III. — Variations de la thérapentiqne
Dans une bonne histoire de la médecine en France, les médecins de campagne devraient occuper une grande place. C’est Bordeu qui a fait cette remarque aussi juste que fine, pour rappeler apparemment à ces archiâtres des villes populeuses, qu’on décore volontiers du titre de princes de la médecine, que l’art médical n’est pas uniquement renfermé dans le domaine où ils régnent en maîtres. La capacité, le savoir et la sagesse, qui vont si rarement ensemble, se rencontrent parfois au village, et il est tel petit médecin dont les visites sont payées quinze sous par le paysan avare, qui en
remontrerait sur nombre de points à ces sommités, comme on dit ridiculement, dont la sottise nobiliaire et la vanité bourgeoise entretiennent l’ostentation et le faste.
Bordeu, qui connaissait si bien la cour et la ville, et qui, dans la médecine parisienne, était le premier entre ses pairs, Bordeu n’était point dupe des apparences ; il savait aujuste la valeur de ces docteurs régents qui arrivaient à la fortune par la vogue, et dont l’opinion publique absolvait l’ignorance et le charlatanisme.: Dans cette revue critiqué des meilleurs auteurs de médecine et des universités ou écoles médicales, où se retrouve; un- souvenir du célèbre inventaire de la bibliotbèque de Don Quickotte, dans cette revue critique, ce n’est point un professeur qui parle en maître,, ni un académicien, ni un archiâtre; mais un campagnard, un praticien de village, sain de corps et d’intelligence, agissant et raisonnant librement, en homme habitué à la rude et- vive atmosphère des montagnes.
Bordeu, qui aécrit.tdnt de pages ingénieuses et fines, n’en a point de meilleure que son chapitre du médecin des Pyrénées. Si parmi tous ceux que l’on qualifie aujourd’hui d’éminents ou d’illustres-; il: s’en trouvait un seul de cette forcé, il ne serait pas indispensable de rappeler que l’avertissement de Bordeu à ses confrères des grandes villes renferme une leçon plqs que jamais- opportune.
Tout n’est pas pour le mieux, il s’en faut, dans la pratique médicale de ceux qui régentent présentement la nàédecine, et les praticiens des villes, s’ils sont sages, ne dédaigneront point les réflexions d’un médecin de campagne,- qui vient d’exprimer sa façon' de penser , dans un livre de modestes apparences, mais d’un rare bon sens et d’une franchise peu commune, eûmes temps de dissimulation et de complaisantes faiblesses (1). De ce livre il n’y a que du bien à dire.
(1) Quelques réflexions médicales, par un médecin de campagne. Paris, 1864, 1 Tol. in-12, vii-102 p., àvec’cétte épigràplie : Amiens Vlaià, magis arnica veritas. , , . - =
LA TRADITION MÉDICALE
TVfais il faut reprocher à l’auteur de ne s’être pas nommé.
Cacher son nom, lorsqu’on fait une bonne action et preuve d’indépendance, est d’un mauvais exemple. R y a parfois du mérite à n’être point modeste : un anonynie est toujours suspect jusque dans ses hardiesses, et un inconnu ne peut ayoir toute l’autorité que mérite, quand il dit de bonnes vérités, celurqui parle à visage découvert. P.-L. Courier, qui savait bien comment il faut se présenter au public, commençait ainsi : « Je suis Tourangeau, j’habite Luynes, » déclinant son nom et sa profession. Notre médecin, qûi a lâché un excellent pamphlet, nous apprend tout bonnement qu’il exerce à la campagne, et c’est tout. Le lecteur voudrait en savoir; davantage, et il est vraiment étonnant qu’un homme, qui préfère la vérité à toute chose, craigne à ce point de se compromettre ou de faire du bruit, ou de n’en faire pas. ■ -
Ces précautions sont bonnes tout au plus pour les citadins; car, dans les villes, la grande divinité du jour est le succès, et bien des gens qui veulent parvenir attendent qu'ils aient réussi pour se nommer. Pour nous qui n’avons jamais compris qu’on attende qu’un homme soit connu pour reconnaître ht proclamer son mérite, nous regrettons vivement que les compliments et les remerciements que nous devons à notre anonyme ne puissent lui être, directement adressés. H saura du moins, en les recevant, qu’ils sont très-sincères, et que nous ne sommes pas indifférents aux efforts d’un médecin qui a le courage de tourner le dos à la naode. Par le temps qui court, rien n’est plus original, et il faut posséder un bon sens très-solide pour résister au courant et manifester sa pensée en se mettant en contradiction avec l’immense majorité des médecins.
Notre campagnard, sans en avoir l’air, ni peut-être la prétention, donne une excellente leçon aux praticiens des villes, en leur prouvant par un résumé substantiel de sa pratique, — ses observations sont bien choisies et simple-
ment présentées, — que la vraie tradition thérapeutique se conserve encore dans les campagnes, loin de ces influences - doctrinales oucharlatanesques qui régnent comme des épidémies dans les grands centres de population. Et en développant ses vues qu’il autorise de son expérience, il nous aide à mieux pénétrer la pensée de Bordeu ; car il nous démontre, sans grands efforts, que c’est dans les villes qu’il faut recueillir les éléments d’une histoire des variations de la médecine pratique.
Sa démonstration n’est peut-être pas irréprochable, — toute réaction entraînant forcément quelques excès; mais les exagérations de notre anonyme n’ôtent rien à la valeur intrinsèque de sa thèse. Il est très-certaiq, en effet, que les bonnes, les vraies méthodes thérapeutiques n’ont pas de pires ennemis que les médecins à la mode; car il faut innover à toute force pour attirer la foule, et il est plus facile de modifier un traitement reçu et consacré par la tradition, que d’ajouter une méthode nouvelle à toutes celles qui sont connues.
C’est la matière médicale qui défraye le plus souvent les novateurs, et qui fournit, selon les besoins, toutes sortes de remèdes dont l’efficacité ne dure qu’un cértain temps. Mais ce n’est point de ces remèdes éphémères qu’il s’agit. Prenons les méthodes thérapeutiques, c’est-à-dire ces principes d’application qui ne passent point, et montrons que ce médecin de campagne, qui proteste contre les pratiques et les tendances de la médecine contemporaine, est parfaitement dans le vrai. Son petit livre, dans ses simples allures, est un excellent traité sur la certitude médicale, si compromise par l’empirisme routinier et par les imaginations de la fantaisie. Notre auteùr ne s’est point arrêté à chaque chapitre de la pathologie; mais il a pris dans l’encyclopédie pathologique quelques points qu’il a examinés, moinsen théoricien habitué auxinduclions générales, qu’en praticien sensé, qui juge les systèmes en présence d’aprèsles résultats.
LA TRADITION MÉDICALE
C’est en comparant la pratique adoptée par lui avec celle qu’il rejette, que ce médecin de campagne fait sentir la différence qu’il y a entre les méthodes thérapeutiques solidement établies et les procédés qui se succèdent sans laisser aucune acquisition utile à l’art de guérir. Deux états pathologiques forment la matière de ses réflexions : la pléthore et la dyspepsie. Prêchant sur ces deux textes, notre auteur a touché deux points essentiels de l’étiologie et de la thérapeutique. La saignée est un moyen héroïque, et la diète est une des plus précieuses ressources de l’hygiène. Nombre de gens meurent par excès de sang ou par suite de mauvaises digestions, par leur faute sans aucun doute, mais aussi parce que de notre temps la plupart des médecins détestent l’effusion du sang autant pour le moins que le jeûne ou la frugalité dans les repas.
Mais, nous difa-t-on, votre médecin de village veut nous ramener à la saignée et à l’eau de gomme ? Point du tout. *
Cet anonyme est plus sensé qu’on ne pense dans ses réflexions, et il n’envie point la gloire de ce docteur Sangrado, qui fit en si peu de temps l’éducation médicale de Gil Blas. — C’est donc un sectateur de l’école de Broussais? Sectateur n’est point le mot juste. Il faudrait dire partisan, sinon disciple ; car cet anonyme, qui admire Broussais et rend justice à sa mémoire, ne veut jurer sur la parole d’aucun maître, et paraît très-décidé à rester disciple de cette éternelle école du sens commun, si peu fréquentée de nos jours, et par laquelle se perpétue à travers les siècles la saine tradition médicale.
Il dirait volontiers, comme ces judicieux empiriques dont Gelse nous a transmis le symbole de foi, que l’art étant en possession de remèdes éprouvés et au courant des maladies les plus usuelles, il est superflu d’innover dans la pratique et de créer une médecine nouvelle : Primo tamen remedia exploranda summa cura fuisse, nunc vero jam explorata esse;
nequeaut nova généra morborum reperiri, autnovamdesiderari medicinam.
Sans craindre de nous enfoncer dans la routine, nous pensons exactement de même, et c^ést notre conviction profonde que ces variations dé la thérapeutique discréditent l’art médical et en ébranlent la certitude. Tel est au fond et implicitement l’avis de notre auteur. Mais il va plus loin,; et il prétend que les deux états morbides sur lesquels son attention se concentre sont du fait des médecins encore plus que du fait des malades^ et c’est en cela: surtout que sa thèse nous semble extrêmement originale.
Les gens de l’art ne manqueront point de crier au paradoxe. Maisj à le bien considérer^ l’assertion de notre docteur de village n’est pas aussi paradoxale qu’on pourrait le croire. Dans la plupart des grandes villes, et notamment dans les capitales, où il se fait une si prodigieuse dépense d’activité, c’est-à-dire de vitalité, les médecins partent volontiers de ce principe général, qu’il importe avant tout de réparer, de restaurer les forces, -de refaire le tempérament appauvri. Bien dès, gens, qui ont consulté mainteS; fois: la Faculté pour des faiblesses de tête ou d’estomac, finissent par se persuader qu’on aCbètê la santé au marché, et ils se résignent suivre à un régime isucculent.
Et quoi de mieux pour guérir cet état mal défini, mais intolérable, qu’on appelle débilité? Ce mot, qui ne signifié par le fait absolument rien, est d’un usage habituel : on dit souvent : C’est de la débilité, comme on dit : G’est nerveux. On sait qu’un médecin, toujours en quête de nouveautés, a forgé un mot barbare, qui n’a, pas heureusement été reçu, pour désigner un de ces états indéterminés ou mal définis, que l’on attribue, on ne sait pourquoi, à une disposition particulière des nerfs. Mais les nerfs n’expliquent rien en pathologie, pas plus qu’autrefois les quatre humeurs et les qualités premières qui ont pourtant maintenu debout durant quinze siècles le système galénique.
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La débilité non plus ne signifie rien absolument, et prétendre guérir cette débilité prétendue par une alimentation substantielle et abondante, c’est se mettre à la remorque de cette fameuse médecine naturelle, dont le système si simple restera comme un monument du moderne charlatanisme. Ce système a laissé trace de son passage dans la pratique médicale, et, sous prétexte de remplacer les drogues de la pharmacie par les agents de l’hygiène et de régler l’alimentation des malades contre les vrais principes de la diététique, nombre de médecins ont pris le parti de nourrir leurs clients lorsqu’ils devraient faire diète, et de les laisser suffoquer plutôt que de leur tirer une goutte de sang.
Les mêmes principes sont appliqués aux valétudinaires, aux personnes d’une santé délicate et sujette à des malaises ou à des indispositions fréquentes. La nourriture trop abondante a le double inconvénient d’altérer les fonctions digestives et d’activer outre mesure la circulation. De là tant de congestions pulmonaires ou cérébrales, et ces dyspepsies qui font le désespoir des médecins et de leurs clients . Notre siècle mange trop et il digère mal, et c’est pourquoi iba. des maux d’estomac et des vertiges, suivant la manière devoir de notre campagnard. Il y a du vrai, beaucoup de vrai dans tout cela.
Broussais a versé bien du sang; mais il faut convenir qu’il se préoccupait avec le plus grand soin de tenir l’estomac libre et la tête dégagée. Aujourd’hui, tout au rebours, comme si les malaises, indispositions et maladies tenaient à une sorte d’anémie, on ne néglige rien pour enrichir le sang : le fer, les viandes succulentes, les vins généreux, sont à la mode avec les amers et les toniques. Ce régime analeptique vaut-il mieux que le régime contraire? et Gui- Patin (1), dans son aveugle fanatisme, n’avait-il pas un peu
(!) Lettres. Kouvelle édition, par J. Réveilié-Parise, 1. 1.
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raison de crier si fort contre l'antimoine ? Depuis que l’é. cole de Vienne a mis à la mode le tartre stibié, il semble qu’on ait trouvé un moyen infaillible de faire avorter les maladies inflammatoires. Mais quand l’inflammation est franche et nettement déclarée, les antiphlogistiques peuvent seuls quelque chose. Ceci est un axiome en bonne thérapeutique, et les médecins qui l’ignorent ouïe méconnaissent accordent implicitement que VOrganon de Hahnemann doit prévaloir sur V Histoire des phlegmasies.
Les homœopathes font profession de détester l’effusion du sang. Est-ce. pour être agréables au public au même titre que les médecins qui se vantent d’être dans la tradition médicale, renoncent à la saignée? Que ces médecins y prennent garde; c’est par leur incurie que la médecine expectante, qui est le fond même de la doctrine et de la pratique des naturistes, a fait la fortune des homœopathes, qui proclament aujourd’hui comme une nouveauté une méthode vieille de plus de deux mille ans. Si pour rivaliser avec ces novateurs ils sacrifient encore les plus précieuses ressources de la médecine agissante, que leur restera-t-il? La diététique et les agents de l’hygiène offrent, il est vrai, des ressources infinies à la thérapeutique ; mais il ne faut attendre la guérison que des remèdes.
Je sais bien, pour dire comme Celse, que la médecine reconnaît à peine quelques préceptes immuables, vix ulla perpétua prœcepta medicinalis ars recipit. Mais enfin, il y a un certain nombre de ces préceptes immuables qui n’émanent point d’une théorie éphémère ou d’un système passager. L’expérience a consacré ces préceptes, et c’est parce qu’ils sont nés de l’expérience qu’il faut les observer dans la pratique, a certispotius et exploratis petendum esse præsidium; id est iis, quœ experientia in ipsis curationibus docuerit; sicut in ceteris omnibus artibus. Mais bien plus encore que dans les autres arts, comme dit Celse, cela est surtout vrai de la médecine; car de même que la nature du
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mal, suivant la profonde remarque d’Hippocrate, est indiquée par le traitement (1), de mêmé le traitement est prescrit par les résultats antérieurs ; de sorte que la thérapeutique, qui est la partie essentiellement vitale de l’art médical, ne reste point livrée aux conjectures, et que rien n’est plus triste et plus honteux que de la voir soumise aux caprices de la mode.
Avec de tels principes, nous ne pouvons qu’approuver les Réflexions d’un médecin de campagne sur l’usage, l’efficacité et la nécessité de la saignée dans la plupart des cas et circonstances qu’il indique. Hufeland, qui marche au premier rang des grands praticiens, a écrit ceci : « La saignée a incontestablement le pas sur tous les autres moyens thérapeutiques, en ce sens qu’elle est le seul à l’aide duquel nous puissions soustraire une partie de la vie elle-même, et diminuer la somme de la vitalité en attaquant celle-ci à sa source. »
C’est ainsi qu’il s’exprime au début de ses Considérations sur la saignée^ considérations qu’il fortifie par les résultats de sa vaste expérience, en développant comme une idée originale et personnelle la définition de Bordeu : « Le sang n’est aux yeux d’un, médecin, qu’une masse de chair fondue ou coulante, une sorte de gelée, un amas de suc nourricier, » et le reste qui se trouve dans un des plus curieux paragraphes de V Analyse médicinale du sang. Mais qui lit aujourd’hui Bordeu? Vel duo, vel nemo, pour emprunter quatre mots incisifs à un vieil auteur satirique. Citons donc sans crainte un autre passage de Bordeu :
« Izès, dit-il, fit à Paris une fortune immense, il y a quelques années, par le grand nombre de saignées qu’il faisait journellement; et en ce même temps où l’on saignait à toute outrance, Jussieu ne faisait presque jamais saigner. Aujourd’hui les plus déterminés amateurs de la saignée en ordon-
(1) Œuvres complètes, trad. Littré, t. IV, p. 4*5, § 17.
nent trois fois moins que du temps d’Izès, et Jussieu a encore des partisans, comme il avait eu autrefois des précurseurs. » Ce passage est tiré de ses Recherches sur V histoire de la médecine^ et pourrait servir de commentaire pour les sceptiques à cette réflexion désespérante de Celse : Est enim hœc arsconjecturalis, neque respondet ci plerumque non solum conjectura, sed etiam experientia; « c’est un art conjectural, qui, dans bien des cas, est trahi non-seulement par la théorie, mais encore par la pratique (1). »
Cela n’est pas consolant. « Mais, remarque excellemment Bordeu, il faut avouer, à l’honneur de la médecine et de ceux qui l’ont cultivée avec soin, qu’il y a toujours eu des médecins judicieux qui, sans donner dans aucune sorte de secte, ont rejeté les idées outrées des amateurs de là saignée et de ses ennemis : il y a toujours eu et il y aura toujours des praticiens de cette espèce (2). » Notre médecin de campagne est évidemment de ceux-là, et il était juste de rendre hommage à la solidité de son bon sens médical et à l’excellence de sa pratique, car ses considérations sur la pléthore sanguine et sur les excès d’alimentation n’ont pas moins de valeur que ses réflexions sur la saignée et sur le traitement de la dyspepsie. Le petit livre du Médecin de campagne contient les germes d’une urgente réformé. Nous souhaitons que cette réforme s’opère prochainement, et que la thérapeutique, échappant aux tyrannies de la mode, rentre sans retard dans la vraie méthode médicale.
Notre art, de même que les religions positives, tire toute sa force de la tradition.
(1) Trad. Des Etangs, p. 7.
(2) Recherches sur le pouls, chap. xxxiv, p. 399, t. I.