‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 42 sur 59 · I. — l>e Rapport · texte numérisé non relu

I. — l>e Rapport

« Vivisection {Vivisectio, de vivus, vivant, elsecare, couper), action d'ouvrir ou de disséquer des animaux vivants pour étudier l'action des organes. »

Cette définition, très-exacte, irréprochable dans sabrièv'eté, est empruntée au Dictionnaire de médecine d'après le plan suivi par Nysten, douzième édition refondue par MM. E. .Littré et Ch. Robin (1).

La question des vivisections a vivement préoccupé l'opinion publique. L'Académie de médecine, mise en demeure de se prononcer sur les abus de la dissection des animaux vivants, a décidé que cette question soumise à son examen serait étudiée à fond, et sérieusement disculée.

Il a été nommé une commission composée de neuf membres : MM. J. Gloquet, Cruveilhier, Dubois (d'Amiens), Leblanc, H. Larrey, Renault, Ch. Robin, Claude Bernard et Moquin-ïandon, rapporteur : deux anatomistes, deux physiologistes, deux vétérinaires, un médecin théoricien, un chirurgien et un naturaliste.

La commission était, comme on voit, très-bien composée, avec un luxe de membres inusité. Aussi s'agissait-il d'instituer une enquête et d'éclairer l'administration; car c'est le gouvernement qui a provoqué l'enquête, pour répondre aux sollicitations pressantes d'une députation de la Société protectrice des animaux de Londres, dont la surveillance active s'étend, paraît-il, bien au delà du détroit.

La commission nommée par l'Académie a fait preuve

(1) Dictionnaire de médecine de Nijsten, 12e édit. Paris, 18G5, art. Vivisection,

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d'impartialité, eh désignant pour son rapporteur un naturaliste. Le rapporteur, de son côté, semble avoir devine l'embarras de la commission, en présentant un rapport qui, à défaut de qualités saillantes et de netteté, annonce le dessein de contenter tout le monde. M. Moquin-Tandon a été frappé de mort subite, ou peu s'en faut, au moment où il venait de mettre la dernière main au rapport que nous allons examiner.

On ne doit aux morts que la vérité. Le rapport de l'académicien décédé (I) ressemble beaucoup, et môme beaucoup trop à un écrit publié en 1862 (2), par M. Renault, inspecteur général des écoles vétérinaires de France, admis, sur sa demande, à faire partie de la commission, et dont la mort a suivi de près celle du rapporteur. Il s'agit donc de soumettre à l'examen du public les opinions de deux hommes qui ne sont plus, et dont le souvenir a toujours été présent dans la discussion académique.

Sous la forme d'un simple mémoire à consulter, M. Renault avait produit un plaidoj^er en faveur des vétérinaires et des physiologistes expérimentateurs.

Évidemment l'avocat plaidait pro domo sua, et il se défendait assez mal; car il s'agissait moins de prouver la nécessité des vivisections que de réfuter les accusations portées contre les vivisecteurs. Or, ces accusations, bien loin d'être détruites ou convaincues de mensonge et de fausseté, demeurent et restent avec toute leur force. M. Renault avoue que « pendant trois mois de l'été, et deux fois par semaine, il est mis à la disposition d'un certain nombre d'élèves des chevaux sur lesquels ils sont exercés, en la présence constante et sous la direction de deux professeurs, h la pratique des opérations chirurgicales (3). »

(1) Bulletin de V Académie de médecine, 1862-1863, t. XXVIII, p. 048.

(2) Recueil de médecine vétérinaire, 186?.

1-3) La société protectrice des animaux, de Londres, et les vivisections. ln-8, p. C.

Voilà un fait bien établi ; nos lecteurs sont au courant des exercices des apprentis vétérinaires, légèrement modifiés depuis quelque temps.

M. Renault prétend, et M. Moquin-Tandon après lui, que ces exercices sur l'animal vivant sont indispensables aux apprentis vétérinaires qui veulent opérer « avec habileté, avec sûreté, pour EUX et pour leurs malades{i). »

Argument spécieux, mais en réalité détestable.

Vous désirez que vos élèves acquièrent l'habileté nécessaire à l'opérateur, et l'expérience des opérations qui doit les mettre en garde contre les dangers qu'ils peuvent courir en les pratiquant. Rien de mieux. Votre préoccupation est aussi louable que votre prévoyance ; mais ce qui mérite un blâme sévère, c'est votre pratique. Quoi que vous disiez pour excuser les tortures que vous infligez aux pauvres bêtes qui sont à votre discrétion, et sur lesquelles vous appliquez les régies du manuel opératoire, en procédant avec méthode, de façon à multiplier les incisions dans la chair vive, vous n'êtes point excusables. Vous travaillez avec le fer jusqu'à extinction de vie, et, en définitive, vous ne faites pas mieux que sur le cadavre ; car, pour que Topération fût fructueuse, pour qu'elle eût tous les caractères d'une opération véritable, il faudrait qu'elle fût motivée, indiquée par une lésion réelle, par un désordre bien constaté. Faites donc de la chirurgie clinique, vous le pouvez dans vos grandes écoles. Que vos élèves soient, sous votre direction et sous vos yeux, dressés aux manœuvres opératoires sur les animaux malades, qui ne peuvent se passer de l'opération ; mais gardez-vous de livrer un pauvre cheval à des tourments atroces et à des tortures graduées, uniquement en vue de former la main, et d'augmenter la dextérité de ceux qui reçoivent votre enseignement.

« Aujourd'hui encore, après trente-cinq ans d'une vie

(1) La société protectrice, etc..

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passée au milieu d'opérations de ce genre, je ne puis en supporter le spectacle sans un pénible serrement de cœur, » dit un peu naïvement M. Renault.

Que vous semble-t-il de ce relourde sensibilité, et n'admirez-vous pas la force d'âme de ces stoïciens qui étouffent tout sentiment de tendresse et de commisération, tant ils sont « pénétrés de l'importance du but scientifique ou d'intérêt général qu'ils poursuivent (i). »

M. Moquin-Tandon, sauf une légère différence dans les termes, raisonne exactement comme M. Renault. Mais, suivant une méthode inverse, il consacre la seconde partie de son rapport aux pratiques sanglantes des vétérinaires, et c'est dans la première qu'il aborde l'examen des dissections des animaux vivants par les physiologistes expérimentateurs.

Cette première partie nous a paru plus faible, s'il est possible, que la seconde. Elle abonde en digressions intempestives, en réflexions bien superficielles et peu dignes de la gravité du sujet.

Le rapporteur a cité Plutarque, il a fait une courte excursion dans l'antiquité, et il a négligé de rappeler les protestations qui s'élevèrent, dès les premiers temps des investigations physiologiques, contre la barbarie des vivisecteurs. Démocrile avait ouvert et disséqué beaucoup d'animaux; mais il cherchait dans le cadavre le mécanisme des organes, de même qu'il cherchait la cause de la folie dans les viscères. L'école de Crotone, la plus célèbre de l'antiquité, la plus féconde en physiologistes, obéissait aux dogmes de Pythagore. Cette école, qui ouvrit au grand Aristote la voie de l'anatomie comparée, n'anatomisait que des animaux morts.

Une phrase célèbre d'Arislote prouve, contre une opinion

(I) La société protectrice, etc...., p. 12.

fiulssement accréditée, que ce grand naturaliste n'avait guère le goût des vivisections. On sait ce qu'il dit, à propos de l'origine et de la conformation des veines : a II n'est pas possible de voir ces choses telles qu'elles sont dans les animaux vivants, attendu qu'elles sont cachées profondément dans les parties intérieures (1). » Ou il faut renoncer à expliquer ce passage, ou il faut entendre qu'Aristote n'avait point la coutume d'ouvrir les animaux vivants, comme nous ferions d'une montre, pour en voir le dedans.

Les vivisections furent mises en honneur par l'école alexandrine, Hérophile, Érasistrate et les disciples de ces deux illustres chefs d'école, allèrent jusqu'à ouvrir des hommes vivants.

Le fait a été contesté par des historiens de la médecine trop complaisants. Son authenticité pourrait être mise en doute, si nous n'avions d'autre témoignage que celui de Terlullien; mais les témoignages de Galien et de Celse sont très-précis.

Les anatomistes d'Alexandrie, acceptant l'office de bourreau, avaient inspecté d'un œil curieux les parties internes, les viscères et les entrailles de quelques criminels. Ils prétendaient que la curiosité scientifique pouvait se satisfaire sur des scélérats, au profit de l'humanité souffrante, et ils la satisfirent largement, on peut le croire, mais sans que l'art médical ait rien gagné à ces investigations sacrilèges.

La question des vivisections n'est pas moderne. Celse l'a résumée brièvement, selon sa coutume, avec ce bon sens incomparable, qui fait de lui le plus solide auteur de l'antiquité médicale.

Citons quelques passages de ce grand maître :

« La douleur et des maladies d'espèce différente pouvant envahir nos organes intérieurs, ils ne voient, dit-il (parlant des médecins rationalistes), aucun moyen, si l'on n'en con-

(1) ilàtoire des animaux. V. encore Des parties des animaux.

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naît pas la structure, de les ramener à leur intégrité. Il y a donc nécessité de se livrer à l'ouverture des cadavres pour scruter les viscères et les entrailles; et môme Hérophile et Érasislrate ont bien mieux fait, en ouvrant tout vivants les criminels que les rois leur abandonnaient au sortir des cachots, afin de saisir sur le vif ce que la nature leur tenait caché, et d'arriver à connaître la situation des organes, leur couleur, leur forme, leur grandeur, leurs dispositions, leur degré de consistance ou de mollesse, l'état poli de leur surface, leurs rapports, leurs saillies et leurs dépressions ; de voir, enfin, quelles sont les parties qui s'insèrent aux autres, ou qui, au contraire, les reçoivent au milieu d'elles.

«En effet, quand survient une douleur interne, peut-on en désigner exactement le siège, si l'on ignore la position des viscères et des parties intérieurement situées? Et comment traiter un organe malade dont on ne se fait pas même une idée?

« Qu'une blessure, par exemple, mette à nu les viscères, celui qui ne connaît point la coloration naturelle de chaque partie ne saura pas distinguer l'état d'intégrité de l'état d'altération, et ne pourra dès lors porter remède à la lésion. L'application des médicaments externes devient aussi plus efficace lorsque le siége^, la forme et la grandeur des organes internes sont bien déterminés... Il n'y a donc pas de cruauté, comme on l'a prétendu, à chercher dans le supplice d'un petitnombrede criminels les moyens de conserver d'âge en âge des générations innocentes : Neque esse crudele, sicut plerique proponunt, hominum nocentium, et horum quoque paucorum, suppliciis, remédia populis innocentibus sœcueulorum omnium quœri. »

Ainsi disaient les partisans de la médecine exacte et positive dans l'antiquité, d'après Gelse (1).

(I) Traduction du docteur A, Chaales des Étangs.

Il me semble entendre les pathologisles de l'école analomique, dont nos vivisectcurs sont les héritiers directs. Mêmes arguments spécieux, et, finalement, résultats identiques.

Ces rationalistes intrépides, que l'investigation des causes poussait à de tels excès, donnèrent dans les théories les plus subtiles comme les plus invraisemblables, et, après avoir promis à l'art médical des moyens infaillibles de connaître et de guérir les maladies, ils s'éteignirent dans l'impuissance. Il n'est pas étonnant que les méthodistes aient réagi contre les tendances de l'école des vivisecteurs, jusqu'à proscrire l'anatomie comme dangereuse, tandis que les empiriques la rejetaient comme inutile. Gelse nous a transmis l'argumentation serrée de ces derniers contre les partisans des vivisections. La voici :

«Jusque-là ces diverses théories ne sont qu'inutiles, disent-ils des imaginations de leurs adversaires ; mais ce qui est cruel, c'est d'ouvrir les entrailles à des hommes vivants, et de faire d'un art conservateur de la vie humaine l'instrument d'une mort atroce, surtout quand les questions qu'on essaye de résoudre à l'aide de ces affreuses violences, ou demeurent complètement insolubles, ou pourraient être éclaircies sans crime ; car la couleur, le poli, la mollesse, la dureté et les autres conditions des organes ne restent point, sur le sujet qu'on vient d'ouvrir, ce qu'elles étaient avant les incisions; et puisque chez ceux qui n'ont point à les souffrir, la crainte, la douleur, la faim, une indigestion, la fatigue et mille autres légères incommodités viennent souvent modifier tous ces caractères, il est bien plus à croire que les parties intérieures, douées d'une délicatesse plus grande, et qui ne sont pas appelées à recevoir la lumière, seront profondément altérées par des blessures si graves et une mort si violente.

(( Quelle folie de s'imaginer que, surl'homme mourant ou

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déjà mort, les choses vont demeurer les mômes que pendant la vie I... C'est ainsi que le médecin homicide parvieni à découvrir les viscères de la poitrine et du ventre ; mais ils se présentent à lui tels que la mort les a faits, et non plus tels qu'ils étaient vivants : de sorte qu'il a pu égorger son semblable avec barbarie, mais non pas savoir dans quelles conditions se trouvent nos organes lorsque la vie les anime.

«S'il en est quelques-uns cependant que le regard puisse pénétrer avant la mort, le hasard ne les o£Fre-t-il pas souvent au médecin ? Le gladiateur dans l'arène, le soldat dans un combat, le voyageur assailli par des brigands, ne sontils pas quelquefois atteints de blessures qui laissent voir à l'intérieur telle partie chez celui-ci, telle autre partie chez celui-là ? Si bien que, sans manquer à la prudence, le praticien peut apprécier le siège, la position, l'arrangement, la forme et les autres qualités des organes, tout en ayant pour but, non le meurtre, mais la guérison : Non cœdem, sed sanitatem molientem ; idque per miser icordiamdiscere,quodalii dira crudelitate cognoverint. Et de la sorte, il ne doit qu'à son humanité les lumières que les autres n'obtiennent que par des actes impitoyables (i). »

Ainsi raisonnaient les médecins qui partaient de l'expérience, c'est-à-dire de la pathologie, pour instituer un traitement raisonnable.

Après avoir résumé les principaux arguments des deux parties adverses, Gelse exprime son opinion à lui, en termes excellents :

« Je pense que la médecine doit être rationnelle, en ne puisant cependant ses indications que dans les causes évidentes; la recherche des causes occultes pouvant exercer l'esprit du médecin, mais devant être bannie de la pratique de l'art. Je pense aussi qu'il est à la fois inutile et cruel d'ou-

(I) Même traduction.

vrir des corps vivants, mais qu'il est nécessaire à ceux qui cultivent la science de se livrer à la dissection des cadavres, car ils doivent connaître le siège et la disposition des organes, objets que les cadavres nous représentent plus exactement que l'homme vivant et blessé. Quant aux choses qui ne se révèlent que pendant la vie, l'expérience nous en instruira dans le pansement des blessures, d'une manière plus lente, il est vrai, mais plus conforme à l'humanité, paulo tardius, sed aliquanto mitius usus ipse monstrabit. »

Vétérinaires et physiologistes peuvent méditer ce morceau, qui semble écrit d'hier, et qui s'applique si bien à l'état présent.

Ce que Gelse nous rapporte des vivisections humaines, à ne considérer la question que du point de vue scientifique, est également vrai des vivisections animales.

Si le rapporteur avait mûrement pesé la valeur des idées émises par l'écrivain latin, il se fût bien gardé d'invoquer l'exemple des anciens en faveur des boucheries du laboratoire et de l'amphithéâtre.

Malgré les sacrifices sanglants en usage chez les Grecs et les Romains, Tanatomie des animaux vivants fut rarement pratiquée par les anciens investigateurs de l'organisme animal.

On a eu tort de représenter Galien comme un vivisecteur de grande expérience. La partie la plus solide de la physiologie galénique a été constituée, non pas comme on le croit communément par des expérimentations sur l'animal vivant, mais par des observations médicales, par des cas pathologiques. Galien avait une double méthode d'investigation physiologique : il s'élevait de l'anatomie à la physiologie, par induction (son grand Traité de l'usage ou de l'utilité des parties, n'a point d'autre fondement) ; ou allait de la pathologie à la physiologie, en suivant les indications de l'expérience clinique.

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Eu procédantdans ses recherches et dans l'élaboralionde ses théories physiologiques, d'après celte double méthode, Galien,physiologiste et médecin, suivait à lalellre l'enseignement philosophique d'Hippocrate. Ce grand homme a dit avec raison que la connaissance exacte de la nature humaine ne se peut acquérir que par la médecine, et qu'elle ne peut venir d'ailleurs (1). Galien, anatomiste exercé, habile aux dissections, étudiait d'habitude sur des singes. Dans un passage remarquable d'un de ses grands traités d'anatomie, il recommande de tuer l'animal , avant de le soumettre au tranchant du scalpel ; et, indiquant le genre de mort le plus convenable, il conseille d'étoutTer la bête sous l'eau, au lieu de l'égorger, ou de l'étrangler avec une corde. De la sorte, observe-t-il, les parties du cou seront sans lésion.

Nos vivisecleurs ne s'inquiètent point des lésions ; bien au contraire, ils cherchent à prolonger la vie de l'animal, qu'ils découpent vif, en produisant d'effroyables désordres.

Prenons un exemple. Il y a deux ans, dans le grand amphithéâtre de la Faculté de médecine, le professeur de physiologie, grand destructeur d'animaux, venait de couper à un misérable chien les nerfs qui vont aux larynx : celte opération empêchait le chien d'aboyer. Mais on voulait obtenir les signes manifestes de la douleur, et, à cette fin, une incision profonde fut pratiquée le long de la cuisse, de façon à mettre à nu le nerf sciatique, le plus gros de l'économie, et sur ce nerf dénudé des tractions violentes furent continuées, jusqu'à provoquer des convulsions épouvantables, qui satisfirent sans doute, et la curiosité du professeur et celle des étudiants. Ceux-ci sont attirés par ces expérimentations sanglantes, et s'endurcissentau spectacle de ces horreurs. Et remarquez que non-seulement on ne met en usage, comme on l'a avancé à tort, aucun des anesthé-

(1) De la nature de l'homme (Œuvres complètes, trad. Littré, t. VI, p. 33).

l'HlLOSOPHlIi.

siques connus pour assoupir l'animal, ou du moins pour atténuer ses souffrances; mais que la douleur, une douleur intense, est la condition recherchée de ces expérimentations cruelles. Et comment résoudre, sans la douleur, le grand problème de la sensibilité !

M. Moquin-Tandon a insinué que Thumanité intervenait dans ces sacrifices sanglants, et que les tortures des victimes étaient adoucies par l'élher ou le chloroforme.

M. Renault, plus franc et mieux instruit, affirme, au contraire, qu'aucun des moyens connus d'atténuer la douleur des opérations n'est employé sur les animaux soumis au couteau du vivisecteur, d'abord par économie, et ensuite parce que l'opérateur doit étudier tous les mouvements de réaction violente que la douleur intense provoque de la part de l'animal anatomisé.

Les partisans des vivisections croient triompher en représentant aux adversaires de leurs cruelles pratiques, qu'avant d'obtenir la réforme des abus dont ils se rendent coupables, il faudrait obtenir l'abolition de ces luttes barbares qui ensanglantent l'arène devant une foule assemblée.

Certes, il serait à souhaiterque les jeux sanglants du cirque ftissent supprimés ; que l'Espagne renonçât aux combats de taureaux, l'Angleterre, à la boxe, aux combats de chiens et de coqs. Mais il serait bon avant tout que ceux qui se vantent de servir la science donnassent les premiers l'exemple de la mansuétude envers les animaux, et qu'ils renonçassent à défendre par de détestables raisons des pratiques qu'il faut flétrir, au nom de cette môme science qu'ils prétendent servir et qu'ils déshonorent. Les vivisecteurs ont beau, pour se défendre, entasser des noms et citer des découvertes. Encore une fois, qu'ils nous prouvent que la médecine clinique a retiré quelque profit de leurs expérimentations ; et, sans les absoudre, nous serons envers eux disposés à quelque indulgence. Mais si la plupart de leurs

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recherches étaient vaines, contradictoires, inutiles, ne faudrait-il pas leur demander compte du sang versé?

Et si, parmi ces opérateurs, il s'en, trouvait qui fussent de tous points incapables, comme il y en a; si ces opérations étaient pratiquées, comme elles le sont trop souvent, par une main que le cerveau ne conduit pas, par des gens qui, après avoir torturé des centaines de chiens ou de chevaux, viendront nous dire, dans un mémoire inepte: j'ai vu ceci et puis cela, et j'ai constaté tel phénomène, que je suis incapable de comprendre, de déterminer, d'interpréter raisonnablement ; mais je suis une des colonnes de la physiologie expérimentale, et mon nom est cité en Allemagne ou ailleurs ! Et s'il y a des corps savants qui encouragent ces manœuvres, qui leur distribuent des récompenses, qui leur promettent réputation et honneurs, ne seraiL-ils pas temps que l'opinion publique intervînt et que les vivisecteurs fussent soumis à une surveillance morale, autrement efficace que celle des Académies?

On se souvient encore de ce quaker américain ou anglais, qui apostropha si rudement Magendie, au milieu d'une de ses leçons, et flt honte à ce grand sacrificateur du spectacle qu'il offrait au public.

Magendie, sous lequel se sont formés la plupart de ceux qui tranchent maintenant dans la chair vive, fut troublé de cette réprimande énergique d'un homme de bien. Il était d'ailleurs impassible au milieu des animaux en expérience. A la fin d'un de ses cours, un étudiant, devenu maître à son tour, s'étant glissé près d'un misérable chien, à moitié mort, à force de tirailler avec une pince sur des nerfs mis à nu, obtint un mouvement qu'il cherchait à produire, et de s'écrier hors de lui : Je Tai trouvé, tout comme Archimède. Et Magendie, sans perdre la téte : « Monsieur, dit-il, tout ce qui se découvre dans mon laboratoire m'appartient, »

Si la postérité se souvient de Magendie, elle en parlera comme d'un égorgeur intrépide.

Cet expérimentateur a pourtant fait école, et nos biologistes, comme ils s'intitulent, suivent en tout ses errements. Forcés de se passer d'idées, ils multiplient les expérimentations, qu'ils confondent avec l'expérience, faute de connaître le sens véritable du mot observation. Ces expérimentateurs se croient tout permis dans l'amphithéâtre aussi bien que dans le laboratoire; et, uniquement préoccupés de leurs recherches mécaniques, ils oubUent le but réel de l'enseignement physiologique, de môme qu'ils en ont oublié la véritable tradition.

« De môme que les vérités anatomiques sont fondées sur l'observation, les vérités physiologiques le sont sur l'expérience. C'est sur les animaux vivants que les essais de ce genre doivent êtres tentés ; et comme rien n'est plus difficile que de reconnaître la voix de la nature au milieu des convulsions et des cris de la douleur, il importe qu'un maître exercé apprenne aux élèves avec quelles précautions il faut qu'on l'interroge, et dans quel sens on doit interpréter ses oracles. »

C'est Vicq-d'Azyr qui dit cela, et il ajoute plus bas :

« Ces expériences, distribuées avec art, rompraient, dans l'enseignement, l'uniformité du récit: elles forceraient l'attention des élèves, qui ne pourraient oubher ce que des circonstances si frappantes auraient gravé dans leur haémoire (1). »

Si nos physiologistes expérimentateurs étaient du moins capables de suivre, dans leurs démonstrations et vivisections publiques, les conseils de Vicq-d'Azyr, on pourrait, à la rigueur, tolérer leurs prétentions et souffrir leurs pratiques, en les réduisant à une juste mesure. Mais, comme ils ne sont pas en état de remplir les conditions exigées d'un

(I ) Discours sur Vanatomie,

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professeur de physiologie parle célèbre analomiste, qu'ils se contentent de travailler dans leur laboratoire, qu'ils cessent d'attirer le public à leurs leçons par la pratique de ces opérations sanglantes, qu'ils exécutent à merveille, sans doute, mais qui sont parfaitement inutiles aujourd'hui, l'enseignement de la physiologie étant séparé et distinct de celui de l'anatomie. Ces deux enseignements étaient confondus du temps de Vicq-d'Azyr. Aujourd'hui, les faits acquis sont consignés dans les livres classiques ; de telle sorte qu'il est superflu de démontrer, pour la centième fois, ce qui est connu, reçu et accepté comme certain.

Nos professeurs de physiologie comptent beaucoup sur les vivisections pour attirer la foule à leurs leçons ; et ils prodiguent en conséquence les expérimentations sur l'animal vivant, preuve évidente qu'ils ne sentent pas en eux, qu'ils ne possèdent pas les qualités d'esprit qui séduisent un auditoire et le fixent.

L'enseignement supérieur est bien bas quand de telles ressources sont employées par les hommes qui sont chargés de cet enseignement. Il y a là une question très-grave que nous réservons.

Voici, pour terminer, les conclusions du rapporteur (1) : « 1° Les vivisections sont indispensables au progrès de la physiologie expérimentale, et les opérations sur les animaux vivants sont nécessaires dans les écoles vétérinaires ;

2» Les vivisections et les opérations doivent être faites avec réserve, et il faut éviter, dans ce genre de recherches ou d'études, tout ce qui pourrait leur donner un caractère de cruauté;

3» Les vivisections doivent avoir pour but bien déterminé et bien évident un progrès dans la science ;

4° Les opérations ne doivent être permises aux élèves que sous la direction et la surveillance d'un professeur ;

(I) Bulletin de l'Académie de médecine, 1862-1863, t. XXVIII, p. 960.

3° Les vivisections et les opérations ne doivent être faites, autant que possible, que dans les facultés, les écoles et les établissements publics ;

6" Les expérimentateurs et les opérateurs doivent s'entourer de tous les moyens que possède la science pour abréger et adoucir les souffrances des animaux, et même, dans certains cas, pour les prévenir complètement. »

Cette dernière phrase trahit les incertitudes du rapporteur. Ses conclusions n'ont aucune vî^leur, aucune signification précise, sauf la première. Les autres n'accusent que de bonnes intentions, et les mesures restrictives qu'elles indiquent si vaguement sont tout à fait illusoires.

Concluons à notre tour. Demandons hautement que, dans les écoles vétérinaires, les opérations sur l'animai vivant soient absolument abolies comme inutiles, et que les physiologistes expérimentateurs s'abstiennent de torturer les animaux en présence du public. Qu'ils apprennent à leurs auditeurs les résultats des expérimentations du laboratoire ; mais qu'ils ne recommencent point ces expérimentations dans l'amphithéâtre.

Ces répétitions sont superflues et peuvent exercer une fâcheuse influence sur le moral des élèves, aussi bien que sur la direction des études médicales.

Nous pensons, comme Gelse, que, dans la pratique médicale, c'est l'expérience qui apporte le plus utile secours : ad ipsatn curandi rationem nihil plus conferre^ quam experientiam; et avec Celse, nous tenons qu'il est à la fois inutile et cruel d'ouvrir des corps vivants : incidere autem vivorum corpora, et ct^udele^ et supervacuum est.

M. le ministre de l'agriculture et du commerce, en adressant à l'Académie les pièces à lui fournies par les délégués de la Société protectrice de Londres, à l'appui de leurs accusations contre les vivisecteurs, avait demandé à la com.pagnie une réponse à ces trois questions :

LES VIVISECTIONS A l'aCADÉMIE UE MÉDECINE. C83

« i° Ya-t-il quelque chose de fondé dans les plaintes articulées par les membres de la Société protectrice, en ce qui concerne la pratique des vivisections en France?

-2° Y a-t-il lieu d'en lenir compte?

3° Y a-t-il quelque chose à faire et dans quelle mesure? »

La commission a eu le tort de ne pas comprendre que sa tâche était uniquement de se prononcer affirmativement ou négativement sur ces trois points. Si bien que les six conclusions du rapporteur de la commission ont laissé sans réponse la demande très-nette et très-catégorique du gouvernement.

Nous avons démontré l'insignifiance du rapport académique et la banalité de ses conclusions, nullement concluantes, puisqu'elles se bornent à exprimer des vœux, à donner des conseils timides, non sans conlenir des aveux implicites, qui expliquent jusqu'à un certain point, sans les excuser pour cela, les paroles acerbes et peu mesurées des rédacteurs du réquisitoire anglais. La commission n'avait point à se préoccuper de la forme de ce réquisitoire; car il est puéril, dans toute question scientifique et d'un intérêt général, de répondre à des invectives au lieu de donner de bonnes raisons.

Le ministre, en s'adressant à l'Académie pour avoir l'opinion de l'Académie, ne demandait point un plaidoyer pour ou contre les vivisections, mais une enquête. C'est donc un juge d'instruction, éclairé et inflexible, qu'il fallait charger du rapport, et non un avocat, plein de bon vouloir sans doute et d'intentions excellentes, mais qui, semblable à bien des avocats, a parlé longuement pour ne rien dire (1).

(I) Comme nous n'avons pas l'honneur d'appartenir à la Société protectrice de Paris, ni à aucune autre Société quelconque, il nous sera permis de consigner ici le mauvais efifet produit par une lettre du vice-président de cette Société à l'Académie de médecine. Cette lettre a été lue en séance publique, par le secrétaire annuel, et son contenu, qui n'a satisfait personne, a vivement peiné et mécontenté ceux qui sont contre les vivisecteurs. Le vice-président de la Société protectrice des animaux,

ïf* — l'es physiologistes expérimentateurs.

La physiologie est sans contredit une grande et belle science, et digne du culte des plus forts esprits : mais la médiocrité l'a tellement abaissée, que les plus chélives in-

expiimant une opinion personnelle, ou servant d'organe aux membres de la Société (c'est ce qu'il a négligé de préciser), a donné son approbation chaleureuse aux conclusions du rapport de feu Moquin-Tandon , conclusions évasives ou insigniûautes, dont nos lecteurs ont, sans aucun doute, apprécié la valeur.

Si l'acquiescement de la Société protectrice est accordé au rapport académique sur les vivisections, les vivisecteurs doivent des actions de grâces à cette Société, qui, par son approbation explicite, montre assez qu'elle ne trouve rien à modifier ni à reprendre dans l'état présent. Ce certificat de tolérance, aussi malencontreux qu'imprévu, a causé une vive agitation dans la Compagnie, et sa lecture a été un véritable incident, d'après lequel on a pu prévoir que la discussion serait sérieuse et passionnée.

Il faut ajouter que le même vice-président nous avait félicité en termes très-chaleureux de notre initiative et de notre attitude dans la question des vivisections ; et nous avions pensé, d'après sa lettre, que nous pouvions compter sur l'appui moral de la Société protectrice de Paris. La commission académique chargée d'étudier la question des vivisections comptait cinq membres de cette Société sur neuf. C'est peut-être à cette circonstance qu'il faut attribuer en partie l'hésitation et l'incertitude du rapporteur, plus préoccupé de démontrer l'utilité des vivisections que d'en signaler les abus. Ce qui paraît étrange, c'est que des vivisecteurs, trèsconnus par leur insensibilité et par la facilité déplorable avec laquelle ils découpent les animaux vivants, soient reçus dans des Sociétés protectrices, et qu'ils osent se parer d'un titre qui devient ainsi tout à fait dérisoire. Est-ce que les Sociétés protectrices auraient imaginé d'adoucir les souffrances des animaux en ouvrant leurs portes à ceux qui les tourmentent ?

Chaque Société a ses règlements et ses statuts, et chaque Société est juge fies réformes à introduire dans ses statuts et règlements. Que les Sociétés protectrices des animaux nous permettent néanmoins une réflexion : si elles transigent avec les partisans des vivisections, leurs protégés auront grandement ;\ souffrir de ces transactions. Que si, non contentes de transiger avec les vivisecteurs, elles les reçoivent parmi leurs membres, la pratique des vivisections se trouvera encouragée ou tolérée par ceux-là mêmes qui devraient le plus efficacement travailler à la proscrire, à l'abolir, ou tout au moins à la réduire en d'étroites limites.

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telligences peuvent l'aborder maintenant, et s'en faire un piédestal.

Les partisans quand môme des vivisections appartiennent pour la plupart à cette école sans principes et sans doctrines, où l'on se passe parfaitement de toute théorie, et pour laquelle les procédés de l'expérimentation tiennent lieu de méthodes. Pour les disciples de cetle école, vivisection signifie méthode souveraine, mode d'investigation incomparable, excellent, unique ; de même que vivisecteur, pour ceux qui se parent de ce titre, signifie savant physiologiste et médecin positif, exact ; les vivisecteurs et les expérimentateurs se proposant, comme ils disent, de rendre la médecine scientifique.

Certes, ce n'est pas le zèle qui fait défaut; il abonde au contraire, et si fort, que la superstition est au comble. Aujourd'hui, point de salut hors de la méthode expérimentale, disons mieux, en dehors de l'expérimentation ; ce qui est bien différent, ainsi que l'état présent l'atteste avec évidence.

Un expérimentateur, comme on l'entend de nos jours en physiologie, est un homme de bonne volonté, qui s'exerce sur l'animal vivant, avec le fer, les poisons et les réactifs; un homme comme on en voit beaucoup dans nos amphithéâtres, un homme qui, suivant l'exemple de Magendie, « prend nécessairement en aversion toutes les théories et tous les systèmes, » et se propose de les remplacer par -« ^expérience seule sans audun mélange de raisonnement. »

C'est un biographe, un disciple, un successeur de Magendie qui s'exprime de la sorte, le même qui, fidèle à l'enseignement du maître, a résolu lui aussi « de déposséder les propriétés vitales, et de leur substituer des phénomènes physiques et chimiques, s'accomplissant dans l'organisme vivant. »

Telles sont les prétentions, tels les principes de l'école des physiologistes expérimentateurs. Ils nous vantent

fondateur, moins à cause de ce qu'il a fait beaucoup de tentatives et obtenu peu de résultats, que pour avoir « conservé toute sa vie cette antipathie pour le raisonnement en médecine et en physiologie » dont nos vivisecteurs font parade, persuadés qu'ils sont des avantages de cette doctrine pour l'avancement de la biologie, science dont ils compromettraient l'avenir et l'existence même, s'ils étaient de force à ébranler les bases si solidement posées par Bichat. Ce grand homme est par eux sacrifié à Magendie. C'est ainsi que les disciples de Cuvier ont tenté d'élever leur maître au-dessus de BuCfon. Vaines tentatives des deux côtés ! A mesure que l'histoire naturelle avance, le nom de Buffon grandit, de même que la gloire impérissable de Bichat reçoit un nouvel éclat des efforts impuissants de ses détracteurs.

Dans le domaine scientifique, tous les efforts sont méritoires ; mais encore est-il juste de distinguer le constructeur et l'architecte du simple manouvrier, car, si tout labeur utile est digne de rémunération et porte avec lui sa récompense, la science est éminemment redevable à ceux qui fécondent la réalité des choses d'un rayon de leur intelligence :

Naturse species ratioque,

dit excellemment Lucrèce.

Cette devise est comme une formule de la vraie méthode scientifique ; et il est temps de la recommander aux méditations des expérimentateurs, qui, au nom de la philosophie positive, qu'ils appliquent sans discernement, croient travailler aux progrès de la biologie. Nous croyons très-fermement qu'ils s'égarent, et qu'à leur insu, ils sont dans la réaction.

Depuis la mort de Magendie, l'homme et ses travaux ont été appréciés à leur valeur exacte ; et quiconque a étudié la sçience de l'organisation, en suivant sans dévier le pré-

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cepte de Lucrèce, sait très-bien qu'un pareil guide ne peut mener bien loin.

On disait autrefois que le médecin commence là où le physicien s'arrête ; et celte façon de dire signifiait évidemment que les phénomènes du monde inorganique et les manifestations de l'organisme vivant ne doivent pas être soumis aux mêmes procédés d'investigation. La médecine s'élant soustraite, non sans peine, après des efforts réitérés pendant des siècles, au joug pesant des théories physiques et'chimiques, la vérité du dicton a reçu de l'expérience une conflrmation éclatante; et la biologie a eu son domaine, indépendant, ou du moins distinct de celui de la physique et de celui- de la chimie. Mais la séparation, très-légitimèj n'a pas été du goût de quelques esprits très-positifs, qui, regardant la vie comme une abstraction, n'ont vu dans les manifestations de la vitalité qu'un ensemble, une succession de phénomènes physiques, et, en conséquence, ont imaginé de démentir le vieux dicton, en faisant du médecin et du physiologiste un continuateur du physicien.

Magendie a travaillé toute sa vie à la solution d'un problème qu'on peut dire aussi absurde et insoluble que la quadrature du cercle, et ses disciples et successeurs poursuivent la môme chimère, au nom de la science exacte et pour le plus grand profit de l'art médical,

Malgré l'inanité de leurs prétentions, la majorité est pour eux et avec eux, et la plupart de nos médecins s'honorent de suivre, en toute occasion, ce qu'on nomme emphatiquement la méthode expérimentale, méthode excellente quand on l'applique à propos et conformément aux principes de la biologie, c'est-à-dire tout autrement que les vivisecteurs, dans leurs leçons et dans leurs livres.

Nous savons ce que valent les vivisecteurs, et ce qu'ils peuvent en réalité, parce que nous les connaissons de longue date, pour les avoir suivis dans leurs leçons et dans leurs expériences. Si nous prenons la liberté de les juger avec in-

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dépendance, et de les apprécier à leur exacte valeur, c'est que nous n'avons pas cru qu'il fût suffisant d'étudier à leur école; et qu'au peu qu'ils nous ont appris, nous avons eu le soin d'ajouter bien des acquisitions indispensables, qu'ils font profession de dédaigner, sans nous mettre en peine de l'opinion de la majorité et de la tradition qui prévaut de nos jours dans l'enseignement médical, sous toutes ses formes. Car il en est un peu présentement comme du temps de Galien : «Loin de prendre la méthode rationnelle pour guide, selon le précepte d'Hippocrate, nos médecins dénoncent ceux qui s'y conforment comme s'occupant de choses oiseuses. »

Voilà ce que disait, il y a bien des siècles, le médecin de Pergame ; et le même reproche part aujourd'hui, presque dans les mêmes termes, de ceuxqui,ayantlecerveau mutilé, prétendent imposer à tous leur régime intellectuel. Ceux-là ne comprennent point la haute importance de la question soulevée à propos des vivisections. Ils ne sauraient, à la vérité, en mesurer la portée ni en prévoir les conséquences, bien que les plus clairvoyants semblent pressentir le jugement sévère que portera d'eux le public intelligent, quand il saura combien l'école des vivisecteurs a contribué à rapetisser lascience générale de l'organisation, à ravaler l'enseignement physiologique, et à rétrécir le domaine de la philosophie médicale, en dénaturant la méthode, en méconnaissant le principe môme des études biologiques.

Broussais avait prévu les tristes conséquences d'un enseignement médical ainsi détourné de son but véritable. Voici ce qu'il écrivait en 1822 (1):

« Peut-être a-t-on été trop vitaliste dans la physiologie, depuis Stahl jusqu'à Bichat; mais, en échange, on devient trop mécanique dans une école plus moderne; et le mépris que l'on affecte pour les anciennes explications ferait infail-

(1) Anmles delà médecine physiologique, Dlsconrs préliminaire, t. I, p. 14.

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libleraent rétrograder la science, si tout le monde obéissait à cette nouvelle impulsion. »

Dans cette phrase, Broussais a été prophète, et moins d'un demi-siècle a suffi pour réaliser sa prophétie.

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