‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 19 sur 59 · L\ LÉGENDE HII>1'0CHAT1QUE · texte numérisé non relu

L\ LÉGENDE HII>1'0CHAT1QUE

écrivit des ouvrages sur l'art qu'il professait, et prolongea sa carrière au delà de la guerre du Péloponèse.

Maintenant, résumons la légende.

Hippocrate, issu des dieux et des rois, eut pour maîtres des médecins illustres, des sages fameux, des sophistes en renom : son aïeul, Hippocrate 1", son père Héraclide, Hérodicus de Sélymbrie, Prodicus de Céos, Gorgias de Léontium et Démocrite d'Abdère, qui fut aussi son client. Son éducation achevée, il parcourt laThessalie, la Macédoine et la Grèce, semant les bienfaits sur son passage et donnant partout des preuves de son savoir. La plus éclatante, sans contredit, c'est la cure merveilleuse du roi macédonien Perdiccas, qu'un amour insensé allait mettre au tombeau, si le médecin de Gos, accompagné d'Euryphon de Cnide, n'était arrivé à point pour le sauver. Rival d'Empédocle et d'Acron, Hippocrate, insensible aux offres brillantes du grand roi, renvoie avec dédain les ambassadeurs des barbares, se rend à Athènes, fait allumer de grands feux et délivre la ville ou la préserve de la peste. Il eut en échange des statues et des couronnes, toutes sortes de distinctions, et même assez de crédit pour détourner de son île une invasion imminente des Athéniens. Grand par le savoir et par le patriotisme, plein de vertus et de talents, comblé de jours et de gloire, il meurt enBn à quatre-vingt-cinq ans, d'autres disent à quatre-vingt-dix ; les plus prodigues le font vivre jusqu'à cent quatre et môme jusqu'à cent neuf ans. Son tombeau devient un lieu de pèlerinage, et le miel qu'y déposent les abeilles est un remède infaillible.

L'ignorance et l'amour du merveilleux ont encore brodé sur ce fond si riche. Le biographe anonyme et l'auteur ou les auteurs des pièces apocryphes ont entassé à l'envi des contes extravagants et d'intolérables anachronismes. Ainsi s'est" formé petit à petit le roman absurde, décoré, du-

rant environ deux mille ans, du titre menteur de vie d'Hippocrate.

Tzetzès et Suidas n'ont fait que paraphraser ou abréger le récit du faux Soranus. Les Arabes, selon leur coutume, ont amplifié la matière, et les chroniqueurs du moyen âge n'ont pas manqué de l'embellir.

La critique a commencé bien tardivement son œuvre pénible de destruction. Travaillant sur des matériaux de cette nature, elle ne pouvait aboutir qu'à un scepticisme prudent. Plus tard elle est arrivée à une négation absolue; mais la certitude historique et des témoignages non contestés l'ont ramenée à l'exacte vérité, de sorte que le peu que nous savons aujourd'hui d'Hippocrate repose sur des faits précis, sur des preuves irrécusables.

En suivant pas à pas la légende hippocralique et ses vicissitudes dans la suite des siècles, mon dessein a été nonseulement de mettre en grande lumière une page des moins connues et des plus intéressantes de l'histoire de la médecine, mais encore de montrer combien l'érudition est un métier difficile, et combien plus difficile encore est la mission de la critique telle que je l'ai définie : la recherche désintéressée du vrai, à l'aide des connaissances et du jugement. Aussi ne saurait-on jamais louer suffisamment les labeurs et les efforts de cette vaillante élite qui s'est courageusement vouée à l'élude de l'antique science. Le commerce qu'ils entretiennent avec les grands esprits des temps écoulés, avec les anciens médecins, doit les consoler ou les venger de l'indifférence et de l'ingralitude de ce public vulgaire, peu soucieux des nobles travaux de l'intelligence, et toujours propice aux productions frivoles ou détestables qui le flattent, l'amusent et achèvent de le corrompre.

Pour les lecteurs étrangers aux choses de la médecine, celte élude, où sont agitées des questions assez peu con-

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nues, pourra servir d'introduction à l'examen des écrits qui sont venus jusqu'à nous sous le nom d'Hippocrale. Les fictions romanesques, qu'il a inspirées aux légendaires, attestent avec éclat combien ce nom a été dans tous les temps retentissant et glorieux. C'est le privilège des hommes supérieurs de frapper fortement l'imagination populaire.

Le souvenir d'Hippocrate n'a jamais péri en Grèce ; il dure encore dans sa patrie, dans l'île qui le vit naître. Il existe à Cos une fontaine merveilleuse par ses propriétés salutaires, que l'on appelle la source d'Hippocrate. Elle est au pied d'un platane séculaire, sous lequel venait, dit-on, s'asseoir le divin vieillard pour donner ses leçons et méditer ses écrits. Une famille de l'endroit a emprunté son nom de cet arbre vénérable, et l'un de ses membres était naguère sur. les bancs dans cette vieille faculté de Montpellier où Hippocrate a trouvé un sanctuaire et des lettres de naturalisation. Dans la salle des actes de l'école, placée sous l'invocation d'Hippocrate, on voit dans une niche, sur une colonne de marbre, un buste antique, l'image, dit-on, de la divinité du lieu, et on lit au-dessus cette inscription superbe :

OlIM Cous, NUNC MONSPELIENSIS HlPPOCRATES.

Nous dirons, quand il en sera temps (I), ce qu'il faut penser de cette devise, et si ceux qui l'ont adoptée y sont restés fidèles. Pour le moment, faisons, et ce sera la fin, une simple réflexion.

Si le nom d'Hippocrate est pris dans un sens générique ou symbolique, comme le synonyme de l'art médical dans ce qu'il a de plus parfait, les professeurs de Montpellier nous accorderont, bon gré, mal gré, qu'Hippocrate est partout où la médecine se fait bien et où se trouvent d'excel-

(I) Voir ci-après l'étude sur Barthez et la notice sur le professeur Ribes.

lents médecins. Que si ce nom ne représente qu'une doctrine, une secte, une école médicale, nous dirons sans détour aux hommes de l'art qui jurent sur la parole d'un maître qu'ils font, à la vérité, preuve d'abnégalion ; il vaudrait infmiment mieux qu'ils fissent preuve de jugement et acte d'indépendance.

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