II. — lies commencements du Titalisme liarthézien
Barthez ressemblait en un point aux anciens héros de la fable, qui se proclamaient fils de Jupiter : il remontait directement à Hippocrate, et ne reconnaissait pas volontiers d'autres ancêtres. Les ascendants qui le rattachaient à ce grand homme ne lui semblaient guère dignes d'une aussi noble généalogie, et à peine consenlaiuil à les admettre comme intermédiaires. Peu d'hommes portèrent aussi loin que lui l'orgueil scientifique et le culte de l'art médical. Il faut reconnaître, en revanche, que peu l'égalèrent en capacité, en savoir, en invention, en puissance de coordination et de démonstration. Son génie embrassait toutes les parties de la médecine et toutes les sciences dont la médecine se sert pour accroître ses ressources et étendre son domaine. Théoricien incomparable, il se mit au pre=
(I) Discours académique sur le principe vital de r homme, par P. 3. Barlliez, traduit du latin et accompagné d'un Availl-propos et de Notes historiques et critiques, par Adelplie Espagne, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Montpellier, 18G3, in-4ode 48 pages, 2^^ édJt.
PHlLOSOPHIli.
mier rang des praticiens, et disputa à l'éloquent Boerhaave la prééminence dans l'art si difficile d'enseigner.
En médecine, Barlhez ne pouvait redouter aucune sapériorilé parmi ses contemporains, et il l'emporta sur tous ses rivaux par la force de cohésion qui soutient encore son système de doctrines. Sa forte tête ne plia jamais sous la masse des connaissances acquises par une lecture immense. L'érudition la plus variée et la plus solide enrichit son esprit sans l'affaihlir. Sa raison n'eut point de défaillances, et son imagination contenue et hien disciplinée n'entraîna aucune de ces grandes erreurs de jugement qui troublent trop souvent la sérénit^ des plus beaux génies. Ayant conçu de bonne heure le grand dessein qu'il devait poursuivre durant toute sa vie médicale, il marcha droit au but, sans hésitation, sans écart, mais non sans se dégager de plus en plus des influences subies dans les premiers temps de sa carrière.
Barthez, au rapport de Desgenettes, pensait que Haller était jaloux de lui, et il se trompait apparemment. Haller n'était jaloux d'aucune gloire. Dans sa bonhomie allemande, il se croyait bien au-dessus de ses contemporains les plus illustres en médecine et en physiologie, et il le croyait naïvement, avec toute lavanitéd'un poëte,se sentant d'ailleurs porté aux nues par les siens et comptant beaucoup pour son exaltation auprès de la postérité sur l'énorme tas de ses volumes. A neconsidérer que lamasse de ceteCfrayant bagage, il avait raison de compter sur un piédestal trèshaut. Mais il n'avait pas prévu que de tous ces volumes on extrairait un jour la substance, et que son vrai titre serait ce tout petit liwe : Primœ lineœ physiologiœ {\), qui contient tout ce qu'on lui doit de bon et de vraiment utile en physiologie. Quant à son grand ouvrage, Elcmenta physiologiœ corporis humani (2), c'est un répertoire, un recueil
(1) Lausanne, 1771, in-S". La l'^ édition est de 1747, Gœltingaj.
(2) Lausannœ, 1757-66, 9 vol. in-4o.
d'observations et d'expériences, le modèle de la plupart des livres que l'on publie encore de nos jours sur la physiologie, en suivant servilement les procédé^ mis en vogue par les partisans de la méthode expérimentale. Haller était le vrai représentant de cette méthode qui a fini par produire Magendie. Quant aux autres ouvrages qui portent son nom, il ne faut pas les déprécier; mais il est juste de les estimer à leur valeur exacte et de les considérer comme des compilations utiles.
Haller, compilateur infatigable, fort savant en bibliographie, ne possédait pas cette forte érudition que Barthez a fait tourner au profit de la médecine, et qui le distingue de tous les médecins modernes. « Dans une science de « faits comme est la médecine pratique, l'érudition solide « ne saurait être trop étendue. Le mépris de l'érudition est « une affectation ridicule, que la paresse et la vanité ont « rendue commune en France, surtout dans les derniers a temps, où l'on a cru pouvoir autoriser ce mépris en se a couvrant du vain prétexte de la liberté de philosopher. « L'activité de l'esprit humain ne peut jamais être plus «librement et plus puissamment exercée que lorsque, « après avoir bien digéré les faits qu'il a rassemblés, il tra- « vaille à en faire sortir les idées mères, qui deviennent des a germes de nouvelles connaissances. »
C'est Barthez lui-même qui s'exprime de la sorte (1). La leçon qu'il donnait à ses contemporains peut encore servir à notre public médical, tellement ignorant en pathologie historique.
Barthez ne pensait pas que la connaissance des faits consignés dans l'histoire de l'art fût inutile au médecin. Loin de là, il estimait que l'ignorance de ces faits conduit infailliblement à la présomption et à ces excès dangereux ou ridicules qui font crouler la plupart des systèmes ; car
(1) Discours sur le génie d'Hippocrate. Montpellier, 1801.
GuARDIA.
un système vérilablement légitime et fondé en raison n'est en définitive qu'un essai de coordination des vérités acquises par une longue expérience et transmises par une tradition non interrompue. La suite de cette tradition, perpétuée depuis l'origine jusqu'au temps présent, constitue le fonds propre de l'histoire de la médecine; les doctrines et les théories ne sont que des accidents, qu'il ne faut pas négliger, puisqu'ils ont eu leur raison d'être et une signification précise, de même qu'une incontestable influence, mais qui, malgré les agitations inévitables, n'ont pas rompu la chaîne ni détourné le courant.
Broussais lui-même, dont l'érudition n'était pas comme le génie, Broussais avait saisi la différence réelle entre les phénomènes contingents et les choses solides de la médecine. Il a grand soin d'avertir le lecteur, dans un passage de son Examen{i), que son dessein n'est point de faire une histoire de la médecine, mais seulement une revue des systèmes. Dans celte distinction fondamentale est toute la force de sa critique. Broussais ne rejetait point la tradition médicale, puisqu'il faisait grand état et des observations des anciens et même de leurs explications; mais il déclarait la guerre aux systèmes qui avaient précédé celui qu'il tenta de fonder sur leurs ruines.
Barthez, qui admettait celte distinction essentielle, se servait de son érudition pour donner à ses doctrines l'appui de la tradition. Il fondait en quelque façon sur les assises du passé, et c'est pour avoir donné une pareille base à ses constructions qu'il a fondé solidement. Il avait coutume de dire que le principe vital n'était que la girouette de son édifice, et se moquait volontiers des adversaires qui prenaient pour la clef de voûte du système une formule commode pour l'exposition dogmatique.
(1) Examen des doctrines médicales. Paris, 1829-1834. Voir la préface et le tome
A le bien prendre, le principe vital n'était que l'étiquette du système. Il servait d'enseigne, pour ainsi parler, à cette science de l'homme, science dont Barthez a coordonné les principaux éléments, et qui devint le titre définitif de celui de ses écrits oii se concentre l'essence de sa doctrine physiologique (1). Il procéda lentement à l'élaboration de cette doctrine, et ce ne fut que par des essais successifs qu'il la constitua définitivement. Le premier germe de cette grande production est contenu dans le discours qu'il prononça dans l'assemblée solennelle de l'École de médecine, le 31 octobre 1772, sur le principe vital de l'homme (2).
Ce discours latin a été mis en français par un professeur agrégé de la Faculté de Montpellier, le docteur Ad. Espagne. On ne peut que louer le zèle du traducteur qui, non content de rendre fidèlement le sens d'un texte d'une interprétation difficile en plusieurs endroits, a joint à sa traduction des notes historiques et des réflexions critiques, sans parler d'un avant-propos qui gagnerait beaucoup à être abrégé et dégagé de quelques préoccupations que l'esprit de clocher, comme on dit vulgairement, entretient encore dans la vieille école de Montpellier. Cette école est trop voisine de l'église ; entre les salles de dissection et la sacristie de la cathédrale s'étend la grande cour, au fond de laquelle s'ouvre l'amphithéâtre, et le gros bourdon de Saint-Pierre rappelle souvent aux maîtres et aux élèves le temps où l'École de médecine obéissait à l'autorité épiscopale.
Avec de pareilles traditions il est difficile de s'émanciper complètement, et l'on conçoit que le traducteur du Discours sur le principe vital de l'homme ait cru de son devoir de repousser les accusations de matérialisme portées
(\) Nouveaux éléments de la science de l'homme, Montpellier, 1778, 1 voi. in-8o,
(2; Oralio ucademica de principio vitali hominis . Monspelliensis, 1773, in-40.
contre Barlhez, et de montrer que le système de doctrines de l'Ecole de Montpellier est en parfait accord avec les dogmes de l'Église catholique. Remercions le traducteuV de n'avoir allégué que des textes des Épîtres de saint Paul, et de nous avoir fait grâce de saint Augustin et de saint Thomas.
Cette manie de vouloir à toute force que la physiologie et la théologie orthodoxe marchent toujours de concert est un des plus tristes résultats de ce despotisme dogmatique qui, durant un demi-siècle environ, a pesé sur l'école. La responsabilité de ces égarements déplorables retombe en plein sur les successeurs immédiats de Barlhez, qui, poussés irrésistiblement par le désir de se singulariser, ont imprimé à l'enseignement physiologique une direction vicieuse, en faisant intervenir hors de propos, dans les doctrines médicales, la loi et les prophètes, les Pères, les conciles et tous les symboles possibles, depuis celui de Nicée jusqu'à celui de Trente. Qu'est-il résulté de cet amalgame de médecine et de théologie? C'est qu'on a vainement prétendu mettre d'accord Hippocrate et Barthez avec la Bible et le catéchisme, et qu'enfin de compte un théologien habile dans la dialectique et rompu aux discussions de la scolastique italienne, a démontré à ces physiologistes plus qu'orthodoxes que leurs doctrines allaient précisément contre les principes du dogme canonique.
Barthez n'était pas homme à se commettre ainsi avec les théologiens. S'il a puisé çà et là dans les souvenirs de ses lectures variées quelques citations empruntées à l'Écriture et aux Pères de l'Église, son dessein n'était point de corroborer son système à l'aide de pareilles autorités , mais d'emprunter à ces autorités des rapprochements lumineux, des réflexions sensées, ou encore des sujets d'observation, Barthez aimait son repos avant toutes choses, et de même que BufTon, il eût apparemment consenti à donner au besoin des explications à la Sorbonne, en gardant
par-devers lui sa foi scientifique ou ses convictions de savant. Mais, comme il écrivit en latin les premiers essais de sa doctrine, ses écrits n'encoururent point les censures ecclésiastiques. Ajoutons que ses principales productions sont de la fin du dix-huitième siècle, et l'on sait qu'à cette époque la philosophie des Ubres penseurs avait à peu près fait reconnaître ses droits. Or c'était en 1751 que Buffon avait, sinon rétracté explicitement, du moins adouci quelques propositions malsonnantes de son Histoire naturelle, parmi lesquelles on remarque la suivante : «L'existence de notre âme nous est démontrée, ou plutôt « nous ne faisons qu'un, cette existence et nous (1). »
Barlhez, qui professait en grande partie les mêmes principes que Buffon, aurait pu revendiquer cette pensée du grand naturaliste, comme l'expression de la sienne propre sur la constitution de la nature humaine. Adversaire résolu de l'animisme, il refusait de reconnaître une essence au principe vital, et, pour justifier son refus d'admettre une pareille entité, il se fondait sur l'incompatibilité du corps et du principe pensant ou psychique, comme disent ses prétendus disciples et successeurs; de telle sorte qu'en se conformant aux idées courantes, aux doctrines consacrées par la religion et admises par la philosophie en général sur la constitution de l'homme, il repoussait un intermédiaire quelconque entre la substance matérielle ou corporelle et l'essence spirituelle de l'âme, tout en rejetant d'ailleurs et très-énergiquement les principes et les doctrines de l'animisme.
On sait qu'à cet égard Barthez était intraitable, et qu'en maints passages de ses écrits, se trahit la répulsion profonde que lui inspirait le système physiologique de Sthal, bien qu'il reconnût implicitement toute la supériorité de
(1) Édit. in-40, t. II, p. 43?.
ce grand homme qui fut, à le bien considérer, son prédécesseur immédiat, ou mieux, son véritable précurseur.
Qu'on veuille bien remarquer, en outre, qu'en refusant une essence et toute personnalité à cet ensemble de fonctions qu'il groupait sous la dénomination commune de principe vital, Barthez affectait de prendre le mot nature, de lui-môme si vague et indéterminé, au sens précis et concret qu'il avait reçu dès les temps hippocratiques, et qu'il reçut pleinement, par la suite, dans l'École d'Asclépiade. Les forces actives de la matière se traduisaient pour lui par ce terme générique de nature. En physiologie, c'està-dire dans l'étude du monde organique, Barthez entendait par nature l'ensemble des phénomènes qui se manifestent par les organes en activité.
Telle est au fond sa doctrine, dépouillée bien entendu de ses formules algébriques, et dégagée des bandelettes qui l'enveloppent comme une momie. Qu'on se garde toutefois de croire que, sous la froide exposition dogmatique, il n'y a qu'un cadavre. Barthez n'est pas un de ces 'morts qui gisent enfouis dans un recoin des catacombes. Le génie mathématique qui prédominait en lui a imprimé .à ses écrits l'allure et les dehors des conceptions géométriques, et ses tendances spéculatives l'ont poussé à se servir sans mesure du langage des métaphysiciens. Mais, en dépit des apparences, Barthez n'était point un homme de réaction. Plus avancé que Bordeu, trop enfoncé encore dans les profondeurs de l'animisme, il cherchait les fondements de la médecine dans la physiologie, dégagée de tout système théologique, métaphysique, mécanique et physicochimique. La physiologie, telle qu'il la concevait, n'était autre que cette science de l'homme qu'il voulait fonder d'après les lois des phénomènes que les organes manifestent par action ou par réaction, en suivant la direction des esprits vraiment scientifiques , tels qu'Hippocrate ,
Aristote, Asclépiade, ses vrais prédécesseurs parmi les anciens.
Quant aux modernes , Barthez donnait la main à Van Helmont, à Perrault, h Stahl, aux solidisles de l'École de Borelli et deBaglivi; mais il différait d'eux tous en ce qu'il avait rejeté toute hypothèse métaphysique ou mécanique. 1 n'y a pas dans ses écrits ombre ni trace de mysticisme. Dans toutes les questions qui sont du domaine de la foi et de la philosophie spiritualiste, il était d'un scepticisme absolu. « La meilleure manière de philosopher, dit-il expressément (1), celle du moins qui peut exercer fructueusement l'intelligence, consiste à négliger l'essence des objets pour ne s'enquérir que des rapports des phénomènes. » Et plus loin : « Tout ce que les hommes ont agité sur les causes des choses est renfermé dans la découverte des différences et des analogies. »
Rien que d'après ces deux phrases très-significatives, il est aisé de voir que Barthez se tenait religieusement dans les vraies limites de la science, en autres termes, dans les sains principes de la philosophie naturelle. Partant de ces principes, il se propose « d'écarter les imaginations des médecins de toutes les écoles, et d'arriver à la connaissance réelle des phénomènes par l'investigation immédiate des lois qui président d'ordinaire à l'exercice du principe vital de l'homme. » Et plus loin: «Ce principe ne peut s'offrir à l'esprit ni sous les apparences d'une image concrète ni sous la forme d'une idée spirituelle. )) Et vers la fin: « Il nous reste à savoir quelle est l'origine du principe vital, quelle est sa fin. Mais un voile sacré cache à la fois et la fin et l'essence de ce principe. »
11 paraît inutile de commenter ces passages pour mettre en pleine évidence le scepticisme absolu de Barthez à l'égard des questions de substance, de causalité et de finalité.
{1) Oratio acudemica de principio vitalijcominis. Monspelii, 1773, in-i".
Encore une fois, ce grand médecin était dans les vrais principes de la philosophie naturelle, et c'est en interprétant à rebours les dogmes fondamentaux de son système, qu« le vitalisme spiritualiste et mystique le proclame son chef de file.
Barthez se trouve tout entier dans ce premier Discours sur ie principe vital, qu'il faut considérer comme une simple esquisse, comme une ébauche très-précise et très-nette de l'ouvrage qui parut deux ans après sous ce titre : Nova doctrina de functionibus naturœ humanœ. Plus tard (1778), ce livre hardi et tout rempli d'innovations, et dont le titre semble répondre à celui du grand ouvrage de Stahl, ce livre qui marque une date mémorable dans la médecine moderne, parut en français (d) remanié par l'auteur et avec d'importants développements. En 1806 seulement, Barlhez exposa amplement sa doctrine en deux volumes, pleins de faits choisis, nombreux, variés et riches de fortes pensées, d'idées générales, de profonds aperçus et de vues extrêmement ingénieuses (2).
C'est dans cet ouvrage vraiment incomparable que Barthez apparaît dans toute la plénitude de son génie. C'est là qu'on voit nettement que « ses connaissances, pour emprunter le langage de Buffon, sont les germes de ses productions. » Le Discours sur le principe vital de l'homme est comme le programme de ce livre immortel. Aussi semblet-il inutile de présenter ici même une brève analyse de ce discours. Le traducteur en a donné une qui est un peu bien
(1) Monspelii, 1774, in4o.
(2) Nouveaux éléments de la science de l'homme. Montpellier, 1778, 1 vol. 2e édition, Paris, 1806, 2 vol.
(3) Cabanis, parlant de la saine méthode qu'il convient de suivre en médecine, remarque avec raison que Barthez l'a développée et appliquée heureusement « dans un ouvrage rempli de grandes vues médicales autant que de philosopliie et d'érudition. » (Coup d'œil sur les révolutions et la réforme de la médecine, Paris, 1804, chap. m, § 9.)
sèche. Mais le lecteur aura bientôt fait de lire le discours de Barthez, resserré en moins de vingt pages, et où il trouvera, s'il va au fond et se dégage de tout préjugé, l'esprit et les tendances qu'il nous a sufû de signaler pour justifier l'admiration que nous inspire le génie médical d'unhommepour lequel, en dehors de la science, nous n'avons jamais eu de bien vives sympathies. Heureuse l'école qui peut s'honorer de compter Barthez parmi ses maîtres, si elle suivait d'un pas ferme et résolu la large voie ouverte et tracée par lui, au lieu de se fourvoyer dans les petits chemins et dans les sentiers de traverse (1).
Tout espoir cependant n'est pas perdu, et il ne faudrait pas juger de l'état des esprits d'après les doctrines et les tendances de ce journal de médecine, qui a pris pour enseigne ce titre singulier : Montpellier médical.
Ce titre est plus ambitieux qu'exact. Le journal qui l'a adopté, très-estimable d'ailleurs, ne représente qu'une fraction de l'École de médecine de Montpellier, ou, si l'on veut, un parti très-imposant, puisqu'il a pour lui le grand nombre, et que la faveur est aujourd'hui aux majorités. Mais ce parti, si fort qu'il soit par le nombre de ses adhérents, n'est pas toute la Faculté, et celle-ci ne peut être bien comprise qu'autant que l'on connaît la minorité, c'està-dire le parti de l'opposition, et, pour tout dire en un seul mot, le parti de l'avenir.
L'opposition a existé de tout temps à Montpellier, et elle s'est de plus en plus dessinée et affirmée, à mesure que la tyrannie dogmatique a voulu s'imposer de force, au nom d'une tradition respectable sans doute, mais détournée des
(1) Il est essentiel de remarquer que chaque application des dogmes de la science médicale doit se rapporter à ces dogmes, par des inductions qui soient très-simples et très-prochaines. — Car, en général, plus on prolonge la chaîne des conséquences qu'on peut déduire successivement d'un principe dont on veut faire l'application, plus il est à craindre qu'on ne s'écarte de la vérité. (Discours sur le génie d' Hippocrate. Note
tendances et de la direction que suivaient les maîtres dont on invoque aujourd'hui l'autorité. De Barthez, qui était un homme supérieur par le génie et d'une originalité si puissante, on a fait un chef de secte. Son nom a été écrit sur le drapeau du vitalisme arriéré et réactionnaire, et l'on a si bien fait, que ce grand nom, qui couvre de son ombre des disciples peu au courant de la doctrine du maître, ne représente en quelque sorte que le pape d'une petite église intolérante et superstitieuse.
Barthez, glorifié là-bas sans mesure et sans discernement, n'a point exercé l'influence salutaire et légitime qui reste encore à l'état latent dans ses meilleurs ouvrages. Il n'a pas été mieux servi par ses successeurs et continuateurs les plus accrédités que ne le fut Hippocrate par Galien. On sait que ce dernier s'abrita comme sous une égide tutélaire derrière le nom d'Hippocrate; qu'il lança l'anathème — sans ménager les injures — contre tous les systèmes et les doctrines les plus autorisées de ses prédécesseurs et contemporains, et que, tout en invoquant comme un dogme infaillible l'hippocratisme qu'il travestit, gâta et dénatura, avec ses théories creuses, il se hissa doucement sur un piédestal, du haut duquel il exerça durant quinze siècles environ une souveraineté absolue, jusqu'au moment oh, l'esprit d'émancipation aidant, la pure doctrine d'Hippocrate puisée à la source, et remise en lumière, renversa de fond en comble l'œuvre imposante de son charlatanisme.
Une réaction analogue éclatera tôt ou tard à Montpellier, et dévoilera aux yeux fascinés la supercherie tyrannique qui a triomphé durant un demi-siècle, et grâce à laquelle Barthez a été amoindri et presque détrôné.
Cette réaction inévitable se manifeste visiblement par des symptômes significatifs. L'élément étranger pénètre de plus en plus dans l'école, et les nouveaux venus, qu'on aurait jadis traités comme des intrus, ne sont plus tenus de
faire acte de soumission ni de chanter, comme par le passé, la palinodie. La faculté de Montpellier compte maintenant parmi ses membres des hommes qui se soucient peu des vieilles idoles, et qui osent rire tout haut du culte qu'on leur rend encore, beaucoup plus par habitude que par dévotion. La physiologie a fini par se faire place dans un enseignement dont la physiologie ne faisait point partie, on peut le dire, depuis C.-L. Dumas, et la tradition de ce maître illustre a été très-heureusement reprise. Il y a des professeurs de la Faculté de Montpellier qui s'inquiètent beaucoup de tout ce qui se passe et se fait hors de chez eux, sans se préoccuper de mettre leurs convictions scientifiques d'accord avec les dogmes de la théologie, comme cela s'est vu, il n'y a pas dix ans. Un mot à ce sujet.
M. l'abbé Flottes, ancien vicaire général du diocèse de Montpellier, professeur honoraire à la Faculté des lettres de la même ville, a, il y a cinq ans, publié un écrit fort curieux. C'est une véritable consultation théologique faite en réponse à cette question : L'hypothèse qui admet un principe de vie distinct de l'âme et des organes est-elle contraire à la morale et à la religion (1)? Certes, voilà un problème singulier et qui surprendrait un peu l'Académie des sciences. Il faut songer qu'il a été posé à Montpellier, dont l'école de médecine, attachée par tradition et dévouée par habitude aux doctrines spiritualistes de la métaphysique religieuse, se préoccupe très-sérieusement d'accorder la science avec la foi. Cette ridicule manie de vouloir que la physiologie soit orthodoxe a repris de plus belle depuis qu'un théologien étranger, réfugié en France pour des opinions auxquelles il n'est pas resté fidèle, s'est cru obligé de soutenir, avec toute la subtilité d'un scolastique italien, que les théories vitalistes, qui peuvent se résumer ainsi : corps ou agrégat matériel, âme ou principe psychique, vie
(1) Montpellier, 1859, in-8».
OU force vitale, sont aniireligieuses, antichrétiennes, anticalholiques. Cette déclaration, ou, pour mieux dire, cette condamnation d'un théologien que l'on faisait fort savant, — il prêchait en effet de omni re scibili, — avait, il m'en souvient, vivement ému la Faculté. Cela s'explique, et par les antécédents de la Faculté et par son état présent : Técole de Montpellier est en quelque sorte sous la protection de l'Église.
La moderne faculté de Montpellier a quelque analogie et même beaucoup de ressemblance avec ces écoles du moyen âge que la piété des rois mettait sous la protection desévêques. Je sais par expérience que l'influence épiscopalen'y est pas tout à fait éteinte. Un étudiant qui veut soutenir sa thèse pour obtenir le grade de docteur doit mettre beaucoup de soin à ménager les croyances orthodoxes des hommes bien pensants et la susceptibilité des bonnes âmes. Ces scrupules des savants religieux expliquent la question qui a été posée à M. Flottes. Hâtons-nous de dire que la réponse est infiniment plus sage que la demande.
M. l'abbé Flottes, théologien et philosophe, a répondu brièvement par des textes des Pères et des docteurs de l'Église. Il n'a mis du sien que la conclusion qui est celle-ci : « L'hypothèse du principe vital distinct de l'âme et des organes, et celle qui affirme que l'âme est le principe de la vie, sont deux opinions qui sont libres ; et, quelle que soit l'hypothèse que l'on adopte, on n'en sert ni plus ni moins les intérêts de la morale et de la religion. »
Cette réponse témoigne d'un grand sens et de beaucoup de tact. Au frontispice de sa brochure, M. Flottes a mis une épigraphe tirée de VImitation{{). Elle est signiticative. Pour en saisir la portée, il faut savoir que dans cette bonne ville de Montpellier, où l'on s'inquiète si fort de l'influence heureuse ou funeste que les doctrines médicales
(1) Liv. III, ch. V.
peuvent exercer sur la morale et sur la religion, on trouve, comme ailleurs, ignorantiam recti et invidiam, que Tacite appelle un vice communaux grandes et aux petites cités. Ajoutons, pour achever le commentaire, que M. l'abbé Flottes est un homme de science, un esprit libéral et trèsdistingué, fuyant le bruit, cherchant le repos dans la vérité, lia donné à la Faculté de Montpellier une consultation trèsraisonnable. Mais le vitalisme réactionnaire est incorrigible, et, tout comme l'homoeopathie, il prend de l'eau bénite.
Si Barthez ressuscitait avec ses croyances de libre penseur et de philosophe émancipé, il serait exorcisé par les dévots et sectaires qui n'ont rien négligé pour compromettre son nom et ruiner son autorité. Ce grand homme n'avait point prévu à coup sûr que ses doctrines dénaturées seraient mises un jour au service de l'orthodoxie chancelante.
W. — lia psychologie et la médecine.
Rendons justice à l'école dite éclectique : à force d'impuissance, elle nous a débarrassés de la philosophie officielle et de ses prétentions exubérantes. L'éclectisme est mort sans espoir de résurrection, après avoir rempli son office négatif ; et, puisqu'il n'est plus, gardons-nous, malgré le mal qu'il a fait et le bien qu'il a retardé ou empêché, de lui demander compte de sa conduite et de lui rappeler ses promesses charlatanesques. Des générations entières ont subi l'influence de ce prétendu système sans en retirer aucun bénéfice. La médecine elle-même, égarée un moment à la suite des professeurs de psychologie, a pris le parti de chercher dans son propre domaine ses principes et ses méthodes; et les médecins clairvoyants et sans préjugés d'éducation comprennent très-bien maintenant que la philosophie de la médecine n'a rien de commun avec celle qu'enseignent les maîtres de logique.
Ces derniers commencent h comprendre de leur côté que leur enseignement ne constitue par le fait qu'une continualion de la routine scolastique, et la preuve qu'ils ont con»science de l'inutilité d'un tel enseignement, c'est qu'ils se permettent des excursions fréquentes sur un terrain où se rencontrent avec eux les médecins et les physiologistes.
Ce sont les plus hardis de la bande qui s'avancent ainsi en explorateurs, et, quoique d'une timidité notable, ils semblent des héros valeureux en comparaison de leurs collègues moins aguerris. Ceux-ci se bornent à d'inoCfensives élucubrations. Ils s'appliquent dévotement à traduire les Confessions ou la Cité de Dieu de saint Augustin, à écrire pour les jeunes collégiens et les demoiselles bien élevées des livres anodins sur le bonheur ou sur la famille, ou de lourdes dissertations sur la science du beau ; bref, de ces ouvrages dont l'innocuité manifeste est attestée d'ailleurs par les encouragements que leurs auteurs reçoivent de l'Académie des sciences morales et politiques.
Cette section de l'Institut de France est un port de salut, un refuge sûr pour les amateurs qui font profession de philosophie. C'est là qu'ils vont chercher des couronnes, en attendant qu'ils puissent ajouter aux lauriers les palmes vertes, insignes classiques des académiciens.
Ces prudents amis de la sagesse ^tel est le sens du mot philosophe) sont possédés de l'ambition, ou mieux de la manie académique, laquelle fait tourner tant de têtes, sans épargner môme les théologiens. L'Université de France, « si calomniée et si grande, » suivant un de ses dévoués serviteurs, est une vraie pépinière qui fournit en abondance à l'Institut de très-bons sujets, et notamment des philosophes d'une honorabilité parfaite, d'une capacité incontestable, puisqu'elle est attestée par des diplômes en règle, par des prix nombreux, et d'une modération à désespérer les sages qui ont pris pour devise le vieux dicton In medio
stat virtus, ou rhéraislichc du poêle des Métamorphoses : Medio tutissimus ibis.
Nos maîtres de philosophie suivent donc le bon petit chemin où les ont précédés et où les accompagnent tous ces praticiens de la sagesse qui, guidés par la prudence la plus méticuleuse et uniquement préoccupés de leur sûreté, n'ont d'autre souci que d'avancer doucement en évitant tout obstacle, et d'autre crainte que celle de se compromettre par quelque imprudence ou par une infraction quelconque, môme très-légère, au principe fondamental de leur catéchisme : la modération.
En prenant toutes ces précautions avant que de se mettre en route, nos voyageurs finissent par atteindre sans trop de peine le terme de leur pèlerinage, encouragés par ceux qui sont déjà arrivés, et poussés par ceux qui les suivent. C'est ainsi que nos habiles philosophes parviennent, non sans se servir de la philosophie, mais en la servant le moins possible, ou, si l'on préfère une autre façon de dire, en la desservant de tout leur pouvoir.
Les faux savants n'ont jamais manqué. De tout temps ils ont été en possession de la science officielle qui les fait vivre. Les faux sages ne manquent pas non plus, et les médecins ne doivent pas rester indifférents à leur multiplication croissante.
Il appartient à la médecine d'étudier les symptômes, les causes et la marche d'un mal qui a pris depuis quelques an-, nées les proportions d'une grande épidémie, et dont les progrès incessants ne peuvent qu'alarmer les gens de l'art, préoccupés de l'état mental de la société contemporaine. Les médecins de fous, en particulier, sont rigoureusement tenus, s'ils veulent faire leur métier en conscience, de bien connaître le milieu social et les causes prochaines et prédisposantes qui réagissent sur les fonctions supérieures ou de la vie cérébrale, de manière à produire tant de désor-
dres dans la société et une déplorable confusion dans les principes mômes de la médecine mentale.
Cette partie tellement importante de l'art médical n'est point admise dans le programme de l'enseignement officiel, et elle reçoit dédaigneusement la dénomination de spécialité, apparemment parce que les médecins d'aliénés sont obligés d'avoir des connaissances spéciales en pathologie et en thérapeutique, ou plutôt des connaissances extraordinaires, puisqu'elles sont l'apanage d'un très-petitnombre.
Il est pour le moment inutile de savoir ce que valent nos médecins de fous, en tant qu'hommes de science et de théorie. S'ils n'ont pas beaucoup avancé depuis leur entrée dans la carrière, c'est que les circonstances et les institutions ont le plus souvent été contre eux; et, conséquemment, il serait injuste d'exiger de ces honnêtes et ingénieux empiriques plus qu'ils n'ont pu faire, malgré leur bonne volonté. Une chose certaine, c'est que la médecine ne peut que perdre et s'amoindrir par ces divisions et distinctions aussi arbitraires qu'irrationnelles qui multiplient indéOniment le nombre des spécialités, à tel point que, si un prompt remède n'est appliqué à ce mal, nos médecins auront prochainement des attributions aussi réduites que ceux de l'ancienne Égypte. On sait que dans ce pays, sous les Pharaons, chaque maladie avait son médecin, et que chaque chirurgien s'occupait uniquement de la lésion de tel ou tel membre, à l'exclusion de tous les autres. Il résultait de ce partage un nombre infini de spécialistes : l'empirisme le plus brut régnait en Égypte, dans la pratique médicale. Quant aux doctrines générales, les médecins égyptiens s'en passaient. Aussi le monde ancien ne profita guère plus de leur médecine que de la civilisation tant vantée des Égyptiens.
Les Grecs, au contraire, admirablement doués pour l'observation et pour l'induction, coordonnaient les faits, et par
l'enchaînement des phénomènes observés et classés, ils obtenaient des principes, des lois, des rapports, des règles invariables et certaines, d'où, ils tiraient comme conséquences des méthodes, des doctrines, des théories, en peu de mots, tous les éléments constitutifs de la science.
Les Romains ne comprenaient pas la science autrement que les Grecs. Par l'application des facultés analytiques et par l'acquisition des connaissances partielles, les uns et les autres s'élevaient sans effort jusqu'àl'unité de conception de lanalurehumaine. Les vrais savantsdel'antiquitén'admirent jamais ces distinctions et divisions arbitraires, primilivement introduites par les hypothèses de l'école pythagoricienne, accréditées par les fictions de Platon et les rêveries des néoplatoniciens d'Alexandrie, consacrées depuis par les croyances dogmatiques qui, d'un bourg de la Palestine, se répandirent insensiblement sur l'Europe occidentale, et suivant lesquelles Thomme se décompose en deux ou trois principes constituants : l'âme, la vie, le corps, dualité ou trinilé, caries uns n'admettent que les organes et un principe unique qui les anime, tandis que les autres admettent deux principes, outre les organes : la force vitale et le sens intime, pour emprunter le vocabulaire de ceux qui se proclament disciples de Barthez.
M. le professeur Bouillier (1) inscrit ces deux termes de haute métaphysique en tête de son volume, ou du moins deux synonymes : le principe vital et l'âme pensante, qu'il veut confondre à toute force ou réduire à une cause unique et générale, à savoir ; l'âme. Il n'admet que celle-ci comme principe premier et informant, et conséquemment il se proclame animiste, et ne tient nullement à être confondu avec les vilalistes. Ces derniers veulent bien reconnaître une âme dans l'homme ; mais ils ne consentent point à lui confier la direction, ou, pour parler familièrement, le ménage
(i) ÙU pfincipê viial ét de l'âme pensante. Paris, 1862.
GuARDlA.
de l'organisation. Ils préfèrent charger des soins plus secondaires de l'économie animale ou vivante un principe de nature différenle, on n'ose dire inférieure, car les manifestations vilales ne supposent pas une médiocre capacité de la part de ce chef mystérieux qui préside à l'exercice des fonctions.
Vilalistes et animistes sont en complet désaccord, et il n'y a point d'apparence qu'ils s'accordent jamais, d'autant que les uns et les autres ne se maintiennent que par la division qui est entre eux, prenant d'ailleurs pour fondement de leurs disputes des hypothèses sur lesquelles des milliers de générations pourront continuer à déraisonner sans fin ni terme, attendu qu'une hypothèse qui échappe à toute vérification, à tout contrôle scientifique, aune durée illimitée, et peut se perpétuer aussi longuement que les plus extravagantes fictions poétiques ou romanesques. Les vilalistes les plus suhlils ne savent rien absolument de la nature et de l'essence du principe vital; mais ils croient fermement à l'existence de celte entité, moyennant laquelle ils expliquent tous les phénomènes de la vitalité et arrangent leurs théories, avec des convictions aussi inébranbles que s'ils édifiaient sur le roc. Les animistes, de leur côté, qui se moquent des vilalistes, à cause que Tâme suffit pour eux à donner raison de tout, les animistes n'ont aucune connaissance positive de ce principe qui est la base fondamentale de leur doctrine :
Ignoratur enim quse slt natura animai.
Ce vers de Lucrèce est encore à présent la meilleure épigraphe dont on puisse décorer les plus solides traités de psychologie. C'est ce que savent parfaitement nos psychologues. Ils sentent très-bien que la prétendue science qu'ils cullivent, faute de la pierre angulaire, n a point de consistance, et las d'édifier sur le sable mouvant et de voir leurs
constructions sans cesse menacées de ruine, ils ont imaginé de construire leur échafaudage philosophique sur un terrain solide, suivant le précepte d'Horace
Ponendaeque domo queerenda est area primum. « Si vous voulez bâtir, il vous faut un terrain. »
C'est en eQ'et par là qu'il faut commencer, et les professeurs de logique comprennent enfin que rien n'est plus raisonnable. Aussi renoncent-ils depuis quelques années à soutenir la thèse deJouffroy, un des leurs, sur la légitimité de la distinction de la psychologie et de la physiologie, et ils ont le plus vif désir de s'entendre avec les physiologistes. Il leur faudra quelque temps pour qu'un tel désir reçoive satisfaction; et ce qui retardera le moment de l'entente cordiale, c'est la division intestine qui règne entre les psychologues les plus désireux de contracler alliance avec la médecine et la physiologie.
Les poursuivants de métaphysique ne renoncent pas aisément à la poursuite de leur chimère : ils courent sans repos après les causes premières et finales, et veulent à toute force attraper l'absolu qui leur échappe. Au lieu d'entrer sans retard et résolûraent dans le domaine physiologique, ils s'arrêtent aux bagatelles de la porte, et suivent d'un œil inquiet cette bataille de fantômes qui se livre sans résultat possible entre vilalisles et animistes. A force de contempler les combattants, ils s'animent au combat, finissent par y prendre part, et, dans l'ardeur d'une lutte stérile, ils oublient de pousser la porte et d'entrer dans l'enceinte oij s'agitent les questions vraiment vitales, et où ceux qui se livrent aux investigations sérieuses et profitables se gardent bien de se payer de mots sonores et creux, et de dépenser en vaines arguties leur temps et leurs facultés.
Métaphysique et science ne vont pas de compagnie,
en dépit des efforts d'un honnête penseur contemporain qui prétend les associer. Il y a incompatibilité insurmontable entre elles, et rien n'est plus aisé à concevoir. Chaque conquête de la science avance la ruine de la métaphysique, et, à mesure que se multiplient les notions certaines de la réalité, le domaine de l'abstraction, jadis illimité, se rétrécit visiblement. Les métaphysiciens auront beau distinguer subtilement entre le réel et le vrai, leurs distinctions ne pourront rien pour sauver cette fausse science de l'abstrait et de l'idéal, et la science vraiment digne de ce nom proclamera victorieusement, avec deux grands naturalistes, que la vraie philosophie a pour base ce qui est réellement, en realidad de verdad, suivant l'expression énergique d'un vieil auteur espagnol, et qu'elle consiste précisément à voir les choses telles qu'elles sont.
M. Bouillier, très-familier avec le système philosophique de Descarle^, ne paraît pas avoir de propensions à tirer rigoureusement parti des règles de la méthode cartésienne. Avec son animisme radical, il n'aboutit en définitive qu'à pallier très-faiblement l'impuissance incurable delà psychologie qu'il professe, à laquelle il croit très-fermement et pour laquelle il a entrepris une enquête historique, qui serait sans doute plus irréprochable si elle n'eût été faite en vue de soutenir une thèse fort ingénieuse assurément, mais insoutenable en bonne philosophie.
M. Bouillier, de môme que les plus distingués et les mieux intentionnés de ses confrères et collègues en métaphysique, relève plus ou moins de celle fameuse école éclectique dont nous avons vu heureusement la fin, mais dont les influences ne cesseront pas de sitôt.
Dans cette école éphémère, maîtres et disciples, à défaut d'un appui plus solide, ont invoqué l'histoire, avec la prétention singulière de confisquer, au profit d'un grossier syncrétisme, tout ce qui leur semblait bon dans le passé ;
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guidés dans le choix qu'ils prétendaient faire entre les systèmes et les doctrines de leurs prédécesseurs, non par une loi d'élection fondée sur le principe même du discernement, mais uniquement par les besoins du moment et par des convenances le plus souvent étrangères à la philosophie.
L'éclectisme s'est vanté, en ses jours de triomphe, d'avoir ressuscité en quelque sorte les études historiques en philosophie. L'éclectisme, à dire vrai, n'a rien restauré, de même qu'il n'a rien fondé; mais il a eu ce privilège de travestir l'histoire, de l'altérer, de la corrompre, de la fausser sciemment et d'induire en erreur les esprit crédules qu'il traînait à sa suite, après avoir éteint en eux la lumière qui éclaire le présent et le passé, c'est-à-dire le sens critique. Peu d'écoles ont surpassé celle-là en subtilité ; mais toutes l'ont surpassée en jugement et en rectitude.
Ce que l'éclectisme a essayé en dehors de l'histoire ne compte pas. Ce qu'il a fait en histoire est entaché de deux vices, dont l'uninspire seulement le dédain, et l'autre beaucoup de mépris : l'ignorance et la mauvaise foi. L'éclectisme n'était, à le bien considérer, qu'un scepticisme sans courage, et dont l'incurable poltronnerie se trahit visiblement par l'indiflérence qui est au fond du système. Pas un de nos contemporains n'ignore les résultats pratiques de cette prétendue doctrine de conciliation. Elle n'a rien fait absolument pour l'émancipation intellectuelle, et n'a pu qu'introduire la confusion dans les idées, dans les faits et jusque dans les notions les plus élémentaires de la logique et de la morale. Les éclectiques ont invoqué hautement le spiritualisme, dont ils ont pris d'office la défense, et, dans leur ignorance de la nature humaine, ils ont prétendu contenir toute la philosophie dans l'étroit domaine de la psychologie. Le sens réel de ce dernier mot leur a échappé, à moins qu'ils ne l'aient, suivant les traditions de leur école, détourné ou altéré ; car ils ne peuvent ignorer que le terme grec qui est la racine de ce mot, et qui se traduit par âme,