‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 21 sur 59 · CLASSIFICATION I)ES ÉCRITS HIPPOCRATIQUES · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION I)ES ÉCRITS HIPPOCRATIQUES

pour tromper ceux qui connaissaient les vérilables auteurs.

Toutes ces raisons plaident en laveur de l'antiquité de la collection, je dirai môme de son authenticité ; car, si les Ale:;andrins étaient aussi embarrassés que nous pour la détermination des livres hippocratiques, du moins ne fontils jamais mention d'aucune adjonction récente d'un traité manifestement apocryphe. Presque tous les écrits de la collection, ils les possédaient, sous le nom d'Hippocrate. On sait d'ailleurs qu'entre la période alexandrine et Galien, les faussaires n'ont forgé que la correspondance d'Hippocrate et autres pièces analogues. Je ne parle pas, bien entendu, des compilations anonymes faites aux dépens des écrits de la collection et qui y tîgurent à côté des œuvres originales.

8 II résulte, dit M. Littré (1), de la suite non interrompue des commentateurs, que les textes des livres hippocratiques sont étudiés, interprétés et fixés dans leur ensemble depuis une antiquité qui ne remonte pas à moins de trois cents ans avant J.-C. ; que chacun de ces commentateurs a donné, pour l'époque où il a vécu, une sorte de copie légalisée des livres hippocratiques ; que, par conséquent, ces textes, sauf les erreurs des copistes, ont une complète authenticité, môme dans ce qu'ils ont de plus obscur et de plus incomplet. »

Il résulte aussi des recherches de M. Littré que les écrits authentiques de la collection sont antérieurs à l'école d'Alexandrie, et que leur rédaction primitive remonte à une époque très-voisine de celle d'Hippocrate, quand ils n émanent pas de lui directement : de sorte que quelques-uns d'entre eux seraient l'œuvre de ses prédécesseurs ou de ses successeurs immédiats.

(1) nippocrate, Œuvres complètes, t. I, Introduction.

M. Daremherg (1) pense que l'ensemble de ces écrits est un héritage transmis fidèlement et tel à peu près qu'il a été reçu par les parents ou par les disciples d'Hippocrale, qui seraient, selon lui, les auteurs des vrais apocryphes. Gette^ conjecture est ingénieuse. Il ne faut pas oublier non plus, comme preuve indirecte, que quelques pièces postérieures à Galien, mises en circulation sous le nom d'Hippocrale, ne figurent dans aucun des manuscrits de la collection; de sorte qu'en détachant de celle-ci les additions des compilateurs et les pièces manifestement apocryphes, telles que les Lettres et les Discours, on a le recueil des œuvres hippocratiques, tel à peu près que le possédaient les Alexandrins. C'est ce que M. Littré a achevé de démontrer, en essayant de refaire, avec les éléments recueillis dans le lexique d'Érotien et dans les œuvres de Galien, un canon alexandrin des livres d'Hippocrate.

Le môme critique avait cherché à établir que la collection hippocratique était restée longtemps enfouie dans la famille ou dans l'école médicale d'Hippocrate, et qu'elle n'avait été mise en circulation qu'après Aristote, se fondant sur un passage de l'Histoire des animaux de cet auteur. M. Daremherg a accumulé de savants arguments pour démontrer l'inutilité de cette hypothèse, et il a été assez heureux pour convaincre M. Littré. La caste hippocratique se serait-elle éteinte juste à point pour léguer à la bibliothèque d'Alexandrie cet héritage de famille? et la réputation d'Hippocrale aurait-elle éclaté tout d'un coup? Comment aurail-on accepté ses ouvrages s'ils n'eussent pas été connus? Quand la bibliothèque alexandrine achetait au poids de l'or les ouvrages des auteurs en renom, les vendeurs accouraient de toutes parts \ ce qui porte à penser que les écrits d'Hippocrate ont pu arriver à Alexandrie

(1) Œuvres choisies d'Hippocrate, traduites sur les textes manuscrits et imprimés, par le docteur Cli. Daremherg. Deuxième édition, Paris, 1855, ] vol. in-8.

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successivement et de plusieurs côtés. Celle conjecture est d'autant plus vraisemblable, que les successeurs immédiats d'Hippocrate voyagèrent comme lui, et durent naturellement répandre sur leur passage les écrits d'une école célèbre depuis longtemps et surtout depuis le plus illustre de ses chefs. Peut-on imaginer que ces ouvrages, utiles à l'enseignement, utiles à la pratique, soient restés ensevelis dans les ténèbres, sans profit pour les écoles, quand on sait que môme avant Hippocrate il existait déjà une foule d'écrits médicaux en circulation ? On n'ignore pas, d'ailleurs, que presque tous les critiques s'accordent à attribuer à des auteurs très-anciens, antérieurs môme à Hippocrate, ou à ses contemporains, les écrits qu'ils lui refusent. Comment expliquer alors la disparition de ces écrits? En admettant que le morceau sur les veines, sur lequel M. Littré avait fondé son argumentation, soit réellement de Polybe le médecin, rien n'empôche de penser que ce morceau ait pu passer des œuvres d'Aristote dans la collection hippocratique, surtout depuis qu'il a été prouvé que les écrits aristotéliques, et notamment V Histoire des Animaux^ étaient connus avant Apellicon de Téos, le bibliophile, et par conséquent avant l'école d'Alexandrie. Il se pourrait même qu'Aristote eût possédé un livre de Polybe d'oii il aurait extrait le passage allégué, et que ce livre, démembré ou arrangé dans la suite, fût devenu le traité de la Nature de l'homme ; conjecture rendue probable par l'examen de ce même livre, que l'on peut considérer comme un assemblage de pièces de rapport, et que Galien lui-même attribue à des auteurs différents, sans nommer Polybe ; de sorte qu'il se pourrait qu'Aristote eût attribué au gendre d'Hippocrate un ouvrage qui n'élait pas de lui.

Je ne poursuis pas plus loin cette argumentation que M. Daremberg a épuisée, me contentant de faire observer que les écrits qui jusqu'à l'école d'Alexandrie n'avaient pas porté le nom d'Hippocrate, devaient porter d'autres noms

OU être parfaitement inconnus. Il serait facile de tirer de cette réflexion des conséquences rigoureuses. Mais, sans insister sur ce point, on peut dire que le raisonnement dp M. Littré, fût-il irréprochable et démonstratif, ne pourrait en tout cas valoir que pour un seul traité; et il demeurerait toujours établi que le reste de la collection a été réuni avant Aristole. Il est malaisé de croire qu'un recueil aussi considérable ait pu faire subitement une apparition qui aurait eu pour effet de surprendre les plus crédules. Le silence des commentateurs et leur accord unanime prouve surabondamment que, dans leur pensée, tous ces écrits avaient été réunis h l'époque même d'Hippocrate, et avaient formé de trèsbonne heure un cycle hippocralique, lequel n'aurait pu se former tout d'un coup, à l'ouverture des bibliothèques.

Tous ces livres portent, d'ailleurs, en eux-mêmes des traces d'une haute antiquité : ils se font mutuellement des emprunts; ils sont quelquefois les abrégés les uns des autres, et quelques-uns d'entre eux n'offrent que des matériaux qui ont été mis en œuvre dans des écrits plus achevés. Ils tiennent tous, de près ou de loin, aux premières écoles médicales et philosophiques ; ils sont tous également écrits dans le même dialecle, et plusieurs forment des groupes naturels et très-réguliers.

Auprès des anciens eux-mêmes, les descendants d'Hippocrate, et son fils Thessalus en particulier, passaient pour avoir publié tout ou partie de ses œuvres. Quelques documents épars, mais certains, nous permettent de suivre le fil d'un travail non interrompu, commencé du vivant même d'Hippocrate et continué jusqu'à l'école d'Alexandrie, c'està-dire de beaucoup antérieur à cette école, par conséquent très-ancien. Clésias de Cnide attaque un procédé chirurgical du traité des Articulations ; Dioclès de Caryste défend ce procédé contre Ctcsias, copie un passage du même traité, et blâme à son tour une théorie médicale de

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la II" section des Aphorismes. Philotime connaissait le traité de VOfficine. Praxagore, son maître, combattit .quelques idées émises par Hippocrate dans ses écrits, et Xénophon, autre disciple de Praxagore, avait donné une explication du mot ôeTov, qui se trouve dans plusieurs livres de la collection, et sur lequel les commentateurs n'ont jamais réussi à s'entendre. Il faut ajouter que les signes particuliers qu'on voit à la suite de chaque observation du IIP livre des ^/)«c?e/««es avaient été introduits dès avant l'école d'Alexandrie. En outre M. Littré a signalé des rapports manifestes entre les œuvres d'Aristote et les écrits faux ou légitimes de la collection, et le passage même qui a été la source de cette discussion prouve évidemment qu'un traité hippocratique se trouvait entre les mains d'Aristote.

Il résulte de tout ce qui vient d'être dit que, dès la plus haute antiquité, les écrits hippocratiques avaient beaucoup de notoriété et une grande réputation. C'est par là qu'on peut se rendre compte des distinctions honorables qui les accueillirent à Alexandrie ; et c'est par là aussi qu'on peut expliquer comment un nombre considérable de pièces apocryphes auraient été attribuées à un auteur dont la réputation était universelle et depuis longtemps consacrée.

Une circonstance qui embarrasse la critique, c'est la présence d'écrits manifeslement cnidiens. Et, chose curieuse! ces écrits font partie de la collection depuis une époque très-reculée, puisque Érolien, à propos d'un mot qui ne se trouve que dans le IP livre des Maladies — livre évidemment cnidien — cite une explication tirée de Dioclès de Caryste. Celte particularité, qui est une preuve de plus en faveur de la haute antiquité de la collection hippocratique, montre en même temps qu'il y avait entre les deux écoles rivales une polémique suivie, et que des deux côtés on étudiait avec soin les écrits des adversaires, soit pour les combattre, soit pour les expliquer. Hippocrate

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critique plus d'une fois les auteurs des Sentences cnidiennes; Ctésias, de Cnide, critique à son tour Hippocrate. Les deux écoles échangeaient donc leurs productions. 11 est probable que ces livres cnidiens faisaient partie de la bibliothèque d'Hippocrate, et qu'ils auront été dans la suite publiés sous son nom, avec plusieurs autres qui ne lui appartenaient pas davantage.

Une autre preuve que la collection remonte très-loin, c'est que les anciens eux-mêmes avaient perdu la trace des véritables auteurs : c'est ainsi qu'ils ont attribué à Thessalus, fils d'Hippocrate, ce même livre II des Maladies^ d'origine cnidienne, tandis qu'ils font honneur à Euryphon de Cnide d'un livre émané de l'école de Cos, le Régime des gens en santé.

En résumé, il est probable que, parmi les œuvres dites d'Hippocrate, nous avons quelques ouvrages de ses prédécesseurs, les siens propres, quelques écrits de ses contemporains, de ses adversaires et de ses successeurs immédiats. L'ensemble de tous ces écrits aura formé de bonne heure une sorte de bibliothèque hippocratique, dont les livres furent successivement répandus par les médecins périodeutes ou voyageurs. Ce qui donne quelque vraisemblance à cette manière de voir, c'est que, de tous temps, le nom d'Hippocrate a prévalu sur tous les autres ; et cependant les anciens n'ignoraient pas que la collection hippocratique appartenait à différents auteurs. Sans doute les œuvres d'Hippocrate ont joui d'une plus grande célébrité sous les Alexandrins et après eux, notamment depuis Galien; mais de toutes les manières il faut reconnaître que ces œuvres circulaient en bloc ou en détail, longtemps avant l'école d'Alexandrie. « En d'autres termes, dit M. Daremberg, je pense que les livres hippocratiques ont été publiés et connus comme tels avant Aristote; en second lieu, qu'ils ont eu plus de publicité que M. Littré ne le suppose; enfin, qu'ils n'ont jamais été concentrés dans une caste médicale.

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