‹ La médecine à travers les siècles, histoire, philosophieChapitre 7 sur 53 · II. — méthode fondamentale de la médecine pratique · texte numérisé non relu

II. — méthode fondamentale de la médecine pratique

A'ya6ïl--^è SiSxaxK'koç ri Tviipn (1).

Les médecins qui ont vieilli dans la pratique de leur art se montrent pour la plupart très-sobres de remèdes. Instruits par l’expérience, ils emploient quelques médicaments d’une efficacité certaine ; mais leur confiance est très-circonspecte à Tégard des drogues de la pharmacie.

Les jeunes médecins, au rebours, font un usage immodéré des ingrédients pharmaceutiques ; il n’est point de souffrance qu’ils ne croient pouvoir soulager ou guérir par l’application des agents de la matière médicale. Mais le temps, qui est un grand maître, les corrige insensiblement, et, à mesure qu’ils avancent dans la vie, leur ardeur se tempère.

Quant au public, qui représente collectivement le sens commun et la sottise, il fait grand cas de la polypharmacie (c’est la médecine que goûtent surtout les pharmaciens) ; mais, par une inconséquence étrange, où reparaît l’instinct

(1) Arétée, fraitemé des malad. aig. liv. I, chap, ii, p. 174, édition Ermerius.

de conservation, il se fie plus volontiers, quand vient la maladie, aux médecins qui ont blanchi dans le métier.

Le public a raison, bien qu’il agisse, en ce cas comme en beaucoup d’autres, sans trop se rendre compte des motifs qui déterminent sa conduite.

Il est incontestable que la médecine la moins dangereuse est celle qui intervient avec circonspection, agit avec prudence, surveille le mal et dirige la cure sans activité impatiente. L’action y est permise, quand elle est indiquée ; mais le plus souvent la direction suffit ; et c’est par une sage direction que le médecin se conforme sûrement au précepte d’Hippocrate, qui recommande avant tout d’être utile et de ne pas nuire.

Le précepte est profond et d’une grande sagesse : la médecinè contemporaine, on peut le dire à sa louange, paraît disposée à l’accueillir, après tant de promesses vaines et de tentatives avortées dans le traitement des maladies. La parcimonie méticuleuse de nos praticiens fait pressentir une révolution salutaire dans cette partie de l’art qu’on nomme thérapeutique.

La timidité des artistes n’a d’autre source que l’insuffisance même de l’art, qui, jusqu’à présent, ne dispose point, contre chaque maladie, d’un remède efficace. Le nombre des spécifiques est très-restreint, on ne saurait trop le répéter aux gens crédules, toujours enclins à prendre au sérieux les charlatans et les vendeurs de panacées. Les drogues abondent; les remèdes véritables sont rares. 11 faut donc se défier de ceux qui les prodiguent et se vantent d’en posséder pour toutes sortes de maladies. C’est la leçon implicitement contenue dans le fameux aphorisme de Frédéric Hoffmann :

« Voulez-vous rester en bonne santé, évitez les médecins et les médecines. »

Ce n est point à la lettre qu’une telle recommandation doit être entendue et suivie. Quand l’état normal est trou-

LA TRADITION MÉDICALE

blé, il y a nécessité de recourir aux ressources qui peuvent ramener le calme et le bien-être. Mais malheur au malade qui se confie à un de ces hommes que Galien appelait avec mépris droguistes et non pas médecins (œapjxaxaç, oùx îarpoi) !

C’est à ceux-là que faisait allusion Frédéric Hoffmann, illustre à bien des titres, et principalement pour avoir réagi contre l’abus des ingrédients qu’une chimie grossière, soutenue par de vaines théories, avait introduits de son temps dans la médecine pratique. C’est la gloire de ce praticien accompli d’avoir procédé autrement que la plupart de ses contemporains, en démontrant, par une expérimentation soutenue, que la pratique médicale consiste moins à faire un usage immodéré de moyens d’une efficacité douteuse, qu’à coordonner, par une combinaison savante, les éléments curatifs, en vue d’un résultat heureux. Fr. Hoffmann ramena l’art médical à l’étude des méthodes thérapeutiques, reprenant ainsi la tradition féconde de l’ancienne médecine.

Non qu’il ne fît grand cas et au besoin grand usage des ressources matérielles que les connaissances d’alors mettaient à son service ; mais il élargit le cercle de la médecine pratique par l’application de moyens d’un autre ordre, dont l’emploi requiert une sagacité qui n’appartient point à la routine. Il prit dans l’hygiène, c’est-à-dire dans les choses et les conditions qui entretiennent la santé, ce qui lui parut applicable au traitement des malaifîes, et le premier parmi les modernes il fit un système des règles éparpillées dans les anciens auteurs médicaux, qui s’étaient préoccupés, dès les premiers temps, de rétablir la santé par les moyens qui la conservent.

Ce n’est pas sans raison que Frédéric Hoffmann a été surnommé par Blumenbach le « restaurateur de la diététique (1). » On verra plus bas ce qu’il faut entendre par ce mot, et combien sont dignes d’éloges les médecins qui re-

(1) « Ber Bestaurator der Bîütetîh war. » Joh. Friedr. Blumenbach, Medicinische Bibliothek, 1^® partie, t. III, p. 183.

prennent de nos jours la tradition essentiellement médicale de l’école hippocratique, avec des connaissances plus positives et des chances plus nombreuses de succès;

Les travaux considérables qui ont dans ces dernières années agrandi le champ et enrichi le domaine de l’hygiène, promettent les plus heureux résultats.

L’hygiène est encore bien loin d’être constituée, par la’ raison qu’elle a pour fondement des sciences qui sont en voie de formation, et qu’elle est d’ailleurs inséparable de cette grande et difficile science des sociétés, que notre siècle cultive avec tant d’ardeur. Cependant, elle est telle, dès à présent, que la médecine peut s’en servir comme d’un auxiliaire puissant, et il est permis de coordonner en système les ressources inestimables qu’elle fournit pour traiter les maladies (1).

(1) Nous sommes bien loin maintenant des préceptes de l’école de Salerne, dont l’ensemble forme un cours de médecine telle qu’on l’enseignait au moyen âge. Ce recueil fameux ne nous intéresse désormais qu’à titre de document historique ; c’en est un précieux pour l’histoire des écoles médicales en Occident, et digne par cela même des honneurs d’une édition nouvelle. La traduction en vers de M. Meaux Saint- Marc (1) est remarquable par l’élégance, et l’introduction qui la précède, par le savoir. On a fait entrer dans le même volume le traité de Cornaro, sur la sobriété, dont la valeur est bien au-dessous de la réputation qu’on lui a faite. Les lecteurs curieux de savoir à quelles conditions la santé se conservey ne perdront point leur temps à lire ces élucubrations insipides. Ils trouveront, en revanche, dans les deux volumes de M. Michel Lévy (2) tout ce que l’art a pu fournir sur un sujet d’une telle importance. Cet ouvrage dogmatique est comme une encyclopédie, différente par le plan et la méthode de l’excellent Dictionnaire d’hygiène de M. le professeur Tardieu (3) ; mais il contient, dans son ensemble, les résultats les plus essentiels de la science moderne. Quant à ceux qui se défient des médecins et se tiennent en garde contre le matérialisme qu’on leur

(1) L’École de Saleme, traductioa en Ters français, par M. Ch. Meaux Saint- Blarc, avec une introduction dé M. le docteur Ch. Daremberg. Paris, 1861, 1 vol.

(2) Traité æ hygiène publique et privée, par Michel Lévy, 4= édition. Paris, 1862, 2 vol. m-8.

(3) Dictionnaire d’hygiène publique et de salubrité, 2< édition. Paris, 1862, 4 vol. in-8.

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Ce n’est pas sans raison que le docteur C. P. Forget, enlevé naguère par une mort prématurée, souhaitait de voir un ouvrage spécialement consacré à cette coordination, dont l’importance n’avait point échappé à son intelligence acfive, ainsi que l’atteste le chapitre trèsrbien fait qu’il a inséré dans ses nouveaux éléments de l’art de guérir (1).

Le professeur de clinique de Strasbourg n’avait pu qu’effleurer un sujet tellement vaste. Mais son vœu a été renipli par le professeur d’hygiène de la faculté de Montpellier. M. Ribes a fait un traité magistral sur les applications de l’hygiène au traitement des maladies (2).

Un tel livre manquait à la médecine contemporaine, — le traité de Barbier sur la même matière (3) n’étant qu’un premier essai qui montrait le chemin, sans décourager ceux qui voudraient s’y engager.

M. Ribes ne s’est point contenté d’un essai. Il a recueilli tout ce qui est épars dans les écrits des grands praticiens; il a digéré ces matériaux de provenance multiple, les a distribués avec méthode, et d’une main habile il a composé

reproche par habitude, ils trouveront de quoi se satisfaire dans l’ouvrage volumineux de M. le docteur Foissac (1), qui est un traité de phiiosophie morale fort agréable et très-propre à régler les passions, semblable en cela au petit livre de feu le baron E. de Feuchtersleben, dont la traduction française a doublé le succès (2). Ces deux ouvrages, qui traitent diversement les mêmes matières, peuvent servir à montrer comment la médecine intervient à propos en bien des circonstances où la morale et la philosophie restent impuissantes, ou encore, comment la morale et la philosophie, bien entendues et sagement appliquées, sont inséparables de la médecine. Il serait facile et peut-être agréable de prouver cette assertion ; mais la question est purement spéculative, et tout ce qui touche à la médecine doit tendre vers l’application.

(1) Principes de thérapeutique générale et spéciale. Paris, 1860.

(2) Traité cThygiéne thérapeutique. Paris, 1860. — V. ci-après une notice nécrologique sur le professeur Ribes .

(3) Traité d’hygiène appliquée à la thérapeutique. Paris, 1811. 2 vol.

{l) Hygiène philosophique de l’âme, par P. Foissac, 2* édition. Paris, 1863, 1 vol. in-8.

(2) Hygiène de l’âme, par le baron Feuchtersleben, 2' édition française. Paris, 1860, 1 vol. in-12.

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un excellent ouvrage, recommandable, non pas précisément par l’originalité, à laquelle l’auteur n’avait nulle pré^ tention, mais par l’utilité pratique et par l’opportunité.

C’est cet ouvrage qui servira de texte aux réflexions qui vont suivre. Elles ne seront pas perdues, si le lecteur arrive avec nous à cetle conclusion, que la médecine, en dehors de tous les systèmes et des théories diverses qui l’ont tour à tour agitée et compromise, est en possession d’une méthode curative, de date ancienne, successivement accrue et perfectionnée, et par laquelle l’intervention de l’art deviendra de plus en plus efficace, à mesure qu’à des moyens douteux succéderont des ressources plus certaines et d’une application plus aisée.

La médecine a eu ses variations, — ce sont les systèmes et les théories, — et c’est à les retracer diversement, selon le point de vue et le point de départ, que la plupart des historiens se sont attachés sans utilité réelle, il faut bien le dire, pour n’avoir noté que les accidents et les vicissitudes, les choses mobiles et éphémères. Il fallait creuser plus profondément, pénétrer dans les entrailles du sujet, remonter à la source et descendre le courant, sans négliger les sinuosités des rives, ni les agitations de la superficie; mais aussi sans perdre pied, et, pour suivre la comparaison, sans abandonner le lit égal, et de plus en plus large, ouvert par les eaux vives.

Cette méthode d’exploration, rarement pratiquée, peut seule démontrer avec certitude que la médecine n’est point un art conjectural, qu’elle a des règles sûres et des fondedements solides, et que ses progrès réels viennent de l’expérience des siècles.

Régler les conditions normales de la vie, tel est l’objet de l’hygiène. Publique ou privée, ses attributions se rédui-

sent à conserver et à prévoir. Elle est à la santé ce que la médecine proprement dite est à la maladie, un art qui surveille le cours régulier de l’existence, pour l'entretenir et le préserver des accidents qui peuvent intervenir avec dommage. Sa vigilance s’exerce à la fois sur les choses dont le maintien est nécessaire et sur celles cju’il convient de détourner, c’est-à-dire sur les modificateurs en général, dont l’influence, bonne ou mauvaise, entretient ou rompt le^ rapports d’harmonie entre l’organisme vivant et le milieu. Quoique sa mission soit essentiellement pacifique, son intervention peut devenir très-active dès que la paix est menacée; car elle doit, pour la conserver, se tenir constamment sur la défensive, toujours prête à livrer bataille.

De là son rôle intermédiaire entre la physiologie ou étude des fonctions normales, et la pathologie, qui étudie tes désordres des organes, se manifestant par des fonctions troublées.

La pathologie n’est en quelque sorte qu’un cas particulier de la physiologie, la maladie n’étant, en définitive, qu’une modification vicieuse de la santé : d’où la nécessité de connaître parfaitement l’état physiologique, afin de le rétablir quand il a subi quelque altération. Tout le problème étant contenu entre ces deux termes, l’office du médecin est d’user à propos et avec connaissance des agents salutaires. Les succès ou les revers ne sont pas absolument en son pouvoir; mais il dépend de lui d’instituer un traitement conforme aux indications qu’il veut remplir.

Cette partie de l’art consiste toute en applications, et se nomme thérapeutique.

Avant tout, le lecteur doit se bien pénétrer de cette vérité, que les branches diverses de l’art de guérir ou de traiter les maladies se confondent à leur origine, et qu’elles naissent toutes d’un tronc commun, qui est la science même de l’homme, pour emprunter le titre profondément juste d’un célèbre ouvrage de Barthez.

histoire.

Connaître l’homme, c’est savoir ce qu’il est en lui-méme, quels sont ses éléments de composition, les phénomènes qu’il produit ou peut produire en des circonstances diverses, quelles sont les lois qui règlent la production de ces

phénomènes et leurs modifications.

De tout cela se compose cette science ardue, la plus complexe après celle des sociétés. Encore la science sociale peut-elle être considérée d’une manière abstraite, car la conception de l’humanité ne dépend à la rigueur que de l’idée de succession, laquelle est concevable en dehors de l’étendue, bien qu’une pareille abstraction, poussée à l’absolu, ne soit pas en toute rigueur admissible.

Il en est autrement de l’homme, de l’individu, qu’il faut concevoir dans sa réalité, dans le temps et dans l’espace. Bien différent de l’humanité, qui n’est autre chose que la vie collective durant sans s’interrompre, l’homme, en tant qu’individu, n’est qu’une molécule de ce grand organisme, un élément minime et passager de cette existence immortelle. Il paraît et disparaît; et entre les deux termes, initial et final, il est sujet à des lois qu’il ne peut éluder pi enfreindre sous peine de mort ou de maladie. Il ne peut dévier du principe universel qui régit tout le système, et par cela même qu’il vit, il est dépendant.

On ne saurait donc le concevoir isolé, en dehors d’un milieu avec lequel il est en relation constante, et sans lequel il, ne serait point. Le milieu se passe de l’homme; mais sans milieu, point d’homme possible. La vie ne s’entretient que par l’échange incessant entre l’être vivant et les choses qui l’environnent. C’est un mouvement perpétuel de rénovation, par lequel la vie recommence à chaque instant et refait sans cesse ses éléments, jusqu’au moment où, la rénovation étant interrompue, à la vie succède la mort.

A vrai dire, l’échange continue, même après ce terme, mais dans des conditions différentes, qui mettent tout l’a-

vantage du côté des circonstances extérieures. La réaction vitale ne répondant plus alors aux influences externes, la décomposition se précipite, et l’organisme subit l’effet irrésistible des forces catalytiques ou dissolvantes.

Comment expliquer un tel événement? Logiquement on ne le peut; mais on a la certitude expérimentale que la spontanéité de l’être a disparu en même temps que la faculté de réaction, et que ce qui reste ne peut plus résister à la destruction imminente.

Voilà, en gros, tout ce qu’il nous est donné de savoir de la vie et de la mort. Nous n’en savons guère plus long de la santé et de la maladie. Toutefois, ces deux états de l’existence étant relatifs, les conditions qui les déterminent sont moins inaccessibles à la curiosité.

C’est précisément sur la connaissance de ces conditions que reposent la médecine et l’hygiène; et l’on pressent, dès ce mo'ment, que ces deux branches de l’art ne dépendent pas uniquement de l’empirisme. Pour, les constituer telles qu’elles sont, il a fallu non-seulement une longue expérience incessamment transmise et renouvelée, mais encore une analyse persévérante, laquelle est devenue plus sagace et plus exacte à mesure que se perfectionnaient les méthodes et les instruments analytiques.

Ce n’est pas tout : un travail de coordination a succédé, qui a permis de réunir en système les faits épars; puis les principes ont fécondé et utilisé les résultats de l’observation.

Dans cette élaboration des siècles se résume pour le penseur le développement progressif de l’art médical ; et c’est à montrer cette progression ascendante que devraient s’appliquer les historiens de la médecine, car tout est là, moelle et substance, et la preuve la plus évidente de la continuité, de la perpétuité dans la tradition.

Quant aux systèmes qui interviennent tantôt pour activer

OU retarder, tantôt pour entraver ou interrompre ce développement, il faut les considérer comme des accidents analogues aux formes- multiples que présente la politique dans l'histoire sociale.

Cette vue même, qui est comme l’âme de la philosophie historique, ouvre d’ailleurs à la critique une voie large et sûre. De fait, en médecine, les théories et les systèmes, les doctrines de toutes nuances, doivent être appréciées et jugées en définitive d’après les résultats pratiques; toutes les fois, du moins, que les systématiques, les théoriciens et les dogmatiques ont été conséquents dans l’application ; et cela s’est vu. L’aphorisme d’Hippocrate, tant controversé, « que c’est le traitement qui révèle la nature du mal, » est donc applicable à l’histoire; et, sans trop s’aventurer, il est permis et même légitime de juger la médecine, au milieu de ses variations, conformément à ce critérium infaillible.

C’est l’épreuve clinique des systèmes médicaux, épreuve décisive, qui a cet avantage précieux d’être comrne un principe immuable.

On doit regretter que M. Ribes, qui est un esprit philosophique et cultivé, n’ait pas agité cette grave question d’un intérêt souverain, et dont la solution eût excellemment préparé le lecteur. 11 a mis, à la vérité, une introduction à son livre; c’est un morceau instructif et agréablement écrit, mais insuffisant par le fond, trop indécis en ce qui touche les matières doctrinales, et qui témoigne un désir trop prononcé de conciliation plutôt qu’une conviction inébranlable.

Sans doute, il ne faut point exiger d’un auteur qu’il soit trop dogmatique, et d’un professeur moins que de tout autre, car de soi, l’enseignement entraîne ceux qui le distribuent à dogmatiser, et il n’est pas rare de voir les gens qui montent en chaire, par devoir de profession, parler un peu à la manière des prédicateurs.

Telle n’est point heureusement la méthode de M. Ribes.

Mais, à force de se tenir en garde contre la manie habituelle de ses collègues, il pèche par excès de réserve ; si bien que son livre peut être considéré comme un recueil de conseils transmis par un habile interprète, mais d’un désintéressement singulier. Peut-être a-t-il fléchi sous le poids des matériaux amassés, et n’a-t-il trouvé assez de forces que pour la distribution, qui est excellente. Mais, en un tel sujet, si la méthode est d’une grande importance, l’élément critique n’est pas non plus à dédaigner; car c’est lui qui communique la vie et le mouvement à un traité didactique. Et d’ailleurs, ni le fond ni la forme ne pouvaient perdre à l’introduction de cet élément vital.

En admettant que la coordination des matières' soit parfaitement irréprochable, reste toujours une incorrigible monotonie. Les faits ont beau changer et se multiplier à toutes les pages, on éprouve la fatigue et comme l’ennui qui résulte d’une longue suite de répétitions.

Baillou était certes un praticien hors ligne, et le seul peut-être, après Barbeyrac, que la médecine française puisse opposer avec avantage à Sydenham. Il n’a pu, malgré ses rares' qualités, échapper à la critique mordante de Bordeu, qui trouvait fastidieuses les petites histoires des bourgeois de Paris, que cet illustre médecin avait entassées dans ses excellents écrits.

Bon nombre d’observations, dans l’ouvrage de M. Ribes, rappellent un peu trop et les petites histoires de Baillou, « trop étranglées pour être utiles, » et la censure qu’en a faite Bord eu.

Dans un livre fait pour guider les médecins dans la pratique, les faits sont précieux en tant qu’ils contiennent à la fois l’exemple et la leçon; mais les doctrines ont aussi de la valeur et méritent ime place considérable, et plus que jamais de nos jours, où tes médecins tournent déplorablement à l’empirisme. Que si l’auteur tenait à laisser son livre tel quel, l’introduction devait au moins suppléer à ce qui

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manque en lieu adéquat : un tel supplément eût infiniment mieux valu que des généralités sans profondeur et des doctrines indécises, qui attestent, en dépit des correctifs et des précautions de l’auteur, un goût intempestif et enraciné pour l’éclectisme.

Les premières pages d’un bon livre devaient contenir autre chose; et puisque le livre est à l’usage des praticiens, gens qui ne peuvent se passer d’un symbole, sous peine de tomber dans un empirisme routinier ou dans un scepticisme immoral, il convenait de leur montrer, preuves en main, brièvement, mais avec évidence, que la pratique de l’art est comme une religion traditionnelle, dont les dogmes deviennent avec le temps et plus fermes et plus clairs, et dont les sacrements, si l’on peut ainsi dire, acquièrent graduellement une vertu plus efficace.

Montrer la continuité et le progrès dans les applications de l’art médical, c’était démontrer implicitement la certitude même de la médecine; démonstration souveraine contre laquelle les arguments des sceptiques faiblissent et les traits des satiriqnes s’émoussent.

En définitive, pour avoir raison des uns et des autres, il ne suffit point de raisonner savamment ni d’appeler à son aide la logique et la dialectique. La réfutation doit se borner à prouver sans réplique, par l’histoire, que la perpétuité de la médecine dépend encore moins de l’inévitable nécessité où l’on est en tout temps d’invoquer son intervention que de la méthode thérapeutique, solidement établie sur des fondements inébranlables et susceptible de se perfectionner et de s’accroître.

Stabilité et progrès, telle est la formule qui ressort d’une étude sévère de l’histoire intrinsèque de la médecine.

Le sujet vaudrait la peine de faire un livre. Mais, en at-^ tendant le livre, une simple esquisse historique affermira les convictions et ébranlera peut-être les incrédules.

il ne s’agit point d’établir un parallèle en règle entre ce qui

LA ïRADITiON MÉUlCALE.

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fut et ce qui est; mais uniquement de faire voir comment s’est perpétuée, à travers les siècles, la saine tradition médicale, en dépit des modifications inévitables qui devaient s’introduire comme un élément de progrès.

Les anciens observaient avec pénétration et généralisaient hardiment. Le temps a transformé leurs conceptions en respectant leur expérience, fruit d’observations qui restent comme modèles d’exactitude, bien qu’incomplètes pour la plupart, faute de ces moyens auxiliaires d’investigation dont les modernes ont eu le privilège.

Les anciens ont fait prodigieusement, si l’on a égard à la pauvreté de leurs ressources. L’insuffisance même de ces ressources explique et justifie la direction de la vieille médecine, et nous livre en quelque sorte le secret de sa méthode.

Quand l’art commença, on ne connaissaitgiièrè de l’homme que les manifestations extérieures. De ce qui se passait à l’intérieur et dans l’intimité des organes, on ne savait rien ou presque rien. Les fonctions étaient inconnues ou méconnues, en raison de l’élat rudimentaire de la physiologie et de l’anatomie. Cependant les anciens médecins traitaient lesmaladies rationnellementetnonsanssuccès, demêmeque les sculpteurs faisaient des statues parfaites sans posséder aucune notion anatomique. Comment procédaient-ils? Ce ne pouvait être au hasard, ni guidés par un empirisme aveugle, puisqu’ils prévoyaient le plus souvent des résultats qu’il leur était donné, en maintes occasions, de préparer ou de prévenir.

Ils possédaient par conséquent des moyens efficaces et une méthode qui en réglait l’application.

En effet, les écrits de la collection hippocratique, — le

monument le plus vénérable de l’art, ancien, — attestent qu’il en était ainsi. L’étude des modificateurs externes et de leur action sur l’homme vivant constituait fondamentalement l’antique médecine. La réaction provoquée sous leur . influence était utilisée, tantôt comme moyen de traitement, tantôt comme indication curative. L’art médical s’appliquait attentivement à discerner les effets nuisibles ou salutaires de ces agents, et les circonstances qui les rendaient tels ; et c’était, en définitive, tout ce qu’il pouvait faire en ce temps-là.

Pour ce qui est des remèdes proprement dits, en d’autres termes, des moyens artificiels, sciemment ou empiriquement appliqués dans les maladies, leur usage remontait à une antiquité lointaine, et le nombre s’en accrut médiocrement, tant que le , dogmatisme de l’école hippocratique fut assez puissant pour contenir les tentatives aventureuses des empiriques. La légende des filles de Prœlus, guéries par Mélampe, célèbre les premiers succès de l’ellébore ap- ’ pliqué au traitement de la mélancolie; l’invention de la sai- . gnée était attribuée à l’hippopotamè, et celle d’une opération non moins salutaire et plus difficile à nommer, à l’ibis des bords du Nil. Homère parle d’une plante merveilleuse qui endort la douleur.

Il suffit de mentionner ces traditions fort anciennes, qui attestent la haute origine de ces remèdes héroïques dont la médecine active ne saurait se passer sans dommage.

A ces richesses des temps primitifs, la longue suite des siècles n’a guère ajouté que quelques spécifiques, sans compter, bien entendu, les ressources accessoires de l’arsenal pharmaceutique et les nombreux procédés qui ont grossi le manuel opératoire.

En somme, dès les premières origines de l’art, dans la période purement empirique, les grands moyens de la médecine étaient connus et fréquemment appliqués; mais l’élément vital était absent, c’est-à-dire la méthode ration-

LA TRADITION MÉDICALE

nelle qui devait transformer l’empirisme et fonder la vraie tradition médicale. •

L’empirisme primitif a disparu sans retour, non sans transmettre à l’art les moyens efficaces dont il usait ; tandis que la méthode médicale a subsisté sans altération essentielle et se perpétue indépendamment de l’empirisme et des variations introduites par les systèmes. Ce n’est point par la transmission des remèdes qu’elle a duré; mais par la coordination des règles curatives qu’elle établit dès le commencement sur la Connaissance de l’aCtion des modificateurs et sur les phénomènes de réaction consécutifs, soit qu’on les considère comme causes efficientes ou occasionnelles des maladies, soit qu’on les utilise comme moyens salutaires.

Cette considération est capitale dans l’histoire de la médecine; car elle révèle avec évidence l’antique alliance de l’hygiène et de la thérapeutique, constituées dès cette première période et indissolublement unies, indépendamment de la physiologie, alors rudimentaire comme l’analoniie.

Cet ordre et cette connexion dans les diverses parties constituantes de l’art médical ont leur raison d’être dans les procédés qui président à leur accroissement respectif.

L’anatomie et la physiologie dépendent davantage de l’expérimentation ; l’hygiène et la thérapeutique, de l’expérience; car il faut distinguer entre l’observation voulue et l’observation obligée. L’on pourrait dire que l’expérimentation est une expérience artificielle, et qui suppose par cela même une application plus raffinée à l’étude, un perfectionnement non médiocre des procédés de l’esprit. D’ailleurs, l’expérimentation exige des auxiliaires indispensables dont l’expérience se passe plus aisément.

Dans la marche progressive de l’bumanité, il faut tenir compte de tout cela, et ne pas oublier que tout ce qui est Gdardia. 5

immédialement utile date de loin; tandis que ce qui est de pure spéculation se produit plus tardivement : d’bu la perfection relativement précoce des arts et le lent accroissement des sciences. Au fond, cette succession régulière dans Tordre du développement tient à notre nature même.

En règle générale, les besoins et les instincts passent avant les sentiments, et ceux-ci avant les manifestations de l’intelligence pure, de toutes les plus désintéressées. Il suffit de signaler cette loi de l’évolution historique pour rendre visible le lien qui rattache l’empirisme primitif à Tart ancien, et ce dernier à la médecine moderne. Mais l’essentiel, c’est de bien entendre la transition de l’empirisme grossier à la méthode rationnelle et de noter la distance prodigieuse qui les sépare.

Il y a là une distinction fondamentale. Faute de Tavoir établie ou reconnue, les historiens de la médecine ont fait de vains efforts pour résoudre avec les seules ressources du sens commun une question complexe et très-curieuse dont l’examen ne sera point inutile en ce sujet.

Il s’agit de savoir comment Tart médical a commencé et s’est accru, et de déterminer si les résultats efficaces, désormais acquis à la pratique, sont du fait du hasard, pour ainsi dire, ou du fait de la raison. En d’autres termes, la curiosité recherche quelles senties vraies sources de lamédecine pratique, les conditions et les lois qui règlent ses progrès.

C’est ici que la critique doit demander des informations à Thistoire; car il ne suffît point, pour la solution du problème, de répondre conformément à des tendances positives ou spéculatives, il faut procéder sérieusement à une enquête et ne prononcer qu’après examen.

Voilà ce qu’auraient dû faire ceux qui, placés au point de vue de l’empirisme, ont raisonné juste et fînalement ont obtenu des conclusions très - spécieuses, mais insoutenables : preuve évidente que -le point de départ était vicieux.

LA TRADITION MÉDICALE

En prenant le contre-pied de cette méthode, on n’obtiendrait pas un résultat beaucoup plus satisfaisant : on arriverait par un autre chemin à des conséquences égalément inadmissibles, ainsi que l’attestent nombre d’exemples qu’il est inutile de citer.

Que faut-il faire pour aboutir ? Interroger les faits, les suivre attentivement dans leur succession, trouver et saisir le lien qui les unit, et voir si dans l’ordre de leur développement ne se trouverait point la solution du problème. Procéder de la sorte, c’est prendre la bonne voie, la seule qui puisse détourner des excès où étaient tombés dès l’antiquité les empiriques et les dogmatiques dont Gelse nous a transmis la controverse.

Les uns' et les autres raisonnaient à merveille, et mettaient les arguments les plus spécieux au service de leur école; mais, en somme, leurs plaidoyers, très-éloquents, sont plus intéressants pour l’histoire de l’art qu’utiles à l’art lui-même.

D’ailleurs, le dogmatisme et l’empirisme ne présentent que deux systèmes, c’est-à-dire deux procédés de l’esprit, vicieux l’un et l’autre par l’excessive rigueur. Peut-être même ne représentent-ils que deux sectes médicales, celle des médecins philosophes ou savants et celle de ceux qui se bornaient strictement à l’observation. C’est ainsi qu’on voit de nos jours quelques médecins appliqués aux études théoriques, et un plus grand nombre à la pratique pure.

A la rigueur, l’histoire des deux systèmes représentés par deux écoles rivales pourrait et devrait même se mêler à l’examen de la question agitée ; mais ce nouvel élément, introduit dans la discussion, ajouterait â la difficulté par la confusion entre ce qui est permanent et perfectible et ce qui est passager et caduc.

L’essentiel est de démontrer que l’art médical s’est constitué, développé et s’accroît sans cesse par sa vitalité propre, laquelle tient à une méthode sûre, conforme à la réa-

lité des faits et à rinducLion, susceptible de se modider sans altération fondamentale^ et, par conséquent, de se perpétuer en s’améliorant. : ' ^ .i

La démonstration n’est pas nouvelle ; dès l’antiquité elle a été tentée, non sans succès, et nous eist parvenue dans un livre de la collection hippocratique, intitulé : De V ancienne médecine (1). :

De tous les monuments de l’antiquité médicale, ce livre est peut-être le plus remarquable par la profondeur des vues et la puissance de déduction. Il est digne d’attention, à cause de son objet principal, qui n’est autre que de démontrer par la raison, s’exerçant sur la réalité et sur la.tradition historique, la certitude de l’art médical. :

L’auteur d’un tel ouvrage était évidemment médecin, quoiqu’on ait prétendu le contraire, sans vraisemblance, à l’occasion de certains passages, où l’on devine que ce médecin devait être en même temps un penseur profondément original et un très-grand philosophe, malgré ses raisonnements subtils. La subtilité était la qualité dominante de l’espril grec. . .

Tout est remarquable dans le traité De l’ancienne médecine ; mais tout n’y est pas également irrépréhensible. Cependant, si l’on écarte les explications émanées d’une théorie pathologique dont les hypothèses n’ont plus de soutien, on se trouve en présence d’une méthode thérapeutique tellement sensée et solide, que le long cours dés siècles n’a pu l’ébranler, et qu’aujourd’hui même elle sert encore de base à nos constructions.

Voici, en substance, la pensée fondamentale de l’auteur hippocratique.

La plupart des maladies sont provoquées par des intempéries ou des écarts de régime : l’insuffisance ou l’excès des

(1) Hippocrate^ Œuvres complètes. Trad. Littré, Paris, 1839, t. I, p. 570-637.

LA TRADITION MÉDICALE

aliments, des boissons, des exercices, en deux mots, la vacuité et la réplétion, pour emprunter son langage, produisent des troubles dans l’état normal. Tant que cès causes agissent, les désordres persistent et s^acferoissent. Mais la cause même du mal est l’indication du remède, indépendamment des dispositions naturelles du malade qui semblent lui tracer sa conduite : la fatigue demande le repos, la satiété prescrit le jeûne, et, inversement, l’exercice actif donne satisfaction au besoin d’activité, et la nourriture abondante apaise la faim.

Dans cette Conception perce déjàle principe du traitement des maladies par leurs contraires. Mais c’est moins d’un principe qu’il s’agit ici que d’une méthode, dont l’origine, lé développement et les applications constituent le fond du traité.

L’auteur remonte aux premières réunions d’hommes, et bous les montre dépourvus de ces moyens d’existence qui sont le fruit dû temps et comme les produits naturels de la civilisation. Livrés, comme les animaux, à la nature et à ses ressources, les hommes ne pouvaient s’accommoder de ce qui convenait aux animaux. La nécessité les força de découvrir une alimentation plus appropriée à leur nature, et un genre de vie moins agreste. Ainsi furent découvertes ou inventées petit à petit les choses qui servent à l’existence, à la santé et au bien-être, bref, les satisfactions nécessaires à des besoins légitimes.

Avertis par les suites graves ou funestes d’un régime vicieux, les hommes le modifièrent ; et les indispositions qu’ils éprouvaient provoquèrent des recherches fructueuses et des modifications salutaires. La maladie servit d’aiguillon pour améliorer les conditions de la santé ; et ce fut un premier pas dans les découvertes médicales.

Plus tard, comme on avait modifié le genre de vivre pour conserver la santé, on le modifia encore pour la ramener ; mais cette fois le travail était plus compliqué, à cause de

l’infinie variété des circonstances qui se présentent durant la maladie. En effet, dans l’état normal, les individus diffèrent et par les dispositions naturelles, et par le tempérament, et en bien d’autres points ; mais ils ont quelque chose de commun qui les rapproche et les confond en quelque sorte : iis sont sains et bien portants.

Les choses changent quand la santé s’altère : aux différences qui existent dans l’état normal, et qui deviennent plus saillantes quand le mal survient, lè mal lui-même en ajoute d’autres qui constituent en quelque sorte un être nouveau ; et alors le problème est bien plus difficile ; car il s’agit de savoir, non plus ce qui convient dans un cas général et commun à un très-grand nombre, cornme il arrive pendant la santé, mais de déterminer aussi exactement que possible ce qui est le plus convenable dans le cas déterminé et complexe qu’on appelle maladie.

Grande serait la difficulté, s’il fallait procéder sans expérience préalable, et instituer brusquement une méthode nouvelle, sans précédents. Mais il n’en est point ainsi. Après avoir modifié le régime pour la santé, il le faut modifier pour la maladie ; autrement, cèla va de soi, puisque les conditions ne sont plus les mêmes ; mais en procédant . par analogie, ou mieux par similitude, c’est-à-dire en étendant à un autre ordre de circonstances la méthode modificatrice déjà connue et sciemment appliquée.

Cette seconde recherche diffère nécessairement de la première, en ce qu’elle exige plus d’industrie parce qu’elle est plus diversifiée ; mais c’est la première qui a été le point de départ ; et d’ailleurs l’une et l’autre ont pour objet la connaissance des modificateurs, leurs effets, leur mode d’action et les réactions qu’ils provoquent.

De tout cela dépend l’art médical ; car comment connaîtrait-il quelque chose aux maladies des hommes, celui qui n’aurait point acquis par l’observation les moyens d’apprécier les actions produites et les réactions provoquées par

LA TRADITION MÉDICALE

les divers agents dont l’homme subit l’influence? En autres termes, comment saurait-il quelque chose des maladies et des moyens de les traiter heureusement, celui qui ne saurait rien de la santé et des conditions qui l’entretiennent?

Chaque agent a ses qualités propres, et chacune de ces qualités agit sur le corps et le modifie de telle ou telle façon. De ces modifications dépend toute la vie, dans toutes ses phases, dans tous ses états possibles : santé, maladie, convalescence. Donc, connaître les rapports d’action et de réaction entre l’homme et les modificateurs, c’est connaître ce qui est essentiellement nécessaire et utile ; et c’est aussi l’unique moyen de pénétrer à fond la nature humaine, dont on sait peu de chose quand on la contemple isolément, en dehors de ce milieu où elle s’agite et manifeste ses actes.

« Ainsi, je crois fermement, dit le vieil écrivain grec, que tout médecin doit étudier la nature humaine, et rechercher soigneusement, s’il veut remplir ses obligations, quels sont les rapports de l’homme avec ses aliments, avec ses boissons, avec tout son genre dévie, et quelles influences chaque chose exerce sur chacun (l). »

Voilà, en raccourci, l’esprit de ce traité, que M. Littré a dignement apprécié dans sa belle et savante édition d'Hippocrate. En le plaçant en tête de la collection hippocratique, l’habile interprè te lui a donné la valeur et l’opportunité d’une introduction à la médecine grecque. On y trouve, en effet, la doctrine fondamentale de l’école d’Hippocrate, dont les recherches étaient conduites principalement vers la connaissance des choses extérieures ; doctrine résumée d’un mot dans le premier aphorisme, qui sert luimême d’introduction à ceux qui suivent, et qui constitue, pour parler comme les Allemands, la caractéristique de la médecine ancienne.

(1) Hippocrate, De Vancierme médecine, tr.id. Littré, 1. 1, p. 621.

La médecine moderne s’appuie davantage sur la physiologie, dont les investigations ont révélé tant de mystères sur le développement de l’organisme vivant et, le mécanisme des fonctions..

Ces nouvelles connaissances, ajoutées à toutes les autres, n’ont pas été perdues pour la pratique ; bien qu’elles aient donné lieu d’autre part à des théories aventureuses ou à des rêves chimériques. Mais, en pénétrant plus avant dans la connaissance intime des organes et des fonctions, la physiologie a laissé en arrière des recherches d’un autre ordre, qui lui appartiennent aussi, et qui ont pour objet de déterminer les relations des organes et des fonctions, en un mot, de l’être vivant, avec les choses extérieures ou le milieu ambiant.

Cette étude, trop négligée, rendrait à la médecine les services les plus essentiels, si. la physiologie, s’émancipant enfin des habitudes de docilité qui l’assujettissent servilement à l’anatomie, s’élevait jusqu’aux questions vitales qui la rapprocheraient davantage de la pathologie et de l’hygiène.

Les anciens, dont la physiologie élémentaire émanait toute de la pathologie, avaient entrevu cette alliance féconde, et ils la cimentèrent par des applications pratiques ; car les ressources de l’hygiène étaient celles qu’ils préféraient, et ils en tiraient si bon parti, qu’on peut dire que c’est par là que se recommande surtout la médecine hippocratique, et la médecine grecque en général.

On peut même soutenir, l’histoire à la main, que la décadence commença dès que la tradition médicale de Cos fut abandonnée, laquelle représentait une méthode rationnelle, très-sage, très-savante dans ses combinaisons.

On a prétendu, sans fondement solide, que la pratique d’Hippocrate se réduisait purement à l’expectation : on connaît le mot incisif d’Asclépiade de Pruse, qui prétendait que

LA TRADITION MÉDICALE. 75

la médecine antérieure n’était qu’une méditation sur la mort.

Le jugement est sévère ; mais on peut l’admettre, jusqu’à un certain points comme l’expression d’une école (le méthodisme) qui soutenait avec raison que la nature ne fait pas tout pour le mieux, et qu’il faut en conséquence la surveiller et l’aider, au lieu d’attendre patiemment qu’elle agisse Comme une providence infaillible. En ce sens, Âsclépiade avait raison, mais dans une certaine mesure ; car autre est la médecine expectante, autre celle qui agit en se passant le plus possible des ingrédients de la pharmacie.

Ainsi s’explique et; se justifie le mot du médecin de Pruse.

Il est plus malaisé d’expliquer et surtout de justifier l’appréciation plus que sévère du célèbre physiologiste de Blainville, conçue en ces termes :

« On a fréquemment vanté l’empirisme que l’on a décoré souvent de l’épithètè d’hippocratique; mais regardez quelles sont les personnes qui se réfugient dans cette manière de voir, asile ordinaire de l’ignorance, ou du moins de la paresse, et demandez-leur si réellement la méthode hippocratique tant vantée est de la médecine, si ce ne serait pas plutôt de l’histoire naturelle des maladies (1). »

De la part d’un savant aussi considérable, ces paroles ont beaucoup de gravité; il faut donc en peser la valeur.

De Blainville a jugé la médecine hippocratique à la manière d’Asclépiade, sous une forme très- dogmatique;, et l’on peut dire, sans lui faire tort, qu’il s’est tompé lourdement pour avoir confondu deux choses tout à fait distinctes.

Entre l’empirisme qui plaît à l’ignorance et à la paresse et la méthode d’Hippocrate, il n’y a aucune espèce d’analogie. L’auteur hippocratique du traité analysé ci-dessus a

(t) Introd. au Cours de Physiol., l** leç., t. I, p. 21.

prévenu à cet égard toute objection de complicité. En revenant sur l’exposition lumineuse qu’il a faite de l’art médical, de son origine et de ses développements, il admire le labeur patient et les combinaisons savamment encbaînées ' qui ont ouvert la voie, tracé la marche et assuré l’exactitude aux artistes; et il s’étonne comment d’une profonde ignorance sont issues les découvertes utiles, par une recherche laborieusement conduite, et non par le hasard. Ce n’est pas tout : une analyse profonde des moyens appliqués et des résultats obtenus lui faisait dire qu’évidemment, par une méthode tellement rationnelle et fondée en réalité; l’art tout entier de la médecine, s’il venait à se perdre, pourrait de nouveau être découvert et rétabli.

De là ces mots profonds, qui sont aujourd’hui même la meilleure devise que l’on puisse inscrire sur une histoire de l’art médical :

« La médecine est, dès longtemps, en possession de toute chose, en possession d’un principe et d’une méthode qu’elle a trouvés : avec ces guides, de nombreuses et excellentes découvertes ont été faites dans le long cours des siècles, et le reste se découvrira si des hommes capables, instruits des découvertes anciennes, les prennent pour point de départ de leurs recherches. »

Cette réflexion philosophique vaut incomparablement mieux que l’assertion insoutenable de Blainville, qu’il convenait de combattre à cause de l’autorité d’un tel nom.

Que l’illustre physiologiste se soit trompé sur le compte d’Hippocrate, il faut le regretter sans en être surpris. Il n’a guère mieux jugé et traité Aristote; ce qui prouve qu’il est bon de ne jamais prononcer des arrêts qu’après instruction préalable. Plus d’un savant de grand renom a parlé des anciens sans les connaître.

Mais ce qui doit étonner davantage, c’est que de Blainville, après avoir jugé Hippocrate à faux, ne lui ait pas

LA TRADITION MÉDICALE

rendu justice selon ses mérites, en traitant de l’action des modificateurs externes sur l’organisme rivant.

C’est Hippocrate qui a institué le premier cette grande étude, qu’il avait étendue, en homme supérieur, à des phénomènes d’un ordre encore plus élevé que ceux qui font l’objet de la médecine. Le traité des Eaux, des Airs et des Lieux est un premier essai, et le plus parfait, malgré son âge, d’une systématisation des agents extérieurs et de leur influence sur l’organisme individuel et sur les organismes collectifs qui constituent les races, les peuples, les nations, les sociétés en un mot.

C’était la fortune qui attendait la grande conception hippocratique, qu’on la mît à profit sans en rien dire : ainsi en usèrent à son égard Platon et Aristote, et plus tard Montesquieu. '

De Blainville, qui était pourtant médecin, n’a pas eu moins de mémoire* ni plus de reconnaissance. Mais on lui en doit beaucoup à lui-même pour avoir, le premier parmi les modernes, appelé l’attention des observateurs sur une partie considérable de la physiologie, avec des vues profondes et un esprit de généralisation qu’on souhaiterait de trouver chez Edwards, dont les recherches expérimentales sur l’influence des agents physiques sont plus dignes d’un naturaliste que d’un médecin philosophe.

Pour revenir, la méthode hippocratique, si sévèrement jugée par de Blainville, constitue en réalité la médecine traditionnelle, bien différente de l’empirisme, celle qui s’est conservée et transmise indépendamment des succès éphémères des remèdes qui ont régné tour à tour dans les pharmacies, et dont l’usage a prévalu sous des influences diverses, à peu près comme les vêtements qui changent sous l’empire capricieux de la mode.

C’est, en effet, par l’application plus ou moins éclairée des modificateurs naturels aux maladies, que l’art médical

s’est perpétué, non point par une tradition purement empirique, — ce serait la routine, — mais par une succession de médecins éclairés, qui ont saisi avec pénétration les avantages et la sûreté d’une méthode fondée sur la réalité et éprouvée par une longue expérience.

Comme elle était le fondement de la médecine hippocratique, elle l’a été de cette illustre école que les modernes nomment empirique, apparemment parce qu’elle à sü se maintenir et prospérer en dépit des systèmes caducs qui ont régné etdisparu successivement, comme autant de dynastiës.

Sydenham est le chef reconnu et le représentant le plus accrédité de cette école.

Nul ne s’avisera de traiter Sydenham d’empirique. Les empiriques ne vivent pas dans la mémoire des hommes; et en tout cas ils n’usurpent jamais la place enviable dans l’histoire de l’art. Ce n’est donc point en qualité d’empirique que Sydenham est à la tête de l’école qui a reçu cette qualification. Il est demeuré le type du praticien moderne, à cause précisément de sa dextérité à comparer les symptômes avec les modificateurs, et à èaüse de la fermeté qu’il déploya à. remettre en honneur l’ântîque méthode d’Hippocrate dans le traitement des maladies.

C’est à lui qu’on doit, et à Baillôù, qu’on lui sacrifie trèslégèrement, le traitement rationnel et salutaire des fièvres éruptives, l’étude méthodique et féconde des épidémies, la constatation exacte des constitutions médicales, c’est-à-dire de ces conditions plus ou moins bien définies du milieu ambiant et des organismes, qui coïncident avec la manifestation de certains états pathologiques. L’élude moins avancée des constitutions atmosphériques, qui dépendent' davantage d’une science problématique, la météorologie, lui a aussi de grandes obligations.

C est à cause de tous ces mérites et de tous ces services que Sydenham est grand et renommé. On peut, à la rigueur, le comparer, non l’opposer à Hippocrate, qui a eu la gloire

LA TRADITION MÉDICALE

de venir le premier : il est parmi les modernes, comme Hippocrate parmi les anciens, le chef et le maître incomparable de l’école du sens commun en médecine. Toute cette famille de praticiens excellents qui ont illustré l’école de Vienne, depuis Gérard de Van Swieten jusqu’à Hildenbrand et les deux Frank, toute cette famille procède de lui; si bien que le modeste praticien de Londres a même éclipsé l’immortel Boerhaave.

Il y a eu pourtant en France deux hommes qui le valaient bien, et qui ne peuvent en tout cas être placés au-dessous, Baillou et Barbeyrac. Le premier est une des gloires les plus éclatantes de la faculté de Paris, où on lui préféra Fernel, élégant écrivain et professeur disert. Le second, bien supérieur à Rivière, représente la tradition médicale de Montpellier. C’est sous son influence que se forma Sydenham, par l’intermédiaire du philosophe Locké, qui était aussi un peu médecin, et qui avait suivi la pratique et les leçons du maître de Montpellier.

C’est. Bordeu qui a mis en relief cette filiation singulière; elle grandit Barbeyrac sans diminuer Sydenham. Bordeu estimait infiniment ces deux grands médecins, et il les suivait volontiers, eux et leur guide commun, Hippocrate.

Bordeu n’était cependant ni un empirique ni un admirateur passionné de l’expectation; mais son tact prodigieux et sa profonde pénétration l’induisaient précisément à limitation de ces inimitables modèles. Il marchait, comme il dit, son Hippocrate à la main, et il n’avait point sujet de s’en repentir. Entre autres faits qu’il rapporte en faveur de son adhésion à la méthode hippocratique, il en est un qui ne sera point déplacé en cet endroit. .

Bordeu visitait un malade avec quatre médecins, praticiens consommés et fort savants. Le cas ne présentait point de complications extraordinaires : c’était une inflammation aiguë du poumon, de date récente. Le malade examiné, on

entra en consultation, et, — chose très-commune, l’on en sortit sans pouvoir tomber d’accord sur le traitement. L’un conseillait une saignée ; un autre, l’émétique ; un autre, un vésicatoire; le quatrième, un purgatif. En attendant que l’on se mît d’accord, le temps d’agir était passé; mais Bordeu, qu’on retint près du malade, agit à sa manière sanssuivre aucun des consultants, et le malade guérit au bout de huit jours, sans révulsifs ni dérivatifs, sous l’influence salutaire des agents de l’hygiène, aidés de quelques boissons délayantes et sudorifiques.

Bordeu vante cette cure et s’en vante avec raison : il fit précisément en cette occasion ce que de Blainville appelait à tort de l’empirisme, et, improprement, l’histoire naturelle des maladies. Il était fidèle à la méthode vraiment médicale, et procédait conformément aux indications de la saine médecine. Son amour des subtilités ne pouvait le détourner dans la pratique delà droite voie du sens commun; et il pensait avec Sydenham que, dans le traitement des maladies, l’intervention efficace du médecin dépend essentiellement de la connaissance d’une méthode convenable et suffisamment éprouvée.

A vrai dire, ceux-là ont uniquement mérité le renom de grands praticiens, qui ont, suivant la remarque de Broussais, excellé à comparer les altérations des organes et les troubles des fonctions avec les modificateurs, et qui ont déduit le traitement de cette comparaison.

Quant à ceux qui ont obéi par impuissance ou par faiblesse aux caprices de la mode ou à la tyrannie des systèmes, ils ont pu avoir de l’éclat, leur vie durant; mais avec eux s’en est allée leur réputation, comme il arrive aux acteurs, célébrés tant qu’ils. intéressent le public, mais dont la célébrité ne va pas jusqu’à la gloire. Ainsi le veulent la justice et la logique. En effet, les leçons des praticiens ne valent que par ce qui leur assure la durée; elles ne peuvent

LA TRADITION MÉDICALE

être transmises avec fruit à la postérité, qu’à la condition expresse de contenir des préceptes utiles en tout temps, et l’indication de moyens salutaires, toujours efficaces et toujours applicables.

Dans cette distinction essentielle entre les médications passagères et les méthodes durables en thérapeutique, est précisément contenue l’explication des fortunes diverses qui ont perpétué ou aboli la renommée des médecins. De même la vraie tradition médicale et la pérennité de l’art dépendent de l’application suivie de la saine méthode curative, et nullement des systèmes qui paraissent et disparaissent comme les comètes.

Un exemple entre mille servira de preuve à cette assertion.

Parmi les médecins modernes, un des plus illustres et des plus autorisés est, à coup sûr, Baglivi. Ses écrits sont si riches en choses excellentes, qu’on peut dire qu’ils forment une sorte de code médical d’une extrême sagesse. On ne les lit point sans faire cette réflexion, qu’un esprit capable d’élaborer de pareilles lois, — car c’est proprement un législateur dans son art, — devait être mûri par l’expérience consommée qui vient de l’âge. Il n’en est rien; ce grand maître est mort à trente-huit ans. Génie ardent et positif, — • l’alliance est fréquente chez les races du Midi, — il sacrifia à l’esprit de système dans son Essai sur la fibre motrice, et ce fut son seul écart; mais il se montra dans la pratique le très-digne disciple d’Hippocrate et de Sydenham. Observateur pénétrant, il se laissa guider par la réalité, et suivit sans dévier l’antique tradition. L’abus des remèdes, assez général de son temps, lui semblait un effet de l’ignorance des vrais principes de l’art, non moins que de l’incorrigible préjugé de la foule, toujours prête, aujourd’hui comme alors, à vanter le médecin qui prodigue les drogues. Tant de formules problématiques l’indisposaient à bon droit, et contre ceux qui les prescrivaient, par condescen-

SO

dance ou par charlatanisme, et contre ceux qui les recevaient, victimes ou tout au moins dupes de leur crédulité. Aussi flétrissait-il énergiquement la stérile abondance des remèdes fastueux, grandia et copiosa remedia. Tous les ingrédients de la pharmacie ne valaient point à ses yeux un régime régulier, un genre de vie bien ordonné, et une sage direction dans l’usage des six choses non naturelles (1).

11 en concluait que, dans la pratique, la méthode des anciens était la meilleure, et il exhortait les médecins à la remettre en vigueur, dans l’intérêt des malades et pour la plus grande considération de l’art. Il va sans dire que luimême prêchait d’exemple; et, comme il était naturel, il allègue des faits pratiques en faveur de sa méthode de prédilection, Dans les maladies aiguës, dans les fièvres continues, et surtout dans les fièvres éruptives, sa conduite était, à peu de chose près, conforme à celle de Sydenham. Il s’applaudit de l’avoir tenue constamment et de préférence dans le traitement de la variole, maladie si redoutable avant l’inoculation et la vaccine. Il saignait au début, quand il y avait lieu, et dès que le mouvement inflammatoire était calmé, il prescrivait une alimentation ténue et des boissons délayantes; c’est ainsi qu’il maîtrisait la violence du mal.

(l) L'a matière de l’hygiène était comprise anciennement sous cette dénomination scolastique, dont l’origine se trouve dans un passage d’un livre attribué à Galien. Les choses non naturelles, dites ainsi, d’après le commentateur Hoffmann, parce qu’elles sont indépendantes de l’essence même du corps, — ce qui n’est pourtant vrai que de quelques-unes, -r sont: l’air, les aliments et les boissons, la vacuité et la réplétion, le mouvement et le repos, le sommeil et la veille, les mouvements de l’âme..— - Les choses naturelles étaient au nombre de sept: les éléments, les tempéraments, les humeurs, les membres, les qualités, les esprits et les fonctions. — Il y avait, en outre, trois choses supra-naturelles : la maladie, la cause morbide et les phénomènes pathologiques concomitants. — « VoUà, dit le passage en question, quelles sont les choses dont il faut s’enquérir quand on veut rétablir la santé. » La scolastique consacra ces divisions, modifiées par la suite sous les rubriques générales : ctrcumfusa, ingesta, sécréta et excreta, acta, qui embrassaient les agents extérieurs, l’alimentation, les fonctions nutritives et l’activité.

LA TRADITION MÉDICALE. 81

Bien d’autres moyens ont depuis été vantés; et tout récemment on a prôné des remèdes topiques pour chaque symptôme des fièvres éruptives. Abondance stérile, vaines promesses ! 11 faudra toujours en revenir à l’observance des règles établies magistralement et suivies avec succès par Sydenbam, Baglivi, Bordeu, et les grands praticiens de la même école.

Il est juste de remarquer toutefois que c’est dans les maladies aiguës qu’éclate surtout la puissance de la médecine active. C’est alors que l’occasion passe vite, car le temps est court et le mal marche à grands pas et avec violence. Le moment d’agir est fugitif; donc la décision doit être prompte et sûre; la moindre hésitation peut devenir funeste; et la responsabilité du médecin n’est pas sauvée, quand le mal s’accroît et se précipite vers une terminaison malheureuse, à la suite de tergiversations intempestives.

Hippocrate avait senti la gravité d’une telle situation ; il l’exprime avec une brièveté profonde, selon sa coutume, dans ces mots du premier aphorisme : « L’occasion est prompte, l’expérience fallacieuse, le jugement ardu. » Ce qui signifie que dans la pratique médicale l’expérience doit recommencer avec chaque cas nouveau, qu’il importe de connaître sûrement en temps utile, pour se conduire en conséquence.

La réflexion d’Hippocrate s’applique plus particulièrement aux maladies aiguës; et elle prouve surabondamment que la médecine hippocratique ne se réduisait point à une expectation stérile. Un observateur inactif n’aurait pas saisi, comme l’a fait le vieux médecin grec, la grande difficulté de l’art médical, qui consiste, en dernière analyse, à bien voir la réalité et à intervenir opportunément.

Le plus souvent, tout dépend de la sûreté du coup d’œil et de la prompte intervention. De quoi s’agit-il, en effet? de saisir les indications et de les remplir; et on ne le peut, Guardia. 6

si l’on ignore la nature du mal, c’est-à-dire où il est, comment il s’est produit, et les moyens de le faire disparaître.

Il s’agit, en autres termes, de connaître les modifications introduites et les modifications à introduire.

La médecine pratique tout entière est contenue entre ces deux termes : connaissance des causes, connaissance des indications.

Le diagnostic n’est qu’un intermédiaire, un artifice, un procédé, ou, si l’on veut, une méthode d’exploration en vue de faciliter les recherches. Il est, par rapport à l’étiologie et à la thérapeutique, ce que sont les symptômes par rapport à la nature du mal.

C’est à tort que cet intermédiaire a fini par obtenir, à force de concessions, une prééminence illégitime. On a confondu^ par un abus déplorable, les moyens avec la fin, et l’on a fait une science du diagnostic, comme on a tenté ' d’en faire une de la micrographie, de l’embryogénie, c’està-dire d’un mode particulier d’exploration scientifique ou d’une partie du domaine général de la physiologie. '

Il en est résulté que la mécanique a remplacé l’expérience féconde et l’induction. A force de se tenir en garde contre l’ontologie et les hypothèses métaphysiques, on a négligé les éléments fondamentaux de la saine pratique médicale, et, de peur de s’égarer à poursuivre l’essence de la maladie, on a négligé d’en étudier la nature, c’est-à-dire la source même des indications curatives. Gomme il était inévitable, la thérapeutique a été méconnue.

De là, deux classes de médecins : ceu;x qui font abus des remèdes, et ceux qui n’en usent point.

Les premiers prodiguent par routine, et trop souvent par condescendance aux caprices de la mode, les richesses fâstueuses de la pharmacopée. Les autres s’abstiennent, on n’ose dire prudemment, et font, sans but déterminé, de la médecine expectante.

Ces derniers sont les plus éclairés , et iis le sont assez

LÀ TRADITION MÉDICALE

pour savoir qu’ils ne peuvent s’en rapporter du soin de guérir à cette, providence illusoire, connue sous le nom de bonne nature; car les organes vivants, indépendamment des mouvements instinctifs et des manifestations de la vie cérébrale, ne font, que remplir des fonctions, conformément aux propriétés de leurs tissus et à l’influence des circonstances extérieures ; de sorte que toutes les fois que les fonctions sont troublées ou les propriétés altérées, des mediflcations opportunes sont indispensables pour ramener le calme et rétablir les choses dans leur état normal.

Cela est clair, et de soi évident. On dirait néanmoins que ceux-là ne semblent pas môme s’en douter, qui s’appellent organiciens.en médecine. Peur eux, la pratique se réduit à un usage routinier ou à une abstention absolue des remèdes. Ils se montrent empiriques ou inactifs ; et, dans les deux cas, ils font paraître l’inanité de leurs prétentions et leur impuissance incurable. L’épreuve clinique, qui est la pierre de touche des systèmes, les condamne sans rémission, et c’est justice; car/, sous le prétexte spécieux de faire de la médecine exacte, vaine chimère, née, en partie de la confusion de l’art médical avec les sciences, — ils ont abaissé l’horizon et rétréci le domaine de la pathologie générale. En effet, prenant pour point de départ l’examen des organes malades et des désordres survenus, — désordres qu’il n’est guère possible de constater positivement et sur place qu’après la, mort ou à la suite d’une opération, — ils ont méconnu l’étude essentielle des causes, et ils ont commis cette erreur monstrueuse de considérer comme causes les effets produits ou les manifestations.

C’est d’eux vraiment qu’on pourrait dire, avec bien plus de raison que ne le disait Asclépiade de ses prédécesseurs, que leur médecine est une méditation sur la mort. Encore ne pourront-ils pas affirmer, comme on le croit sans fondement, à quel mal a succombé le malade; car, en ignorant

les causes, ils n’en sauraient préciser la nature ; de sorte que, en définitive, toute leur science se bornera à décrire es désordres organiques d’un cadavre, et à les décrire superficiellement.

M. Ribes, professeur et disciple d’une école où l’on a eu en tout temps ce mérite de voir les choses de haut et d’ensemble, à la manière des anciens, M. Ribes a démontré aux organiciens de notre temps et l’inanité de leurs prétentions superbes, et leur grossière inconséquence, et il a pu leur adresser ces mots incisifs et profondément justes :

« Votre pratique, si elle est bonne, ne doit pas être d’accord avec votre théorie. »

La leçon est excellente et fort bien tournée. Ceux à qui elle est destinée la peuvent traduire ainsi : Nous ne sommes que de pauvres systématiques qui avons pris beaucoup de peine et fait beaucoup de bruit pour aboutir finalement à l’empirisme. ^

A cet argument, que répondront les organiciens? Rien, apparemment, et ce sera le bon parti ; car, ou ils proclameront leur inconséquence, ou bien ils seront forcés de reconnaître que leur doctrine étriquée les pousse pâr la rigueur de la logique à l’absurde. Ne voyant rien autre chose que les désordres des organes, qui ne sont le plus souvent que des symptômes, ils s’appliqueront attentivement à combattre les symptômes, et c’est à peu près tout ce que peuvent tenter les hommes forts en diagnostic. Les plus convaincus n’hésiteront pas à croire que le mal serait retranché dans sa racine, si le fer ou le feu pouvaient pénétrer jusqu’à l’organe souffrant ; ce qui finirait par agrandir prodigieusement le domaine de la chirurgie ou médecine opératoire.

Le sens commun et l’expérience des siècles, qui est un trésor de sagesse, ont jusqu’à présent contenu ces tentatives; mais ce n’est point la bonne volonté qui fait défaut. On a vu tel médecin, tel professeur de clinique soutenir avec un sé-

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rieux imperturbable qu’il serait possible de guérir radicalement la phthisie pulmonaire à son dernier degré, quand le mal est sans remède, si le fer, ouvrant la poitrine, permettait au feu de pénétrer dans le poumon et de cautériser la caverne produite par le ramollissement du tubercule.

, L’idée peut paraître neuve, mais elle n’est pas nouvelle. On la trouve énoncée brièvement dans Baglivi (1). Mais quand elle viendrait d’Hippocrate, son absurdité en seraitelle moins éclatante?

Supposons qu’à travers une plaie béante, après avoir percé les parois thoraciques et la membrane séreuse qui les tapisse à l’intérieur, on arrive sans danger à l’ulcère du poumon, et qu’une cautérisation énergique ou un topique efficace répare la perte de substance et produise la cicatrisation. Certes, la cure sera belle, et hardie l’opération. Mais la cause du mal sera-t-elle atteinte et la phthisie radicalement guérie ? Non mille fois ; et Baglivi, raisonnant par analogie, au sujet d’une plaie pénétrante de la poitrine, agrandie à propos par un habile chirurgien et guérie après deux mois de traitement, raisonne prodigieusement faux ; car il prévoit sans raison que les effets obtenus dans un cas accidentel, chez un sujet d’ailleurs sain de corps, se pourraient également obtenir par des moyens semblables dans un état pathologique général et bien déterminé, dans des conditions tout à fait différentes. Or elle est grande, la différence entre un homme qui a reçu un coup d’épée dans la poitrine, et un pauvre phthisique dont le poumon est détruit par la fonte tuberculeuse et dont l’organisme est miné par le marasme.

Baglivi, raisonnant par analogie, faisait une induction vicieuse ; tandis que ceux qui de nos jours ont voulu soutenir une chose insoutenable partent d’un principe faux, et poussent aux conséquences extrêmes la passion de l’orga-

(1) Prax. med., II, xi, 9.

HtSTOIRE.

nieisme et de la médecine dite des symptômes, laquelle s’attache, non pas au mal lui-même et à sa racine, mais uniquement à se$ manifestations.

Cet exemple fait voir à quelle intempérance de déraison peut se porter , ce matérialisme concret qui se borne au phénomène apparent et prétend arriver à l’exactitudê in-, faillible. ' ; \

Le reproche très-mérité que M. Ribes adresse aux partisans de la doctrine organicienne, Hippocrate l’adressaitide sontemps aux empiriques de l’école de Gnide, qui n’alMent pas au delà du symptôme, et qui à proportion des symptômes multipliaient les maladies; d’où une nomenclature exubérante, une insurmontable confusion et des difficultés prodigieuses dans le diagnostic et le traitement.

U est probable que les médecins cnidiens se; vantaient aussi d’exceller dans le diagnostic et dans' là nosographie (ou description: des états morbides). Mais, en admettant qu’ils fussent versés dans ces connaissances superficielles, quel profit en résultait-il pour les malades et pour Fart mé- : dical?En quoi des recherches si vicieusement conduites pouvaient-elles aider à la fondation d’une doctrine^ à l’institution d’une saine méthode curative ? En dernière analyse, ces recherches ne . pouvaient tout au :pl us fournir que des matériaux, utiles peut-être à ceux qui les entassaient sans discernement, mais inutiles à tout autre et ne pouvant être transmis avec fruit. ^

Aussi les Gnidmns n’avaient-ils ni thérapeutique ni pathologie générales, tandis que l’école d’Hippocrate possé^ dait cet ensemble de doctrines, qui, sous le nom générique de Prognose, embrassait les règles essentielles et les principes foudamentaux de l’art de guérir.

Le temps est passé là-dessus, et il a întroduitbien des modifications dans le système ; mais les réformes et les progrès successivement introduits ont laissé debout la mé-

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thode hippocratique sur ses fondements inébranlables.

C’est qu’Hippocrate fondait avec raison l’étude des maladies et leur traitement sur les rapports qui existent entre les symptômes en tant que manifestations d’un état profond, intérieur, plus ou moins général, et les modificateurs. Et de même que nous appliquons la connaissance de l’état normal à l’appréciation de l'état morbide, c’est-àdire la physiologie à la pathologie ; de même il appliquait la connaissance des conditions de l’existence ordinaire à l’interprétation des signes qui annoncent le trouble de cette existence, non sans se servir des conditions normales de la vie pour rétablir la santé ; ayant compris, bien qu’il fût trèspauvre, en notions anatomiques et physiologiques, que la naaladie n’est qu’un accident, un cas particulier, une modification spéciale, et non pas une entité nouvelle.

Comment était- il arrivé à cette notion supérieure?

Évidemment par l’étude attentive des rapports qui s’établissent entre l’organisme vivant et le milieu. De là. cette préoccupation constante de déterminer, avec toute la précision alors possible,, les conditions qui peuvent maintenir ces rapports ou les modifier avantageusement, selon la nécessité. Des traités spéciaux, dans la collection hippocratique, en sont la preuve, et parmi eux celui des Airs, des Eaux des Lieux ^ celui du Régime dans les maladies aiguës. - C’est dans ces. écrits que se trouve développée et appliquée l’idée mère du livre de V Ancienne médecine. Cette idée, indépendamment; des doctrines - de pathologie générale éparses dans plusieurs écrits du recueil, est la conception la plus féconde d’Hippocrate ; c’est donc à bon droit que M. Littré, par une de ces intuitions heureuses qui recommandent son savoir, a donné le premier rang au livre de V Ancienne médecine. C’est la véritable introduction aux œuvres des hippocratiques, et, l’on peut le dire, la philosophie première de la médecine pratique.

Au fond, la connaissance des modifications que peut subir l’être vivant, et l’étude des effets salutaires ou nuisibles des modificateurs, c’est toute la médecine. Aussi sera-t-il applicable dans tous les temps le précepte majeur du premier aphorisme, lequel avertit le médecin qu’au but qu’il poursuit, doivent concourir avec lui le malade, les assistants et les choses extérieures^ xal vèc e^oiôsv.

On ne pouvait mieux exprimer, ni plus brièvement, les attributions de l’art et ses tendances : limiter l’intervention du médecin et lui indiquer les plus essentielles ressources, telle a été la pensée d’Hippocrate. Il avait bien vu ; et l’observation moderne, expliquant et agrandissant l’expérience du passé, a justifié ses vues et consacré sa pratique.

A la vérité, des modifications ont été introduites dans le traitement des maladies aiguës, par suite de la connaissance plus analytique et partant plus parfaite et de l’homme et du milieu, de l’action de celui-ci et de la réaction de celui-là.

Ce sont les deux éléments générateurs de l’hygiène, laquelle s’est enrichie de toutes les découvertes physiologiques, de telle sorte qu’avec des notions plus positives, il est plus aisé maintenant de diriger l’action du milieu et de régler la réaction de l’organisme vivant. Aussi procédonsnous plus sûrement que les anciens dans le traitement des maladies chroniques, ou l’on peut avancer, sans exagération, que 1 action des remèdes les plus efficaces est minime.

> On le conçoit très-bien, pour si peu qu’on réfléchisse et sur 1 action des agents artificiels, qui sont les ingrédients de la matière médicale, et sur cette loi de l’habitude, trèsobscure, mais constante, suivant laquelle l’organisme, insensiblement modifié, s’accommode en quelque sorte des modifications les plus contraires à son bien-être et à l’accomplissement régulier de ses fonctions.

Comment troubler en bien cet état fâcheux, comment se-

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couer la torpeur de l’organisme de façon à le soustraire au mal qui le consume comme un hôte perfide? L’indication est précise. >

Puisque l’organisme est gâté et perverti au point de tolérer les plus détestables influences, il faut le convertir et le régénérer, le refaire et le renouveler, car toutes ses forces suffiront péniblement à triompher d’un ennemi domestique d’autant plus redoutable qu’il a pris avantage de l’inertie. grâce à laquelle il a pu pousser, mineur infatigable, le travail lent et sûr de destruction.

La lutte sera longue et difficile; mais le résultat sera bon, pourvu que pas un seul moment ne soit perdu et que le médecin, secondé par le malade, agisse sans relâche, non pas comme le chef hardi qui culbute l’ennemi par une charge rapide, mais comme ce temporiseur vigilant qui parvient à ses fins à force de patience et d’adresse. Vaincre de vive force, il n’y faut pas songer ; les moyens violents seraient inutiles et pourraient tourner à mal. Ici les remèdes d’une grande activité ne sont point de mise, tout au plus peuventils servir d’auxiliaires. Les vraies ressources sont ailleurs, dans les conditions vitales, qui doivent être surveillées, dirigées, modifiées, améliorées, en vue d’obtenir une rénovation indispensable. Car il s’agit proprement de créer un homme nouveau, de faire lentement un organisme plus sain, par l’élimination des mauvais matériaux.

Telle est la méthode fondamentale du traitement dans les affections chroniques.

Sydenham l’avait devinée; Stahl et Fr. Hoffmann la mirent en honneur, empiriquement, il est Trai, mais efficacement et non sans fruit pour leurs successeurs. Bordeu n’a pas laissé perdre leurs enseignements cliniques ; mais il a exagéré dans le sens de Fr. Hoffmann en pratique, comme il avait exagéré en théorie dans le sens de Stahl. On ne peut refuser à ses observations et réflexions sur les maladies chroniques l’autorité qu’elles méritent, venant d’un tel

liomme; mais il est probable que les unes et les autres vaudraient mieux, si Bordeu n’eût vanté outre mesure les effets salutaires des eaux minérales. •

C’est lui qui a fait la grande réputation des sources thermales des Pyrénées, et c’était justice de sa part, car il leur devait en partie sa renommée et la prospérité de sa famille. Sous ce rapport, Bordeu suivit avec un peu trop de zèle Fr. Hoffmann, cet homme heureux à qui tout succédait et qui mit à la mode' les sources minérales de l’Allemagne, de quoi les Allemands n’eurent garde de se plaindre, non plus que les Hollandais de l’influence heureuse que le grand Boerhaave exerça sur la prospérité de leur commerce.

Constatons, en passant, que c’est aux médecins, du Nord qu’on doit le premier exemple de dévouement simultané à l’humanité et aux intérêts industriels.

La mémoire de Bordeu ne saurait souffrir de ces rapprochements ni de ces remarques ; mais il peut être opportun de les placer ici, et d’ajouter que cet illustre médecin, trop préoccupé de ses eaux des Pyrénées, comme le serait, par exemple, un spécialiste de lios jours dans ce qu’on appelle l’hydrothérapie ou la pulvérisation de l’eau, négligea tant soit peu d’autres moyens d’une efficacité plus certaine, e’est-à-dire le régime alimentaire.

Son contemporain Lorry s’empara de ce grand sujet, et de ses études résulta un traité magistral qui peut, encore aujourd’hui, être proposé comme un modèle à l’imitation.

Malheureusement, cemaître habile a eu peu d’imitateurs. Nos médecins ont trop légèrement médité sur l’alimentation dans les maladies chroniques, qu’on peut appeler le plus précieux instrument de la médecine clinique ; témoin les deux traités classiques de Gh.-L. Dumas (1) et de Broussais (2)

(1) Doctrine générale des maladies chroniques. 2® édition, Paris, 1824»

2 vol. in-8. •

(2) Histoire des phlegmasies ou inflammations chroniques. 5® édition , Paris, 1838, 3 vol. in-8.

LA TRADITION MÉDICALE

qui resteront comme deux guides excellents dans cette partie, indépendamment de tous les autres titres qui les recommandent au souvenir.

M. Ribes s’est évidemment inspiré de leurs leçons substantielles, de leur solide expérience et de l’esprit éminemment médical qui dirigeait leur conduite. Tous les lecteurs compétents admireront les ressources infinies qu’il a recueillies pour les praticiens, et les règles excellentes qu’il a tracées. Cette section de son ouvrage est incontestablement la meilleure, la plus riche en faits et en préceptes utiles. Tout ce qui concerne les fonctions nutritives y est exposé méthodiquement et avec un soin attentif, qui rend visible le désir d’être complet. Rien ne manque d’essentiel, et l’on peut dire que le chapitre delà nutrition a été épuisé.

R le fallait ainsi, car ce chapitre est fondamental, la nutrition étant la base de l’organisme vivant, la propriété maîtresse, commune à tousles organes. Par elle se fait et se défait la trame organique, comme la toile de Pénélope, avec cette différence, que le double travail d’absorption et d’excrétion, d’assimilation et d’élimination, est simultané, constant, incessant. La santé ne se maintient que par la juste proportion entre les matériaux reçus et les matières rejetées; et c’est ce mouvement perpétuel de va-et-vient qui constitue proprement la vie. De là l’importance des propriétés nutritives et des conditions qui les favorisent.

Aussi le chapitre de la nutrition, comme il était convenable, embrasse-t-il, dans son ensemble, tout ce qui entre dans ce mouvement d’échange, ce qui vient du dehors comme ce qui y retourne, les propriétés et fonctions qui président à l’entrée et celles qui règlent la sortie, et celles-ci y reçoivent encore plus d’attention que celles-là; avec raison, car il est d’observation que le dérangement des organes, des propriétés et des fonctions qui excrètent, est souvent plus dangereux et plus promptement funeste que celui des organes et des fonctions qui absorbent.

Puiser dans le milieu ambiant les éléments nutritifs, c’est le point de départ de la vie ; mais la condition suprême, c’est de rejeter tout ce qui est impur et superflu.

Indiquer le fond de ce sujet, c’est en montrer la vaste étendue. La digestion n’est qu’une fonétion particulière dans le grand travail de la nutrition. Notre alimentation se compose réellement de tout ce qui peut pénétrer dans l’organisme et être assimilé.

On comprend maintenant combien les ressources de l’hygiène sont puissantes en thérapeutique, et combien elles peuvent servir utilement, soit pour aider l’action des agents médicinaux, soit pour les remplacer avec avantage.

Elles ne produisent jamais de plus heureux effets que dans les maladies chroniques, où la grande affaire, c’est de diriger le travail continu de réparation et de recomposition, de manière à exclure tous les mauvais éléments.

Les anciens, qui n’avaient pas, comme nous, des connaissances positives sur les choses extérieures, et qui n’en possédaient que d’élémentaires sur les organes et leurs fonctions, les anciens tiraient avantageusement parti des modificateurs pour le traitement des longues maladies. L’induction expérimentale les avait merveilleusement guidés ; et dès avant Hippocrate, une méthode médicale s’était introduite, qui faisait grand usage des moyens de l’hygiène. En déterminer l’origine serait chose .malaisée; toutefois des données historiques permettent de remonter jusqu’à Pythagore.

Le régime qui porte son nom, et sur lequel le médecin italien Gocchi a disserté excellemment, fut adopté selon toute apparence par l’école médicale de Crotone; et elle dut arriver en Grèce par les disciples de cette école fameuse (1). Les applications qui en furent faites au corps sain

(I) Cf. « De/ vitto pitagorico per usa délia medidna, » dans Opéré di Antonio Cocchi, Milano, 1824, vol. 1, contenant Discorsi e lettere^ p. 193-245.

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OU maladej coordonnées savamment, finirent par former un système de règles pratiques, dont l’observation s’établit principalement dans les gymnases.

Hérodicus s’acquit une grande réputation en ce genre de médecine; et Platon déplore amèrement dans ses livres de la Politique les effets de cet art conservateur, qui entretenait à force de soins la frêle existence des valétudinaires. Cette plainte est étrange de la part d’un philosophe; mais il faut se souvenir que Platon était doué d’un robuste tempérament, et qu’il avait rêvé une race d’athlètes pour sa république idéale. La mention qu’il fait d’Hérodicus et de sa méthode atteste du moins avec évidence que les ressources de l’hygiène étaient dès lors méthodiquement appliquées au traitement des maladies chroniques.

Hippocrate, dont le génie organisateur s’assimilait tous les bons éléments, fut redevable aux gymnases, et il eut la gloire d’appliquer, en la modifiant, la méltode des gymnasiarques au traitement des maladies aiguës, avec un discernement médical qui faisait défaut aux maîtres des gymnases, ainsi que l’attestent certains passages de ses écrits, où il censure avec raison les abus de leur méthode.

Cette méthode constituait dès ce temps-là une véritable spécialité. Aussi y avait-il rivalité entre médecins et gymnasiarques.

Quand on réfléchit sur ce point, on finit par se persuader que la vieille division de la médecine diététique, pharmaceutique et chirurgicale, est moins fictive qu’on ne le croit cçmmunément, malgré les réserves de Celse, qui nous a conservé la tradition de ce partage.

Il n'y a pas longues années que la médecine proprement dite et la chirurgie étaient séparées dans la profession comme dans les écoles, — séparation qu’on retrouve encore fréquemment dans la pratique, — et des exemples contemporains, indépendamment des témoignages historiques, pourraient aisément nous induire, par analogie, à la croyance

qu’il y avait, dans l’antiquité, des médecins qui se servaient exclusivement des bains, des frictions, des exercices, du régime, de l’ensemble des ressources qui constituaient la matière de la diététique ; de même que d’autres médecins faisaient uniquement usage des médicaments ou remèdes, et. laissaient à des spécialistes la médecine opératoire ou manuelle, autrement nommée chirurgie.

L’école d’Hippocrate fondit les trois spécialités, et de cette union résulta la vraie profession médicale, ou l’ar#, pour employer le terme consacré dans le recueil hippocratique. Mais les sectes ne tardèrent pas à surgir, et bientôt disparut l’unité.

Les empiriques se lassèrent à la longue de la méthode savante de l’école de Cos, qui contenait si sagement l’esprit d’entreprise et l’action excessive du médecin.

Hérophile et Érasistrate, qui représentaient à Alexandrie deux écoles rivales, donnèrent l’exemple et l’impulsion, et leurs disciples, comme il arrive toujours, les dépassèrent dans la voie dangereuse des tentatives thérapeutiques *. il n’y avait point de maladie, au rapport de Celse, qu’ils ne traitassent par des médicaments. '

Le contact de l’Orient, — terre classique des drogues médicinales, ^ favorisa cette intempérance; et bientôt la médecine se trouva enrichie de quantité de livres traitant de la vertu des remèdes et des propriétés salutaires des médicaments. Ainsi prit consistance et accroissement la matière médicale, qui est, on peut le dire sans antithèse puérile, la partie la plus riche et la plus pauvre à la fois de la médecine. Les médecins Zénon, Andréas, Apollonius Mys, acquirent, entre mille autres, une grande notoriété par leurs recueils fastueux de recettes médicinales. Celse et Pline l’Ancien nous ont transmis le plus gros de ce lourd bagage; et grâce à eux, nous pouvons apprécier tout le chemin qu’avaient déjà fait les anciens dans une partie où les modernes devaient aller si loin. Le traité spécial de Dioscoride

est comme le répertoire de rancienne matière médicale.

L'influence salutaire de l’art ne s’étendait point en raison du nombre toujours croissant de ses ressources, et les médecins paraissaient moins occupés d’avancer dans les études sérieuses et profitables, que de se distinguer par de nouvelles inventions : l’accessoire les absorbait entièrement, et l’essentiel était délaissé.

Pour conjurer la décadence, une réforme devenait urgente. Asclépiade l’entreprit, et il remplit dignement son office de réformateur. Avec résolution et habileté, il résista à l’invention des drogues médicinales, et en bannit presque entièrement l’usage, non sine causa, ajoute Celse, qui penche visiblement vers le méthodisme, bien qu’il n’appartienne pas positivement à une secte déterminée.

Asclépiade, qu’on a beaucoup trop opposé à Hippocrate,

— car sa réforme eut précisément pour effet de rétablir la tradition hippocratique dans le traitement des maladies, — Asclépiade insista depréférence sur les applications de ce régime ; il fut en son temps, comme Fr. Hoffmann dans le sien, le restaurateur de la diététique. Il alla même jusqu’à l’excès,

— défaut où tombent en général les réformateurs, — dans l’usage de la diète ; et ses malades devaient vivement souffrir de son inflexible rigueur en matière d’abstinence. Il ne s’en vantait pas moins de guérir les maladies tuto, celeriter, etjucunde.

Peut-être unissait-il en effet la sûreté à la célérité ; pour ce qui est de l’agrément, il est douteux qu’une si rigoureuse abstinence flattât beaucoup, les patients. Aussi Celse, qui lui est d’ailleurs si indulgent, n'hésite-t-il point à le traiter de bourreau, à cause de sa prédilection pour le jeûne absolu dans la période initiale des maladies (1).

(1) V. plus loin, le chapitre sur Asclépiade. — Cf. sur ce grand réformateur de l’ancienne médecine les deux études si remarquables de A. Cocchi, tom. I, de ses œuvres, p. 267-323, et tom. ni, p. 575-619,

Mais, cette réserve faite, l’écrivain latin proclame hautement les bienfaits de la méthode diététique du médecin de Pruse, et l’on peut dire qu’il en a été l’écho bienfaisant. De lui sont ces phrases qu’on a retenues comme des règles magistrales : «La médecine qui a recours aux agents thérapeutiques doit y ajouter l’observance du régime, dont l’efficacité est tellement considérable dans toutes les affections du corps. » Et ailleurs ; « Rien ne vaut pour le malade une abstinence opportune. » Et ailleurs : « Il n’est point de médicament qui vaille la nourriture prise en temps convenable.»

Ces aphorismes résument en quelque sorte les règles pratiques de l’école méthodiste, dont le véritable, chef est Asclépiade.

Ce médecin renouvela avec un succès prodigieux la méthode thérapeutique de l’école d’Hippocrate ; et il sut la féconder par une application heureuse au traitement des maladies chroniques. C’est à lui que revient l’honneur d’avoir introduit cette médication rationnelle, connue dans son école sous le nom de métasyncrise ou récorporation; on en trouve une description très-exacte dans Cœlius Aurclianus.

Le cycle récorporatif ou métasyncrisique, pour emprunter les propres termes de cet auteur, était le fondement de la thérapeutique des méthodistes, et cette thérapeutique consistait essentiellement dans l’emploi bien réglé des moyens de l’hygiène. 11 visait précisément à cette rénova-, tion dont on a touché un mot ci-dessus, à la régénération des éléments constituants par une direction énergique de la nutrition.

Que les méthodistes eussent des idées bien nettes sur les propriétés nutritives des organes vivants et sur le travail

La deuxième étude est malheureusement incomplète. La première est un modèle qu’on ne saurait trop recommander aux médecins qui ont le goût des discussions historiques.

incessant d’assimilation et d’élimination, c’est plus que douteux, à cause de l’ignorance où l’on était nlors touchant le mécanisme des fonctions physiologiques. Cependant leur théorie du resserrement et du relâchement, du strictum et du laxum, pour parler leur langage , suivant laquelle le corps est percé comme un crible, dont les trous se resserrent ou s’élargissent pour livrer passage aux matières qui entrent et sortent, ^ — cette théorie moléculaire, empruntée à la philosophie des atomes, les conduisit logiquement. à la meilleure méthode thérapeutique. Les modernes, instruits paR de nouvelles acquisitions, en ont proclamé l’excellence. ' •:

En définitive, l’école des méthodistes, indépendamment de ses principes et de ses doctrines, à ne la considérer qu’au point de vue de la pratique médicale, cette école,; peu comprise jusqu’ici, a complété, agrandi, étendu la més decine hippocratique, en fondant le vrai traitement des maladies chroniques (1). ^

Érasistrate en avait esquissé les grandes lignes; Aselépiade reprit l’esquisse et en arrêta les contours; ses disciples, Thémison de Laodicéè et Thessalus de Tralles, achevèrent le tableau; Soranus, venu à leur suite, épuisa la matière dans un traité considérable, dont les choses les plus essentielles ont été reproduites et transmises jusqu’à nous par Cœlius Aurelianus.

Galien, qui a parlé défavorablement et avec une légèreté inexcusable des médecins méthodistes, Galien s’est attaché à montrer en quoi ils avaient dévié, selon lui, des principes de l’école de Cos. Mais, trop préoccupé de saisir les différences qui étaient entre les deux écoles, il n’a pu saisir les analogies qui les rapprochaient, analogies telles, qu’on peut avancer, sans crainte d’erreur, que le méthodisme ne

(1) Voyez, en attendant mieux, l’ouvrage de Prosper Alpin : Bemedicina metkodica. Lugd. Bat. 1719.

Güabdu. 7

fut, en dernière analyse, que le complément de la médecine hippocratique.

Au fond, les analogies seules sont réelles, tandis que les dissemblances ne sont que spécieuses. Il est vrai que les deux écoles différaient en apparence par les conceptions théoriques; mais, en médecine, c’est-à-dire dans un art d’application, ce n’est point par le côté dogmatique et purement spéculatif qu’il faut comparer et juger, mais par le côté pratique. En fait de méthodes curatives, Tépreuve clinique est le grand critère et la pierre de touche.

A ce point de vue, la ressemblance est frappante. Dans les deux écoles, on tenait grandement compte des choses extérieures et de leur influence; dans les deux, on s’attachait davantage au régime et à la diététique, et beaucoup moins aux médicaments; dans les deux enfin, on se préoccupait infiniment plus de l’état général que des symptômes locaux, ou, comme on dirait aujourd’hui, de la notion' de nature, bien plus que de la notion de siège.

Il est vrai que les méthodistes rejetaient avec dédain la recherche trop savante des causes ; recherche qui leur semblait oiseuse, et qu’ils se souciaient médiocrement des spéculations et investigations transcendantes des dogmatiques. Ils ne se souciaient guère plus des expérimentations minutieuses et réitérés des empiriques. Mais il n’en est pas moins certain que la méthode, par le côté général et élevé, rappelle singulièrement la prognose, ou l’ensemble des doctrines qui constituaient la pathologie et la thérapeutique générales d’Hippocrate.

Grâce aux travaux synthétiques d’Asclépiade et de ses disciples, l’édifice de la médecine ancienne était achevé quand parut Galien, le grand compilateur.

Galien ne comprit pas que le travail accompli par les méthodistes était un achèvement, et il réagit mal à propos et sans mesure contre une doctrine qui n’était en somme que le développement de l’ancien dogme. Il affecta de se

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montrer plus hippocratique qu’Hippocrate , et il altéra néanmoins Tunité et la pureté de la médecine hippocratique par l’introduction impertinente de doctrines philosophiques dont l’incohérence révèle visiblement l’influence de l’éclectisme alexandrin.

Les principes de sa thérapeutique sont généralement bons; cependant bien des critiques pourraient se mêler aux éloges. Mais il est difficile qu’un auteur qui a beaucoup écrit soit toujours égal et conséquent. Or, non-seulement Galien a écrit beaucoup. Mais encore légèrement; d’où nombre de contradictions et d’inconséquences.

Hippocrate, par exemple, faisait grand usage du régime, et se montrait très-avare de remèdes. Il n’en est pas de môme de Galien. Après avoir développé avec soin les préceptes diététiques de la médecine Jiippocratique, il a introduit dans sa thérapeutique des remèdes en grande abondance et des formules de médicaments très-compliquées. Ses traités sur la composition des médicaments, pour ne rien dire des autres, attestent qu’il sacrifiait volontiers à la mode des remèdes fastueux. Il a donné une description détaillée des ingrédients qui entraient dans la composition de la thériaque, et il a vanté outre mesuré cet amalgame monstrueux de la médecine empirique. En peu de mots, par sa prédilection très-marquée pour l’emploi des composés pharmaceutiques, il a montré qu’il avait, lui aussi qui s’élève si hautement contre le charlatanisme , sa petite pointe de charlatan.

L’influence de Galien sur les temps ultérieurs de la médecine fut immense et plus considérable même que celle d’Aristote en philosophie.

Les Arabes, encouragés par l’exemple de celui qu’ils considéraient comme le chef et le maître de l’art médical, multiplièrent à l’infini les ingrédients et les drogues; et, dans la suite, les tentatives de l’alchimie ajoutèrent sans

ce^ des richesses nouvelles au trésor déjà si riche de là ^aïiere médicale. ' ”

^ C#la devait être : les alchimistes,; dans la recherche, du ^àhd arcane, né couraient pas uniquement après la for- =-i;une, mais encore après les moyens d’en jouir longuement et dans les conditions les plus favorables, c’est-à-dire qu’ils poursuivaient aussi la santé inaltérable et la longévité. : :

. Ces tendances de la superstition iorientàlé, répandues en Occident, suspendirent durant des siècles là marche processive de la, médecine, en neutralisant l’impulsion féconde qu’elle avait reçue des: Grées. On s’acharna h la recherche des moyens salutairés, sans trop s’arrêter à l’analyse des ^îauses et à l’observation savante des' phénomènes. Dès lors, la médecine active avec exagération prit faveur, et elle eut pour' effet immédiat, d’émpôcher la contemplation des manifestatiops naturelles; et spontanées que présentent lés maladies dans leur cours. ' ; ;;

Aussi l’avancement fut- il minime en thérapeutique, et .considérable en matière médicale, ces deux parties avançant rarement ensemble ;iCar,lr essentiel, en médecine, c’est l’indication, — principe fondain entai de la fhérapeütiqüê, — tandis que les moyens d’y sa^sfairè sont accessoires, et qu’il y a d’ailleurs tout un ensemble de moyens qui se trouvent- en dehors déjà matière: médicale. ; ‘ ■

Van Helmont lè comprit exceHéinînent, et il eut le ménte très-grand, au milieu de ses rêveries mystiques et de bizarres illusions, de ramener la médecine vers ce qu’on est convenu d’appeler l’observation de la nature; frayant ainsi le chemin à Stahl, à Fr. Hoffmàmi et à ceux qui firent comme eux grand usage des moyens de l’hygiène dans le traitement des maladies (1).

.(I ! Possent nîmirum parcimonia ciborum plus efficere, quam omni pellis laceratione, aut truculenta ignis ambustione, vel lignorum radicnmque barbarorum potu. — Asthma et Tussis, Orlus medicinæ, ^. 301,

LA TRADITION MÉDICALE

C’est par là. que Van Helmont a infiniment mieux mérité de la médecine que le fougueux Paracelse, dont la réforme, accomplie- dix ans après celle de Luther, fut aussi par trop protestante i Paracelse brûla publiquement, à Bâle, les écrits de -Galien et ceux d’Avicenne, les Grecs et les Arabes; mais, parune inconséquence bien digne de lui, il accorda, comme Galien et Avicenne, une attention exagérée et une influence excessive aux ingrédients pharmaceutiques. Héritier des alchimistes,; il en eut la: vanité* et les illusions : il se persuada, que la vie et la santé; obéissaient docilement à l’influence souveraine des élixirs et des .essences; il se vantait lui-même de vivre longuement, grâce à des ressources aussi précieuses; et uneinort prématurée vint déjouer ses espérances et démentir see promesses. - ;

N’importe, l’exemple était donné. Paracelse eut des imitateurs innombrables, oét il le faut considérer comme le vrai chef de cette école, d’iatro-ebimistes, qui a régné si longtempSj avec la prétention non justifiée de vaincre les maladies par les drogues. .

L’expérience p fait justice de ces illusions de laboratoire, et de vaines tentatives ont démontré que, sans négliger les agents pharmaceutiques d’une efficacité bien établie, il fallaitrevenir à l’étud e systématique des modificateurs naturels; c’est-à-dire à l’ensemble des causes qui agissent en nous et hors de nous, et dont la coordination est la base fondamentale de l’hygiène et de la thérapeutique , ou , si l’on veut, de l’art de prévoir et de prévenir l’altération et la souffrance, ce qui s’appelle, en langage technique, prophylaxie, et de l’art de les détruire, quand elles n’ont pu être détournées.

L’ouvrage de M. Ribes traite spécialement des ressources que l’hygiène offre au médecin dans le traitement des maladies, et de la manière dont il faut les coordonner et utibser pour ramener la santé. L’importance d’un tel sujet est capitale dans la pratique, et la publication d’un tel livre

est très-significative dans l’état présent de la médecine. Ce livre, pour user d’une expression dont on abuse, est un des signes de ce temps d’anarchie. Il résume et coordonne lumineusement; nourri de faits et de souvenirs, entremêlé de conseils et de préceptés, il donne la plus pure substance de l’art de guérir, il expose la méthode fondamentale de la thérapeutique, l’ensemble des moyens les plus efficaces dont elle dispose, et il enseigne à ceux qui sont habitués à réfléchir et à conclure que la certitude tant contestée de l’art médical ne dépend nullement des systèmes qui changent ni des théories qui passent ou se transforment; mais qu’elle résulte de la tradition même de la médecine pratique, représentée chez les anciens par Hippocrate et ses disciples, continuée et affermie par l’école méthodiste, reprise et agrandie chez les modernes par cette grande école, dite empirique, et qui doit conserver cette qualification pour se distinguer des sectes passagères, qu’il faut considérer comme des accidents dans l’histoire de la médecine.

Cet art s’est accru et perfectionné malgré ses vicissitudes. Celles-ci n’ont pu empêcher ses progrès, de même qu’elles n’ont pas altéré notablement la tradition médicale, dont la certitude est démontrable, si l’on se place au point de vue de la pratique, et si l’on part de la thèse profondément juste qu’un médecin grec soutenait, il y a vingt- trois siècles environ, dans le traité hippocratique de V Ancienne médecine. *

Un résumé succinct permettra de saisir plus aisément les choses et les idées exposées dans cette étude.

Quand Hippocrate prétendit établir démonstrativement la certitude de l’art médical, il invoqua les souvenirs de la tradition, l’histoire, et sur les faits et les données qu’il y puisait, il raisonna conformément aux idées ayant cours de son temps. Tout ce qui est systématique dans ses raisonnements a perdu de sa valeur, parce que son système

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médical reposait sur une conception défectueuse de la nature humaine ; mais la loi empirique a gardé toute sa force, parce qu’elle était l’expression d’une méthode longuement élaborée, et qui suppose une connaissance non médiocre dès ressources les plus efficaces dans le traitement des maladies.

De là l’importance et l’attention accordées aux choses du monde extérieur.

Du côté de l’homme, on se bornait alors à l’étude permise ou possible, et l’on constatait bien attentivement les manifestations des organes, en tant que relatives aux influences du dehors, sans descendre, faute de connaissances suffisantes, à la source des réactions. En revanche, on possédait supérieurement la connaissance des actions que les choses extérieures exercent sur l’homme : une observation exacte, longuement poursuivie, avait constaté les effets les plus visibles des agents du milieu et leurs influences diverses et variables, selon la diversité et la variabilité des circonstances.

L’ensemble de ces notions bien coordonnées formait une science pratique ou un art dont les applications furent, fécondes en santé et en maladie.

La diététique, dont lë régime était la base, finit par constituer une méthode thérapeutique, et cette méthode fut le fondement de la pratique médicale. Elle reposait sur la connaissance empirique des modificateurs, et sa fondation remonte aux premières origines de la philosophie grecque. Cette méthode prit consistance dans les gymnases, où l’on traitait les maladies par les exercices, les frictions, les bains et autres moyens analogues.

Hippocrate, qui fut, non pas le père, mais l’organisateur de l’enseignement médical, consacra celte méthode par l’application savante qu’il en sut faire au traitement des maladies aiguës, et c’est par là qu’il fonda la véritable tradition médicale; car cette méthode, toujours applicable en

médecine comme en chirurgie, exigeait une étude profonde et une expérience consommée. Elle donnait en récompense, à ceux qui la maniaient habilement, une supériorité qui les distinguait des charlatans et des médicastres, ceux-ci n’ayant à leur disposition que quelques drogues, des recettes vulgaires ou inspirées par l’audace et l’impudence, bref, des ressources communes à tous les empiriques.

Les méthodistes, dont l’école n’eut pas moins d’éclat que celle d’Hippocrate, ne furent pas, comme on l’a dit à tort, les adversaires, mais les continuateurs de ce grand homme : ils eurent la gloire d’étendre sa méthode savante au traitement des affections chroniques.

Galien ne goûtait point les principes des méthodistes,, et, sans vouloir s’écarter d’Hippocrate, il reprit les formules fastueuses de la polypharmacie, qui devaient plaire si fort aux Arabes.

Ceux-ci ~ augmentèrent prodigieusement , l’arsenal des drogues médicinales, obéissant en cela à leurs tendances , orientales, et secondés d’ailleurs par les juifs qui s’appliquèrent à la médecine comme à un objet de Commerce.

Ce fut précisément dans la période la moins propice aux , progrès de l’art médical que la matière médicale acquit des proportions monstrueuses.

Cependant les préceptes de l’école de Salerne, malgré l’influence sensible des Arabes, attestent que la médecine diététique était encore en honneur en Occident, où elle était favorisée d’ailleurs par le régime^ sévère de certains ordres monastiques.

Ces temps de l’histoire médicale sont peu connus ; mais il y a lieu de croire que l’Orient avait imposé à l’Occident son goût de la médecine pharmaceutique. On peut en juger par les formules tout orientales des vieilles pharmacopées.

Quand vint la renaissance, la réaction éclata contre les Arabes, qui avaient régné jusque-là dans les écoles, entre

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Aristote et Galien; elles médecins, comme les humanistes, remontèrent à la source grecque.

Alors ressuscita véritablement l’ancienne médecine sous les noms de Naturisme et d’Hippocratisme ; car Hippocrate recouvra tout le terrain que perdait petit à petit Galien, contre lequel éclata une réaction furieuse, dont les traces étaient encore visibles à la fin du dix-septième siècle.

Paracelse et les siens, successeurs des; alchimistes, firent des promesses illusoires ; et bientôt les praticiens s’enrôlèrent sous la bannière de Van Helmont, à qui l’école empirique moderne doit infiniment plus qu’elle ne le croit. De lui émanent èn partie Jes. principes essentiels et les idées fondamentales qui furent assimilés et fécondés par Stahl.

Ce grand médecin sacrifia peu à la polypharmacie ; et, quoiqu’il fût le premier chimiste de son siècle, il sè défiait tellement des rêveries des chimistes, qu’il considérait la chimie comme tout à fait étrangère à la médecine.

Il y avait beaucoup de sagesse dans. ces exagérations ; et la preuve, c’est que Fr. Hoffmann, adversaire de Stahl, fit comme ce dernier, et remit en honneur cette méthode diététique, si féconde en tout temps, et si favorable aux prétendues cures merveilleuses des médecins dits homœopathes.

Bordeu, qui émanait de Stahl, et qui était comme l’avantcoureur de la grande révolution qui devait transformer la médecine au commencement de ce siècle, Bordeu, de même que Sydenham et Baglivi, faisait aussi- grand usage de cette méthode dans le traitement des maladies aiguës et des affections chroniques, et plus particulièrement dans la convalescence, qu’il appelle excellemment « une sorte de maladie » .

Broussais donna le coup de grâce à la polypharmacie, et elle a fait vainement effort pour se relever depuis, en dépit de la réaction soulevée contre le formidable réformateur.

En dehors des moyens héroïques de la médecine active.

des spécifiques réels et de quelques médicaments d’une efficacité éprouvée, les drogues des apothicaires ont perdu leur crédit en même temps que leurs vertus, et vainement la* chimie industrielle, s’aidant d’une nomenclature singulièrement ingénieuse, prétend restaurer la gloire éclipsée de la pharmacologie. La matière médicale tend de plus en plus à s’épurer, depuis que l’on recherche à bien définir l’effet produit par les drogues de diverses provenances, à l’état physiologique ou normal.

Cette investigation expérimentale est un grand progrès et annonce une amélioration sensible dans l’étüde des modificateurs.

C’est en effet par l’observation des influences qu’exercent les agents extérieurs sur l’organisme vivant et sain, que les anciens parvinrent à fonder une méthode sûre et rationnelle en thérapeutique. L’analyse, qui est notre grand instrument scientifique, nous permet d’étudier à fond cet ensemble de moyens dont ils savaient tirer si bon parti. Nos analyses confirment leurs prévisions, et désormais, leurs notions étant des connaissances positives, nous pouvons les faire tourner plus avantageusement au bénéfice de l’art médical, par les acquisitions considérables que nous devons à l’anatomie et à la physiologie.

A vrai dire, nos tendances nous entraînent trop exclusivement vers les explorations anatomiques et physiologiques ; et peut-être est-ce à cause de cela que notre médecine offre à l’observateur philosophe un caractère trop matériel et concret.

Certes, il est essentiel de savoir comment sont faits les organes et comment la vie se manifeste par eux ; mais il n’est pas moins important de connaître les conditions qui contribuent à ces manifestations ou qui les modifient. Car 1 homme vit dans un milieu, et ne peut vivre autrement ] de sorte que les rapports d’action et de réaction qui existent

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entre le milieu et l’organisme vivant sont de la dernière conséquence.

La physiologie est boiteuse, de même que la science des sociétés, sans la considération des modificateurs. De Blainville l’avait compris supérieurement, et son essai est un exemple qui devrait être imité.

Le grand progrès de la médecine moderne a été de démontrer que la pathologie n’est qu’un cas de la physiologie, et d’établir par là une intime alliance entre la physiologie et la médecine. Le progrès sera complet quand il restera démontré que, de même qu’elle ne serait rien sans la physiologie, la médecine ne saurait non plus se passer de l’hygiène.

Ce que les anciens avaient fait empiriquement, nous devons le faire scientifiquement. Puisque l’observation inductive des phénomènes provoqués dans l’organisme vivant par l’action des modificateurs les amena à élaborer une admirable méthode thérapeutique; nous, dont les ressources sont incomparablement supérieures, nous devons établir plus solidement encore cette méthode inébranlable sur les deux fondements de la physiologie et de l’hygiène, de manière à rendre l’art médical >de plus en plus certain et secourable.

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