I. — Du Suicide politique
Il n'est point ici question des gouvernements qui ont péri de mort volontaire, c'est-à-dire par leur faute. Le sujet est plus général et plus sérieux : il intéresse tout le monde, la société plutôt que ceux qui la gouvernent, avec ou sans son consentement. République, consulat, empire, restauration, monarchie bourgeoise ou constitutionnelle, etc., ne sont que les actes divers de ce drame funèbre dont les acteurs, obscurs ou illustres, se tuent, meurent volontairement, sous l'influence de mille causes variées, variables, selon les temps et les circonstances de la politique.
Gomme la vie, la mort est une ; mais chacun a sa manière de vivre,'sa manière de mourir. Ainsi de ceux quise tuent. Ils ne finissent pas tous de même ni pour les mômes motifs ; car on ne se tue pas sans motif. Voltaire a donc eu raison de dire : « [1 serait à désirer que tous ceux qui prennent le parti de sortir de la vie laissassent par écrit leurs raisons avec un petit mot de leur philosophie : cela ne serait point inutile aux vivants et à l'histoire de l'esprit humain. »
Excellente réflexion, pleine de profondeur et de sens. En la prenant pour guide, pour épigraphe de son livre, le docteur A, Des Étangs (i) a élé bien inspiré; aussi s'est-il tenu loin des moralistes intraitables, qui déclament au lieu d'observer, et des observateurs vulgaires ou prévenus, qui ne savent point, qui ne veulent point tirer parti de l'observation. Il a vu les choses telles qu'elles sont, dans la
(I) Du Suicide politique en France depuis HT Sd jusqu^à nos jours. Paris, 18Gp.
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réalité, non telles qu'il aurail pu souhaiter qu'elles fussent, soit pour la satisfaction de ses désirs, soit pour la confirmation d'un système préconçu, fait de toutes pièces. Ni les philosophes ni les médecins ne se piquent guère de se conformer à celle règle du suprême bon sens, qui est le principe môme et comme l'âme de l'observation, et sans laquelle il n'y a point de philosophie, point de médecine possible.
Il va sans le dire, que l'ouvrage est digne d'un médecin philosophe; capable par conséquent d'intéresser et d'instruire le lecteur et de se passer de toute recommandation. A vrai dire, l'esprit philosophique ne se révèle ici, ni par des formules savantes, ni par des maximes pédantesques, ni par ces grands mots profondément creux, que nos penseurs les plus accrédités ont mis aujourd'hui à la mode, avec quel profit pour la raison et pour la langue, je le laisse à décider à ceux qui continuent de faire grand cas en toutes choses de la simplicité et du sens commun : c'est le cortège habituel de la vérité.
Le suicide est devenu une sorte de lieu commun, un texte familier aux déclamateurs, particulièrement depuis Jean-Jacques Rousseau, auteur de deux déclamations bien connues, soutenant le pour et le contre, à la manière des rhéteurs et des sophistes anciens, et qui, finalement, pour faire honneur peut-être à son nom de philosophe, a donné raison à la prehiière, en se tuant. Bien plus sages que lui et bien moins logiques aussi se sont montrés les grands écrivains allemands et français, qui, ayant mis le suicide en roman, afin de le rendre plus agréable, ont assisté sans trouble aux effets désastreux de leurs doctrines, et sont morts octogénaires, dans leur lit. Notre société moderne doit beaucoup d'admiration et de reconnaissance à l'auteur de Werther et à ses imitateurs, pour avoir introduit la mort volontaire comme assaisonnement dans la littérature. Cette
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introduction a eu pour edel de mettre l'ennui h la mode, et de faire dè la mélancolie l'élément fondamental des ouvrages de l'imagination. Elle a aussi entraîné au suicide quelques esprits malades, quelques âmes faibles, qui ont eu le tort de prendre au sérieux des exercices d'école.
Aujourd'hui une réaction éclate, effrénée et violente. Nos littérateurs renoncent au sentiment, à la rêverie. Ils s'attachent à la vie de toutes leurs forces, avec brutalité. Ils n'inspirent plus le dégoût de vivre; mais ils vont parfois jusqu'à dégoûter des lettres. Les réalistes ont remplacé les sentimentaux, et je ne sais si nous avons beaucoup gagné au change, malgré l'approbation et les encouragements de quelques criliques, qui trouvent bon qu'on ait varié leurs sujets d'étude.
Ce n'est pas pour son plaisir que M. le docteur A. Des Étangs a médité sur le suicide. Rien n'est moins plaisant qu'un tel sujet de méditation ; et il a pris soin de nous dire lui-même combien il lui a fallu de constance et de force de volonté pour ne pas défaillir dans son entreprise. Indépendamment des tristes pensées qui naissent d'une telle élude, et des réflexions sombres qu'elles provoquent, l'auteur avait à lutter contre des diflicultés infinies. Il s'aventurait sans autre guide que l'épigraphe empruntée à Voltaire, à laquelle n'avaient jamais songé ni médecins ni moralistes. Ceux-ci n'allaient pas au delà des déclamations classiques, invoquant contre le suicide le courage héroïque et indomptable, ou la foi religieuse, faisant en un mot la contrepartie de Sénèque, sans trop s'arrêter aux causes individuelles ou générales, qui influent aux diverses époques sur la mortalité volontaire, négligeant par conséquent le point essentiel et vraiment intéressant.
Les médecins, de leur côté, ne faisaient guère mieux que les moralistes. Considérant le suicide comme un acte de démence, ils ajoutaient simplement un chapitre de plus à
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la pathologie' iiioalalo. Bien des alidnislcs penieul encore, à riieure qu'il est, qu'un homme qui se détruit est nécessairement fou. Quelques-uns accordent seulement que la mort volontaire n'implique pas constamment un trouble manifeste de la raison ; mais ils ont soin d'ajouter qu'en général, dans la grande majorité des cas, le suicide suppose nécessairement la folie.
M. le docteur A. Des Étangs n'est pas de leur avis, et je crois qu'il est dans le vrai. Nombre de gens se tuent, non pas à la suite d'un accès de folie, mais sciemment, résolument, avec courage, avec la ferme volonté de mourir, parce qu'ils sont las de vivre, parce que la vie leur est à charge, ou qu'ils ont de justes motifs de la quitter. Ces gens-là meurent froidement, raisonnablement, si l'on peut ainsi dire, après avoir tout préparé pour leur mort avec soin et intelligence. Si vous voulez à toute force qu'ils soient morts de maladie, de ce que vous appelez leur manie, je le veux aussi, mais àconditionquevous reconnaîtrez en môme temps que votre persistance à soutenir une opinion trop absolue, et partant insoutenable, pourrait bien être elle-même une manie, la manie des systématiques, à laquelle les médecins d'aliénés sont soumis comme les autres; ce qui faisait dire à un homme d'esprit, en parlant de ces médecins spécialistes, qu'il en est peu qui nesoientpas commeleurs malades.
La plupart des morts volontaires dont le docteur Des Élangs a cité des exemples ont été voulues, préméditées, calculées d'avance, accomplies avec pleine conscience, dans toute la plénitude de la raison. Témoin cet homme de lettres qui veut se pendre, qui écrit en détail comment il entend s'étrangler, à la manière de Pichegru, et qui fait exactement ce qu'il se proposait de faire ; ayant pris toutes les précautions qui devaient contenter sa ferme volonté de mourir. Je sais bien que l'on pourra répondre à chaque fait allégué : « Mais cet homme était fou, par cela même qu'il s'est tué. »
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Argamenter de la sorte, ce n'est pas entendre raison. Quand Pichegru s'étrangla dans sa prison, il n'était point fou, et la preuve en est qu'il ne lui restait plus qu'à s'étrangler. On lui en laissa la faculté, et l'on fit bien. Quand Napoléon essaya de s'empoisonnerà Fontainebleau , après son abdication, il n'était point fou; et la preuve, c'est qu'en mettant fin à ses jours, il entendait assurer la couronne à son fils. Cet acte, précédé d'un tel raisonnement, n'est point d'un fou, mais d'un homme qui, fidèle à la pensée de toute sa vie, veut à toute force laisser un successeur de sa race, et perpétuer sa dynastie.
Ce n'est pas sans dessein que j'ai choisi ces exemples entre mille. Pichegru et Napoléon étaient des têtes saines. Seulement, l'un se tua forcément parce qu'il ne pouvait que se luer, après son arrestation, et l'autre essaya de se détruire volontairement ; mais l'un et l'autre pour un motif raisonnable. Ainsi le suicide peut être tout à fait volontaire, libre, spontané en quelque sorte, dépendant uniquement de la volonté de celui qui l'accomplit ; et il peut être forcé, inévitable, commandé par les circonstances, par la nécessité. Sous la Terreur, il n'y avait pour les accusés que deux manières de sortir de la vie : le suicide, ou la guillotine. Les uns attendaient le bourreau, les autres le prévenaient : les uns et les autres savaient avec certitude qu'ils ne pouvaient pas échapper à la mort.
On peut donc se tuer sans être fou, et j'insiste là-dessus, piirce que, si le contraire était admis, le livre de M. le docleur Des Étangs n'aurait point de sens, point de raison d'être. Mais il est si difficile de convaincre ceux qui pensent autrement, que je ne doute pas qu'on ne fasse à l'auteur le reproche peu mérité d'avoir introduit dans son ouvrage quelques exemples que des médecins n'aliénés n'hésiteraienl point à consigner dans un traité de la folie-suicide, pour leur emprunter leur langage. On voit que celle
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iilliancc de mots est comme une concession faite à ceux qui pensent que le suicide peut être indépendant de la folie. S'il nel'était pas, et môme assez souvent, les cas de mort volontaire seraient plus que rares, ils seraient nuls.
Cette théorie si simple, et parfaitement absurde, s'accoi iîe à merveille avec les prétentions des partisans de la méthode numérique^ des calculateurs, qui appliquent la statistique à la morale et à la médecine, avec beaucoup de déférence pour les mathématiques, je l'accorde, mais de manière à prouver mathématiquement qu'ils n'entendent ni la médecine ni la morale. L'une et l'autre échappent aux chiffres. Les médecins qui font passer la raison avant le calcul savent bien que les faits qu'ils observent se doivent peser, non compter ; et les moralistes savent de môme que les faits de conscience n'ont rien à démôler avec l'arithmétique. Les casuistes, qui connaissaient à fond la morale, qui la connaissaient trop bien, trop subtilement, puisqu'ils l'avaient doublée — chose fâcheuse — les casuistes ne comptaient point les cas de conscience, ils les énuméraient et les étudiaient à mesure.
L ' précepte d'Hippocrate, justement loué par Celse, s'applique aussi bien à la morale qu'à la médecine. « Dans le Irailement des maladies, a dit ce grand médecin, il faut avoir égard aux circonstances générales et aux particularités individuelles, mederi oporlere et communia et propria inlaentem. » Il y a dans ces quelques mots plus de véritable philosophie que dans certains livres qui portent le titre mr nteur de philosophie médicale, et dont les auteurs n'ont jamais étudié que l'Essai philosophique sur les probabilités du géomètre de La Place, sans beaucoup de fruit, s'il faut en juger par l'application vicieuse qu'ils en prétendent faire. El c'est l'occasion de remarquer ici que les esprits réputés exacts pèchent bien souvent par l'exactitude. Il est juste d'ajouter, comme rectification si cette remarque, et pour atténuer ce qu'elle peut avoir de trop rigoureux, qu'un es^
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pril ôiroit ol roide se croil volonlicrs un esprit malliéinalique, infaillible.
M. le docteur Des Étangs, qui n'a pas l'honneur d'ôlre rangé dans cette catégorie, au lieu défaire des additions, a pris la peine ou s'est donné le plaisir (car je m'assure que cet exercice lui est familier et nullement pénible) de faire acte de raison et de jugement. II faut l'en féliciter ; car il est trop vrai que l'esprit de discernement est encore plus rare que les diamants et les perles; et La Bruyère, qui ne disait rien naturellement, a eu grande raison de donner à cette observation, très-juste, un tour original : elle frappe d'autant mieux. 11 est bon de savoir les mathématiques, mais il est bon aussi de ne pas les faire intervenir hors de propos, mal à propos. « Des moines, disaitPascal, ne sont pas des raisons. » Il en est de môme des chiffres ; et, si l'on ne peut pas tout à fait s'en passer, comme des moines, il convient du moins d'en user sobrement.
La statistique appliquée à la morale ! Des faits complexes, divers, variables, jamais identiques, soumis à la rigueur de la méthode numérique ! Et conçoit-on que, d'après les documents officiels ou administratifs, qui ne peuvent offrir tout au plus que des données approximatives, on prétende déduire une moyenne! On l'a prétendu cependant, on le prétend encore, et chaque jour cette prétention renouvelle des tentatives impuissantes. Au lieu donc « de simplifier ainsi les opérations de l'entendement et de suppléer par l'arithmétique k l'analyse de nos facultés et de nos passions, mieux vaut, dit excellemment M. le docteur desÉlangs, arriver à cette persuasion, que le monde intellectuel et moral, avec tous ses problèmes, est de sa nature absolument réfractaire à la discipline des nombres, et que les faits qui s'y produisent ne peuvent jamais s'offrir à nos méditations sous un numéro d'ordre. »
L'analyse philosophique des faits, l'étude des causes qui les produisent, l'examen des circonstances au milieu des-
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quelles ils se maiiifestenl, succession, analogie, diversilé, tous les éléments d'appréciation échappent à la slalilisque. Elle ne peut rien sur les phénomènes complexes. Elle est donc impuissante, encore une fois, en morale et en médecine. Tout ce que M. le docteur Des Étangs a dit au sujet de ses prétentions et de l'inanité de ses résultats, est d'une grande force, mais non de nature à lui ouvrir les portes de l'Académie de médecine ou de l'Académie des sciences morales et politiques, où l'on sait que la statistique siège au premier banc à la place de la philosophie, oii elle lient lieu d'esprit philosophique, oîi elle est enfin accueillie et choyée comme dans les bureaux de l'administration. 11 y a même aujourd'hui une école dite numérique, trèsnombreuse, fort en vogue, qui se vante, dit-on, d'avoir rendu bien des services h l'art médical, et qui professe entre autres maximes un dédain plus que superbe pour la mémoire de Broussais, un grand homme, mort sans laisser de successeur. Ce dédain se conçoit : ce qu'on ne saurait comprendre, on le dédaigne volontiers.
M. le docteur Des Étangs ne dédaigne point du tout les tentatives d'application de la statistique à la médecine. Il comprend à merveille les bonnes intentions et le bon vouloir des esprits patients et laborieux qui se livrent sans découragement à celte gymnastique stérile, et il souhaite de tout son cœur, et moi avec lui, qu'ils fassent un meilleur emploi de leurs forces, en donnant une autre direction à leurs travaux. Mais ce vœu ne sera pas rempli de sitôt, non-seulement parce qu'une habitude prise est tenace, mais encore, parce qu'il est infiniment plus aisé de compter que d'examiner, de comparer, déjuger.
(( L'importance de ce travail, dit M. le docteur Des Ktangs, et l'intérêt qu'il peut avoir, résidant presque entièrement, selon nous, dans l'appréciation des facultés mentales qui ont marqué de leur empreinte l'accomplissement du suicide, notre premier soin devait étré de scruter
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avec recueillement les témoignages que nous ont laissés de leurs luttes et de leurs souffrances les esprits sains ou malades qui se sont abandonnés au dégoût de la vie. »
Ce passage prouve avec évidence qu'en abordant le sujet de ses études, l'auteur en avait déjà la pleine intelligence, la conception nette et vraie. Avec cette idée neuve, originale, un livre devenait possible. Tant d'autres songent à faire un livre avant de savoir ce qu'ils y mettront !
Étudier le suicideenlui-même,commeuneabstraction en quelque sorte, à la manière des médecins qui s'occupent de l'étude d'une maladie, sans trop se préoccuper des malades, c'élaitchose facile, et ledocteurDesÉlangs n'avait qu'à suivre à la trace ses devanciers. Il n'a eu garde de faire ainsi, et il faut lui en savoir bon gré ; car nous devons à la résolution qu'il a prise de n'ôtre point imitateur ni copiste, un livre sans antécédents, sans modèle, vraiment original, et partant intéressant et instructif. Ce qui nous touche en effet comme médecins, comme penseurs, comme hommes, ce n'est pas lant le suicide, que les victimes du suicide; et assurément le témoignage de nos semblables qui se retirent de la vie avant l'heure, nous en apprendra inflniment plus sur les causes du mal que les méditations les plus profondes.
Acepoint de vue,ilest justede rcconnaîtreque l'idéed'introduire l'observation médicale, c'est-à-dire l'esprit même d'observation dans l'étude d'un pareil sujet, est aussi lumineuse que féconde. En médecine, on interroge les malades. Pourquoi n'interrogerait-on point les morts? Pourquoi ne suivrait-on pas le conseil de Voltaire? Il est du reste facile à suivre, puisque la plupart de ceux qui meurent de mort volontaire ont soin de laisser par écrit les raisons qu'ils ont eues de se détruire, avec un petit mot de leur philosophie. 11 n'est rapport ni procès-verbal qui vaillent ces témoignages authentiques, ces testaments olographes, les dernières pensées, les paroles suprêmes des mourants, novissima vcrba. Ces dépositions posthumes, irrécusables,
sont les véritables pièces justificatives de l'histoire du suicide, des observations précieuses, des confessions, si l'on veut, souvent môme des instructions utiles à méditer, léguées par les morts aux vivants.
Sans doute la médecine est impuissante contre la mort, et les ressources de la thérapeutique ne peuvent rien contre le suicide. Par conséquent il n'est point indispensable d'être médecin pour étudier un tel sujet; mais il n'est personne qui soit mieux placé que le médecin pour l'approfondir, pour l'embrasser dans toute son étendue. Il n'est point en effet de question sociale où le médecin ne puisse intervenir avec compétence; car toute question sociale intéresse de près ou de loin la nature humaine, l'homme, c'est-à-dire l'objet constant des études du médecin. On voit môme, par ce qui vient d'être dit, avec quel avantage un vrai médecin peut entreprendre l'examen d'une question aussi complexe, aussi grave que celle du suicide, et comment il peut réussir où les moralistes ont échoué.
Ce sont les morts qui parlent dans le livre de M, le docleur Des Étangs, et ces voix d'outre- tombe sont parfois bien éloquentes. Grands et petits y figurent ensemble, gens de toutes classes, hommes obscurs, hommes célèbres, tous les représentants de la société : il n'y a point de catégories. De ce pêle-mêle se compose le monde, et toutes les distinctions disparaissent devant la mort, devant le suicide.
Chacun vient à son tour dire sa façon de penser, donner ses impressions, motiver ses jugements, s'exprimer dans son langage, en toute sincérité, car on ne ment point au moment de mourir; et vous entendez successivement le tribun, le politique, le lettré, le riche, le pauvre, l'employé, le soldat, et vous assistez, pour, ainsi dire, à une revue morale des idées, des sentiments, des passions, des appréciations diverses de ceux qui sont morts volontairement. Avec ces éléments, rien ne manque de ce qui peut donner une
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exacte représenlalion du milieu social, aux diverses périodes de notre histoire moderne. Et c'est encore une idée profondément philosophique et médicale que celle qui fait la part du milieu dans l'étude d'un sujet quelconque.
L'auteur a eu a la volonté constante de remonter à toutes les sources et d'interroger toutes les influences. » Ce qu'il a voulu, il l'a fait, à force d'interroger les documents inédits, ces manuscrits ignorés, ces autographes du suicide, conservés dans les Archives, au dépôt de la guerre, au ministère de l'intérieur, dans les bureaux de la préfecture de police, dans ce qu'il appelle ingénieusement « les salles cliniques du suicide. » De ces heux d'observation, d'où les adeptes delà statistique n'avaient rapporté que des chifl"res rangés en colonnes formidables, le docteur Des Étangs a rapporté des faits précieux, des idées philosophiques, des impressions morales, et un livre bien fait, que je ne crains point d'appeler le complément indispensable de l'histoire de la société française, depuis la grande révolution de 1789 jusqu'au temps présent.
«Quoi de plus naturel, dit-il à propos des archives de la préfecture de police, partout où se révèlent des maladies de l'âme et du corps, que le médecin intervienne ; et quel autre endroit, dans l'univers connu, nous ofiVirait en un môme espace une égale somme de douleurs morales et matérielles ?
a II n'est pas, selon nous, de fictions humaines qui ne pâlissent à côté de semblables réalités, et l'aspect indéfinissable d'une si longue série de documents authentiques, traitant officiellement de la mort volontaire, obsède encore notre pensée. Comme au premier jour, nous croyons embrasser du regard tous les écrits dépositaires de tant de révélations déchirantes, et nous les voyons classés, étiquetés, revêtus enfin de la livrée du suicide. Examinez à votre tour, et ne craignez pas de porter la main sur ces feuilles affreusement souillées ; puis devinez ces caractères qui, çh
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et là, ont à peu près disparu sous les graves alléralions que l'eau, la fange et le sang leur ont fait subir. Si vous pouviez douter du témoignage de vos sens, bientôt le procèsverbal aurait fermé tout refuge à voire incertitude ; et comment échapper dès lors à cette conviction, que telle page, à l'heure môme fixée pour le suicide, avait amplement reçu le sang du sacrifice, que telle autre était littéralement couverte de débris de cervelle, et qu'enfin on renonce à compter les lettres qui ont dû séjourner dans l'eau et dans la vase aussi longlemps que les cadavres de ceux dont elles nous donnent parfois le signalement?
« Nos documents, en outre, se distinguent de tous les autres, en ce que, dans bien des cas, ils servent aussi d'enveloppe aux instruments du supplice choisi par la victime. La liste en serait longue, et la voici réduite : couteaux, rasoirs, canifs, Iranchets, poinçons, ciseaux, poignards, lancettes et bistouris; cordons, lacels, ficelles, rubans, de fil et de satin; viennent ensuite les poisons, le plus souvent à l'état solide, en morceaux ou pulvérulents et dont les échantillons variés rappellent à l'imagination éperdue une variété de souffrances à donner le frisson. A ce musée funèbre, à cet arsenal de la mort volontaire, manquaient, on le conçoit, les armes que leurs dimensions trop grandes n'avaient pas permis d'annexer aux dossiers, comme pièces de conviction. Des cartons ordinaires ne sauraient, en effet, contenir sabres, épées, fusils, pistolets d'arçon, etc. Les armes à feu, toutefois, à part quelques pistolets de poche, étaient encore représentées par un très-petit canon de cuivre avec lequel un misérable enfant, âgé de douze ans h peine, avait eu le cruel sang-froid et la fatale adresse de se donner la mort. Il fallait plus encore à ce terrible enfant ; tout plein de sa résolution, il ne voulut pas môme que le doute fût possible, et, s'emparant d'un charbon éteint, il écrivit sur une planche : Je me suis brûlé la cervelle exprès. »
Un tel spectacle est instructif; il invile à la contempla-
lion, à la méditation, en apprend plus sur l'état de notre société que tous les écrits des philosophes, des réformateurs, des publicistes. Ces instruments de mort, ces pièces justificatives du suicide, forment un sombre musée que devraient visiter souvent nos moralistes, nos politiques. Connaître les misères humaines, en étudier les causes, en surveiller les progrès, les variations, c'est apprendre à chercher un remède à tant de maux qui rendent la vie insupportable à tant de gens. Sans doute il faut du courage pour se donner ce spectacle, et une véritable force d'âme pour le soutenir; mais combien d'enseignements'salutaires, combien de réflexions utiles, sérieuses, profondes ne peuton pas y puiser ! Ce n'est pas en présence de tous ces objets funèbres qu'on peut se sentir satisfait, que l'on peut dire que tout ce qui est, est pour le mieux. Tout ce que l'histoire néglige, tout ce que les journaux oublient ou ne peuvent enregistrer, se trouve là ; et ce n'est pas un petit mérite que d'avoir compulsé attentivement ces archives à peu près inexplorées, et d'en avoir rapporté un relevé moral, une véritable éliologie de ce fléau destructeur, qui a pris le caractère endémique et les proportions d'une épidémie.
Je laisse encore la parole à l'auteur, afin que l'on sache toutes les émotions qu'il a éprouvées pendant les longs ennuis de sa pénible enquête :
« Devant les preuves accumulées et perpétuellement renaissantes des tourments indicibles auxquels on peut succomber chaque jour au sein des sociétés modernes, il faut s'attendre encore à rénconlrer de ces esprits superbes qui font consistei- leur gloire et leur souveraine sagesse à ne s'émouvoir jamais des maux inséparables de la nature humaine. Qu'ils prennent donc en pitié notre fermeté d'âme, car elle n'est point à la hauteur de leur austérité. Nous conservons toutefois la persuasion intime que ceux-là mêmes dont le cœur est le moins ouvert aux sentiments miséricordieux, appelés comme nous, pendant près de trois années,
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à poursuivre dans un complet isolement les sombres et douloureux mystères qui ne se trahissent qu'à la mort, n'auraient pas eu plus que nous le pouvoir d'échapper toujours aux navrantes tristesses, aux défaillances morales qu'une pareille exhumation devait entraîner avec elle. Le devoir, cependant, a parlé plus haut que le découragement, et, voulant demeurer fidèle aux engagements de la conscience, nous nous sommes témérairement conslilué l'exécuteur testamentaire de tout suicide où le coupable a payé de son sang le droit d'exprimer une dernière pensée sur les destinées de l'homme et la vie sociale. »
La parole est laissée aux morts, et nous avons de la sorte une suite de révélations posthumes, les causes de la plupart des suicides, ou, pour mieux dire, les motifs qui ont provoqué la mort volontaire. L'éliologie a servi de base à la classification, à la répartition des faits. L'auteur a eu soin de distinguer les suicides commis sous l'influence des causes véritablement sociales, telles que les mœurs, les idées courantes, les institutions politiques et religieuses, et les cas de mort volontaire, qui dépendent en quelque sorte des lois de l'organisme. Ces deux grandes divisions embrassent tout le sujet. M. le docteur Des Étangs traite spécialement : « Du suicide en France au point de vue des influences exercées par l'état social. » Celte première section est partagée en neuf chapitres :
« 1° Événements politiques ; révolutions, guerres civiles; 2° Scepticisme, incrédulité, croyance ; 3° Maladies de l'imagination ; orgueil, rêveries, découragement; 4° Chagrins domestiques; querelles, menaces, mauvais traitements; 5° Crainte du déshonneur; peur de la police et des tribunaux ; 6° Amour; 7° Misère ; 8" Inconduile, ivrognerie, débauche; 9° Jeu, loteries, bourse, actions industrielles. »
De ces diverses influences, les unes sont passagères, ou, pour dire mieux, périodiques, les autres permanentes, tou-
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jours actives. Celles-ci dépendent davantage des vices inhérents à noire société, et les li isles effets qu'elles produisent sont des symptômes trop certains de ces vices. Celles-là tiennent plus directement aux vicissitudes mômes de l'état social, aux grandes commotions politiques, aux changements brusques, à ces agitations violentes et trop souvent stériles, qui révèlent un malaise général, une maladie chronique et peut-être incurable, contre laquelle les palliatifs ne peuvent rien ; car le retour des mêmes phénomènes, la manifestation réitérée et de plus en plus violente des mômes symptômes, la répétition des mômes signes, attestent les progrès du mal, des ravages profonds, une plaie hideuse, un ulcère gangréneux qui ronge la chair, les os et la moelle.
Vivant au milieu de ces exhalaisons fétides, de celte atmosphère pestilentielle, nous respirons la mort par lespoumons, par tous les pores; nous prenons de Topium pour nous étourdir, et d'un œil indifférent nous voyons tomber en pourriture des membres de ce grand corps, dont nous sommes nous-mêmes des membres. « Ce que les médicaments ne guérissent pas, dit Hippocrale, le fer le guérit; ce que le fer ne guérit pas, le feu le guérit; ce que le feu ne guérit pas doit être regardé comme incurable (1). » Que nos philosophes méditent sur cet aphorisme, et qu'ils nous disent si le fer et le feu peuvent encore quelque chose, ou s'il faut renoncer à cette médication héroïque. Qu'ils ferment, il en est temps, leurs livres de haute métaphysique, et qu'ils ouvrent celui du docteur Des Étangs. Il est fait pour les graves penseurs, pour les esprits qui n'usent pas leurs forces à la poursuite de vaines chimères, qui ne mettent point toute leur ambition à satisfaire des passions égoïstes, insatiables :1a vanité, l'amour-propre, l'orgueil ; qui ne pensent pas que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, qui se connaissent assez pour ne
(1) Hippocrate, Œuvres complètes, trad. Littré. t. IV, p. GOO, Aphorisnirx, "0 section, 87.
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pas prolessof un déchiin superbe, une Iiaule iiulifréi-cnce, un souverain mépris pour les hommes et pour les choses ; qui sentent et savent, en un mot, qu'il ne faut pas vivre une vie inutile, et que, vivant en société, ils ne peuvent passer leur temps dans l'isolement, dans h contemplation, dans l'adoration d'eux-mêmes.
Je ne dirais point tout cela, si nous n'avions pas aujourd'hui une théorie du dédain, de l'indifTérence, mise en pratique par des esprits qui se croient très-sages, et qui sont des exemples de cette manie de l'amour de soi poussé jusqu'aux limites extrêmes de la déraison. Ce n'est pas d'eux, si grands qu'ils soient ou qu'ils prétendent être, qu'il faut attendre des études sévères, sérieuses, consciencieuses, profondes sur le temps actuel, sur notre société, sur le milieu qui nous environne, sur l'humanité vivante. La vraie philosophie n'est pas dans l'infini, dans la région des nuages, dans le pays des rêves. Elle est en nous, à nos pieds, à côté, autour de- nous, et se résume en deux mots : vie et mort. Quand les philosophes ne dédaigneront point d'apprendre la physiologie, l'hygiène, la science de l'organisation, ce qu'il faut savoir, quand on veut parler de l'homme et de la nature humaine, je m'assure qu'ils feront un meilleur emploi de leurs forces intellectuelles, et que l'humanité leur devra quelque reconnaissance.
L'art lui-même ne perdrait rien à poursuivre son idéal, non pas dans un monde qui n'est plus et qui n'a plus de raison d'être, ni dans la matière brute, oij il n'y a point d'idéal ; mais dans la connaissance approfondie des faits réels, qu'il ne faut point confondre avec le réalisme. Je suppose qu'un peintre ouvre le livre de M. le docteur Des Étangs, et qu'il tombe sur celte page, où l'auteur a énuméré brièvement les influences exercées par l'état social. Si ce peintre a de l'imagination, de l'intelligence, du cœur; s'il est capable de comprendre, de deviner, de sentir comment les passions
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humaines naissent, se Iran s forment, s'exaltenl et finissent, il trouvera tout un tableau dans cette énumération, ou plutôt un riche encadrement d'un tableau, dont le suicide serait le fond. Que s'il a du goût pour ces scènes funèbres, il n'y a point de page de ce livre qui ne lui offre un sujet nouveau.
. Les exemples abondent, ils se succèdent, sans fatigue pour le lecteur ; ils sont bien choisis, variés, et celle variété fait, je ne dirai pas le plus grand charme, mais le meilleur éloge du livre. L'auteur, qui sait ce qu'il veut, qui a la pleine intelligence du sujet qu'il traite et de l'objet qu'il poursuit, a renonce fort sagement aux banalités scolasliques, aux lieux communs, aux déclamations vulgaires, à répéter, en un mot, bien des choses inutiles, qui se trouvent partout, et il a pensé à bon droil « qu'il valait mieux entrer résolûment dans le domaine de l'expérience, et s'effacer devant les faits. >• Il a pris le vrai chemin, la bonne mctlu;de, si bonne, en effet, que je ne crois pas qu'il en pûl trouver une meilleure. Il prend son lecteur par la main, l'instruit sans affecter le ton dogmatique (chose rare de notre temps), l'introduit dans sa galerie, lui montre sa collection, laquelle serait bien moins instructive, si elle était plus riche, et il lui laisse le soin, la liberté d'apprécier ce qu'il a vu.
Point de conclusion : deux raisons la rendaient à peu près impossible. La vraie conclusion serait un chapitre de thérapeutique, l'indication des remèdes applicables au mal. L'auteur s'est contenté de découvrir le corps malade, de raconter sa maladie, d'interroger les symptômes, et après ce travail de minutieuse et pénible analyse, où se révèle toute l'habileté expérimentale d'un médecin accompli, il a faitréllexion que le pronostic était grave, et il a abandonné le patient à ceux qui ont charge d'àmes. Il lui suffisait d'avoir consciencieusement établi le diagnostic, avec une telle
précision, qu'il n'était guère possible de mieux faire. Maintenant, vous connaissez le mal, et, pour peu que vous ayez un esprit observateur et analytique, il vous sera facile de remonter des effets aux influences, aux causes. C'est par l'étiologie qu'on arrive en bonne médecine au vrai traitement, et si quelqu'un en doutait le moins du monde, il suffirait de lui rappeler cet axiome : « Sublata causa, tollitur effeclus. » Ainsi chaque lecteur tirera la conclusion, et il neperdra point son temps à la chercher où elle n'est pas.
Verum animo satis hœc vestigia parva sagaci Sunt, per quœ possis cognoscere cetera tute.
L'auteur, sortant de son rôle de médecin consultant, aurait peut-être donné la sienne. 11 est probable qu'il en a eu le désir et la volonté. Mais il y a renoncé sagement. Cet aphorisme d'Hippocrate, cité plus haut, se présentait, je suppose, trop vivement à sa mémoire, et apparemment qu'il a jugé imprudent d'étaler l'arsenal des remèdes héroïques sous les yeux d'un malade qui se meurt de consomption, qui s'éteint dans le marasme, et qui ne sent plus même la gravité de son mal. II y a des choses hardies en thérapeutique, des idées révolutionnaires, que l'on garde pour soi, que l'on n'ose point, que l'on ne peut point manifester avant le temps; et le temps n'est pas encore venu de dire librement tout ce qui est bon à dire.
C'est la seconde raison qui a détourné sans doute le docleur Des Étangs de l'idée qu'il avait pu avoir de mettre une conclusion à son livre. Il faut croire .qu'il ne lui en a guère coûté de faire ce sacrifice ; car il a la véritable abnégation de l'homme d'intelligence, du travailleur qui s'oublie volontiers pour être utile. C'est un homme avant d'être un auteur, et à ce litre il mérite les sympathies des lecteurs et les éloges de la critique. Il a des principes, et il y est toujours resté fidèle; il a des convictions, il a une conscience, il est lui-même, il s'appartient, et son livre, oii respirent à
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loules les pages l'honnOlelé el l'amour du bien, est une preuve excellente du bon emploi qu'il sait faire de son loisir. Je n'ai pas trouvé, dans les cinq cents et quelques pages qui forment le volume, une seule pensée vaine, aucune idée malsaine, aucun de ces traits si fréquents dans les ouvrages de nos contemporains, et qui fournissent à chaque instant des armes contre l'auteur, qui décèlent quelque vice secret de l'âme, quelque faiblesse de caractère, et trop souvent aussi celte manie ridicule de vouloir se grandir aux dépens du prochain. J'ajouterai que le style n'est pas vulgaire : simplicité, netteté, élégance, facilité, correction, autant de qualités qui ne sont plus très-communes el qui annoncent un écrivain expérimenté, exercé, plein de distinction, un esprit fin et lucide, élevé à l'école du sens commun. Qu'on en juge par celle page, qui est la fin de l'Introduction :
« 11 ne suffit pas d'interroger les morts : il faut, lorsqu'ils répondent, les écouler d'abord, et ne pas vouloir ensuite s'interposer sans cesse entre eux et le public que l'oii a pris pour juge. A la fois sacrificateurs et victimes, ils ont assez chèrement conquis le privilège de comparaître aux débals...
(( A ce point de vue, l'auteur fait place à l'interprète officieux, au fondé de pouvoirs; mais si ce titre môme d'exécuteur lestaraenlaire semblait trop ambitieux; il serait facile de ne voir en nous qu'un collecteur de faits, bornant presque sa lâche à recueillir et disposer des matériaux suivant les procédés de nos éditeurs de Mémoires. -
« La comparaison, au surplus, n'a rien qui nous déplaise, el nous voulons la suivre.
« S'il est, en effet, consacré par l'usage que tout homme arrivant à la notoriété soit reçu, dès ce moment, à confier à ses contemporains, sans préjudice aucun de la postérité, les ,plus vulgaires détails de sa vie intime ; si de toutes parts aujourd'hui, nobles^ bourgeois, hommes de rien, et bien d'autres encore nous assiègent de Mémoires el de Confidences ;
pourquoi la sociélé môme, que tant d'auteurs légers ou graves ont la prétention de connaître et de nous faire connaître, serait-elle dépossédée du droit de mettre en commun ses intérêts, ses passions, ses douleurs, et de nous redire ses combats suprêmes. Or, en nous restreignant à la question présente, une page, un feuillet détaché de votre histoire et de la mienne constituerait de proche en proche la vie collective et sociale, et nous aurions enfin les Mémoires de tous, mémoires couronnés, hélas ! par la mort volontaire, mais, par cela môme, remplis d'avertissements prophétiques et d'austères enseignements.
« C'est là du moins notre croyance, et la pensée qui seule pouvait nous donner le courage de suivre, pour ainsi dire, à la trace du sang, les cruelles imperfections de notre état social. Prendre ainsi sur le fait toutes les causes du suicide, en y joignant l'aveu des victimes elles-mêmes, n'est-ce pas, dans un but qu'il est permis de proclamer hautement, dévoiler nos misères morales, intellectuelles et physiques et publier la confession de la sociélé tout entière? »
Ainsi, les études sur la mort volontaire, entreprises par M. le docteur Des Étangs, sont de véritables études morales et sociales. On n'y trouvera point de système, point de parti pris ; mais des faits, qui sont des arguments irréfutables, des exemples, nombreux, variés, que je ne puis songer ici à énumérer ni môme à caractériser. Chacun a sa physionomie, son caractère propre.
Cela doit être. Un homme qui se tue, dans la plénitude de ses facultés, qui pèse ses raisons et motive sa résolution, use d'un privilège unique : il fait acte de volonté ; il dispose de sa vie librement, il abandonne volontairement cette société, qui déclame contre le suicide, ou qui s'y montre indifférente, au lieu de songer à le prévenir, en détruisant, en diminuant les inûuences diverses qui le rendent si fréquent.
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Chaque suicide est une accusation, un avertissement, une preuve de plus des imperfections de notre état social, une révélation de nos misères et de nos vices, et de cet égoïsme féroce qui devient la passion dominante, et qui est la vraie source du mal. Nos romans de mœurs ne nous guériront point de ce mal. Pour moi, qui ne lis guère les romans, je cherche un autre enseignement : quand je suis las du triste spectacle que nous nous donnons mutuellement, je fais un tour à la morgue, où la mort nous donne chaque jour de graves leçons de morale. Aussi est-ce avec une âpre volupté que j'ai lu le beau livre de M. le docteur Des Étangs. Je l'ai relu, je le relirai encore, et chaque lecture sera pour moi une nouvelle occasion de mieux connaître notre société, et de l'estimer à sa valeur. Elle ne vaut guère, il faut bien le dire, et c'est à cause de cela que j'admire profondément, que j'honore sincèrement, que j'aime aussi, de toute mon âme, les hommes de cœur et d'intelligence qui se dévouent à son service, et qui ne cherchent point de récompense en dehors de la satisfaction qu'ils éprouvent à faire le bien.
M. le docteur Des Étangs doit ressentir cette satisfaction : son livre, venu fort à propos, non pour nous distraire, mais pour nous rappeler à la considération de nous-mêmes, est tout à fait digne d'un médecin philosophe, et je ne sais point d'éloge qui vaille celui-là.