L.\ LÉGENDE HIPPOCRATIQUE
cine qu'il l'est dans ses lettres, on n'aurait garde de se plaindre de sa brièveté. »
Il n'élait guère possible de porter une plus grave atteinte à l'aulhenlicité de ces pièces sur lesquelles reposait depuis des siècles la légende hippocratique, et que des érudils de la force de Scaliger avaient constamment et religieusement accueillies.
La brèche restait ouverte à la critique, et le premier pas était fait.
Bien plus loin que Daniel Le Clerc s'avança Jean-Henri Schulze, professeur en médecine à l'université d'Altorf, homme recommandable par ses connaissances étendues, variées, et plus encore par la consciencieuse exactitude et la solidité du jugement. Son histoire substantielle et raisonnée de la médecine ancienne marque un progrès sensible dans la voie de l'érudition médicale.
Schulze rejette la Vie selon Soranus, aussi bien que les pièces apocryphes, et déclare, dès le début du chapitre consacré à Hippocrate, que, pour tout ce qui concerne cet homme illustre, on ne peut que marcher à l'aventure, faute d'un point d'appui et d'un guide sûr. On peut croire qu'il était né k Cos, puisqu'il y a accord général à ce sujet. Quant à son éducation et à ses maîtres, ce qu'on en rapporte est assez vague, d'autant plus que les dates manquent, et rien n'est malaisé en histoire comme d'arriver à vérifier ou préciser un fait sans données chronologiques.
Ce n'est point par des conjectures qu'il est permis de suppléer à la certitude. Celse dit, à la vérité, qu'Hippocrate profita des leçons de Démocrite ; mais aucun document n'autorise à le croire. Il se peut, à la rigueur, qu'il y ait eu une entrevue entre le philosophe et le médecin, celui-ci étant plus jeune que celui-là; mais il est fort douteux qu'il ail existé entre eux des relations de maître à disciple. D'ailleurs, il ne paraît pas probable que Démocrite ail enseigné
H/STOIUE.
ses doctrines àHippocrale ; car, dans les écrits de ce dernier, on ne trouve point les idées favorites du naturaliste d'Abdère, tandis qu'on y remarque visiblement l'influence du système d'Héraclite.
A vrai dire, cet argument n'est que spécieux, parce que les écrits invoqués par Schuize, à l'appui de son argumentation, ne sont pas apparemment authentiques ; de sorte que la raison qu'il prétend faire valoir, pour nier ou contester qu'Hippocrate ait été le disciple de Démocrite, ne vaut guère mieux que celle qu'il allègue pour démontrer que le grand médecin de Gos, qui suivit aussi, dit-on, l'enseignement d'Hérodicus— celui-là môme dont le nom est célèbre pour avoir appliqué le premier la gymnastique à la médecine — s'écarta dans la pratique des principes de ce gymnasiarque, et condamna môme ses procédés thérapeutiques.
Le passage oii est blâmée la méthode d'Hérodicus appartient, en effet, à un ouvrage dont l'authenlicité n'est point admise aujourd'hui.
Examinant les motifs divers qui auraient obligé Hippocrate à s'exiler de Cos, Schuize observe avec un grand sens que le désaccord que l'on remarque à ce sujet entre les narrateurs est une preuve infaillible de la fausseté de leurs récits. Et comment admettre qu'un sacrilège, crime détesté dans toute la Grèce, fût resté impuni ; et non-seulement cela, mais encore que le coupable, loin de recevoir le châtiment mérité, n'eût reçu partout sur son passage que des témoignages de respect et de vénération ?
Quant à la peste d'Athènes et à l'intervention d'Hippocrate en cette circonstance, l'historien fait voir clairement qu'il ne peut être question de la grande peste dont la description se trouve dans le second livre de Thucydide, tout en faisant remarquer que le rôle dont la chronique attribue l'honneur à Hippocrate a été donné par d'autres traditions à Acron d'Agrigente, puis au Scythe Toxaris, que les Alhé-
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niens honoraient, d'après Lucien, en souvenir de ce bienfait, à l'égal d'un héros, sous le titre du médecin étranger.
Cette considération ébranle singulièrement la vérité des faits relatés dans le décret des Athéniens, et porte une rude atteinte à l'authenticité de cette pièce. Celle du discours de Thessalus n'est guère plus soutenable ; la chronologie ne permet point de croire qu'Hippocrate, âgé de trente ans seulement, lors de la peste d'Athènes, eût à cet âge deux fils et un gendre en état de porter secours aux populations souffrantes.
Pour ce qui est de la correspondance entre Artaxerxès et Hippocrate, et du refus arrogant de ce dernier, on ne peut y croire sérieusement. Cependant, ces pièces doivent remonter fort loin, on peut le supposer, d'après l'opinion plus que sévère exprimée par Caton l'Ancien sur les médecins grecs.
Cette réflexion, qui est ingénieuse, prouve que Schulze tenait cette correspondance plus ancienne que ne la supposent quelques modernes critiques. Je suis tout à fait de son sentiment; mais je dois dire toutefois, en faveur de ceux qui sont d'un avis contraire, que l'animosité du vieux Caton contre les médecins grecs avait sans doute pour fondement la tradition conservée et transmise dans cette correspondance, mais non pas cette correspondance même.
Il est bien vrai que dans sa laconique réponse à Hystanès, satrape de l'Hellespont, Hippocrate ne dit rien d'aimable pour les Perses ; il prétend seulement qu'il ne saurait aller porter les secours de son art à des barbares, qui sont les ennemis des Grecs, sans exprimer contre eux aucun vœu funeste. Il est moins réservé dans la longue épître qu'il adresse au sénat et au peuple d'Abdère. Rappelant son refus d'obéir aux ordres du grand roi : « J'ai refusé, dit-il, d'aller délivrer du fléau destructeur une nation ennemie de la Grèce, et je voudrais, s'il dépendait de moi, que les barbares fussent exterminés. »
C'est donc dans la correspondance relative à la prétendue folie de Démocrile, et dans ce passage môme qu'il faut chercher l'allusion que fait Caton aux desseins meurtriers des Grecs contre les barbares, quand il écrit à son fils : «'ils ont juré de nous exterminer, et c'est pourquoi ils nous envoient leurs médecins : je vous défends, mon fils, de les employer. » C'est ainsi, je crois, qu'il faut interpréter la lettre si curieuse qui nous a été conservée par Pline.
On voit que Schulze croyait ces pièces apocryphes fort anciennes, et l'on voit aussi en quelle considération il les tenait. Ézéchiel Spanheim, célèbre numismate et érudit, avait déjà conçu des doutes sur leur authenticité, et il est véritablement étonnant que nul n'ait osé, avant Daniel Le Clerc, passer du doute à la négation; car toutes les pièces de ce genre, fort nombreuses dans ce qui est venu jusqu'à nous de l'ancienne littérature grecque, présentent le môme caractère d'invraisemblance.
Plutarque lui-môme,, qui a débité tant de fables, et qui a prêté à ses personnages illustres tant de discours peu authentiques, Plutarque se plaint, dans la vie de Lycurgue, du nombre infini de ces lettres attribuées aux grands hommes, et il déclare positivement qu'il les regarde comme suspectes ou fabriquées. Et le moyen de juger autrement les élucubrations des faussaires, qui ne semblent pas se soucier le moins du monde de sauver les apparences, et d'atténuer, sinon d'eCFacerles plus énormes disparates ?
Quand Pœtus, conseiller d'Artaxerxès, engage son maître à mander Hippocrate, il n'a garde d'oublier les services par lui rendus aux Athéniens et les honneurs à lui conférés en récompense de ses bienfaits, et il oublie qu'Hippocrate avait depuis longtemps fixé sa demeure en Thessalie. C'est néanmoins à Cos que le roi dépêche un courrier, et c'est de Cos qu'Hippocrate adresse au grand roi sa réponse superbe et son insolent refus.
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On pense bien que Schulze n'accepte pas davantage la correspondance touchant la folie de Démocrite et le voyage d'Hippocrale à Abdère. Joseph. Scaliger s'était borné à éraelire, au sujet de ces lettres, quelques doutes timides. Un autre savant, Christophe Auguste Ileumann, avait contesté leur authenticité (1). Enfin, Daniel Le Clerc a détruit ce tissu de fabuleuses relations, de manière à ne plus laisser place au doute.
Pour ce qui est de la mort d'Hippocrate et de l'âge qu'il avait à sa mort, on ne sait rien de positif, les opinions sur ce point diffèrent comme sur tous les autres.
« En somme, conclut le docte professeur d'Altorf, tout ce que nous savons certainement d'Hippocrate de Cos, c'est qu'il fut contemporain de la guerre du Péloponèse, et qu''il composa des livres de médecine en grec, dans le dialecte ionien, écrits qui lui ont valu auprès delà postérité la prééminence parmi les anciens médecins. »
Il n'était guère possible de porter plus loin l'esprit de critique et l'amour du vrai. Le scepticisme de Schulze était une autre forme de la réaction inaugurée par Daniel Le Clerc contre la crédulité d'environ deux raille ans.
Une seule condition a fait défaut à ces deux illustres historiens de l'ancienne médecine : ils n'ont pas su apporter, dans l'examen des écrits connus sous le nom d'Hippocrate, le môme esprit de discernement qu'ils ont si heureusement appliqué à la discussion des documents qui concernent la vie de ce grand homme, et qu'on avait jusque-là acceptés respectueusement. Il n'en est pas moins vrai qu'ils ont hardiment pris l'initiative, et que leurs successeurs ont suivi timidement leur exemple.
Grimm, auteur estimé d'une traduction des œuvres hippocratiques en allemand, n'a rien ajouté d'essentiel aux ré-
(1) Actes des Érudits de Leipzig.
sultats négatifs obtenus avant lui, dans les fragments sur la vie d'Hippocrate qui précèdent sa traduction ; la biographie écrite par Grimm n'est pas môme entièrement purgée de fables, quoi qu'en ait dit Ackermann.
Ce dernier, qui critique sévèrement la facilité avec laquelle André Dacier a donné crédit aux narrations fabuleuses, n'est pas lui-même à l'abri de tout reproche à cet égard, car il suit à la lettre la Vie selon Soranus, rejetant ceci, acceptant cela, discutant sérieusement, pour leur donner place dans son récit, des faits évidemment controuvés, et commettant, avec son compatriote Grimm, cette erreur énorme de croire que les tables votives des temples d'Esculape avaient fourni à Hippocrate la matière de ses observations médicales.
Ainsi Ackermann recule au lieu d'avancer, et l'on ne peut guère se rendre raison de sa timidité, car c'était un excellent esprit, comme l'attestent, entre autres travaux d'un mérite solide, ses Institutions d'histoire de la médecine, résumé substantiel et complet, digne, malgré sa brièveté, de figurer à côté des ouvrages considérables de Daniel Le Clerc et de Schulze.
Ces trois hommes sont encore ceux qui ont fait le plus et le mieux pour l'histoire de l'ancienne médecine.
vu
La critique française, moins timide que la critique allemande, s'est emparée de nouveau de la légende hippocratique avec une ardeur de démolition qui ne devait laisser que des ruines. Ce fut un amateur de paradoxes qui donna le premier signal.
En 1804 fut soutenue devant la faculté de Paris une thèse dont l'auteur, nommé Boulet, prétendait qu'Hippocrale n'a jamais existé, et que les ouvrages qu'on lui attribue généralement ont une antiquité de près de trois raille
LA LÉGEXnE HIPPOCUATIQUE. 189
ans(l). Pour lui, Hippocrale n'élait qu'un mylhe. Quoique la Ihèse fût écrite en lalin, elle fît beaucoup de bruit, et causa môme un grand scandale.
La hardiesse parut excessive à tout le monde, et intolérable au savant professeur Chaussier, qui avait l'habitude de se découvrir la tôle toutes les fois qu'il prononçait ou qu'on prononçait devant lui le nom d'Hippocrate. Poussé parles conseils de cet habile anatoraiste, César Legallois, expérimentateur de mérite et élégant écrivain, entreprit de réfuter la dissertation du sceptique candidat, et, tout en reconnaissant dès le début que la dispute pourrait paraître oiseuse, il ne laisse pas d'accumuler des arguments pour renverser ses paradoxes. « Ce n'est, dit-il vers la fin de son mémoire, qu'une futilité qui n'aurait pas mérité d'être réfutée sérieusement, si beaucoup de personnes n'y avaient soupçonné de l'importance (2). »
Il n'élait point malaisé de réduire à néant des assertions arbitraires et sans fondement aucun. Mais il n'élait peutêtre pas inutile de montrer combien il est dangereux de se jouer des principes les plus élémentaires de la certitude historique. La thèse du docteur Boulet fut frappée de discrédit; mais elle était un précédent, et cet exemple de scepticisme ne devait pas être entièrement perdu.
Un médecin français, mort depuis quelques années et dont la vie s'écoula obscurément au fond d'une province, le docteur Houdart, reprit à son tour l'examen de la vie et des doctrines d'Hippocrate, moins peut-être en vue d'atteindre le vrai, que par le désir de sacrifier la gloire immortelle du grand médecin de Cos à celle de Broussais,
(1) Dubitationes de Hippocratis vita, palria, gcncalogia, forsan my- Iholorjicis, et de quihusdam cjus lihris mvlto antiquioribus quam vulgo creditur. Paris, an XII, in-4°.
(2) • Recherches chronologiques snr Ilippocrate, » dans le t. II des Œuvres de Cénar Legallois, publiées par Parisel en 1824, p. 303-33 i .
qu'il vénérait en disciple fanatique, comme une idole (I). Quel que fût son dessein, ledocleur Houdart attaqua hardiment la légende liippocratique, et il ne lui fut pas difficile de faire voir combien était petite la portion de vérité qui se cachait sous la fabuleuse relation. Ses recherches frappèrentM. Littré, surtout quand ledocteur Pelersen, de Hambourg, tenta de réhabiliter, à force de savoir et de subtilité, l'ancienne tradition que n'avait encore pu ruiner la critique.
Questions historiques et chronologiques furent de nouveau reprises, discutées, élucidées par lejudicieux éditeur d'Hippocrate avec une solidité d'érudition et une force de raisonnement que faisait ressortir davantage la difficulté des objections soulevées. M. Littré, revenant sur ses propres opinions, rare exemple chez les savants de profession, a réfuté une à une celles du professeur de Hambourg, et le docteur Daremberg a résumé avec clarté cette discussion brillante, non sans ajouter le résultat de ses propres recherches, qui confirment les démonstrations de M. Littré.
Aujourd'hui, la discussion estclose et la matière épuisée. A vrai dire, la solution des questions en litige est négative; il en est souvent ainsi des résultats obtenus parla critique, surtout quand elle travaille sur des documents suspects et qu'elle manque de données suffisantes.
Il s'agissait de consommer la ruine de ces inventions fabuleuses dont l'ensemble avait formé durant des siècles là prétendue vie d'Hippocrate, bien que les contradictions et les invraisemblances qu'on y remarque, sans rien dire du merveilleux et de l'absurde qui y tiennent tant de place, ne fussent pas même de nature à figurer dans un roman. Il s'agissait de dégager la réalité de la fiction, de démêler le vrai du faux, de distinguer, en un mot, les faits supposés
(I ) Études historiques et critiques sur la vie et la doctrine d'Hippocrate 'i' Édition. Paris, l840. — Examen critique de la vie d'Hippocrate, 3« Édition. Paris, 1851.
LA LÉGENDE HIPPOCllATIQUE. 191
des faits réels et avérés, d'arriver à obtenir sur Hippocrate des renseignements certains, positifs, différents de ceux que présentent la biographie anonyme et les pièces apocryphes, et puisés à des sources non suspectes; il s'agissait en somme de mettre la légende en pièces pour s'en tenir uniquement à l'histoire.
Ce travail de destruction a pris beaucoup de temps et beaucoup de peine; mais il a été fait et parfait, tellement qu'il n'est plus permis aujourd'hui d'admettre dans la vie d'Hippocrate les contes qu'on a débités pendant deux mille ans, et qui pendant deux mille ans ont été reçus sans discussion. Aussi le dernier traducteur anglais des œuvres attribuées à Hippocrate est-il inexcusable d'avoir suivi sans discernement le récit imaginaire dont la critique a fini par démontrer la fausseté.
Il est de fait qu'en prenant pour guide la chronique, on peut aisément composer une agréable narration, et je conviens qu'en un pareil exercice un écrivain habile peut faire briller ses talents. Mais, quand il s'agit d'un homme aussi considérable, l'imagination doit faire place au sens commun, et l'amour du merveilleux au désir du vrai. Il n'est pas nécessaire de montrer du jugement pour se conformer au récit de la légende, et il est indispensable d'en montrer beaucoup pour s'en écarter.
Nous ne sommes guère plus avancés que ne l'était Schulze au dix-huitième siècle ; mais nous ne poussons pas aussi loin que lui le scepticisme.
Hippocrate a existé, on ne saurait soutenir le contraire sans aller contre les témoignages précis de l'histoire, et contre les régies fondamentales de la certitude historique. Il était de Cos, où il naquit, on ne sait pas positivement à quelle époque, bien qu'il n'y ait point de raison valable qui oblige à rejeter ou à modifier la date de sa naissance telle que la donne le biographe anonyme, d'après Histomaque,.
192 HISTOIIIE.
auleiir d'un ouvrage perdu sur la secle hippocralique.
Qu'Hippocrate fût de la famille des Asclépiades de Cos, c'esl ce qu'il n'est pas possible d'affirmer avec certitude; d'autant plus que ce mol générique a servi à désigner tour ' à tour et môme simultanément les prêtres-médecins qui desservaient les temples d'Apollon et d'Esculape, les médecins qui prétendaient comme ces prêtres descendre de cet antique dieu de la médecine par ses fils Machaon et Podalire, ou par ses filles Hygie et Panacée, et finalement les médecins, en général, quelle que fût leur origine. Nous savons, par exemple, que Nicomaque, père d'Aristote, s'intitulait Asclépiade, non qu'il prétendît descendre de la race d'Esculape, mais à cause de sa profession. D'ailleurs, tous les Asclépiades n'étaient pas médecins, tandis que tous les médecins pouvaient prendre et méritaient à certains égards le nom d'Asclépiades.
Quelle éducation reçut Hippocrate, et sous quels maîtres, c'estune question non résolue. On suppose qu'il commença à s'instruire dans son île natale, et qu'il alla achever son instruction en d'autres lieux, parcourant diverses contrées, à la manière des médecins périodeutes ou ambulants. Parmi les observations qui figurent dans les écrits regardés comme authentiques et légitimes, les unes furent recueillies dans l'île de Thasos, les autres à Abdère, à Larisse, à Cyzique, à Mélibée, d'où l'on peut conclure avec quelque apparence de raison qu'Hippocrate exerça sa profession dans les principales villes de laThrace et dans quelques îles adjacentes. S'il parcourut la Scythie et une partie de l'Asie, c'est ce qui paraît fort douteux, et il l'est encore plus qu'il ait jamais visité la Libye ou une contrée quelconque de l'Afrique.
Un fait à noter, c'est que dans les œuvres hippocratiques, 011 se trouvent cités tant de noms de lieux, il n'est point fait mention de l'île de Cos.
Nous avons la généalogie d'Hippocrate, et Tzetzès n'a
LA LÉGENDE HIl'l'OCHATIQUE. 193
pas manqué de la dérouler tout au long dans ses vers politiques. Cette généalogie n'a pas plus de valeur que les autres particularités consignées dans les pièces apocryphes. D'ailleurs, les auteurs qui rapportent la généalogie d'Hippocrate ne s'accordent guère entre eux.
Si l'on ne sait rien de bien positif sur les ancêtres d'Hippocrate, on sait fort peu de chose de ses descendants. On s'accorde généralement à reconnaître qu'il laissa deux fils, Thessalus et Dracon, et une fille mariée à un médecin du nom de Polybe.
J'avoue que l'on pourrait trouver h redire sur le nom de Thessalus, qui semble plus propre à qualifier un homme qu'à le désigner personnellement, surtout sachant qu'Hippocrate exerça longtemps sa profession en Thessalie. Quant au nom de Dracon, il a une teinte mythologique : le dragon était un animal consacré à Esculape, et il devint le symbole de lamédecine. On peut cependant objecter à cela que le nom de Dracon était familier et célèbre en Grèce, depuis le terrible législateur d'Athènes, dont le sage Solon crut devoir adoucir les rigueurs.
Il n'est pas jusqu'au nom de Polybe qui ne puisse inspirer quelque défiance. Polybe signifie proprement qui vit longtemps, qui a une longue vie, et ce nom, à cause de sa signification, conviendrait parfaitement à la symbolique médicale. J'indique simplement ces conjectures, sans y insister davantage.
Hippocrate mourut on ne sait où, ni à quelle époque, ni à quel âge. Nous avons son épilaphe dans l'Anthologie, et on a prétendu avoir découvert son tombeau, à l'endroit désigné précisément par le biographe anonyme, c'est-à-dire entre Larisse et Gyrton. Mais l'épitaphe n'est qu'un jeu d'esprit, qui n'a guère plus de valeur et d'autorité que bien d'autres vers méchants ou médiocres en l'honneur d'Hippocrate; et, pour ce qui regarde le tombeau, il avait, je crois, été déjà découvert une première fois, il y a quarante GtAnDiA. 13
ans environ, et il ne paraît pas que la seconde découverte soilplus sérieuse que la première.
Il n'en est pas moins certain que ces fausses annonces font toujours quelques dupes, la crédulité étant une maladie ' universelle, éternelle, incurable, comme la charialanerie.
La tradition qui fait vivre Hippocrate au delà de cent ans est dénuée de fondement. Ni Pline ni Lucien, qui mentionnent les noms des hommes qui ont vécu longuement, ne citent le sien, et il est à croire qu'ils n'auraient pas oublié à dessein cet exemple de longévité, d'autant plus qu'ils rappellent Platon, qui mourut âgé de quatre-vingts ans seulement; d'ailleurs, ils mentionnent Démocrite et Gorgias, qui figurent dans la légende hippocratique, et dont on a prétendu qu 'Hippocrate avait suivi les leçons.
Le docteur Boulet avait mis en doute, nié môme l'existence d'Hippocrate, et Ton a vu que son paradoxe tombe devant la certitude historique.
Le docteur Houdart a contesté sa célébrité parmi ses contemporains, et il a fallu trouver de bons arguments contre cette thèse; des témoignages précis prouvent évidemment qu'elle est insoutenable.
Dans le dialogue de Platon intitulé Protagoras, il est parlé d'Hippocrate de Gos, descendant des Asclépiades, comme d'un médecin célèbre qui enseignait la médecine pour de l'argent. Socrate le cite avec éloge à côté de Polyclète et de Phidias, et il en parle comme d'un contemporain.
Ainsi, la renommée d'Hippocrate s'étendait de son vivant môme bien au delà des limites de sa petite île ou de toute autre contrée où il faisait habituellement son séjour, puisque son nom était célèbre dans la métropole savante de la Grèce, dans Athènes. C'est l'unique conclusion qu'il faut tirer de cet important passage du Protagoras, sans prétendre en faire découler d'autres conséquences, surtout au
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point de vue chronologique, car rien n'est plus arbitraire, moins certain que la chronologie de Platon dans ses Dialogues, où l'on remarque môme des anachronismes flagrants.
L'essentiel était de réfuter le docteur Houdart par un argument sans réplique. Ce n'est pas le seul que Platon puisse fournir.
Dans le dialogue intitulé /*/^èc?re, Hippocrate est invoqué, non pas comme un médecin célèbre et un illustre professeur, mais comme une autorité imposante. L'opinion du médecin de Gos, alléguée par Phèdre à Socrate, se retrouve, en effet, dans un des écrits les plus importants de la collection hippocratique, circonstance qui permet de croire qu'Hippocrate, dont la réputation s'étendait jusque dans Athènes^ était connu aussi dans cette ville savante comme penseur et comme écrivain.
D'autres passages de Platon permettent d'affirmer que les doctrines d'Hippocrate lui étaient bien connues, et ce n'est pas absolument sans raison que Galien a composé un ouvrage en plusieurs livres^ consacré à comparer, à conciher les opinions du philosophe et celles du médecin.
Galien prétendaitaussi que les œuvres d'Aristote n'étaient au fond qu'un commentaire des écrits d'Hippocrate. C'est assurément beaucoup dire; mais il est juste de remarquer que le plus grand esprit de l'antiquité s'est abreuvé aussi à la grande source médicale. Un passage de sa Politique atteste avec évidence qu'il avait profité de quelques vues profondes et neuves émises par le médecin de Cos dans un de ses traités les plus célèbres; et un autre endroit du ùiôme ouvrage renferme ces mots : « Quand on dit Hippocrate, par exemple, on n'entend pas l'homme, mais le grand médecin, » réflexion qui prouve que, dès cette époque, le nom d'Hippocrate était consacré par la gloire.
Après ces témoignages directs de la tradition écrite, on peut en invoquer d'autres qu'on ne saurait négliger dans l'examen des écrits d'Hippocrate. Pour le moment, il suffit
19t) HISTOIRE.
de savoir que Ctésias, Asclépiade de l'école de Cnide, connu comme historien et comme médecin, avait blâmé, au rapport de Galien, un procédé chirurgical d'Hippocrate, procédé qui figure, en effet, dans un des livres de la collection hippocralique, et qui fut défendu contre Ctésias, dit encore Galien, par Dioclès de Caryste.
Les écrits médicaux de Ctésias ne sont pas arrivés jusqu'à nous, et il ne nous reste que des fragments de ses histoires fabuleuses delà Perse etdel'Inde. Nous savonsseulement que cet historien assista à la bataille de Cunaxa (401 av. J.-C), qui décida entre deux compétiteurs au trône de Perse, Cyrus le Jeune et Artaxerxe.
Ctésias guérit ce dernier d'une blessure, et devint le médecin de sa mère Parysatis; il était par conséquent contemporain d'Hippocrate, ou du moins il vivait peu de temps après lui.
Quel que fût le sens critique de Ctésias comme médecin (ses fragments historiques font plus d'honneur à son imagination qu'à son jugement), la censure qu'il avait faite d'une pratique chirurgicale d'Hippocrate témoigne à la fois de la réputation de ce dernier et de la notoriété de ses écrits ; elle atteste encore la rivalité qui existait dès ce temps-là entre les deux écoles de Cos et de Cnide, rivalité dont les traces sont visibles dans certains passages delà collection hippocralique.
Ainsi, pour établir sans contestation l'existence d'Hippocrate et la célébrité dont il jouit de son vivant même, nous avons des preuves certaines qui résultent des témoignages contemporains, ceux dePlalon et celui de Ctésias; et, pour constater la gloire qui consacra son nom dans sa postérité immédiate, nous avons le témoignage d'Aristote, disciple de Platon.
En résumé, des faits positifs nous apprennent qu'Hippocrale, né dans l'île de Cos, au cinquième siècle avant l'ère chrétienne, voyagea, pratiqua et enseigna la médecine,