IX. — liC docteur A. Ilcruanilex Slurcjon
On connaît très-peu en France les services rendus par la' médecine espagnole : à plusieurs reprises cette ignorance a été mise dans la plus complète évidence. Il n'est donc pas hors de propos de tourner l'attention des lecteurs de ce côté. Nous commencerons par un des hommes les plus estimés, le docteur Hernandez Morejon, à qui l'on doit V Histoire de la médecine en Espagne, histoire très-considérable, puisqu'elle ne compte pas moins de sept volumes. Ce n'est pas la première fois qu'il est question ici de Morejon : nous avons emprunté à sa vaste compilation quelques documents très-curieux. Nos lecteurs auront plaisir à connaître le savant qui a composé celle œuvre importante, et ils le connaîtront suffisamment, s'ils veulent
indécemment les maîtres de l'art. Comme le style de sa lettre prouve qu'elle a été concertée avec M. Daran, le directeur a demandé les avis du comité, et M. Daran a été interdit à la pluralité de 3i voix contre 13. « Signé Morand. » {P. 444.)
« Dans la séance du 24 juillet 1755, il y a eu comité, dans lequel M. le secrétaire a lu le désaveu que M. Daran avait fait la veille au conseil du collège (des chirurgiens). On a recueilli les voix, et il a été décidé que l'interdiction de M. Daran serait levée. Dans son désaveu, inscrit dans les Registres, il affirme que « la susdite lettre a été écrite et insérée dans tt le Mercure sans sa connaissance ni sa participation ; qu'il la désavoue « dans tous les points comme insultant au corps de la chirurgie et con- « traire à sa façon de penser. » (P. 450.)
nu 14 août 1755.
« 11 y a eu comité à la fin de la séance, dans lequel M. le directeur a dit que M. Daviel avait été chez lui pour s'excuser sur ce qui lui a attiré l'interdiction de l'Académie, et en demander la cassation. La chose mise en délibération, il a été décidé, à la pluraUté de 34 voix contre 12, que dans trois mois l'on pourrait accorder à M. Daviel ce qu'il demande. » (P. 456.)
Nous pourrions ajouter heaucoup d'autres preuves à celles qui précèdent; mais nous les réservons pour une étude historique dont les matériaux nous sont fournis par les documents inédits que renferment les anciennes Archives de l'Académie de médecine.
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bien entendre le simple récit d'une vie modesle, irréprochable, remplie de solides travaux et de bonnes actions, entièrement consacrée au bien et à la recherche de la vérité. Il s'agit d'un homme qui a honoré l'art médical par son dévouement absolu aux devoirs de sa profession, et dont le nom, illustre en Espagne et à peine connu en France, se recommande justement au souvenir.
Antonio Hernandez Morejon naquit dans le bourg d'Alaejos, dans la Vieille-Gastille, le 7 juillet 1773. Son père, Andres Hernandez Ferez, était un cultivateur aisé, homme austère et de mœurs sévères. Sa mère, Isabel Morejon, avait ces qualités modestes et solides qui sont le plus bel ornement de la femme des champs. Élevé avec une tendre sollicitude, l'enfant fit paraître de bonne heure des dispositions heureuses, et se livra avec passion à l'étude des sciences physiques et naturelles. Il profitait avec une égale ardeur et des leçons de ses maîtres et des bons exemples de ses parents, lorsque la mort impitoyable lui enleva ces derniers au moment oii il avait le plus pressant besoin de leur protection.
L'orphelin ne resta pas longtemps dans l'abandon. Un frère de son père, curé de l'église Sainle-Eulalie de Quimper, vint généreusement au secours de l'adolescent, et combla ses vœux les plus cbers en lui fournissant les moyens de poursuivre ses études. Morejon redoubla de zèle, et fut bientôt en état d'aborder les cours de l'enseignement supérieur. Le choix d'une carrière ne l'arrêta pas un seul instant; n'écoutant que sa vocation, il opta pour la médecine, à laquelle il s'était préparé par une instruction préliminaire des plus complètes. Bon humaniste, habile mathématicien, excellent philosophe, amoureux des belleslettres et avide de connaissances, le jeune étudiant des Universités deVichet de Cervère était presque un savant, lorsqu'il com-mença ses études médicales à l'Université de Valence, en 1793, dans sa vingtième année.
37 8 IllSTOIHE.
Son application était prodigieuse ; tout entier à la passion de la médecine, il surpassait sans effort ses condisciples les plus distingués, et il étonnait ses maîtres par sa facilité merveilleuse et ses progrès rapides. A la fin de sa quatrième an-' née d'études, il obtenait à l'unanimité des suffrages le grand prix d'honneur, réservé au plusmérilant entre tous, et avant même d'avoir le grade de docteur, il était nommé directeur des travaux anatomiques et désigné pour une suppléance.
Ces nouvelles fonctions mirent en lumière ses rares aptitudes pour l'enseignement. On se pressait à ses démonstrations ; ses leçons brillantes et bien nourries se recommandaient à un auditoire assidu, et par la solidité du fond et par le charme d'une exposition facile et lumineuse. A peine sorti du rang des élèves, le jeune professeur prenait place parmi les maîtres. Son savoir étendu et son grand jugement lui tenaient lieu d'expérience. Son ardeur enflammait la jeunesse, et son exemple l'encourageait à marcher avec confiance dans une carrière dont les commencements sont si pénibles.
Tout en enseignant, Morejon lisait, écrivait, observait et expérimentait curieusement; et, non content d'acquérir, par son application à la médecine clinique, cette provision défaits qui constitue la véritable richesse du praticien, il amassait des trésors d'érudition. Sa mémoire tenace ne laissait rien échapper, et une grande lecture exerçait, fortifiait de plus en plus une faculté qui était chez lui prodigieusement puissante, mais en équilibre avec des facultés d'un ordre supérieur.
Esprit solide et réfléchi, Morejon supportait sans en être accablé le poids de son savoir ; il apprenait sans cesse, mais il trouvait le temps de penser, de méditer profondément.
Le premier fruit de ses méditations fut un essai d'idéologie clinique (1). Sous un titre trop modeste, l'auteur es-
(1) Emayo sobre la ideologia clinica, 1821.
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quissait un traité complet de philosophie médicale, dans le genre du beau Traité de Vexpérience, par Zimmermann, et il démontrait par un raisonnement serré que l'art médical, que tant de bons esprits regardent à tort comme un résultat de l'empirisme, repose sur des principes certains, qui servent de fondement aux méthodes thérapeutiques. Ce petit livre se distingue par une grande variété de connaissances, une grande puissance de démonstration, et il séduit le lecteur par le charme d'une diction facile, pure et non affectée.
Morejon écrivait naturellement avec chaleur, en homme convaincu et ami de la vérité. Aussi lit-on avec plaisir ses divers écrits, parmi lesquels il faut noter, comme tout à fait remarquables, son Histoire naturelle et médicale de l'île de Minorque, bien supérieure en son genre aux ouvrages sur le môme sujet, de G. Cleghorn (1) et de Passerat, et son opuscule si curieux sur la folie de Don Quichotte, insérédepuis dans son Histoire bibliographique de la médecine espagnole {i}.
Avant de parler de ce dernier ouvrage, qui est son vrai titre de gloire et le monument impérissable de son savoir, il faut achever notre esquisse biographique.
En 1799, les universités se fermèrent, et Morejon, descendu de sa chaire, alla s'établir à Beniganim, petite ville où il déploya dans la pratique de la médecine une rare habileté et des vertus dont le souvenir se conserve encore parmi les habitants. Une grande épidémie menaç^ait d'envahir la province ou le royaume de Valence (vieux style). iMorejon se mit spontanément à la disposition de l'autorité
(1) Observations on the epidemicaJ. Diseuses in Minorca from the Year nU to 1749; With an account of the Climate, Productions, and Inhabitants. 4"> édit. London, 1779.
(2) J'ai publié la traduction française de cet opuscule, Paris, 1858, in-8, sous ce titre : Élude rnédico-psijcho-logicjue sur l'histoire de Bon Quichotte, avec cette épigraphe de Montesquieu : « Comme il y a une infinité de choses sages qui sont menées d'une manière très-folle, il y a aussi des folies qui sont conduites d'une manière très-sage : »
38 0 HlSTOIllt:.
civile, et par ses soins un lazaret fut organisé dans les montagnes de Polana. Malgré ces précautions sanitaires, le fléau exerça ses ravages dans la ville de Onil ; mais Morejon accourut en hâte, donna en môme temps que des conseils qu'on s'empressa de suivre l'exemple d'un dévouement absolu, d'un zèle à toute épreuve, et la ville préservée ou sauvée le proclama son libérateur.
Tant de services le désignaient k l'attention du gouvernement. Morejon fut chargé de prendre les mesures qu'il jugerait convenables pour écarter de l'île de Minorque une épidémie de scorbut qui décimait les marins de la flotte et les habitants. Sa mission eut les heureux effets qu'on pouvait attendre de son activité intelligente; mais des motifs de santé obligèrent Morejon de quitter Mahon et de retourner en Espagne. Il profila d'un congé pour parcourir la Péninsule dans toutes les directions, attentif à recueillir tous les documents qu'il comptait mettre en œuvre, dès que les circonslances lui permettraient d'écrire l'histoire de la médecine en Espagne, histoire dont il avait depuis quelques années conçu le projet et tracé le plan.
Pendant qu'il faisait ainsi une riche provision de matériaux et de notes, et que l'amour des vieux livres et des anciens manuscrits venait renforcer sa passion d'érudit, la guerre de l'indépendance éclata comme un coup de tonnerre, et Morejon quitta sans retard la ville de Soria, où son mérite et sa bienfaisance lui avaient valu une belle réputation et une place très-avantageuse. Il alla offrir ses services aux chefs de l'armée espagnole, et fut bientôt au premier rang des médecins militaires.
Son esprit d'organisation s'appliqua fort utilement à la réforme des hôpitaux et des ambulances. Plein de zèle et de dévouement, cet homme de bien oubliait de veiller à son propre salut : une imprudence généreuse le fit tomber au pouvoir de l'ennemi et, pour comble de malheur, il fut.
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durant sa captivité, atteint de la peste. Sa constitution robuste résista au redoutable fléau. A peine rétabli, il songea au moyen de s'évader, et son plan d'évasion réussit trèsheureusement.
A peine rendu à la liberté, il eut occasion de se signaler par de nouveaux bienfaits. Sa prévoyance aussi ingénieuse qu'active parvint à préserver de la fièvre jaune les deux provinces de Murcie et de Valence, et l'armée du Midi, dont le quartier général était à Mula, fut préservée, grâce aux mesures énergiques qu'il sut prendre, de la contagion imminente. Sans Morejon et son intervention efficace, l'ennemi n'eût peut-être pas essuyé celte désastreuse défaite, dont la conséquence immédiate fut de sauver l'Espagne et de mettre fin à l'invasion élrangère.
Morejon, qui avait une grande expérience des épidémies, avait prévu l'approche du fléau; cependant, ses prévisions n'ayant pas été prises en considération, la Gèvre jaune s'abattit brusquement sur l'armée et sema la mort dans ses rangs. Mandé en toute hâte, l'intrépide médecin dit au gégéral en chef : « Gédez-moi pendant une heure le commandement des troupes, et je vous réponds de leur salut. » Et, sans retard, il ordonna un nouveau campement. Le changement d'air suffit pour arrêter les ravages du mal. Dans l'histoire militaire de l'Espagne, le nom de Morejon figurera à jamais comme celui d'un grand bienfaiteur. Cet homme de bien a eu dans sa vie son jour d'héroïsme, et ce jour-là suffirait pour rendre sa gloire immortelle.
Lorsque Napoléon fut définitivement tombé, après les Cent jours, Morejon qui, dans la crainte générale d'une nouvelle invasion, remplissait les fonctions de médecin en chef de l'armée d'Aragon, quitta le service militaire, et, rentré dans la vie civile, il alla déployer à Madrid les brillantes facultés de son intelligence.
Une chaire de clinique était vacante en ce moment; Mo-
rejon se présenta au concours, et l'emporta sur des compétiteurs redoutables. C'est alors que cet habile médecin, qui était déjà un homme célèbre et un savant de premier ordre, remplit toutes les promesses qu'avait fait concevoir son premier enseignement dans l'Université de Valence.
En i827, la chaire de clinique médicale se trouvant supprimée par un décret de réorganisation de l'enseignement supérieur, Morejon fut nommé professeur de clinique du collège de chirurgiens de San-Carlos, bien qu'il n'eût pas le titre de maître en chirurgie. Mais comme il avait la capacité et le savoir que ce grade suppose, nul ne trouva à redire à une faveur exceptionnelle que l'on considérait comme la légitime récompense d'un mérite extraordinaire. La renommée solide du savant médecin justiflait toutes les distinctions, tous les privilèges dont il était comblé.
Nommé simultanément médecin ordinaire de la chambre royale et membre du conseil supérieur de salubrité, Morejon reçut en 1820 le brevet de médecin chef des armées nationales, titre honorifique et Irès-envié; celui qui l'obtenait, après des services essentiels, était considéré comme le premier dans sa profession.
Morejon ne fut jamais au-dessous de sa haute position ; toujours à la hauteur des emplois qu'il devait à son mérite personnel et non à la faveur, il les remplit avec modestie et ne fut point accablé des dons de la fortune ni gonflé de cet incurable orgueil qu'inspirent les grandes charges aux parvenus. Malgré ses obligations de tout genre, il travailla jusqu'à la fin de sa vie, qui se termina le iâ, juin 1836, à sa grande histoire bibliographique de la médecine espagnole.
X. — L<e professeur F. Ribes; souvenirs de l'école de lloutpellier.
D'un homme qui a fait son chemin, on dit vulgairement
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qu'il est arrivé ; et cette façon de dire est très-juste. Chacun se propose un but dans la vie, et la plupart se mettent en route avec l'unique préoccupation d'abréger autant que possible le voyage : on se hâte, et, si les obstacles font défaut, ce voyage est une course rapide, ou bien une simple promenade. Il en est qui ont à peine le temps de mesurer la dislance entre le point de départ et le but atteint, tandis que le plus grand nombre se traîne péniblement et ne peut jamais aboutir.
Certes, ils sont à plaindre ceux qui marchent sans repos et sans succès dans l'âpre et rude sentier; mais il ne faut pas non plus trop envier le sort de ces voyageurs privilégiés qui arrivent avant l'heure, sans ennuis, sans fatigue, trop heureux pour avoir éprouvé le découragement, les difficultés de la lutte, et ressenti cette joie amère de l'athlète qui, à moitié vaincu et à bout de forces, se relève de son abattement et recommence le combat sans désespérer.
C'est cette dure gymnastique qui fait les hommes forts, c'est elle qui double leur valeur en les exerçant sans relâche, et c'est par cet exercice prolongé que -les puissances virtuelles et les facultés latentes se développent et deviennent forces actives. Sévère discipline et préparation remplie d'épreuves ; nécessaires pourtant aux esprits vraiment nés pour se distinguer du commun.
M. le professeur Ribes, quoique d'une rare distinction, n'avait point été élevé à cette grande école des esprits vaillants et des âmes fortes. 11 fut heureux de trop bonne heure, pour avoir marqué prématurément le but de sa vie. Son ambition ayant été satisfaite dès ses jeunes années, en vain il s'efforça d'agrandir son domaine et d'élargir l'horizon de ses idées : intellectuellement parlant, il paya très-cher les faveurs empressées de la fortune. Comme la plupart des hommes distingués de sa race (il était d'origine catalane, son nom et le lieu de sa naissance l'attestent suffisamment).
il jouit du positif, qui l'avait trop tôt préoccupé, et il n'eut point toutes les satisfactions qu'il pouvait se promettre, et qui ne lui auraient pas manqué s'il eût fait moins aisément son chemin.
Élevé à l'école de Sorèze, lorsque celte maison d'éducation florissait sous la direction mémorable de M. Ferius, M. Ribes aborda l'étude de la médecine, dans les conditions les meilleures : capacité reconnue, amour du travail, envie de profiter, et avec tout cela, une très-forte préparation scientifique et littéraire. Dans nos entretiens familiers, il parlait volontiers de sa vie d'étudiant, laborieuse et chaste, et entièrement consacrée à l'acquisition des connaissances ■encyclopédiques qui préparent l'apprenti médecin à l'intelligence et à l'exercice de l'art. Il se souvenait des leçons et des exemples de ses maîtres, parmi lesquels il avait particulièrement distingué Delpech, M. Lordat et Pages.
Ce dernier aimait la chirurgie avec passion, et il inspirait à ses élèves l'enthousiasme qui l'animait, en répandant à pleines mains les trésors d'un savoir immense et un peu confus. Pages, d'après le portrait vivant qu'en faisait M. Ribes, revivait en quelque sorte dans la personne d'un de ses successeurs, le professeur Estor, amoureux, comme lui, de cet art chirurgical, qu'il connaissait et enseignait à merveille, et qui, perclus de tous ses membres, se traînait k l'amphithéâtre sur les bras des deux aides, et professait admirablement, en dépit de son état de souffrance. Comme M. Ribes, le professeur Estor était un des plus remarquables représentants de cette ancienne école dont les souvenirs se perdent chaque jour.
Quant à M. Lordat, qui ne lui avait jamais inspiré de bien vives sympathies, M. Ribes le citait comme un homme, non pas supérieur, mais d'un talent accompli dans l'art d'enseigner. Pour nous, qui de M. Lordat n'avons vu que l'ombre et n'avons joui que des restes d'un talent amoindri
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OU refroidi par l'àge (n'en déplaise aux partisans de ce qu'on appelle à tort V insénescence du sens intime), nous comprenons que par ce côté seulement le disciple devait rappeler le maître. Mais Barthez, qui dans l'art si difficile d'enseigner surpassait peut-ôtre^Boerhaave, Barthez avait en outre un savoir encyclopédique et celle force de tête qui dispensent un homme de combiner ingénieusement les artifices delà rhétorique.
M. Ribes, comme professeur, ressemblait beaucoup plus à M. Lordat qu'à Barthez, contre lequel il nourrissait des préventions exagérées, parce qu'il le jugeait plus que de raison d'après son disciple, avec lequel il savait parfaitement d'ailleurs que Barthez n'avait rien de commun pour ce qui est du génie et des doctrines.
Son admiration pour Delpech était bien raisonnée et sans réserves. Dans cet homme de bien, qui n'eut jamais d'autre passion que l'avancement de son art, et qui, tout au rebours de Dupuytren, fut d'un désintéressement absolu, yi. Ribes admirait le grand clinicien, et l'esprit sagace,' pénétrant et prompt qu'aucune difficulté imprévue ne troubla, n'arrêta jamais, soit dans une longue cure, soit au milieu d'une opération. Les ressources de son génie étaient prodigieuses : ce n'était point un de ces opérateurs d'une rare habileté; mieux que cela, Delpech était un vrai médecin, et il l'a bien prouvé dans ce bel ouvrage que nos chirurgiens lisent peu, et qui porte ce litre significatif : Traité des maladies réputées chirurgicales. Depuis les grands maîtres, dont la tradition est perdue, on n'avait rien vu de plus beau que la partie de cet ouvrage qui traite de la thérapeutique. La bonté de Delpech ajoutait un charme infini à ses leçons. Lui aussi avait eu des commencements difficiles; il était parti de bien bas, et se souvenait de son origme; mais dans ses jours de prospérité, et quand il lui fut donné de parler en maître, il n'écrasa jamais personne de sa superbe, et ne prit point de ces airs et allures de des-
GuARDIA.
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pote, qui ont fait une bonne moitié de la réputation de Dupuytren. Delpech n'avait guère qu'un défaut, un travers : il voulait passer pour lettré, et ses prétentions en littérature n'accusaient que trop l'insuffiiiance de son éducation première.
M. Ribes parlait avec une prédilection visible de ce grand chirurgien, et il lui devait en effet quelque reconnaissance, car c'est Delpech qui l'avait surtout distingué dans son concours pour l'agrégation, et qui l'avait proclamé digne de remplir tôt ou tard une chaire de professeur. Délivré par un tel maître, ce certificat de capacité professorale encouragea l'ambition du jeune agrégé. M. Ribes n'avait encore que vingt-cinq ans : son nouveau litre, gagné brillamment au concours, fut un argument démonstratif auprès de sa famille, dontilavait eu quelque peineà vaincre les résistances. Il put enfin partir pour Paris.
A peine arrivé, il se mit en -quête de tout ce qui pouvait l'intéresser : il se créa de nombreuses et utiles relations dans la médecine, dans les sciences et dans les lettres, comptant beaucoup, pour avancer sa fortune, sur les travaux qu'il préparait, et un peu aussi sur ses nouveaux amis de Paris, qui agissaient de concert avec ceux qu'il avait su se faire à Montpellier. Tout en suivant avec une grande assiduité les cliniques des hôpitaux, M. Ribes trouvait le temps de philosopher : au sortir de chez madame Taslu, où il voyait les hommes les plus distingués de l'opposition parlementaire, il allait suivre les cours de la Sorbonne, et conférer avec les disciples de Saint-Simon. Tout occupé de rédiger son Anatomie pathologique, il se partageait entre le néo-platonisme universitaire et les prédications de M. Enfantin.
Poussé d'une insatiable curiosité, il s'avançait pourtant avec une prudence bien au-dessus de son âge. Sous la Res-
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tauration, la libre spéculalion élait permise; mais il ne fallait point afficher le libéralisme. En philosophie, en religion, en politique, une réserve excessive était commandée à quiconque voulait se faire une place. M. Ribes, né au commencement du siècle, s'était assis sur les bancs au moment où la feculté de Montpellier déplorait la proscription de deux maîtres qui avaient honoré avec éclat l'ensei-nenient médical, l'un par son érudition ingénieuse, l'autre par son originalité dans les sciences naturelles. Prunelle et de Gandolle n'avaient point échappé aux rigueurs de la reaction ni à la rancune implacable de ceux de leurs collègues qui se montrèrent à leur égard les plus dangereux des réactionnaires. Le vitalisme et le royalisme se donnaient alors la main, et malheur aux professeurs qui ne jouissaient pomt d'une réputation solide d'orlhodoxie. Lallemand averti néanmoins par la réorganisation de la faculté de' Paris, ne fut pas maître de sa pensée, et tout le monde sait qu il eut heu de regretter son imprudence.
Frédéric Bérard, né pour l'enseignement, et obstinément contrarié dans sa vocation irrésistible par ceux-là môme qui auraient dû la favoriser, Frédéric Bérard n'avait pu obtenir une chaire qu'en faisant acte de condescendance, c'esta-dire en publiant cette prétendue réfutation du grand ouvrage de Cabanis, dans laquelle, malgré son rare talent tout son savoir et sa bonne volonté, se trahit la défaillance d un espnt qui fait une profession de foi scientifique en contradiction avec sa conscience.
De tels précédents devaient rendre M. Ribes très-réservé en matière de doctrines. Aussi netrouve-t-on, dans son premier volume de VAnatomie pathologique considérée dans ses
^ues, des doctrines purement médicales, avec des tendans manifestes vers la conciliation des systèmes. Deux q L
L'auteur, fort embarrassé de choisir parmi tant de théories diverses et de méthodes contradictoires, s'attacha à démontrer les excès des sectaires, avec une justesse de criti-^ que qui révélait à ha fois un solide bon sens, une habileté peu commune et une sagesse prématurée. L'épigraphe de ce livre remarquable traduit très-finement les indispositions d'esprit de l'auteur : « Possédez Laïs, et n'en soyez pas possédés. »
C'était le mot si joli d'Aristippe, ce philosophe aimable qui s'excusait ainsi de jouir des charmes de la célèbre courtisane, au rapport de Sotion, cité par Diogène Laërce (1).
C'était, on le voit, se moquer, dès le frontispice du volume, des prétentions excessives et des promesses folles des anatomistes, qui croyaient de bonne foi remplir les vues et les vœux de Bichat, et qui n'allaient guère au delà du but qu'avaient atteint avant eux Manget, Morgagni, Barrère, Lieulaud et leurs imitateurs. M. Ribes, qui avait vu à l'œuvre, dans l'amphithéâtre et dans les hôpitaux, les partisans de l'école analomique, comprit qu'on avait tort de vouloir ériger en méthode un ensemble de moyens d'investigation, qui pouvaient utilement servir pour le diagnostic, mais qui ne pouvaient éclairer de bien vives lueurs l'étiologie, ni contribuer beaucoup à l'avancement de la thérapeutique. Et, en effet, l'anatomie pathologique n'a point illuminé, comme on l'avait promis, les deux pôles de la médecine, c'est-à-dire la science des causes et celle des indications. En outre, cette anatomie grossière qui ne s'arrêtait qu'à la forme, à la configuration des organes lésés, des altérations et des productions pathologiques, avait le tort de négliger la méthode précise et rigoureuse de l'anatomie normale, telle que la comprenait Bichat; elle ignorait la composition intime des organes, et ne connaissait point la trame des tissus ; elle constatait des désordres, mais
(I) Lib. II, c. vin, Vita. ArisHppi.
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superficiellement, sans pénétration, sans intelligence, et n'allait pas au delà de la surface. Par conséquent, elle méconnaissait les relations étroites qui unissent la pathologie à la physiologie; et c'est par là que les anatomistes prêtaient le flanc aux critiques que Broussais ne leur ménagea point, mais dont ils profitèrent si peu.
Esprits étroits et consciencieux, ils n'avaient point de principes dogmatiques, point de doctrines raisonnées ; mais, par tradition, ils appartenaient à celte pauvre école de la nosographie soi-disant philosophique, école qui avait la prétention de constituer la pathologie générale, en épuisant l'étude des symptômes et. en classant les symptômes d'après les méthodes en usage dans l'histoire naturelle.
M. Ribes, qui était en possession d'une méthode excellente — celle de Barlhez — et qui possédait dès lors les principaux éléments d'une saine philosophie médicale, M. Ribes. n'eut point de peine à montrer l'inanité de ces prétentions, et il écrivit une critique très-fondée qui restera comme une bonne page d'histoire. Ce premier volume n'annonce pas un esprit du commun. Remarquable par d'ingénieux aperçus et de fines observations, il n'a, selon nous, qu'un défaut, c'est de n'être point assez décisif : on y cherche des convictions et on n'y trouve que des tendances négatives.
11 est vrai qu'il porte la date d'une époque de transition, et que le dogmatisme de l'auteur était suffisant pour le dessein qu'il se proposait. La critique est juste, très-juste, et c'est là le point essentiel. On regrette seulement que M. Ribes, si pénétrant d'ordinaire et si hostile à toute exagération, n'ait pas reconnu le service très-essentiel que les disciples de l'école anatomique ont rendu à la pathologie, en ramenant les esprits, qui s'égaraient à la suite des physiologistes expérimentateurs, dans la véritable voie de l'observation médicale par l'élude des faits cliniques. Il
est vrai que ce service, les médecins de l'école anatomique l'ont rendu à leur insu et sans le vouloir, sans môme y penser; mais, en définitive, ce service est très-réel, et il convient de leur en tenir compte.
Par la publication de ce premier volume, M. Ribes venait de prendre rang. Une première vacance s'élant déclarée à Montpellier, il fut présenté pour la remplir; mais un autre lui fut préféré, qui, valant beaucoup moins, ne lui pardonna jamais d'avoir été son compétiteur. Mais M. Ribes n'attendit pas longtemps. La mort prématurée de Frédéric Bérard, professeur titulaire de la chaire d'hygiène, hâta son entrée dans le corps enseignant, et, à l'âge de vingt-huit ans, en 1829, il prit possession de cette chaire qu'il a remplie avec beaucoup de talent jusqu'au moment oii ses forces ont trahi son zèle.
M, Ribes comprenait sa mission, et il savait la remplir; seulement son esprit de conciliation fit tort à l'originalité de ses vues, et il resta toujours h peu près tel qu'il s'était révélé dans son discours inaugural.
Ce discours n'est autre chose qu'une apologie de l'éclectisme en médecine qu'il est inutile d'analyser, car l'auteur a tout dit dans son épigraphe empruntée à Ovide :
Intcr utrumque tene, medio tulissimus ibis.
Ce dernier hémistiche ne figure pas, à la vérité, dans son épigraphe; mais M. Ribes ne l'estimait guère moins que le premier, dont il n'est que la conséquence logique. Imprégné des banalités qu'on applaudissait alors en Sorbonne, le jeune professeur croyait de très-bonne foi avec Leibnitz que tous les systèmes sont bons, vrais en ce qu'ils affirment et faux en ce qu'ils nient. Il a toujours pensé ainsi, en se prévalant de ses croyances saint-simoniennes, qu'il laissa paraître après la révolution de 1830.
Il eut alors la hardiesse de se déclarer ostensiblement membre de la nouvelle Église, lui qui avait montré tant de
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prudence et de réserve dans son discours d'inauguration, au point que de Frédéric Bérard, son prédécesseur, qu'il osait proclamer néanmoins son maître et son ami, il avait dit simplement que c'était « un professeur estimable. » Dans le deuxième volume de son Anatomie pathologique, publié en 1834, il laissa couler sa veine de mysticisme, et gâta par ses idées de sectaire un ouvrage qui aurait pu recommander sa mémoire. Tout ce qu'il écrivit dans la suite porte Pempreinte de la secte qu'il avait embrassée; son enseignement était rempli aussi de théories assez étranges sur l'amour, l'humanité et la vie universelle. Sauf quelques discours et opuscules qui traitent de l'éducation et de l'influence des lettres sur la médecine, ses écrits sont tous entachés de cette doctrine, dont l'influence n'a guère été plus heureuse que celle de l'éclectisme en philosophie, en médecine et en toutes choses.
Il faut arriver à une publication assez récente pour retrouver les qualités solides de M. Ribes, et apprécier son vrai talent. L'hygiène thérapeutique, c'est-à-dire les agents de l'hygiène appliqués au traitement des maladies en général et plus particulièrement à celui des affections chroniques : tel est le sujet de ce livre excellent (1), qui esta la fois un guide et un répertoire pour le praticien instruit des ressources véritables de la matière médicale. L'ouvrage est complet, et je sais tout ce qu'il a coûté à l'auteur, ayant suivi durant cinq ans environ les leçons qui furent en quelque sorte la première édition de cet ouvrage.
Il suffit de parcourir ce traité d'hygiène appliqué à la thérapeutique pour se faire une exacte idée de l'enseignement de M. Ribes. Netteté, méthode, clarté, élégance, habileté à grouper les faits et à déduire des principes généraux : telles étaient ses qualités les plus remarquables et les
(1) Traité (Tllijffiène thérapeutique, Paris, 18G0.
3 il 2 UISTOllŒ.
plus habituelles. Ajoutons, pour tout dire, que cet esprit lettré et judicieux ne savait pas toujours éviter la monotonie, et qu'il était méthodique avec exagération. Dans les examens, c'était un logicien inflexible, qui traçait un cer-' cle et ne souffrait pas qu'on en sortît; au moindre écart, à la moindre digression, il vous ramenait à son point fixe, très-poliment et parfois très-finement, m.ais avec une grande fermeté.
Somme toute, on l'aimait, malgré le reproche qu'on pouvait lui faire d'avoir compromis une fois sa popularité pour une mesquine ambition. Mais, après son court passage au décanat, M. Ribes retrouva peu à peu la faveur des étudiants, et c'était à lui que s'adressaient de préférence ceux qui venaient de loin, et ceux qui ne se sentaient point trèsenclins à courber la téte sous le joug du vieux vilalisme intolérant. M. Ribes répétait volontiers dans ses leçons qu'il ne fallait pas prendre à la lettre l'inscription qui décore le sanctuaire consacré à Hippocrate ; il disait que toute la médecine n'était pas concentrée à Montpellier, et que, puisqu'on parlait tant de la moderne Cos (olim Cous, nunc Monspeliensis Hippocrates), il fallait imiter Hippocrate, qui osa sortir de son île pour faire de nombreuses excursions sur le continent.
C'était tout ce qu'il se permettait dans ses protestations publiques contre l'infutuation des grands hommes et des divinités du lieu. Dans les conversations familières et intimes, il allait plus loin, et répétait souvent ces trois mots latins : Vergimus ad fœces, qu'il traduisait poliment : «Nous tournons à la lie. » Image trop ressemblante, et qui rappelle la fable de Phèdre. L'amphore est entière et encore parfumée du vin qu'elle a contenu ; mais dans le vase il ne reste pas une seule goutte de la liqueur généreuse. La métaphore est juste, n'en déplaise aux mécontents qui travaillent de tout leur pouvoir ii précipiter la décadence.
Hos ego versiculos feci.
(VlRG.)
XsfE • xpvi 7rxppr,(jta<î-viv o'vTa, [y.y/J'àv ô/.vsïv Xs'-yêtv. LcciAN., Deor. concil.— Op.omn., éd. Bipont, t. JX, p. ISO.
Je ne crains pas qu'on me reproche d'avoir jamais parlé contre ma conscience : vendre sa pensée m'a toujours paru la plus lâche, la plus immorale et la plus irréligieuse des actions humaines. F. CiiRAHD, Physique el moral, note \, p. 640.
Ce que j'ai voulu faire.
Ceci n'esl pas un livre, ce n'est qu'une esquisse. Les principales questions relatives à l'hisloire et à la philosophie de
(1) Je reproduis ici la dédicace placée en tête de ce travail lorsqu'il parut une première fois sous forme de thèse inaugurale :
MEMORI/E HAUD INTERlTURyE
FRIDERICI BJBRAR»
IXTEK EGREGIOS FACULTATIS PROFESSORES VlRl CLARISSIMl AC VERE MEDICI QUI MEOICI>ÎAM CUM PHILOSOPHIA CONJUNXIT
FECUNDOQUE FŒDERE SOCIAVIT NON MLXCS FACUNDIA IN DOCENDO INSIGNIS QUAM STUDIO ARTIS ET AMORE QUI LICET PR^llATURO FATO EREPTUS SCIENTlyE PARUM. BATIS GLORI/E VIXIT MONUMENTA ^TERÎÎA NOMENQUE MANSURUM
POSTERIS TRADIDIT m HAUD PARV.'E VE.VERATIONIS DOCUMENIUM PRIMUM HOC TENTAMEN QUIUQUID EST DIGATUM PUBLICE AC OEDICATUM VOLUIT OPERUM TANTI VIRI LECTOR iCERRIMI S INGE.NIIQUE PERPETUUS CULTOR.
39 4 l'HILOSOIMIIE.
l'art, éparses dans plusieurs livres, n'ont pas été réunies en un tout. En attendant d'autres travaux et de nouvelles recherches, il serait peut-être utile de mettre à profit ce qui a , été déjà fait par des écrivains d'un grand mérite, lesquels, animés d'un esprit difi'érentet partis de principes opposés, n'ont pu arriver aux mêmes conclusions. Il faudrait se placer entre les deux extrêmes et opérer une conciliation des divers partis, ne montrant ce qu'ils ont d'insuffisant que pour les compléter les uns par les autres. Une œuvre exécutée sur ce plan serait un excellent traité de la nature humaine ; on y étudierait l'être humain dans son ensemble, dans ses rapports avec tout ce qui l'intéresse. Celui qui ferait avec succès ce double travail aurait la gloire d'opérer l'union définitive de la médecine et de la philosophie. Ni mon âge ni mes forces ne me permettent de concevoir une aussi louable ambition. J'entreprends un voyage beaucoup plus court : encore le chemin m'en est-il peu connu, et, avant d'arriver au terme que j'entrevois, je crains bien de m'égarer. Je n'ai pas la prétention d'avoir réussi : j'ai eu seulement le désir de bien faire. J'ai cherché la satisfaction d'écrire quelque chose qui m'appartînt.
Une philosophie médicale est encore à faire ; je n'ai pu fournir que de simples indications, encore sont-elles fort incomplètes. Pour remplir mon cadre, il eût été nécessaire de concentrer beaucoup d'idées en un petit nombre de pages, et je n'avais pas le temps d'être court. Je voulais poser des principes ; mais je n'ai pu donner à mes idées tous les développements nécessaires. Ceci est une sorte de préface à de plus grands travaux, une introduction qui est le résumé de quelques réflexions sur certains points de philosophie médicale. Elle contient un petit nombre de chapitres dans lesquels je me contente d'énoncer mes opinions ou mes doutes, me réservant de donner les éclaircissements nécessaires, et espérant m'éclairer, à mon tour, dans la discussion publique à laquelle cet Essai doit être soumis.
Dans une autre circonstance, je m'occuperai d'établir par l'étude de l'être humain pris dans son ensemble, l'existence de l'élément a/j^ectif, de constater sa nature, de marquer les caractères qui !e distinguent, de le rattacher aux autres éléments de la nature humaine, et d'arriver enfin à l'histoire de la vie morale, qui sera présentée sous ses principales faces, avec des nuances et des degrés différents. Ce sera la partie physiologique de mon sujet. Dans une seconde section beaucoup plus restreinte, je m'efforcerai de démontrer l'utilité pratique que présente l'étude de la vie morale appliquée à la pathologie et à la thérapeutique. En attendant, je désire qu'on tienne compte de mes eff-orts, et que la témérité d'avoir entrepris ce travail puisse elle-même me servir d'excuse. J'ai fait ce que j'ai pu, j'ai sacrifié aux dieux smvant mes facultés (\), xaSou'vapv. Je livre, en tremblant, ma voile aux vents : Permittamus vela vends, etoram solventibus bene precemw^ (2) .
I. — I.a médecine et la philosophie n'out jamais été séparées.
Dans une histoire philosophique de la médecine, cette question est la première qui se présente; je ne ferai que l'effleurer. Une courte discussion philologique suffira. On a souvent allégué un passage de Celse pour légitimer la séparation de la philosophie et de la médecine ; le voici : Hippocrates Cous,primus quidem ex omnibus memoria dignïs ah studio sapientiœ disciplinam hanc (scil. medicinam) sppàravit, vir etarte et facundia insignis (3). Se fondant sur ce passage, plusieurs écrivains ont prétendu qu'Hippocrate avait définitivement séparé la médecine de la philosophie Les philosophes purs s'en sont servis pour montrer aux mé- (Ii Voy. Xenophon, Mem. Socr.
(2J Quintilien. In.t. oral. prœm. ad Tnjph., édit. Lemaire, t. I, p. 36. J3) A.-C. Cel.e. De medic, édit. L. Targa, t. 1, p. 2. Ârgentorati,
I8'ic. ,
396 l'IlILOSOI'IIŒ.
decins el aux physiologistes que leurs projets de fusion étaient des projets d'envahissement contraires à l'exemple du maître. Les médecins empiriques, se souciant peu de devenir philosophes, se sont appuyés du même texte pour justifier cette séparation. Les uns et les autres ont. été dans l'erreur. Celse ne dit pas qu'Hippocrate sépara la médecine de la philosophie, mais qu'il la sépara de l'étude de la sagesse, ab studio sapientiœ. Précisons le sens de ce dernier mot (sapientia), qui est la traduction du mot grec tjocpi'a. Nous verrons qu'on peut donner au passage allégué un sens très-raisonnable.
A leur origine, les sciences n'étaient pas distinctes : l'historien philosophe se convaincra sans peine que le point de départ de toutes les sciences, c'est la science elle-même telle que l'entendaient les anciens, la sagesse ou ao'^i'a des premiers philosophes grecs. Diogène de Laerce (i) nous apprend que les premiers sages embrassaient toutes choses dans leurs recherches. Dieu, l'homme, l'univers ou xô(7[/.o;, la nature, étaient l'objet de leurs études : synthèse immense qui effraya dans la suite les esprits analytiques les plus puissants. Ceux-ci comprirent que, pour aborder avec fruit l'étude de ce vaste ensemble, il était convenable d'en séparer les parties. Ainsi s'explique l'histoire de la division des connaissances humaines et de leur organisation. Un des sages, plus modeste ou plus avisé que les autres, leur fit observer un jour que, pour avoir le droit de s'appeler sages ou savants, il eût fallu posséder la sagesse ou la science, et ils ne les possédaient pas puisqu'ils lés cherchaienL II les engagea donc à repousser cette dénomination, et à lui substituer celle beaucoup plus modeste et plus exacte d'amis de la sagesse (cpiXoaocpot). Le nom de philosophe prévalut, et remplaça le terme primitif (2).
(1) Inirorl. à la vie et aux dogmes des principes pldlos., passim.
(2) Voy. Jouffioy, Nouv. mél. philos., publ. par Damiron, in-8, 184-2, p. 1G5. •
Ainsi, la sagesse ou aoçt'a des anciens contenail en germe toutes les sciences qui plus lard devaient éclore. A celle époque primitive son objet était l'objet total de la connaissance humaine. En réalité, elle se bornait à ce qu'il y a de plus vague, de plus général, à la recherche des causes premières. La médecine, ainsi que les autres sciences, était contenue dans cette philosophie primitive, confondue avec elles. Avant Thalès, cette confusion des sciences était immense; c'est Pylhagore, dit-on, qui créa le mot philosophie (1), et Thalès contribua à lui donner une existence propre en déterminant son but et en restreignant ses attributions. Mais, à dire vrai, la philosophie ne fut réellement constituée comme science qu'à l'époque de Socrate. Partant de l'observation directe de l'homme, il l'ut le véritable fondateur de la philosophie morale, empirique et pratique.
Ce que Socrate fît pour la philosophie, Hippocrate le fit pour la médecine, et Gelse a raison de dire que cet homme célèbre par son art et par son éloquence sépara, le premier, l'enseignement de la médecine de l'étude de la sagesse.
La médecine ne fut pas créée de toutes pièces : avant Hippocrate, elle existait déjà comme art (^i ts/^vv)), confondue avec la religion et mêlée à des pratiques superstitieuses. Hippocrate eut la gloire de faire de l'art une science qu'il fonda sur des principes, à laquelle il traça des règles, pour laquelle il institua la méthode large et féconde de l'observation ; car Hippocrate a fait les premières applications de la méthode dont Platon, Aristole et Bacon ont développé les principes. Hippocrate fut donc un médecin philosophe. Le premier, il réalisa le type du vrai médecin en se conformant à ce sage précepte : Qu'il faut introduire la philosophie dans la médecine, et la médecine dans la philosophie. Ces deux sciences, ajoute-t-il, diffèrent peu, et toutes les choses qui sont du ressort de la philosophie se trouvent
(1) *t)W*v *J 7rpâ,Tcç ivc,>«ae nuOây.pa;, y., r. X. Diogèiie Laerce.
dans la médecine, lio oeT iva.\a[i.Sdvovz(x, toutÉojv twv Ttpoe'.pY)- (/.évtov exaaxa, [/.Exayetv X7)v (TO'ii'r,v etç xr)v lv)xptX'J)V, xai xyjv îvjxptx:^jv et; x-^jv aocpt'-/iv tv^xpoi; yàp cpiXococpoç îgoOeoç' où ■KohXr^ yip Stacpop-/) IttI xà exepa" xal evt xà upo; (70cpt-/iv, ev îyjTptXY) iravra. (1).
Du reste, un autre passage de l'auteur lalin lui-môme peut servir au premier d'explication et de commentaire. « La science de la médecine faisait autrefois partie de la philosophie : le traitement des maladies et la contemplation delà nature eurent les mômes fondateurs; et l'histoire nous apprend que plusieurs philosophes furent versés dans la médecine. Medendi scientia sapientiœ pars habebatur, ut et morborum cwatio et rerum naturœ contemplatio sub iisdem aucloribus nata sit : ideoque multos ex sapientiœ professoribus peritos ejus fuisse accepimus. Hûxham, qui cite ce morceau en parlant de Celse lui-môme, fait observer que Golumelle l'appelle avec raison universœ naturœ vir prudens, puisque, à l'exemple des premiers philosophes, il embrassa dans ses études la nature tout entière : ut philosophus, cujus labor erat sola naturœ disquisitio, more veterum sapientum (2).
Je n'ai pas cru que cette discussion de textes fût inutile. La médecine et la philosophie furent étroitement unies dès leur origine et en Hippocrate. Cette alliance se perpétua pendant des siècles, non pas chez les médecins vulgaires qui, laissant la science, ne prenaient de l'art que ce qui était indispensable à la pratique, mais chez tous les médecins de quelque valeur qui ont laissé un nom dans l'histoire. De son côté, la philosophie, la science des causes et des abstractions, ne dédaigna pas une alliance qui eut pour elle une grande utilité, en lui permettant d'étudier à la fois les
(1) De dec. hab. lib. Foës., sect. I, 20, p. 25, édit. Francfort, 1595, in-fol.
(2) Yoy. K. Sprengel, Hist. de la méd., t. I. — Littré, Œuvr. d' Hippocrate, t. J. — Aug. Gautliier, Recherches historiques sur l'exerc. de la méd. dans les temples, Lyon, 1841. — J. Hiixliam, Op. med. Lipsiœ, 1784, 2 vol., t. II, p. 8; Not. ad prœf. lib, de febr.
choses naturelles, xi cputnxcé, les lois de la vie, xà {y-ETatpuaixa, enfin la partie morale et intelligente de Tôtre humain, qui embrassait l'éthique et la dialectique, to r.ôtxov, tÔ StaXexTixo'v. La plupart des philosophes célèbres, contemporains et successeurs d'Hippocrate, cultivèrent les sciences naturelles, ia zoologie surtout, qui lient par tant de points à la médecine. La tradition veut qu'Hippocrate lui-môme, lorsqu'il alla vers Démocrite pour se convaincre dé la folie des Abdéritains, l'ail trouvé occupé à disséquer un cerveau. Platon possédait certainement des connaissances médicales : ce qu'il dit de la gymnastique, dans plusieurs de ses dialogues, et sur la manière dont il faut traiter les malades qui appartiennent aux différentes classes de la république, les éloges qu'il donne à Hérodicus et la double menlion qu'il fait d'Hippocrate, semblent prouver que non-seulement il estimait la médecine, mais encore qu'il err avait étudié les principes ou les éléments. Aristote, qui résume toute la science antique, était fils d'un médecin : or, dans les familles de médecins, l'enseignement de l'art élait traditionnel. Ses éludes profondes sur la nature animale et sur l'homme durent contribuer pour une large part à donner à sa philosophie le caractère de positivisme qui la dislingue, et par lequel elle a, sous le rapport pratique, tant d'analogie avec celle de Bacon, quoique ce dernier philosophe, injuste plus d'une fois envers son illustre prédécesseur, se défende de la ressemblance.
Mon but n'est pas de montrer que, pendant toute la période grecque, la philosophie exerça sur la médecine une influence au moins égale à celle qu'exerça la médecine sur la philosophie : en l'avançant, je n'affirmerais que le
vrai.
Dans une histoire comparée de la philosophie et de la médecme grecques, cette assertion pourrait être aisément démontrée. Il me suffirait de citer des noms : les deux chefs de ia philosophie grecque connaissaient la médecine ;
^On IMIILOSOI'IIIE.
plusieurs des disciples de Socrale étaient ou furent médecins. Sextus Empiricus, écrivain célèbre, qui a exposé avec un talent supérieur l'histoire du pyrrhonisme et les dogmes du scepticisme, était un médecin de renom. L'école médicale d'Alexandrie vivait à côté des philosophes alexandrins. Ce rapprochement suffirait pour montrer, si l'histoire ne nous l'avait appris, que l'influence fut réciproque. La philosophie positive et sensualiste d'Aristote occupa dans l'école d'Alexandrie une place considérable, à côté du spiritualisme de Platon (I). Galien, qui avait étudié à Pergame et à Alexandrie, ne fut pas moins célèbre comme philosophe que comme médecin (2). C'est probablement en sa qualité de philosophe peripalélicien qu'il a eu pendant douze siècles la gloire de régner dans les écoles avec Aristole. Galien était lui-même tellement persuadé qu'il faut unir la médecine à la philosophie, qu'il a composé sur la nécessité de cette union un petit traité très-intéressant, avec ce titre : Le véritable médecin doit être aussi philosophe :''Oxi apta^oç ittTpb; xal cpt)iO(jocpoç (3). Dans cet opuscule, qu'il me suffirait de commenter pour développer la question que j'indique, Galien prouve que Ja médecine ne peut se séparer de la philosophie, et il propose Hippocrale aux médecins comme le modèle du médecin philosophe : il conclut que les vrais émules de ce grand homme doivent s'efforcer de lui ressembler, en cultivant la philosophie : <l>t)^ocro'^7iTéov %Tv hz: TtpoTspov, sluep luTtoxpaTOu; àV/)Owç £a;ji.£V ^yjXwTai.
En médecine, comme en philosophie, les Latins ne firent que marcher sur les traces des Grecs. Celse, qui résume toute la médecine ancienne, était un écrivain encyclopédique, c'est-à-dire un philosophe, à la manière des anciens. Je ne parle pas de Pline, qui, dans cette admirable Histoire naturelle, « ouvrage aussi varié que la nature elle-
(1) Voy. Vacherot, Hisi. de Vécole d'Alexandrie, l. I, Indrod. /Jfl^siw .
(2) Voy. Dareinberg, Galien considéré comme philosophe.
(3) Galien, édit. Kùlin, 1. 1. Édition Daremberg. Paris, 854, tome 1, p. i-
QUESTIONS DE l'HII.OSOPIlIt: MÉDICALE. 4 01
même (1), » a consigné un grand nombre de faits historiques qui se rattachent à la médecine, dont il établit trop bien la nécessité et la certitude pour ne pas y croire, comme on l'en a accusé. Du reste, à Rome, les médecins grecs qui y introduisirent et y cultivèrent leur art, exercèrent une grande influence, parleurs connaissances philosophiques, dans des leçons ou des conversations publiques qu'ils consacraient à l'exposition de leurs systèmes. C'est ainsi qu'Archigène, Archagatus, Asclépiade, Thémison, Galien et plusieurs autres, se firent connaître de bonne heure. Les fondateurs des différentes sectes médicales étaient les partisans déclarés de telle ou telle opinion philosophique.
Dans la médecine des Arabes, on trouve à peine un nom qui n'ait été célèbre à la fois dans la médecine et dans la philosophie. Les Arabes, commentateurs et traducteurs des anciens, s'emparent à la fois d'Hippocrale et de Platon, de Galien et d'Aristote. Il est probable qu'en Occident, ceux qui cultivèrent la médecine et l'exercèrent avec quelque talent imitèrent les médecins arabes, dont les écrits leur servaient de guide. La plupart des philosophes et des savants de celte période peu connue furent médecins.
Lors de la renaissance, à laquelle les médecins eurent une si belle part (2), la médecine et la philosophie étaient encore cultivées par les mômes hommes. 11 ne faut pas croire cependant que l'union ou l'alliance entre la médecine et la philosophie ait été toujours avouée : bien souvent elle n'a été que tacite. De bonne heure, les empiriques purs se plaignirent des rêveries ou des hypothèses des philosophes qui venaient entraver par leurs raisonnements leur routinière expérience.
De leur côté, les philosophes, à mesure que s'étendit l'influence de l'esprit platonicien, réservant pour eux ce
(1) Voy. Plinii Junioris Epist. iii, 5.
(5) Voy. IA-ile$s';.s un discours de Prunelle, De l'influence exercée par la mé'Jecine sur lu renaissance des lelires. Monlpellier, I80'J, in-i».
qu'ils appelaient la plus noble partie de l'Être humain, abandonnèrent aux médecins l'élude et les soins du corps, oubliant à tort l'exemple de Démocrite, que n'avaient pas dédaigné de suivre Platon, Aristote et tant d'autres qui les imitèrent. De bonne heure aussi, les philosophes spéculatifs, qui s'attachèrent aux dogmes spiritualistes et aux brillantes théories de Platon, négligèrent d'embrasser dans leurs études l'ensemble de tous les éléments qui constituent l'être, pour se livrer exclusivement à la recherche des causes, à l'étude de la substance, à l'analyse des idées, à la pure ontologie. C'est ainsi que s'établit une dichotomie qui divisa en deux l'être humain : deux parts furent faites, l'une pour la philosophie, l'autre pour la médecine.
Le christianisme, dont les doctrines essentiellement spiritualistes avaient exclusivement pour objet l'élément intelligent, et qui faisait le môme cas de la partie matérielle et sensible que les stoïciens de l'école d'Épictète, le christianisme contribua certainement à maintenir cette division, qu'il evit forcément établie s'il n'avait eu qu'à la sanctionner. La médecine (science du corps) fut négligée dans les quatre premiers siècles; les hommes de foi apprenaient à mourir et livraient leur corps au supplice pour le salut de leur âme. La religion nouvelle domina peu à peu la philosophie, et enfin la suballernisa. On sait qu'au moyen âge, réduite à la scholastique, elle ne fut que l'humble servante de la théologie. La médecine, qui agit et raisonne sur des choses en grande partie palpables et visibles, céda volontiers à son ancienne alliée, et, restreignant ses attributions, elle ne s'occupa plus que du corps : à cette époque, les théologiens étaient les médecins de l'âme. Mais dans les trois siècles qui suivirent la renaissance, quelques hommes des plus érainenls dans la philosophie et dans la médecine sentirent de nouveau le besoin d'unir ce qui avait été séparé : tels furent Bacon et Descartes. Ce que le premier dit de la doctrine de l'homme, son histoire de la vie et de
eUESTfOXS DR PHILOSOPHIE MliDICALE. 403
la mort, pour ne pas parler du reste, démontre qu'il faisait le plus grand cas des connaissances qui relèvent spécialement de la médecine. Les errements mômes de Descartes prouvent encore que, s'il avait de la médecine des notions fausses ou incomplètes, il avait senti du moins la nécessité de les acquérir. Ces deux philosophes, qui sont chez les modernes ce que furent chez les anciens Arislote et Platon, •avaient deviné, sinon apprécié tous les services que la philosophie peut recevoir de la médecine. On sait que l'un et l'autre ont puissamment influé sur les progrès des sciences et môme sur l'esprit de la médecine. Uon marche encore aujourd'hui avec Bacon, sinon avec Descartes, pour pénétrer dans nos sociétés savantes, comme on marchait autrefois avec Platon et Aristote pour arriver à l'Académie ou au Lycée.
Ce résumé suffit pour déreiontrer l'union obligée et la dépendance réciproque de la philosophie et de la médecine. Incontestablement, les avantages que cette union a produits en compensent largement les inconvénients : ces inconvénients mêmes doivent être considérés, moins comme le résultat de cette alhance, que comme le produit des systèmes ou des exagérations des esprits exclusifs, dont les dogmes ont dominé quelquefois les principes mômes des sciences, mais qui, à tout prendre, ont fait plus de bien que de mal.'
A ce sujet, je ne puis m'empêcher de consigner quelques réflexions sur l'histoire de la médecine, pour prouver que, bien faite, cette histoire pourrait Ôtre un trait d'union entre la médecine et la philosophie : car elle montrerait, par la logique appuyée sur les faits, qu'elles ont dû et doivent ôtre inséparables.