I. — iStahl et Panimisme (t
Héraclite d'Éphèse était un profond penseur et un grand philosophe : l'obscurité de son langage contribua beaucoup à sa célébrité. II avait composé un livre de la Nature qui eut une réputation extraordinaire, parce que, dit Lucrèce, personne n'entendait ce qu'il voulait dire :
Clarus ab obscuram llnguam (2).
Cicéron en conclut qu'Heraclite ne se souciait nullement d'être compris, quid diceret intelligi nuluit (3), et il paraît qu'il fut servi à souhait.
Je ne sais si Stahl avait les mêmes prétentions ; mais je sais bien qu'il méritait de les avoir, car il les justifie complélement. Parmi les auteurs pénibles à lire, difficiles à entendre, il n'en est point qui lui dispute la palme, tant il est lourd et embarrassé dans ses périodes immenses, coupées
(1) stahl (Georges-Ernest) naquit à Anspach, dans la Franconie, le 21 octobre ICGO. Après avoir fait ses études à léna, il fut nommé en 1GG7 médecin du duc de Weimar, et professeur en médecine à l'Université de Halle en 1C94, puis médecin ordinaire du roi de Prusse (I7IG). Il mourut à Berlin le 14 mai 1734. Également célèbre comme chimiste et comme médecin, il attacha son nom à la théorie du phlogislique et à la doctrine de l'animisme.
(2) De rer. nat., I, G40.
(3) De ml. Deor., III, 14.
de longues parenthèses et d'incidentes multiples. Sa pensée disparaît sous sa phraséologie latine, surchargée de germanismes, de tournures bizarres et de constructions baroques. Sa manière de s'exprimer est étrange, rebutante*; elle choque l'oreille, elle déroule la logique grammaticale et les principes du bon goût. Pour tout dire, en quatre mots, le latin de Slahl, c'est du haut allemand.
J'insiste là-dessus, parce que je suis convaincu, par expérience, qu'entre autres causes qui ont empêché la propagation de la doctrine de Stahl, la forme ingrate de ses écrits tient le premier rang. Exemple mémorable qui prouve que les savants ne sauraient trop s'humaniser, et que la science ne doit pas dédaigner les moyens de plaire, afin de s'insinuer dans les esprits.
On a dit que l'homme vraiment supérieur est celui qui comprend tout, et se met à la portée de toutes les intelligences. On a dit encore que tous les grands esprits sont de grands écrivains. 11 faut croire que ces deux vérités souffrent quelques exceptions : autrement il serait aisé de refuser à Stahl ce qu'on lui accorde généralement, qu'il fut à la fois un grand médecin et un penseur éminent. Ce n'est pas moi qui lui contesterai ce double titre de gloire. Mais, tout en l'admirant beaucoup, je ne puis consentir à lui pardonner l'ennui, je dirais presque le dégoût que m'a donné la lecture de ses œuvres, et je lui pardonne encore moins d'avoir compromis par sa faute sa doctrine, si longtemps méconnue, et d'avoir travaillé au profit des plagiaires, car ses idées, rajeunies, transformées ou simplement traduites, ont fait fortune dans certaines écoles.
Tel est l'auteur aimable que M. Albert Lemoine (1) s'est proposé de faire connaître, dans un mémoire consciencieux et fort étendu lu à l'Académie des sciences morales et politiques. Louable et courageuse entreprise à laquelle les
(1) stahl et l'animisme. Mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques. Paris, 1858, in-8.
médecins ne sauraient trop applaudir. H n'est pas commun, en effet, de voir les philosophes, et môme les simples professeurs de logique, descendre des hauts lieux et renoncer aux spéculations sublimes pour s'enfoncer dans les questions les plus épineuses de la physiologie et de la pathologie. Pour aller vers Plalon, il ne faut que des ailes, et si Ton éprouve le sort d'Icare, on risque tout au plus de se noyer dans l'inintelligible; mais il faut de l'héroïsme pour aborder Stahl. Qu'on ne s'y trompe pas cependant, M. Lemoine ne cherche pas le moins du monde à opérer une alliance entre la médecine et la philosophie. On ne veut point de cette fusion-là à la Sorbonne. Je le soupçonne, au contraire, d'avoir voulu rompre une lance en faveur du spiritualisme, dont il est un champion officiel. Quoi qu'il en soit de ses intentions, je ne puis que l'engager à renouveler ses incursions sur un terrain que les philosophes considèrent volontiers comme un camp ennemi, tant ils s'aventurent peu hors de leur domaine. Que M. Lemoine revienne donc sans crainte chez nous, il y trouvera des amis; en tous cas, il n'y perdra rien, et on lui laissera prendre ce qu'il voudra.
Quoique M. Lemoine ait fait un travail d'exposition et d'analyse, où la critique tient peu de place, je crois que son but a été de démontrer que Stahl était spirilualiste ; de sorte que son mémoire est une thèse. La thèse est vraie, et M. Lemoine a raison : l'animisme est la doctrine spiritualisle par excellence.
Stahl fut un réformateur, et la réforme qu'il opéra fut radicale. Pour en comprendre l'urgence et en saisir toute la portée, il est bon de rappeler brièvement dans quel état il trouva la médecine.
Basile Valentin^ Paracelse et Van Helmont firent une révolution dans la science : ils préparèrent le système chémiatrique de Sylvius, de môme que Galilée et Descartes,
par Timpulsion qu'ils donnèrenl à la physique el à la mathématique, contribuèrent à l'éclosion d'une nouvelle secte, celle des ialromathématiciens ou mécaniciens. Le^ premiers prétendaient expliquer tous les phénomènes des corps vivants par les principes de la chimie; les autres, par les principes de l'hydraulique et de la mécanique; de sorte que l'éLude des lois de l'économie animale se réduisait pour eux à des combinaisons chimiques ou à des calculs mathématiques. Boerhaave prétendit à son tour concilier les anciens et les modernes. Il revint aux qualités élémentaires de Galien, qu'avaient remplacés les éléments chimiques ; il emprunta à cet auteur quelques idées fondamentales, et réunit les théories humorales aux théories mécaniques. Boerhaave fit école : son système, facile et brillant, semblait fait exprès pour contenter tout le monde.
Stahl fut le premier à protester, et il se déclara tout d'abord contre Fr. Hoffman, son collègue à l'université de Halle, grand partisan de Boerhaave el du mécanisme, et l'un des plus illustres médecins de son temps. Sthal avait trouvé un rival et un adversaire digne de lui. Toute sa vie se passa dans la lutte." Hypochondriaque, atrabilaire et piéliste, il y apporta l'amertume el l'âprelé d'un sectaire. C'est en vain qu'il demande à Dieu de lui accorder la modération dans la vérité (1) ; son ardeur belliqueuse l'emporte, et, dans le feu de la polémique, je devrais dire de la controverse, il jette souvent des pierres dans le jardin de son voisin. Les objections l'irritent; il se fâche contre son adversaire; ses sorties un peu brusques rappellent parfois les impatiences de Galien.
Tel fut l'homme; mais cet homme était convaincu, sincère, seul contre tous, ou, ce qui est encore pis, secondé par de mauvais auxiliaires. 11 réagit vigoureusement contre les tendances générales qui entraînaient la médecine hors
(I) Tu mecum Deuni oia, ut nobis largiatur, év àXr/j (Theoria medica vera, Praei"., l. I, p. 4, édit. L. Cliouiant, Ùpsia; mi.)
LA MÉTAl'HYSmUE MÉDICALE. 589
de sa voie, sur une pente fatale. Réaction légitime, mais violente jusqu'à l'exagéralion. N'importe; Stahl arracha la médecine aux sciences accessoires qui l'envahissaienL 11 lui rendit son indépendance, et il eut, malgré ses aberrations, la gloire de préparer l'avenir. Si le vitalisme des modernes vient de lui en droite ligne, la biologie lui doit aussi quelque chose, en ce sens que la science de la vie fut sa préoccupalion conslante, et qu'il restitua à l'organisme ses droits méconnus. N'est-il pas admirable de voir Stahl, le premier chimiste de son temps et le plus grand de tous avant Lavoisier, bannir la chimie de la médecine, et avec elle toutes les connaissances auxiliaires, devenues trop ambitieuses ?
Connaître les lois de la vie et les moyens de la conserver, telle est pour Stahl la vraie médecine. De là le litre qu'il donne à son ouvrage le plus important : Theoria medica vera. Pour acquérir cette double connaissance, il n'est pas nécessaire de chercher hors de l'homme :
.... Nec te quaesiveris extra.
C'est dans l'homme que réside la raison et le principe des phénomènes vitaux, dans la santé comme dans la maladie. L'âme raisonnable, l'âme qui pense, est le principe d'action, la cause première, le moteur unique des corps organisés. Un môme principe immatériel anime et vivifie les organes. Par elle-même, la matière est inerte, et le corps n'est rien par lui-môme. C'est l'âme qui le forme, qui l'organise, qui opère en lui toutes les fonctions, produit tous les phénomènes vitaux; ceux-ci sont indépendants des organes, de leur texture et de toutes les modilications qu'ils peuvent subir. L'âme façonne le corps et le .met en mouvement par son énergie. C'est par le mouvement que l'âme s'oppose sans cesse aux causes de tout genre qui luttent contre le corps, soit pour le détruire, soit pour
troubler l'intégrité des fondions. De cette lutte continuelle naissent les phénomènes morbides, qui ne sont autre chose que les phénomènes vitaux altérés. Le rôle du médecin doit se borner à seconder, à diriger, à régler ou à provoquer les mouvements salutaires de l'âme pour éloigner les causes morbifiques.
Il est aisé de reconnaître dans cette méthode expectante la doctrine d'Hippocrate sur la toute-puissance de la nature.
« Stahl sentit ce qui n'était pas le vrai; le vrai lui-même a lui échappa. » Bichat a raison de parler ainsi, et de reconnaître que Slahl fit le premier pas pour la découverte des lois vitales. Il sentit que les lois physiques ne suffisaient pas pour expliquer les phénomènes de la vie. Il rapporta tous les phénomènes vitaux à un principe immatériel et unique, à une sorte d'entéléchie vitale.
Là est l'exagération de son système et l'excès de sa réforme. Mais le réformateur trouve son excuse dans les grossières aberrations des ialroraécaniciens et des iatrochimisles, et dans les usurpations dangereuses d'une physique et d'une chimie également détestables.
11 faut tenir compte aussi du temps et du milieu où vécut Stahl, de son éducation, de son caractère et des tendances de son esprit. Stahl était chrétien et très-religieux. Il invoque Dieu au commencement de son grand ouvrage; il lui rend à la fin des actions de grâces, et il fait quelquefois intervenir la religion dans ses théories. Il prétend, par exemple, que^ si l'âme vient à faire quelques fautes dans la direction du corps, il n'en faut pas chercher la cause ailleurs que dans le péché originel, qui l'a frappée de déchéance. La métaphysique, alors toute-puissante, exerça atlssi sur ce grand esprit une infiuence manifeste. Slahl s'égara dans la recherche des causes. Il courut après l'absolu, et il pécha par excès de spiritualisme. Aussi fut-il obligé de se défendré cotitre les philosophes scrupuleux,
et notamment contre Leibnitz, le père ou le précurseur de réclectisme. Si Stahl avait suivi les principes de la philosophie naturelle, il se serait abstenu de toute spéculation ontologique et religieuse, et il n'aurait pas eu de démêlés avec les métaphysiciens. Les écrits de ce beau génie, si féconds en idées et en préceptes excellents, devraient rappeler sans cesse à ceux qui les lisent que, dans l'étude des sciences , ou plus généralement de la nature , « il faut « observer attentivement les faits, les analyser avec exaca tilude, les définir avec justesse, les classer avec méthode, « les généraliser avec circonspection, et ne rien affirmer que « ne puisse toujours, et à volonté, confirmer l'expérience. »
Telle est la saine méthode, tout le reste est oiseux et illusoire.