‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 46 sur 59 · ABUS DE LA MÉTHOOE EXPÉRIMENTALE · texte numérisé non relu

ABUS DE LA MÉTHOOE EXPÉRIMENTALE

Les convictions de M. Renouard sont-elles le résultat de ses éludes historiques, ou bien ne s'est-il livré à l'élude de l'histoire médicale que pour chercher dans le passé de la médecine des arguments à l'appui d'une thèse? J'avoue que je n'en sais rien; mais j'incline à penser que c'est par une vieille habitude, et en quelque sorte de parti pris, que M. Renouard goûte si fort l'empirisme, et qu'à cause de sa prédilection, il traite si bien, et môme trop bien le professeur qui représente ses idées favorites dans l'enseignement officiel.

Il est vrai que M. Renouard n'applaudit pas également à la seconde conférence, puisqu'il déclare qu'elle est à refaire. Il encourage donc M. Trousseau à reprendre la question du mauvais empirisme, et il lui indique môme de quelle façon cette reprise pourrait réussir, à son gré, dans, un postscriptum à l'adresse des physiologistes métaphysiciens, lequel est de beaucoup ce qu'il y a de mieux dans sa brochure, quoique l'auteur n'y ail rien introduit qui ne se trouvât déjà dans son Histoire de la médecine.

Dans ce post-scriptum, M. Renouard passe rapidement en revue les principaux systèmes qui ont tour à tour ou simultanément dominé en médecine depuis un demi-siècle : animisme, vitalisme, brownisme, physiologisme. Passant sans transition de Stahl à Barthez, de celui-ci à Brown et finalement à Broussais, il salue ces grands hommes d'un mot ironique et amer : illusion, et ce mot, il le répète deux fois, tout en saluant les maîtres, et cette répétition produit naturellement un très-bel effet, et prépare à merveille la conclusion contre le dogmatisme et les dogmatiques.

Voilà, en substance, toute la brochure de M. Renouard. Elle est très-mince d'ailleurs, et il n'y a rien de mieux à en dire.

siècle. Paris, 1840, 2 vol.— Lettres philosophiques et historiques sur la médecine au XIX' siècle, 3« édition, Paris, 1861.

7i0 PHILOSOPHIE.

Passons à l'auteur anonyme, qui a fait, non sans succès et non sans prétentions, un pamphlet de longueur raisonnable, puisqu'il ne renferme pas moins de seize chapitres, contenus en un demi-volume. 11 a Lien voulu décliner son système doctrinal et sa provenance, tout en se couvrant d'un masque tant soit peu transparent.

En se disant de l'École de Paris, il ne s'est pas beaucoup avancé, car on ne sait trop ce que c'est que l'École de médecine de Paris, à tel point que, sans tomber dans le paradoxe, il serait aisé d'en contester l'existence. Laissons donc de côté la provenance de notre homme-mystère et déchiffrons la devise de son blason : Rationaliste.

Voilà, certes, un grand mot, fort à la mode de nos jours, et qui sent furieusement le charlatanisme tudesque. La raison, qui »'a de demeure fixe nulle part, ne réside point à coup sûr en Allemagne; mais quant au rationalisme, il est tout germanique d'origine et de façons. Depuis qu'il a passé le Rhin, le sens commun se gale visiblement en France ; ce qui prouve péremptoirement que la clarté n'émane point du brouillard, et qu'on y voit toujours plus clair quand la lumière va devant.

Notre anonyme vient corroborer ces deux assertions par son exemple, tout négatif. 11 appartient sans conteste à lu bande scolaslique des rationalistes, par l'usage qu'il fait de ses facultés logiques, par sa subtilité raffinée, par la profondeur apparente de ses raisonnements, par son langage imagé, hérissé de métaphores el de formules algébriques, en peu de mots, par toutes ces qualités d'esprit et de slyle qui trahissent un métaphysicien déguisé; car, malgré tous ses feux d'artifice et le bouquet final, il reste enveloppé d'épaisses ténèbres. Aussi n'a-l-il de réellement bon que son commencement ou l'exposition.

Le portrait de M. Trouss»iau n'est point à dédaigner. Nous y voudrions néanmoins quelques retouches et quelques traits plus accentués, de façon à montrer comment les

ABUS DE LA. MÉTHODE EXJ>ÉIUJJENTALE. 711

maîtres les plus accrédités, dans l'enseignement médical, inclinent iirésisliblemenl ad verba garrulitatemque.

Les deux chapitres qui suivent sont consacrés à une analyse des conférences su}^ /'em/jiV/swe. L'auteur anonyme entre définitivement en matière dans le chapitre quatrième, et au lever du rideau nous trouvons en présence, sur son théâtre de marionnettes, deux pei sonnages qui ont vraiment grande peine à se mouvoir, tant les Idcelles qui les font aller sont usées depuis Gelse etGalien, et qu'il est malaisé de recon-: naître, malgré l'étiquette appliquée à chacun, et l'intervention de rélymologie. Ces deux personnages s'embrouillent, tout en déclinant leurs noms et qualités, très-confusément à la vépité, si bien que, dès ce quatrième chapitre, les nuages se condensent.

L'auteur allègue l'histoire de la médecine, dont la connaissance ne lui est peut-être pas aussi familière qu'il serait à souhaiter, il invoque l'arithmétique, l'algèbre,, la géométrie, la physique, la chimie. Quant au;sens de ce chapitre, autant qu'on le peut deviner, il se résume ainsi : les faits, réduits en principes, sont le fondement de l'art.

Mais qu'est-ce que l'art? Après une dissertation ingénieuse, bien qu'un peu longue, l'anonyme répond que l'objet de l'art, c'est l'idéal. Parallèle entre l'art et la science; définition de la science ; besoins, instincts, métiers, industrie; classification de nos connaissances, Descartes, A.mpère, Linné, accumulation prodigieuse de grands noms el de mots sonores, et en résumé, confusion. Le rationalisme aidant, nous voilà au fond du puits à la recherche delà vérité.

Le chapitre cinquième se termine par ces mots : u Une science est donc constituée dès l'instant qu'elle a un objet précisé dans son unité comme dans ses parties, un premier principe, une première loi, une méthode éprouvée. » Tournons la page, et comme conséquence de ce bel axiome, nous lirons en téte du chapitre suivant ces cinq mots : a Lamédecine est une science. »

Comment démontrer pareille proposition?Rien n'est plus simple. Hippocrate proclame la puissance de la nature; il se fait son auxiliaire, et voilà la science médicale à jamais constituée. Le mot grec, tant de fois usité dans les écrits hippocratiques, et qu'on a traduit vicieusement par le mot français art, doit se traduire par science; et la preuve que tel est le vrai sens du vocable grec, c'est que l'École ;3o/ytechnique représente en fait une institution qui a pour objet l'enseignement, non des arts, mais des sciences.

Quoique ce raisonnement soit tout à fait digne d'un professeur de logique, il ne manque point de bardiesse ni d'originalité. Il équivaut pour l'auteur anonyme à une démonstration, et il part de là pour établir sa théorie de la responsabilité médicale par un autre raisonnement qui peut se résumer en ces termes : Si la thérapeutique est un art, le médecin n'est pas scientifiquement responsable, étant, par le fait, affranchi de toute règle. Donc, la médecine est une science; il le faut absolument pour la dignité de la profession médicale. Telle est la substance du septième chapitre.

Le huitième traite de procédés de l'empirisme. Aussi vide que le précédent et un peu plus plaisant, il se distingue par une courte apologie des homœopathes, et par une satire assez vive de cette pauvre Faculté de médecine, toujours en retard, puisqu'elle se laisse devancer non-seulement par les sciences physiques, mais encore par l'empirisme le plus routinier et le plus brut.

Le chapitre neuvième nous ouvre les sources de l'empirisme et se recommande à la curiosité par une série d'anecdotes et d'allégations qui tendent à démontrer que toutes les variétés de l'empirisme se réduisent à une seule espèce, puisque tous les empirismes sont également impuissants, ainsi qu'il résulte du chapitre dix, recommandable par sa brièveté.

Le chapitre onzième, beaucoup plus long, renferme, en

Page 1