IV. — Ija Cliirurg^ie
Si nous passions de la pathologie à la clinique, et la transition serait facile, le lecteur verrait que, dans les hôpitaux, l'empirisme rationnel n'a pas de plus sérieux adversaires que les expérimentateurs. Sans parler des médecins qui s'imaginent régénérer la thérapeutique en expérimentant l'action des remèdes sur l'homme sain, la chirurgie nous offre des innovations qui attestent manifestement que la mécanique a fait perdre de vue aux chirurgiens novateurs la nature même et l'objet de l'art chirurgical. Cet art, — son nom môme l'indique, — exige le plus souvent l'opération manuelle.
Qu'on ne s'y trompe pas toutefois, l'intervention de la main et de l'instrument n'est pas tout, et ceux-là s'abusent étrangement, qui se persuadent que toute la chirurgie consiste en opérations. Le chirurgien tranche dans le vif, quand il y a nécessité; mais son métier n'est pas, comme on se l'imagine d'ordinaire, de procéder constamment par le fer ou par le feu. La gloire de la chirurgie n'est pas tout entière dans les mutilations salutaires ; elle dépend aussi de cette habileté prévoyante qui conserve le plus et retranche le moins possible.
La chirurgie dite « conservatrice » ne date pas assurément de nos jours ; mais c'est de nos jours qu'elle a pris surtout autorité et crédit, en dépit de cette rage d'opérer qui est la manie de quelques chirurgiens, et qui porte ceux qui en sont possédés à des tentatives téméraires, aventu-
730 PHILOSOPIUI'
leuses, homicides. Le mol n'est pas Irop énergique pour caraclériser l'habileté dos anatomistes qui s'exercent sur l'homme vivant, et qui forment ce qu'on peut appeler la confrérie carnifice.
Cette confrérie ne compte que trop d'associés, et il serait temps vraiment de mettre un terme à cette mode d'opérer sans frein ni mesure et de s'exercer en plein amphithéâtre aux grandes mutilations, par vanité ou par envie de paraître.
Le vrai chirurgien se propose de guérir et non de briller, et l'on ne doit jamais y songer, quand la vie humaine est en jeu, quelles que soient d'ailleurs les tentations et les facilités que l'on a d'exercer sa dextérité et d'en faire parade.
Les chirurgiens des hôpitaux doivent être d'autant plus réservés, qu'ils sont plus libres dans leurs déterminations, circonstance qui aggrave leur responsabilité et doit par conséquent les engager à la prudence.
Ce ne sont pas les procédés opératoires qui enrichissent l'art chirurgical, non plus que tous ces instruments inutiles qui font honneur à l'industrie des couteliers et aux collections somptueuses, sans être pour cela des ressources bien eftlcaces dans l'application.
Le vrai chirurgien dédaigne ce luxe de procédés et d'instruments; mais il adopte des méthodes sûres, qu'il perfectionne par l'expérience, et qu'il modifie selon la nécessité ; car les cas diffèrent, et par conséquent les moyens applicables aux cas divers : appliquer à un cas donné le moyen convenable, c'est toute la thérapeutique, et celle-ci est la fin même de l'art.
Tels sont les principes de la grande et saine méthode en chirurgie ; et ce que les connaisseurs et les bons juges admirent le plus dans les écrits et dans la pratique des maîtres de l'art chirurgical, c'est celte sobriété de procédés et de moyens qui révèlent l'homme expert et capable de
ABUS DE LA MF.TIIOnK l'XPKlilMEXTALK . 73 1
vaincre toutes les difficultés, sans risquer l'impossible. Les tentatives insensées et peut-être coupables de quelques opérateurs en vogue ne se produiraient pas, à coup sûr, si la manie des expérimentations n'avait ouvert le champ à tous les caprices. Mais il n'est point d'absurdité, point d'innovation qui ne puisse se justifier par la mélliode expérimentale ; et il faut ajouter que toutes les inventions en ce genre ne sont pas aussi inoffensives que celles de l'auteur de Vomnigénie et de l'auteur de la dynamoscopie.
Bornons-nous à rappeler, comme un indice des habitudes d'esprit de nos chirurgiens, que, dans la discussion académique au sujet des vivisections, un homme honnête, consciencieux, très-distingué dans son art, M. Bouvier (1), a soutenu, non sans passion, la cause des vivisecleurs. Membre lui-même de la confrérie, il ne pouvait que défendre ses confrères en vivisection. Soit qu'il ait senti la difficulté de la tâche, soit qu'il ait voulu tirer avantage de cette difficulté môme, pour donner plus «de relief, sinon plus de force à ses arguments, M. Bouvier a quitté la défense pour le panégyrique ; et il a célébré les louanges de l'école dont Magendie est le chef.
Disciple de cette école, M. Bouvier a loué le maître avec conviction, mais sans mesure. 11 a parlé de son génie, de ses services; bref, il a déclaré que cet expérimentateur vivrait à jamais dans la mémoire des hommes, ayant laissé après lui un monument plus durable que l'airain. PeLit-être M. Bouvier, qui a du goût et quelque littérature, eût aussi bien fait de ne pas emprunter le lyrisme d'Horace pour rendre justice au personnage qu'il admire si fort. .
Comme les partisans convaincus de la méthode expérimentale, M. Bouvier pense que les expérimentations sur les animaux vivants doivent hâter les progrès de l'art chirurgical. Avec sa bonne foi habituelle, il a pris au sérieux l'ensei-
(I) Bulletin de l'Académie, t. XWIII, p. 1113.
'3-2 Piiii.osoi'mi:.
gnomenl delà médecine comparée, que nous qualilierons plus volontiers d'incomparable ; car on ne sait pas ce que peut être un enseignement qui ne se fait point, qui n'existe que sur le programme, et qu'on ne peut juger jusqu'ici que d'après une simple introduction (1), qui n'a pas eu de suite.
M. Bouvier, en quôle d'arguments, a invoqué un passage de cet opuscule à l'appui de sa manière de voir. C'est une autorité qui, n'ajoutant rien de solide aux raisons qu'il a fait valoir, est bonne tout au plus à entretenir ses illusions. Parmi les médecins qui raisonnent, il n'en est pas un seul qui ne sache à quoi s'en tenir sur cet enseignement de la médecine comparée ou expérimentale (c'est tout un), dont on a fait tant de bruit pour rien.
Après avoir plaidé pour les physiologistes, M. Bouvier a pris en main la cause des vétérinaires. Il se déclare hautement pour les exercices préparatoires de chirurgie sur le cheval vivant. Développant un aperçu de Renault, d'Alfort, et une proposition paradoxale de M. Bouley, M. Bouvier a exprimé le vœu que la pratique de ces exercices préliminaires soit introduite dans l'élude de la chirurgie humaine. Il lui semble que les apprentis chirurgiens, qui s'exercent au manuel opératoire, gagneraient infiniment à se faire la main par des opérations d'essai sur les animaux vivants. En autres termes, M. Bouvier, toujours pour le plus grand avantage de l'humanité souffrante, voudrait inaugurer la chirurgie dite expérimentale.
Petit à petit, si cette proposition était acceptée, l'on verrait tous les cours des Facultés de médecine invoquer les expériences sur les animaux, et l'enseignement médical se réduirait alors à une suite de démonstrations sur l'animal vivant. Ge serait un grand triomphe pour les vétérinaires, si les pratiques en usage dans leurs écoles étaient adoptées par les médecins.
(1) P. Rayer, Cnurs de mddecinp comparée. Introduction. Pari.-, I8G3.
ABUS IHÎ L\ Mlil HODIi: lîXI'KItlUlKMALi' . 7 3 3"
M. Bouvier, emporté par la passion, n'a point prévu certainement toutes les conséquences qui découlent de sa proposition intempestive. On ne fait que trop de chirurgie expérimentale dans les hôpitaux. On ne sait pas jusqu'à quel point l'hahitude des vivisections peut influer malheureusement sur la médecine opératoire. Il est arrivé à Magendie de s'exercer sur l'homme vivant; d'opérer, en affectant de se passer de toutes ces ressources précieuses, qu'il appelait avec dédain l'attirail des chirurgiens. Il dédaignait donc cet attirail, et taillait dans le vif, non pas avec la prévoyance du chirurgien, mais avec la curiosité du vivisecteur. Et si le patient périssait sous le couteau, si le sang, non contenu par les moyens ordinaires, s'échappait avec la vie, ce grand homme disait, sans s'émouvoir, qu'il avait perdu de vue le malade, pour ne voir que l'artère ouverte. Magendie, qui avait les abstractions en horreur, faisait ainsi, sans scrupule, abstraction du patient. 11 n'était pas digne de professer cet art salutaire, d'exercer cette profession médicale, dont Hippocrale a tracé les règles en quatre mots : o Être utile et ne pas nuire. »
Nous en dirions long sur un sujet qui a fixé souvent notre attention, si nous voulions seulement évoquer quelques souvenirs. Dans les services de chirurgie nous avons eu occasion de voir à l'œuvre des opérateurs renommés pour leur intrépidité, et en voyant exécuter avec une rare habileté et un grand sang-froid d'effroyables mutilations en pure perte, nous avons été bien près de croire que pour les chirurgiens bouchers la manie opératoire l'emporte peut-être sur le véritable amour de l'art. Or, le but de l'art est de sauver et de conserver, et h cette fin seulement il faut user, quand la nécessité le commande, du fer et du feu.
l'HILOSOl'Hlli.