FIN DE LA TABLE DES MATIÈKES
INTRODUCTION
Dans son rapport au conseil des Cinq-Cents sur l'organisation des écoles de médecine, Cabanis, entre autres améliorations et réformes, proposait la fondation d'un cours de méthode générale SiTjii^Viquée à l'élude et à l'enseignement, et l'établissement, à côté de l'École de Paris, d'une Société médicale chargée de perfectionner toutes les parties de l'art de guérir en général, et en particulier ses méthodes didactiques. En autres termes, Cabanis, esprit clairvoyant et d'une rare élévation, voulait préserver les corps enseignants de la décadence qui les atteint inévitablement lorsqu'ils ne sont pas constitués de manière à pouvoir échapper aux séductions de la routine et aux périls de l'anarchie. Placées entre ces deux écueils, les écoles ne les évitent guère : faute d'éléments rénovateurs, elles s'éteignent, s'effacent, tombent dans une insignifiance voisine du néant, et la force de cohésion les abandonne.
Nos trois Facultés de médecine, dans leur état présent, attestent la sagesse des mesures que proposait Cabanis en vue de conserver k l'enseignement médical son importance et son efficacité; et les réformes tentées ces dernières
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années dans la faculté de Paris prouvent avec évidence qu'en médecine les corps enseignants sont incapables de se , guérir du mal qui les ronge, et qui, datant de loin, veut être traité sans ménagements et par des remèdes héroïques. Ce n'est pas en multipliant les chaires qu'on régénère un enseignement. Quand les sources mômes de la vitalité sont corrompues, les palliatifs ne valent, ne peuvent rien •, il y faut les grands moyens : le fer et le feu. Si l'organisation du corps enseignant est vicieuse, si les prétendues méthodes didactiques en vigueur sont radicalement mauvaises, l'unique traitement indiqué, c'est de couper dans le vif et de retrancher tout le reste.
Si la Faculté n'est point incurable, elle pourra revenir à la santé lorsque ce cours de méthode générale que voulait fonder Cabanis sera dans son enseignement et en vivifiera toutes les parties; et ce cours ne sera possible que le jour où la Faculté en trouvera hors de chez elle l'exemple et le modèle; car il est très-certain qu'elle est impuissante à réformer spontanément ses méthodes didactiques : les tentatives récentes d'amélioration n'ont donné aucun résultat satisfaisant. Sans parler des cours complémentaires, dont l'innocuité, pour ne pas dire Tinanité, est aujourd'hui manifeste; on pourrait demander sans indiscrétion quelleheureuse influence ont exercée sur les études médicales les deux chaires nouvelles, dont l'une a disparu avant que fût révolue la deuxième année de sa fondation.
Pareil fait ne sétait jamais vu ; mais il est bon qu'un exemple qui équivaut à une preuve irrécusable ait démontré qu'un décret ne suffit point pour fonder une chaire. La nécessité et les circonstances doivent concourir à la fondation d'un enseignement. A cette condition seulement l'enseignement nouveau prend racine, prospère et porte ses fruits. Fonder une chaire, c'est subvenir à un besoin urgent, en termes médicaux, c'est remplir une indication; et il faut se souvenir de l'aphorisme si vrai de Galien, que c'esll'occasion
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qui constitue la vraie thérapeutique. Hippocrate a dit : 0 L'occasion fugitive, » et c'est ici le cas de s'en souvenir. C'est l'opportunité qui fait toute la force d'un enseignement nouveau; et nous savons que la fondation des chaires nouvelles, à moins que l'opportunité, la nécessité et les circonstances ne concourent, est à peu près inutile pour rajeunir et régénérer une Faculté.
Aussi avons-nous vu, par deux fois, avec plus d'indifférence que d'émotion, le projet de fonder à la faculté de Paris une chaire d'histoire de la médecine, non sans rire des ambitions et des prétentions singulières qui s'affirmèrent de nouveau à cette occasion. Ces aspirants sans titres, qui veulent à toute force que l'Académie leur ouvre une section spéciale, ces amateurs qui cultivent avec prédilection la littérature et la philosophie médicales, se réjouissaient, admiraient, applaudissaient et se berçaient de douces illusions.
Cependant une difficulté, paraît-il, arrêtait les promoteurs du projet. Pour emprunter les propres termes d'un décret de fondation, sous une forme négative, un homme ne se trouvait pas à côté de la chaire qu'on voulait fonder, et cette circonstance dérangeait un peu les combinaisons de ces organisateurs de l'enseignement, qui ont pour principe qu'il faut fonder une chaire, non parce qu'il y a nécessité urgente, mais parce qu'il se rencontre un homme capable ou désireux de la remplir. Ce principe a quelquefois pour conséquence, dans l'application, de fonder des chaires qui sont occupées sans être remplies. Mais la charité scientifique prendrait volontiers pour devise celte pensée d'un ancien : .\lalo virum qui pecunia eget, quam pecuniam quœ viro, que l'on peut rendre ainsi : « Voilà un homme qui serait bien aise d'avoir une chaire ; nommons-le professeur pour le contenter. »
Si nous avions connaissance du rapport qui a été présenté, dil-on, à ce sujet au ministre de l'Instruction publique, nous pourrions plus aisément étendre nos réflexions
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sur la médication palliative qu'on avait imaginée pour rendre à la faculté de médecine les apparences de la santé. , Mais ce rapport n'a pas été communiqué au public, et tout ce que nous avons pu savoir de très-bonne source, c'est que la chaire d'histoire de la médecine devait, à défaut de candidat sérieux, être mise au concours.
Qu'on se figure un concours pour lequel on n'aurait pas trouvé déjuges compétents, j'entends en nombre suffisant, car il n'y a pas présentement en France six médecins en état d'aborder sérieusement une question quelconque d'histoire de la médecine : l'érudition, la littérature, la critique et la philosophie médicales n'existent que de nom, ne sont guère cultivées que par quelques savants en nombre très-restreint, étrangers presque tous à toute visée ambitieuse, ainsi qu'aux intrigues et manigances des Facultés et des Académies.
Et comment sont-ils considérés et traités ces quelques médecins restés fidèles au culte de la tradition, au milieu de l'incurie et de l'ignorance générales du passé de notre art ? Avec dédain et presque avec mépris. Les faiseurs de harangues ne ménagent guère ces quelques fidèles, qu'ils appellent agréablement des savants de cabinet, des gens de bibliothèque, et qui seuls cependant mesurent toute la grandeur de l'art médical, parce qu'il leur est donné de contempler cet art dans la tradition des siècles, et que cette contemplation les console de la médiocrité présente et de la sotte vanité de leurs contempteurs.
Les chefs et représentants les plus autorisés de notre médecine auraient peut-être conscience de leur petitesse s'ils cherchaient dans l'histoire des éléments de comparaison ; l'élude attentive de ce passé qu'ils ignorent les rendrait à la fois plus modestes et plus sages. Ces airs de souverain qu'atfectent nos grands maîtres, dans la chaire ou à la tribune, conviendraient tout au plus à un Brown, à un Broussais, à quelqu'un de ces hommes extraordinaires qui sont nés novateurs et portent avec eux une révolution. Mais des
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hommes de cette force, la Faculté n'en compte pas un seul. Toutes les tôles sont au même niveau, et certes le niveau ne s'est pas élevé depuis la suppression du concours.
Mais le concours devait, disait-on, être rétabli à l'occasion de cette chaire d'histoire de la médecine dont on menaçait la Faculté. Mais à quoi donc songeaient ceux qui voulaient revenir provisoirement, il faut le croire, à celte institution libérale? N'allaient-ils pas commettre une imprudence ou plutôt une sottise? Le concours, avec tous ses défauts et inconvénients, c'est la libre discussion, c'est le jugement à ciel ouvert, c'est le public pris pour juge et du mérite des compétiteurs et de l'équité du jury ; en autres termes, c'est le retour des franchises scolaires, l'influence du talent substituée à celle de la faveur; c'est la Faculté mise en demeure de se régénérer elle-même par des choix heureux et légitimes; c'est enfln l'humiliation des intrus, et la revanche de ceux qui ne veulent arriver qu'en passant par la grande entrée ; c'est, en un mot, une révolution à laquelle, du reste, nous n'avons jamais voulu croire.
Cette révolution imminente était d'ailleurs tout ce qu'il y avait de neuf et d'imprévu dans la fondation en perspective. Il fallait que la Faculté fût possédée d'une envie démesurée d'avoir une chaire d'histoire de la médecine pour aller contre l'usage reçu, et suivant lequel un enseignement nouveau est confié sans actes probatoires ni épreuves préliminaires à celui que désigne le choix ou la fortune. Heureusement pour la Faculté et pour le haut enseignement, l'autoriié supérieure a réfléchi avant de prendre une décision, et la chaire d'histoire de la médecine sera fondée, selon toute apparence, au Collège de France.
C'est là vraiment que cette chaire sera bien placée; c'est là qu'elle pourra prendre racine. C'est dans cet établissement d'instruction supérieure que l'histoire de la médecine peut être librement et fructueusement enseignée. Au Collège de France, le professeur ne sera point retenu, enchaîné GuAnDiA. b
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par aucune de ces traditions d'école, qui sont les principaux éléments de la routine ; il sera libre d'aborder le sujet . de son cours et de le traiter à sa guise, sans s'exposer à froisser l'amour-propre d'aucun de ses collègues, sans crainte d'empiéter sur leurs attributions et sans s'inquiéter d'aucune surveillance.
Il en serait tout autrement à la Faculté où, faute de principes dogmatiques et de doctrines communes, chacun se croit investi d'une puissance d'infaillibilité qui se traduit quelquefois par d'étranges prétentions. N'a-t-on pas eu tout récemment l'exemple d'un professeur qui proposait sérieusement de réduire à la raison quelques professeurs agrégés dissidents? Ce qui prouve sans réplique combien est profond le mal qui mine ce corps enseignant, c'est qu'on y traite la question si complexe de l'uniformité de doctrines, exactement comme la Convention a résolu celle de l'unité i des poids et mesures. Cet entêtement scolastique et ces velléités de tyrannie dogmatique mettent en pleine évidence l'étroitesse d'esprit et les incurables préjugés des gens qui professent.
Introduite dans l'enseignement officiel de la Faculté, l'histoire de la médecine n'eût été qu'une occasion de discorde et un nouvel élément d'anarchie. De fait, un professeur d'histoire de la médecine, comprenant sa mission et capable de la remplir, s'il professait à la Faculté, se verrait dans la nécessité de faire ce cours de méthode générale, dont parlait Cabanis dans son rapport, et d'y convier à la fois élèves et maîtres ; car de cette méthode générale, qui est l'âme et la force vitale de l'enseignement médical, les gens qui professent officiellement ne savent rien : ils professeraient tout autrement s'ils en connaissaient les plus simples éléments. Mais comme ils ne soupçonnent môme pas que la condition essentielle pour professer avec autorité leur fait absolument ' défaut, il n'y a pas d'espoir de les voir s'amender ; jamais ils ne consentiront à se remettre sur les bancs, non pas
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môme pour entendre les leçons de l'histoire, ce maître souverain qu'on peut pourtant suivre, sans déroger, à tout âge.
Se figure-t-on un professeur de pathologie générale ou l'auteur de quelque gros' traité sur la môme matière, rétractant ou abjurant leur enseignement et la prétendue méthode didactique dont Chomel a légué le modèle à ses successeurs et disciples? Et comprend-on un professeur d'histoire de la médecine, un nouveau venu, un étranger, pour ainsi dire, étant obligé de suppléer, de compléter et de redresser ses collègues? Et qui sait si ces derniers, hostiles à des innovations fâcheuses pour leur influence dogmatique, ne contraindraient pas le professeur d'histoire à se contenir dans le domaine de l'érudition pure, sans lui permettre la moindre digression ou excursion du côté de la critique et des généralités? Rien de plus vraisemblable, s'il faut en juger d'après les prétentions et les dispositions des membres du corps enseignant.
Il n'est parmi eux si petit clinicien, si médiocre pathologiste, si mince physiologiste qui ne se croie en possession d'une philosophie médicale à laquelle rien ne manque. Il n'y a pas aujourd'hui un observateur sachant quelque peu d'arithmétique et dressé aux manœuvres de l'exploitation, qui ne se tienne pour un médecin accompli. Et que savait-on avant nous?pensent toujours et répètent volontiers ces observateurs à la douzaine qui ont ravalé si bas l'art médical, sous prétexte d'exactitude. Et qu'importent à ces artistes vulgaires nos origines? En quoi pourrait les intéresser l'histoire des variations de la médecine et de son évolution merveilleuseà travers tant de vicissitudes et de révolutions? Eux et leurs maîtres n'ont qu'une devise : la pratique.
Eh ! sans doute, il faut compter pour beaucoup la pratique, c'esl-k-dire l'utilité dans l'application de la science aux choses de la vie, sans laquelle, observe judicieusement Galien, il n'y a point d'art (I). La fin môme de lajîiédecine
(1) Exhortât, à l'étude, cli. vu, l. I, p, 20, édit. de Kuhn.