal, qui est la maladie, doit être modifié par des agents capables de ramener la santé, en produisant des effets contraires et de tout point opposés à ceux de la cause morbifique. De là le terme ô^allo-

pathie, qui sert à désigner celte méthode thérapeutique.

L’homœopathie procède tout autrement : une maladie étant donnée, elle s’efforce de produire par les médicaments une maladie semblable à celle qui existe déjà. On a de la sorte deux maladies au lieu d’une : la maladie spontanée que l’on veut guérir, et la maladie artificielle, provoquée en vue de la guérison.

Yoilà, en peu de mots, comment procèdent en thérapeutique les partisans de la méthode homieopathique, et voici comment ils raisonnent.

Deux maladies semblables ne peuvent exister dans le même organe : en provoquant une maladie artificielle, on détruit la naaladie spontanée, et celle-ci étant détruite, on fait disparaître à volonté la maladie artificielle, én suspendant en temps utile le médicament qui l’a provoquée.

Il faut convenir que cette méthode ingénieuse simplifie singulièrement la thérapeutique par les ressources certaines et infinies qu’elle prétend puiser dans la matière médicale. La grande difficulté dans la pratique consiste à trouver des agents capables de produire l’effet désiré ; difficulté considérable surtout quand on veut appliquer des médicaments doués de la propriété de produire des symptômes semblables à ceux qu’on cherche à faire disparaître. Mais cette difficulté a été prévue. Tout le traitement se réduisant à combattre les symptômes du mal en leur substituant les symptômes du remède, et le mal étant produit par une cause purement abstraite, des doses minimes et infiniment petites ont toujours assez d’énergie.pour provoquer dans la partie souffrante des symptômes un peu plus intenses que^ ceux de la maladie.

De là les dilutions, et les globules, et les fractions infinitésimales, et ces élégantes pharmacies qui font tant de bruit et qui tiennent si peu de place.

Il n’y a dans tout cela qu’hypothèsé et fiction pure.

Il n est point démontré par rexpérience qu’un médica-

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ment produise des symptômes semblables à ceux qui résultent delalésion d’un organe. Elle n’est pas démontrée non plus, cette analogie qu’on prétend exister entre l’action d’un médicament administré en santé ou en maladie et les symptômes divers de telle ou telle affection pathologique. . Le changement déterminé par la maladie dans nos organes n’est donc point inaccessible ni invisible, comme on le prétend en homœopathie, puisqu’il demeure établi que la cause des symptômes morbides perceptibles est un dérangement survenu: dans la matière des tissus ou des humeurs soit par les influences extérieures, soit par le^ jeu même des parties lésées.

Quant aux doses infinitésimales des médicaments, l’effet en est illusoire : elles n’ont point d’autre action dynamique sur le corps sain ou malade que celle qu’on leur suppose gratuitement. Dans cette méthode thérapeutique, tout se réduit, en définitive, à laisser les phénomènes de la maladie suivre leur cours naturel vers une fin heureuse ou malheureuse. Ce qu’on peut dire de plus favorable sur ceux qui appliquent cette méthode, c’est qu’ils observent à la lettre la seconde moitié du précepte hippocratique : « être utile, et ne pas nuire. »

Encore n’est-il pas rigoureusement exact d’affirmer que ceux-là ne nuisent point dont l’intervention n’est qu’apparente, puisqu’ils laissent agir en réalité ce qu’on appelle à tort la bonne nature. Or la nature, qui n’est autre chose que l’économie vivante, n’est en soi, encore une fois, ni bonne ni mauvaise, et ce n^est point elle qui est responsable, mais le médecin chargé de la diriger, de la régler, de la corriger dans ses écarts, de la modifier à propos, en la surveillant sans cesse.

Les médecins attachés à la méthode préconisée par Samuel Hahnemann négligent les causes internes des maladies; ils ne se préoccupent point des changements ni des modifications qu’est susceptible de subir la substance orga-

nisée, ils affectent même de n’accorder aucune attention à la constitution de cette substance et à ses propriétés inhérentes.

Voilà ce qu’on appelle l’homœopathie.

Ce n’est pas un système ; c’est à peine une méthode, ou, pour mieux dire, c’est une combinaison d’hypothèses empruntées à divers systèmes, une tentative d’innovation où se fait encore sentir l’influence de la métaphysique creuse et du spiritualisme mystique, car le merveilleux y joue son rôle, et une part très-large y a été faite au surnaturel, à l’invisible, au mystère, à tout ce qui peut séduire les esprits faibles ou non éclairés.

L’enseignement qu’on doit retirer de tout ceci, c’est qu’en médecine il faut se garder de négliger ce qui est essentiel et fondamental pour courir après les chimères. Ce sont les hypothèses gratuites qui séduisent l’imagination et ne sauraient captiver que des esprits superficiels, peu préoccupés de chercher un contre-poids aux subtilités de la spéculation dans la connaissance positive des choses réelles, c’est-à-dire dans les notions objectives sur la constitution de l’économie vivante, à l’état normal ou pathologique.

C’est par là seulement que l’art médical a été fondé sur une base solide.

Il reste maintenant à décrire les maladies et à les classer conformément à la notion fondamentale : le temps accomplira cette œuvre. Mais dès à présent la médecine est en possession d’une doctrine, et renonce naturellement aux systèmes divers qui l’ont tour à tour agitée, et dont l’étude appartient à l’histoire de l’art.

Nous disons de l’art, et c’est à dessein que nous empruntons ce terme à Hippocrate. Ce grand médecin avait compris que la médecine n’est point une science; elle ne peut l’être, et n’en prendra jamais le caractère. Ce que

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poursuit la médecine, ce n’est pas une vérité scientifique, mais un résultat pratique, qui est double : conservation de la santé, guérison des maladies.

L’importance scientifique de l’histoire des divers systèmes en médecine est incontestable : on peut en juger par ce rapide coup d’œil, et d’ailleurs nulle époque n’est peutêtre mieux disposée que la nôtre à contempler la médecine dans son passé.

Les écoles n’exi stent plu s que de nom, etla tradition scolaire va tous les jours s’affaiblissant. Les vieilles doctrines ont encore des représentants, et ne manquent point de défenseurs ; mais chaque génération qui s’en va emporte avec elle une bonne partie des idées surannées, et chaque génération qui vient s’initie aux idées nouvelles.

Que sont devenues les théories médicales de l’antiquité ? Elles appartiennent à l’histoire et à la critique, après avoir disparu sans retour. Où sont aujourd’hui la plupart des systèmes de médecine qui ont agité les écoles modernes? où sont les solidistes et les humoristes, les galénistes et les hippocratiques, les naturistes, les animistes, les organiciens intrépides et les partisans si divers du vitalisme ? où sont les sectes et les partis, les dissidents et les orthodoxes?

Dans cette grande mêlée de la médecine contemporaine, il y a en somme plus de confusion que d’anarchie. Sous le calme apparent est la vie, et ces éléments de vitalité sont des éléments d’organisation. Laissons les empiriques s’attacher aux faits, à l’observation et à l’expérience : les découvertes se font aussi par eux. A défaut d’œuvres magistrales, les mémoires et les monographies abondent, et les spécialistes mêmes apportent leur contingent à ce labeur de préparation.

On comprend enfin que l’éclectisme médical est une vision et un leurre. Quant au pyrrhonisme, il n’est aucun médecin sensé qui ose se vanter d’en faire profession, et l’on

histoire.

serait mal venu de notre temps à prêcher le scepticisme à rexemple.de Sextus, de Gorneille Agrippa, de Sanchez et de Martin Martinez.

C’est que la médecine est désormais en possession d’une doctrine, et qu’elle repose sur une science certaine; par conséquent une philosophie médicâle est possible.

Chaque jour, les idées deviennent plus précises et plus nettes sur les propriétés des tissus et sur leur vitalité propré ; chaque jour ajoute à ce que l’ou sait déjà des variations qu’éprouve cette vitalité sous l’influence des modifieateurs de toute sorte.

Nous savons que les maladies sont des modifications, des altérations de la substance organique, qu’elles ne sont point essentielles, qu’elles ont un siége^ et qu’il est indispensable de connaître la relation qui existe entre les symptômes et l’état des, organes, pour ramener l’ordre et la, santé; en usant à propos des modifications convenables, car si les organes sont modifiés de manière à produire la maladie, il les faut modifier de manière à rétablir la santé, et c’est là toute la médecine. En effet, on connaît la nature d’une maladie si l’on peut déterminer — « quels sont les organes qui souffrent, — comment ils sont devenus souffrants-, — ce qu’il faut faire pour qu’ils cessent de souffrir. »

C’est Broussais qui a dit cela (1). Rien n’est plus vrai, et c’est pour nous un devoir de rendre justice à ce grand homme, qu’on ne lit guère aujourd’hui, quoiqu’on trouve dans ses livres trois choses qui manquent dans les meilleurs de notre époque : le génie, les convictions et le style. -

Broussais, réformateur indépendant, a repris l’œuvre de Bichat et a consommé l’émancipation de la médecine moderne. Il n’a point eu de successeurs ; mais son influence est toujours présente, et c’est en vain qu’on voudrait méconnaître les services qu’il a rendus. Qu’importent quel-

(1) Examen des doctrines médicales et des systèmes de nosologie.

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ques erreurs, si la vérité est au fond de sa doctrine, si la médecine est en effet physiologique, comme il avait raison de le prétendre? Broussais nous a délivrés de l’ontologie, comme il disait, c’est-à-dire de la métaphysique creuse des anciennes écoles : il a démontré sans réplique l’absolue nécessité *où est l’art médical de s’appuyer sur la science de Forganisation. Il avait compris des premiers, et mieux que personne, que' la grande réforme de Bichat était le point de départ d’une ère nouvelle, et marquait la fin des théories systématiques qui avaient jusque-là soutenu et agité la médecine. C’est à cause de cela qu’il tenta une appréciation de tous les systèmes, et, quel que soit le jugement que l’on porte sur son Æ’ajiwnera, on né peut contester qu’il n’ait donné une forte impulsion à la critiqué médicàle et que son initiative hardie ne soit d’un bon exempte. ‘

Cet exemple n’a guère été suivi. Ce n’est pas seulement le passé qui fait défaut dans l’enseignement médical, mais encore ce qu’il y a de plus essentiel dans te présent. La science de l’organisatioiii qui fait la gloire et la force delà médecine moderne, n’est pas représentée dans les écoles, ou ne l’est qu’imparfaitement. En elle cependant résident tontes les conditions essentielles de progrès pour l’art médical.

Les nouveaux éditeurs du Dictionnaire de médecine ont eu raison de protester contre cette incurie fâcheuse ou plutôt contre ce dédain calculé et coupable, en consignant avec discernement, sinon avec toute la clarté désirable, le résultat des plus récentes recherches sur l’organisation des tissus, sans négliger les notions historiques. Ils l’ont fait avec l’autorité qui s’attache à leur nom. On sait assez que l’érudition et la critique médicales sont en partie redevables à M. Littré de la faveur dont elles jouissent de notre temps, et Pou n’ignore pas que la science de l’oi'ganisation doit beaucoup aux travaux patients et ingénieux du docteur Ch. Robin.

histoire.

Quecoaclure de cette histoire des systèmes, et surtout de la situation où se trouve aujourd’hui la médecine ? C’est que plus la médecine interrogera son passé, mieux aussi elle sera informée sur le caractère de sa mission et les vraies limites de son domaine. Aussi serait-il fort à souhaiter que les facultés de médecine, dans l’intérêt de leur propre gloire et pour l’avancement de l’art, eussent deux chaires qui leur manquent, l’une d’anatomie générale, l’autre d’histoire de la médecine. La première est la hase de l’enseignement médical, la seconde en est le complément nécessaire. De la sorte les écoles acquerraient un caractère scientifique et littéraire, et les esprits cesseraient d’être uniquement dirigés vers la pratique qui les ahsorhe et les rapetisse.

Ce double enseignement, introduit dans les trois facultés supérieures de Paris, de Montpellier et de Strasbourg, aurait, entre autres avantages, celui de donner une plus , grande importance à chacun de ces corps enseignants, dont l’autorité, il faut le reconnaître, va tous les jours s’affaiblissant. En outre, les rivalités mesquines que la tradition perpétue entre les écoles médicales, et qui n’ont plus de raison d’être que dans le passé, disparaîtraient pour faire place à une émulation féconde, si la réforme de l’enseignement amenait partout l’uniformité des doctrines.

Les disputes entre vitalistes et organiciens offrent désormais peu d’intérêt et surtout peu d’utilité. La médecine, telle que l’a faite la science moderne, n’accepte pour défenseurs ni spiritualistes ni matérialistes : elle échappe aux hypothèses de la métaphysique aussi bien qu’à celles de la physique et de la chimie. C’est sur la connaissance des éléments qui constituent l’ensemble de l’économie vivante que reposent les plus solides fondements de l’art de guérir, et il est fort à regretter que cette idée n’ait pas encore pénétré dans les écoles ni dans les académies.

Si la science de l’organisation était officiellement enseignée dans les facultés de medeciné, elle aurait pour pre-

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mier résultat de faire disparaître des abus qui n’amènent que trop souvent des scandales. Ni la médecine ni la chirurgie n’accepteraient le défi des charlatans, et les inventeurs de spécifiques ne seraient plus admis sans réflexion à instituer des expériences dangereuses pour les malades et compromettantes pour les médecins qui les autorisent.

Quand il sera scientifiquement démontré dans les écoles qu’il faut des agents particuliers pour agir sur des lésions particulières, il ne sera plus permis d’attendre d’un seul spécifique une action efficace sur toute sorte de maux.

Prenons un exemple. Le mot cancer représente pour tout le monde une affection meurtrière et généralement réputée incurable. Or ce mot n’est qu’un terme générique, indistinctement appliqué, et par suite improprement, à des altérations diverses de la substance organisée.

S’il demeure établi qu’aux altérations de diverse nature il faut appliquer des remèdes de diverse nature, il est absurde en bonne logique médicale d’adréettre et même de supposer qu’un remède unique, efficace dans des cas bien déterminés, puisse convenir également à des affections différentes, bien que comprises sous le même nom. Il y a là une question de relation directe, ou plutôt de corrélation nécessaire entre l’agent et Pacte, question de causalité, parfaitement négligée dans les écoles, et pourtant capitale en physiologie et en thérapeutique, non moins importante pour l’intelligence des actes et des phénomènes de l’économie vivante à l’état normal que pour la parfaite connaissance de la production des maladies et de l’action des remèdes.

Qu’est-ce, en effet, que la pathologie générale sans la science de l’organisation ? Or la pathologie générale, c’est la chaire philosophique par excellence, celle qui enseigne l’ensemble des doctrines qui constituent la philosophie médicale, et c’est précisément à cause de ses attributions qu’elle doit s’appuyer de toute nécessité sur la science

mère qui sert de base à toute la médecine, et qu elle doit s’aider aussi des notions historiques et de 1 expérience du passé. Placée ainsi entre l’anatomie générale et rhistoire: de la médecine, et acquérant dès lors un caractère a la fois plus scientifique et plus critique, elle sort de 1 isolement fâcheux où elle est aujourd’hui, et son imporUnce, qui est grande, s’accroît encore, se fortifie de l’aide de ses deux auxiliaires.

On ne saurait bien comprendre en effet ce qu’il y a de plus élevé dans la médecine, si l’on ne l’embrasse tout entière, suivant le conseil d’Hippocrate, c’est-à-dire si l’on ne connaît à fond les derniers résultats obtenus par la science, et si l’on ne sait pas en même temps comment on a pu, après une élaboration continue, arriver péniblement au terme actuel.

Ce n’est pas tout : il y a des maladies qui ne nous sont connues que par l’expérience des anciens, et, quand il n’y aurait que ce motif d’étudier le passé et de le bien connaître, il devrait être suffisant pour nous démontrer l’impor^ tance et l’utilité de l’histoire médicale. Aussi faut-il savoir beaucoup de gré aux deux auteurs du Dictionnaire demédecine d’avoir fait la part de la pathologie historique. C’est un complément précieux qui ajoute encore à la valeur d’une encyclopédie médicale remarquable, malgré ses imperfections, par ses tendances et par l’unité des doc^ trines.

Des principes et l’unité ; voilà ce qui manque à la médecine, telle qu’on l’enseigne aujourd’hui dans les écoles. Il est fâcheux pour l’art, non moins que pour la profession, qu il en soit ainsi, car l’art perd tous les jours le caractère scientifique qu’il devrait acquérir, et faute de ce caractère, qui fait sa force, la profession n’a plus le prestige qu’elle devrait avoir. L’empirisme fait des progrès incessants et rapides ; le nombre des empiriques se multiplie de plus en

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plus. Malgré ses accroissements considérables et ses précieuses conquêtes, la médecine ne parvient donc pas à convertir les incrédules qui mettent en doute l’efficacité de ses moyens.

Quant aux médecins, uniquement occupés de la pratique, comnae d’un métier qui les fait vivre, ils s’inquiètent fort peu des questions de doctrine ; n’ayant plus conscience de leur valeur scientifique, ils voient leur importance décroître pour avoir oublié le rôle qui leur convient. Ce qui est aujourd’hui trop évident, c’est que l’éducation philosophique qu’ils reçoivent est imparfaite ou vicieuse : on aborde l’étude de la médecine sans préparation sérieuse, et la culture littéraire est insuffisante aussi bien que la culture scientifique.

Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que l’enseignement médical, tel qu’il est établi, ne remédie point à ces vices d’éducation, qu’il serait possible d’atténuer, en attendant des réformes radicales et urgentes, si les facultés de médecine étaient véritablement des écoles, c’est-à-dire si dans chacune d’elles ceux qui reçoivent les leçons des maîtres trouvaient ce qui manque également partout : des règles pour la direction de l’esprit, des principes scientifiques, des doctrines fondées sur ces principes, avec une théorie fondée sur ces doctrines.

De tout cela naît l’unité, c’est-à-dire la plénitude d’une conception vraie, capable de satisfaire l’esprit, de le convaintre, de l’affermir et de donner à ceux qui exercent la médecine, aussi bien qu’à ceux qui l’enseignent j les convictions qui manquent à tous, et sans lesquelles il n’y a point de force.

On ne fait ici qu’exprimer les regrets de quelques amis sincères delà médecine. Quant à leurs vœux, un enseignement complet de la philosophie médicale pourrait y répondre ; mais comment l’obtenir tant qu’on n’enseignera

point, à côté de la pathologie générale, la science de l’organisation et l’histoire de la médecine ?

L’expérience du passé contrôlée par la critique : tel est le vrai fondement de la médecine moderne.

Si le lecteur nous a suivi jusqu’au point où nous voulions le conduire, — c’est-à-dire l’époque actuelle, — il doit comprendre maintenant que la véritable critique médicale était incompatible avec l’existence simultanée de tant de systèmes divers.

La biologie n’existait point il y a soixante ans ; depuis qu’elle existe, la médecine a trouvé un fondement solide, une base inébranlable , une philosophie propre, dont le principe est celui-ci : la maladie n’est qu’une altération des propriétés normales des parties vivantes.

Avec ce principe, la marche de l’art est tracée, et prévue la direction qu’il doit suivre, de même qu’est devenu possible ce qui ne l’était point, à savoir : le jugement du passé par le présent, c’est-à-dire la critique médicale ou la philosophie médicale appliquée à l’histoire. Ce terme suprême a été atteint par l’application rationnelle et expérimentale de la physiologie à la pathologie. C’est le dernier système auquel la médecine puisse arriver, et, depuis que ce système a pris consistance, tous les autres sont tombés en désuétude, n’ayant plus de raison d’être dans le présent. Aussi n’y a-t-il plus aujourd’hui, quoi qu’on fasse, diversité de partis ni de sectes, et parmi tant de médecins en renom, on ne saurait citer un chef d’école.

Que conclure de tout cela, sinon que le moment est venu de relire attentivement les annales de l’art pour les élever jusqu’à la majesté de l’histoire ?

Notre siècle est propice aux travaux de cette nature, où l’esprit philosophique et critique trouve son emploi. D’ailleurs, nous ne sommes pas uniquement entraînés de cecôté par un instinct de curiosité et de libre examen. Tout en

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avançant d’un pas rapide et précipité, nous reportons volontiers nos regards en arrière, et, en mesurant l’espace parcouru et l’horizon sans limites, nous comprenons que l’avenir môme est en partie dans le passé. De fait, la tradition peut éclairer et affermir notre marche.

La science moderne est sœur de la science antique, et celle-ci contenait en germe tous les fruits qu’a produits celle-là. Il ne faut pas chercher ailleurs le charme qui s’attache aux études historiques. Nous nous sentons entraînés vers les hommes des anciens temps, parce que nous venons d’eux; nous leur devons ce que nous sommes : d’autres mains que les nôtres ont planté cet arbre de la civilisation que nos soins entretiennent, et il est juste que, nous abritant à son ombre, nous donnions un souvenir à ceux qui l’ont vu naître et qui l’ont cultivé dans ses jeunes années. C’est ainsi que le cœur intervient pour sa part dans les choses de l’esprit.

D’ailleurs une fierté bien légitime se mêle à ce sentiment de gratitude. L’héritage transmis a reçu de nous de notables accroissements.

On ne sait pas encore, ou plutôt on oublie tout ce que l’humanité doit à la médecine, et ce que les médecins de tous les temps ont fait pour le bien commun. Les services rendus par l’art médical sont une des plus belles pages de l’histoire.

Aux épidémies meurtrières qui ravageaient jadis les populations, aux maladies dites pestilentielles qui se succédaient sans relâche et sévissaient avec furie, aux préjugés fanatiques, à l’ignorance superstitieuse qui condamnait à la torture ou au feu, à la potence ou à l’infamie, de prétendus sorciers, des possédés, des énergumènes, de pauvres malheureux dont la raison était aliénée, à tous les fléaux en un mot, qui atteignent le corps etCintelligence, une civilisation plus humaine a mis un terme. Mais, si le mal a été amoindri, si les souffrances ont été allégées, si l’humanité a été

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successivement soulagée, régénérée, améliorée, préparée à une condition meilleure, on le doit surtout à la médecine, dont l’intervention est permanente et secourable.

Des fléaux destructeurs ont été par elle anéantis; des maux hideux et terribles ont été conjurés, domptés ou détruits par de puissants spécifiques. Le mercure, le quinquina, l’opium, l’inoculation d’abord, puis la vaccine, puis l’éther et le chloroforme, qui endorment la douleur, et tant d’autres bienfaits anciens et récents répondent éloquemment aux ignorants et aux déclamateurs.

L’hygiène est désormais entrée dans la civilisation, et l’hygiène, partie constituante de la médecine, est effectivement un élément vital et civilisateur, un complément de la morale.

La démence a trouvé des asiles et des soins éclairés, et les aliénés, que l’on considérait autrefois comme des êtres dangereux et malfaisants, ont été arrachés à un traitement irrationnel pour ne plus être un objet de dérision.

Dans les cas graves et épineux, où la vie de l’homme est enjeu, ou tout au moins sa liberté, la justice s’éclaire à propos des conseils de l’art salutaire ; de sorte que la médecine intervient partout, à chaque instant, efficacement pour le bien de tous. Son intervention est donc utile, et partant nécessaire.

A toutes ces preuves ajoutons un fait sans réplique. Depuis la révolution, les tables de mortalité en font foi, la ' durée moyenne de la vie s’est augmentée de huit ans et plus, et cependant depuis la révolution le nombre des médecins s’est accru en proportion de la population, qui est plus considérable. Or il est reconnu que les améliorations introduiies, d’où provient cette augmentation dans la durée moyenne de la vie, l’ont été surtout par les médecins.

Sans nous laisser aller aux exagérations paradoxales de quelques rêveurs, qui promettent à l’homme une longévité impossible, nous croyons fermement que la médecine peut

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et doit rendre encore d’immenses services à l’humanité, d’autant que par le caractère de plus en plus scientifique, de plus en plus positif qu’elle prend tous les jours, elle ne peut manquer de devenir encore plus active et plus efficace. Que les médecins se préoccupent donc de la science de l’organisation et de la vie, fondement de la médecine ; qu’ils méditent sur le passé de l’art ; qu’ils songent aux destinées qui l’attendent, et qu’ils se préparent ainsi au rôle qui leur appartient dans la société. Leur mission sera véritablement remplie, et par eux aussi se perpétuera cette tradition qui constitue à la fois le principe de vitalité et les titres de noblesse de notre art.

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