‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 47 sur 59 · ABUS DS LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE · texte numérisé non relu

ABUS DS LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE

substance, ceci : le dogmatisme, conséquence de l'empirisme; point de progrès pour la médecine, si elle ne se soustrait à la domination de l'un et de l'autre. Avec le progrès se fortifie et s'accroît la certitude; or, l'empirisme s'opposaut à tout progrès, il faut y renoncer sans retard, et s'engager hardiment dans la voie méthodique ou scientifique. Tout cela est d'une grande force de raisonnement, mais d'une clarté douteuse.

On pressent néanmoins où notre rationaliste veut en venir, dès le chapitre douze, oîi il insiste sur l'importance capitale de savoir quelle est la marche naturelle des maladies. En d'autres termes, l'auteur anonyme, fort de l'autorité d'Hippocrale, invoque le secours bienfaisant de la nature médicatrice, et à l'aide de ce grand nom et de celte fiction presque mythologique, contre laquelle réagirent si vigoureusement Asclépiade et ses disciples les méthodistes, il nous introduit tout doucement dans le chapitre suivant, dont le titre est tel : o èxpeclation et expérimentation ».

Dans l'esprit de l'auteur, ces deux mots ont un sens équivalent. Sa pensée intime peut se traduire à peu près ainsi : 0 Messieurs de la Faculté et messieurs de l'Académie, vous ne voulez point vous rendre à l'évidence, vous n'y voyez goutte ; point ne voulez vous convertir^ et si d'aventure un rayon lumineux tombe sur vous, vos yeux se ferment pour voiries miracles qui s'accomplissent sans vous et malgré vous. » Que signifie ce langage?

Lisez le chapitre quatorze, le grand chapitre de ce gros pamphlet, et vous y trouverez, au milieu de quelques documents de statistique et de beaucoup de raisonnements spécieux, une belle apologie de l'homœopathie avec l'apothéose des homœopathes, bonnes gens qui travaillent de tout leur pouvoir à éliminer de la médecine l'empirisme, avec un désintéressement absolu, uniquement pour obéir à des tendances scientifiques. La dernière page de ce chapitre essentiel est un vrai dithyrambe. Hahnemann, « l'illustre

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el pacifique révolutionnaire, » y est présenté connme un réformateur sans pareil, dont la supériorité écrase Brown, Rasori, Bichat, Barthez, Broussais, auteurs d'impuissantes tentatives.

Notre rationaliste, au nom de la raison et de la science, et en faveur de la loi de similitude, hors de laquelle il n'espère point de salut pour la thérapeutique, conclut exactement, au point de vue nc'galif et critique, comme le docteur Renouard. De même que ce dernier raille tous les chefs d'école qui ont cherché la voie hors de l'empirisme, dcméme l'auteur anonyme sacrifie à son idole tous ceux qui, en médecine, ont suivi l'empirisme ou le dogmatisme, c'est-à-dire tous les médecins, depuis Hippocrate. Avant de tirer ses conclusions, il ébauche un réquisitoire contre les dogmatistes.

11 y a dans ce brillant morceau beaucoup de citations et de réminiscences poétiques, beaucoup trop, à mon gré. 11 faut néanmoins rendre justice au mérite de l'anonyme comme écrivain.

Pour ce qui est des opinions, il serait difficile d'en apprécier la valeur; car ce rationaliste ne fait pas preuve de connaissances bien profondes en médecine. Il incline au scepticisme, malgré ses prétentions à la certitude scit ntifique. Il n'a point de convictions médicales, à moins qu'il ne faille prendre pour des convictions ses avances à l'homœopalhie. Que si ces avances sont sincères, le rationaliste anonyme pourrait bien être un de ces métaphysiciens de l'Université qui cherchent un soutien à leur philosophie décrépite dans l'étude de la physiologie, et dont la manie est de vouloir accorder des éléments incompatibles.

Il me répugne de croire qu'il soit médecin; car il n'a point médité sérieusement sur les principes de l'art médical, el de cet art il ne connaît que Irès-superflciellement l'histoire. Aussi ne saurait-on engager avec lui une discussion dans les formes.

ABUS DE LA MÉTHODK EXPÉRIMIîNTAI.K. 7 15

D'ailleurs, il est entré en lice avec un masque, et c'est à l'aide de ce masque qu'il s'est glissé dans la Faculté. Nous ne comprenons pas bien le motif qui l'a forcé de se déguiser, s'il appartient réellement au corps médical. D'autres que lui, parmi les médecins, ont pris en main la défense de l'homœopalhie, qui les fait vivre. D'autres que lui ont déclaré la guerre à la médecine routinière, officielle et académique, sans la modifier en rien. Le rationaliste anonyme réussira-t-il mieux que les autres adversaires de l'empirisme et du dogmatisme? Il n'y a point d'apparence. D'ailleurs, il semble tout à fait inexpérimenté en fait de pratique médicale. En revanche, il a lu quelques-uns de nos auteurs, et il s'en sert comme pourrait le faire un métaphysicien, qui prétendrait nous ramener, par Hahnemann, à l'animisme de Stahl, c'est-à-dire à un vilalisme mystique, particulièrement du goût des philosophes que la physiologie séduit et ne corrige point de leur passion pour les théories creuses.

Ce n'est point par l'intervention de ces amateurs de métaphysique, si conciliants qu'ils soient, que nos médecins peuvent échapper aux deux écueils contre lesquels se heurte la médecine contemporaine. L'empirisme est un refuge pour les consciences honnêtes qui ont instinctivement horreur des théories, et qui de l'art médical ne connaissent, ne comprennent, que le côté pratique.

Les plus avancés, les plus hardis de nos médecins, croient s'élever au-dessus de l'empirisme par l'expérimentation, et ils ne voient rien de tel pour arriver à la certitude, que ce qu'on appelle la méthode expérimentale. Celle méthode, telle qu'ils l;i comprennent, ne mérite pas un examen spécial ; les résultats de son application disent assez sa valeur. Mais les exagérations des expérimentateurs ne sont pas tout àfait indignes d'attention; elle lecteur noussaura gréde soumettre à son appréciation deux tentatives d'innovation, qui montreront suffisamment de quoi les partisans de la préten-

duc méthode expérimentale sont capables en physiologie et en pathologie.

IB. — li'Omiiig^éuie.

Le premier exemple est tiré d'un opuscule intitulé : Des causes premières delà vie animale, matériellement démontrées, par E. M. Lemoine (1).

On n'est pas plus ingénieux, plus original, plus naïf que l'auteur de ce petit livret, d'une lecture facile, agréable et très-divertissante. M. E. M. Lemoine s'entretient familièrement avec son lecteur, sans embarras, sans façons, et même un peu sans gône, tant il est heureux d'avoir trouvé le secret de toutes choses, la clef de tous les mystères. Il a découvert la pierre philosophale, le grand arcane, et il ne peut contenir son contentement qui déborde. Après avoir lu ses petites confidences, comme il dit, en son simple langage : Voilà un homme bien satisfait, avons-nous pensé, et très-convaincu, et trop honnête pour se moquer du public, qu'il ne connaîtguèreapparemment,etqui se moquera peutêtre de lui, malgré ses convictions profondes et sa candide bonhomie, et toutes ses promesses de révélation universelle.

M. Lemoine « a la prétention (c'est lui qui parle) d'expliquer tout ce que nos plus savants ont déclaré inexplicable à tout jamais (2). » Ces mots résument essentiellement sa préface, placée à la fin de la brochure, et faite exprès pour annoncer la publication prochaine d'un Traité d'omnigénie ou démonstration expérimentale des causes premières de tous les mystères de la nature. L'ouvrage sera en plusieurs volumes, et l'on n'en indique pas le nombre ; mais il ne saurait être restreint, car les mystères de la nature sont innom-

(1) Paris, 18G3, in-18, vi-G8 pages.

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