‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 6 sur 59 · X.\ INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X.\ INTRODUCTION

est la poursuite d'un résultat concret en vue du bien commun. Nous savons cela ; mais nous n'avons garde d'oublier ' que, sans les principes d'une science supérieure et générale, sans les doctrines qui se résument en une théorie, l'art se rapetisse, se dégrade, et tombe à la fin dans l'avilissement.

La pratique, telle que l'entendent la plupart de nos médecins, est je ne sais quoi de vulgaire et de plat qui rétrécit l'esprit, et le rive à une lourde chaîne faussement décorée du nom d'observation, et qui n'est, en définitive, qu'immobilité, absence, paralysie ou mort de la pensée, pure mécanique, ou grossier automatisme, fruit de la mnémonique et de l'habitude acquise par la répétition des mêmes actes. Suivant le vœu de Bacon, on a mis du plomb aux ailes de l'esprit, et, ne pouvant plus voler, il se traîne et rampe. Il faut du génie pour prendre son essor et rejeter ou emporter ce lest incommode. Or le génie est aussi rare que le fabuleux phénix, et la Faculté s'en passe depuis Broussais. Cloués à terre comme les statues immobiles de l'ancienne Égypte emprisonnées dans leur gaîne, nos médecins ne voient tout au plus que ce qui est à leurs pieds. Leur vue n'embrasse plus l'horizon ; ils ne regardent ni devant ni derrière eux. Ignorants du passé, insouciants de l'avenir, ils ne savent ni où ils vont ni d'où ils viennent; ils ne s'inquiètent ni du but ni du point de départ. Isolés dans le présent, incapables de s'orienter, ils n'avancent pas, ils s'enfoncent de plus en plus dans le néant; car c'est proprement le néant qui nous envahit, qui nous enveloppe de toutes parts comme un désert sans oasis. Notre état n'est point du tout comparable au repos succédant à l'agitation. Ce n'est plus le calme après la tempête ; c'est la mer Morte avec ses eaux dormantes et ses rives désolées.

Rien n'est plus affligeant pour les quelques médecins qui ont encore quelque souci de la dignité de l'art, que le spectacle qu'offrent nos écoles de médecine. L'enseignement

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médical est encombré, surchargé. De là son infériorité et son insuffisance, à laquelle on ne remédiera point en fondant de nouvelles chaires. Ce n'est point par ce moyen palliatif qu'on guérira le vice radical. Les études sont faibles parce que la surabondance des matières en empêche la juste distribution; si bien, que toute l'application est pour les détails. C'est sur les minuties que l'attention se concentre et s'épuise ; forcés d'acquérir un lourd et très-lourd bagage, les élèves exercent leur mémoire aux dépens de leur jugement. On en est venu à puiser tout ce qu'on exige de savoir en médecine dans des manuels gros ou petits, car tous les ouvrages didactiques, autrement dits classiques, par unabus de mots désormais consacré, ne se proposent qu'un but : donner satisfaction au désir des apprentis médecins qui ne cherchent que des réponses toutes faites pour leurs examens.

Ces examens se passent donc tant bien que mal, grâce aux faiseurs de manuels. Mais l'industrie qui fabrique des docteurs n'étant pas précisément l'art de faire des médecins, il résulte de ce procédé de fabrication que la plupart des docteurs quittent les bancs de la Faculté sans avoir les notions scientifiques qu'il faut posséder pour savoir réellement la médecine. La pratique étant la grande^ l'unique préoccupation, c'est au métier que l'on songe et non à l'art. Aujourd'hui, en médecine, dans la cohue des praticiens, on distingue à peine quelques artistes, tels que les concevait et les voulait Hippocrate.

L'éducation médicale est telle, que bien peu de médecins se font une juste idée de la médecine. Et ce n'est certes pas faute de préparation, car la plupart sont très-soigneusement dressés à la manœuvre clinique, et capables de très-jolis tours de force en matière de diagnostic. Mais ce luxe extérieur cache une grande pauvreté ; cette habileté spécieuse, illusoire, n'est pas une manifestation de puissance et de force. Ces faiseurs de tours ont leur secret et leur recette,

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et ne valent pas plus en médecine qu'en littérature les écrivains qui ont des procédés de style.

La médecine artificielle est un leurre, un mensonge. Les procédés d'exploration ou diagnostiques, si nombreux et si perfectionnés qu'ils soient maintenant, ne constituent pas plus l'observation (laquelle consistcà tout voir, à bien voir, et à induire en conséquence) que les expérimentations ne constituent la vraie méthode expérimentale. Le culte exagéré du fait et l'abus de l'analyse ont eu pour effet inévitable de rompre la chaîne des conceptions vitales, qui sont comme la trame et le fond môme de la science, et de bannir de l'enseignement l'unité qui en était la force. Sous prétexte de ne voir que le positif, on s'est tenu en garde contreles théories, et, de peur de séduction, on s'est insensiblement passé de doctrines, de principes, et par conséquent de méthode; en autres termes, on a craint de s'égarer en suivant le grand chemin, la bonne voie, et l'on s'est perdu dans les étroits sentiers, on s'est enfoncé dans l'ornière.

Chaque professeur s'est isolé dans sa chaire comme dans une spécialité; les branches ont été détachées du tronc, et avec l'unité a disparu la tradition, dont il ne reste aujourd'hui nulle trace dans l'enseignement médical. Et pourtant, qu'est-ce que la médecine sans la tradition? Qu'est-ce qu'un art fondé sur l'observation, qui ne se soutient que par l'expérience, et dont on ignore, dont on affecte même d'ignorer le passé? Qu'est-ce que ce dédain impertinent que l'on affiche publiquement pour les études historiques? Plusieurs fois la Faculté, consultée, a repoussé, sinon à l'unanimité, du moins à une très-grande majorité, l'enseignement de l'histoire de l'art; et l'on a prétendu qu'il suffirait au besoin de confier cet enseignement au bibliothécaire, en autres termes, de ranger l'histoire de la médecine parmi ces cours complémentaires ou secondaires que tolèrentà peine les professeurs en titre.

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Ces gens en robe sont tellement infatués de leur mérite et si étrangers aux études transcendantes, que l'iiistoire de la médecine n'està leurs yeux que matière d'érudition et de bibliographie. Un bibliothécaire, pensent-ils, doit connaître ces choses-l!i, et suffire par conséquent à un enseignement qu'il font consister purement en recherches, et dont, sauf une ou deux exceptions, aucun d'eux n'a jamais deviné l'importance. Un enseignement accessoire peut être sans danger et avec avantage confié à un homme de second ordre ; car c'est peu qu'un bibliothécaire pour ces doctes et infaillibles personnages qui dédaignent les leçons de savoir et de sagesse contenues dans les vieux livres. Dans les Facultés aussi bien que dans les Académies un bibliothécaire n'est qu'un bibliographe, un petit fonctionnaire à peine au-dessus des employés par la considération et par le traitement ; car il y a corrélation entre les deux. Il est bon que de temps en temps quelque bibliothécaire, frondant les préjugés et se moquant de ces distinctions hiérarchiques si chères aux médiocrités titrées, dise hautement que tout n'est pas pour le mieux dans les Facultés ni dans les Académies. Il est tel homme qui du fond de sa bibliothèque est trèsattentif aux sottises qu'on applaudit dansTamphithéâlre ou dans la salle des séances, et qui n'a jamais envié de tels triomphes.

Est-ce que J. E. Dezeimeris, de son vivant bibliothécaire de la faculté de médecine de Paris, ne valait pas la plupart des professeurs qui venaient lui demander des livres ? Celuilà était né véritablement pour les études d'histoire médicale. Le peu qu'il a fait dans ce genre aune grande valeur. Mais ni son mérite éminenl, ni sa capacité reconnue, ni ses aptitudes particulières, ni de pressantes sollicitations n'obtinrent la création d'une chaire que mieux que tout autre il pouvait inaugurer avec éclat. Dégoûté d'une résistance opiniâtre, inflexible, I^ezeimeris laissa là ses occupations favorites et se fit agronome. Une faculté de médecine devrait

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pourtant s'honorer de posséder des bibliothécaires de cette valeur; et ils seraient assurément moins rares, s'il était reçu ' qu'un savant pût passer de la bibliothèque dans une chaire.

Un bibliothécaire qui devient professeur ne s'élève pas, ne déroge pas; il change simplement de rôle et d'attributions. Après tout, c'est au savoir et à la capacité qui lui ont valu son premier titre, qu'il est aussi redevable du second.

La Faculté n'a pas voulu qu'un homme de mérite, comme il ne s'en trouve guère, quittât la bibliothèque pour s'asseoir dans une chaire ; et, aujourd'hui que l'histoire de la médecine est introduite dans le haut enseignement, c'est un bibliothécaire qui a été désigné pour la professer. Applaudissons au choix du docteur Ch. Dareraberg, que ses recherches d'érudition ont poussé successivement à la bibliothèque de l'Académie de médecine, à la bibliothèque Mazarine et finalement au Collège de France, oij il est chargé du cours d'histoire de la médecine, grande et rude tâche pour le professeur désigné. Mais l'amour de ces études si négligées et l'envie qu'il a de les voir reHeurir, le soutiendront, en attendant que l'exercice et l'habitude lui donnent cette confiance qui fait parler les maîtres avec autorité, et que l'expérience ait démontré l'utilité, la nécessité d'un enseignement que nous voudrions voir définitivement établi.

La fondation définitive de cette chaire serait à la fois un avertissement donné à la Faculté et une réhabilitation des études les plus honnies par le commun des médecins; elle pourrait exercer une salutaire influence.

Si l'on prenait au sérieux les prétentions des expérimentateurs qui ont conçu l'ambition de faire de la médecine une science, rien qu'avec le secours de l'expérimentation, il faudrait mettre au rebut les livres et les manuscrits, et sup-

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primer comme inutiles les monuments de la tradition médicale. Heureusement l'histoire conserve ses droits, en dépit de ces apôtres du progrès, qui ne se préoccupent que du présent et de l'avenir, et le passé de la médecine aura désormais un organe dans ce môme Collège de France, où la méthode expérimentale proclame prématurément son triomphe.

Il est temps vraiment que l'expérience des siècles, sans laquelle il n'y aurait point d'art médical, instruise l'ignorance orgueilleuse des disciples d'une école qui professe un souverain mépris pour le raisonnement, et qui, au nom de Bacon, prétend reprendre l'édiGce de la médecine par ses fondements, comme si la médecine n'était pas depuis plus de deux mille ans en possession d'une méthode.

Guy de Chauliac, admirant naïvement la puissance de la tradition scientifique, c'est-à-dire l'évolution progressive des connaissances^ comparait chaque génération à un enfant porté sur les épaules d'un géant : le géant grandit de siècle en siècle, et, à mesure que sa taille se hausse, l'enfant découvre un horizon plus étendu. Nous voyons plus loin que ceux qui sont venus immédiatement avant nous, et nos successeurs immédiats verront plus loin à leur tour. Les pygmées sont ceux qui dans l'humanité voudraient faire tahle rase du passé et rompre la chaîne. Mais la tradition est pour eux une énigme ; et quand il leur arrive de rappeler, sans la comprendre, la magnifique allégorie du vieux chirurgien, ils en font honneur à Bacon, ce maître vénéré des médecins qui veulent philosopher sans se donner beaucoup de peine.

Bacon faisait aussi bon marché du passé; ses déclamations ampoulées contre Hippocrate et Celse montrent assez que son savoir en histoire était petit; et tout médecin médiocrement instruit des vicissitudes de l'ancienne médecine sait à quoi s'en tenir sur sa rhétorique. Joseph de Maistre, qui osait tout, est le seul qui ait fait bonne justice des

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appréciations impertinentes de Bacon, tout en traitant très-sévèrement sa méthode trop vantée. Paracelse et Van Helmont déclamaient aussi contre les anciens, au nom d'une espèce d'alchimie mystique sur laquelle ils croyaient pouvoir édifier une nouvelle médecine, et leurs efforts insensés aboutirent en définitive à une œuvre de réaction.

Il n'y a pas, chez les modernes, un seul médecin véritablement grand qui n'ait senti toute la puissance de la tradition, Broussais lui-môme, ce novateur si résolu, se moquait, il y a bientôt un demi-siècle, des prétentions de cette école qui, rejetant tout le passé de l'art, sans le connaître, a entrepris de réduire la médecine à un problème de mécanique ou d'arithmétique. Aujourd'hui, les disciples ont dépassé les maîtres de cette école grossièrement matérialiste, en subordonnant les phénomènes physiologiques aux principes de la physique et de la chimie, sans se douter seulement de l'erreur scientifique qu'ils commettent en transportant les méthodes qui conviennent à l'étude d'une science déterminée dans le domaine d'une science différente. Faire ainsi, c'est violer les règles les plus élémentaires de la philosophie naturelle.

• Mais ce n'est pas tout : après avoir réduit toute la physiologie en expérimentations, ils prétendent encore traiter de môme la pathologie et la thérapeutique. De là cette médecine expérimentale dont on fait tant de bruit, et qui ne signifie rien absolument pour les médecins instruits des principes de leur art, et dont le bon sens s'est fortifié par la lecture des bons livres. La tradition médicale est quelque chose de vivant; c'est l'esprit d'induction tirant, d'une infinie multitude de faits observés, des lois, des préceptes, des doctrines, des règles certaines qui se maintiennent et se perpétuent, parce qu'elles sont fondées sur la réalité. La tradition bien comprise est le résumé substantiel de l'observation générale^d'une observation plusieurs fois séculaire.

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L'expériraentalion n'est point une mélhode; ce n'est qu'un procédé artificiel, qui n'a rien de commun avec l'expérience clinique. Celle-ci est le juge souverain des systèmes et des théories. C'est elle qui prononce en dernier ressort et sans appel sur la valeur des interprétations; c'est elle qui soutient la tradition, qui la maintient dans toute sa force, la préservant de tout élément de corruption. Les médecins qui se contentent de faire l'éducation de leurs sens, qui se préparent aux difficultés de la pratique par une simple étude d'exploration sur le corps mort ou malade, les médecins qui n'ont jamais fréquenté que l'hôpital et l'amphithéâtre, ne savent de leur art que ce qui est accessible aux esprits vulgaires. Ils suivent docilement le précepte tant répété, qu'il faut lire le grand livre de la nature.

Eh ! sans doute, le grand livre de la nature est la meilleure source d'instruction pour ceux qui le lisent couramment, ce qui est pourtant bien difficile. Mais encore est-il bon de savoir comment on le lisait avant nous ; car ce livre est ouvert depuis qu'il y a des hommes qui pensent, et nos prédécesseurs ont laissé des gloses, annotations, scolies et commentaires, qui peuvent singulièrement aider à l'intelligence du texte.

C'est par un volume qu'il faudrait répondre aux détracteurs du passé et aux adversaires de la tradition médicale. Mais comment leur faire comprendre que la philosophie môme de la médecine se tire en grande partie de son histoire? Comment convaincre des esprits exacts et étroits qui prétendent recommencer, renouveler toute la médecine, avec leurs expérimentations? Les apprentis médecins, qui sont maintenant sur les bancs, ne se montrent que trop dociles aux leçons qu'ils reçoivent, et suivent sans dévier la direction que trace à leurs études la méthode expérimentale, comme disent ceux qui transforment lestement en méthode un ensemble de procédés auxiliaires, qui

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ne valent rien par eux-mêmes, puisqu'ils ne sont que des moyens d'investigation.

En résumé, celte école de l'expérimentation, dont Magendie est provisoirement le grand homme, sous le prétexte de prendre la nature sur le fait, exalte les sens au détriment de la raison, et mutile le cerveau de la jeunesse. Aussi la jeunesse ne lit guère, et, dans ses lectures, elle retrouve exactement les leçons qu'on lui fait, en invoquant l'autorité de Bacon et la philosophie positive.

La grande salle de la bibliothèque de la Faculté de médecine est très-vaste, et il faut reconnaître que les lecteurs s'y pressent en foule. Mais soyez certains que sur cent, j'en parle par expérience, il n'y en a pas deux qui demandent au bibliothécaire un de ces livres que les bibliothèques médicales conservent comme des aïonuments d'un autre âge, et que les esprits méditatifs et investigateurs consultent avec curiosité. Ces dépôts de savoir et de sagesse médicale ne s'ouvrent que pour quelques curieux, qui ne conçoivent la science qu'en appliquant à leurs études la méthode comparative sans laquelle il n'y a point de critique.

Critique et jugement sont synonymes; et il n'y a point de jugement sans comparaison. La critique médicale n'est que la comparaison de l'art actuel avec l'art du passé et l'appréciation de celui-ci par celui-là. La philosophie médicale est la base, la condition fondamentale de cette appréciation. Un critérium est nécessaire pour juger avec compétence, c'est-à-dire un ensemble d'idées générales, de principes, de doctrines, une théorie, en un mot, qui soit comme l'abrégé et la formule de tout ce que l'art actuel possède en fait de connaissances positives.

On rirait à coup sûr d'un médecin qui ^étendrait disserter sur le pouls sans connaître la circulation du sang. Elle n'est pas moins ridicule la prétention de tous ces

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médecins philosophes qui dissertent sur le vilaiisme, l'animisme et l'humorisme, le solidisme, bref, sur tous les systèmes de quelque importance, sans avoir seulement interrogé les auteurs qui représentent ces systèmes.

Ce n'est pas tout de répéter de grands mots : naturisme, hippocratisme, et tant d'autres, qui ne signifient absolument rien, si l'on ignore comment les germes des idées médicales se sont développés dans la suite des temps, dans quel milieu et dans quelles circonstances. L'étude des causes et des influences diverses peut seule conduire à l'unité de conception, et à la pleine intelligence de l'évolution historique. Il faut classer et coordonner les phénomènes multiples, par une comparaison attentive qui permette de saisir leur mode de production et leur enchaînement.

On n'improvise point, on n'invente point en histoire. Pour apprécier les doctrines médicales, il est de rigueur d'en connaître les auteurs, l'origine précise, les modifications successives, les transformations diverses. Il n'est pas moins téméraire d'aborder les questions de haute philosophie sans avoir acquis préalablement une connaissance profonde des phénomènes naturels, que d'agiter les questions de doctrine sans une connaissance sérieuse de l'histoire des dogmes, des opinions et des systèmes qui ont tour à tour agité les esprits dans tous les âges. Et de fait, c'est de la réahté que naît la science positive, laquelle reste incomplète, si l'on ignore comment elle a été fondée, accrue et perfectionnée par une suite non interrompue d'efforts et de tentatives, comment les hommes ont procédé dans leur évolution intellectuelle.

Voir les choses telles qu'elles sont, et savoir comment les ont vues nos devanciers, en remontant de génération en génération jusqu'au point où le souvenir manque, où la tradition se brise, c'est là toute la science. Il faut donc connaître le réel et le passé pour savoir à fond : sans érudition, il n'y a point de véritable science. Mais la vaine eu-

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riosité ne doit point prévaloir sur la raison, et celle-ci doit s'appuyer sur des principes. Un savant de grand renom, ' Lelronne, inscrivait sur les livres de sa bibliothèque cette sentence grecque : « Il faut s'instruire, et joindre à l'instruction le jugement. » C'est la devise môme et comme le secret de l'érudition, laquelle n'est, à vrai dire, que l'accord du savoir et du bon sens, accord bien rare, l'on en conviendra, si l'on songe à tant de gens qui font provision de connaissances et ne peuvent se les assimiler, lien est, de bien des érudits, comme de ces valétudinaires dont l'appétit dépasse les forces digeslives. Si ie corps se nourrit de ce que digère l'estomac, la nutrition de l'esprit ne peut se faire à son tour que par une sorte de digestion intellectuelle.

Quant à la critique, sans laquelle l'érudition ne vaut guère, sa base est le discernement, sens délicat, qui démôle le vrai du faux, découvre, compare, apprécie et juge. La sagacité, distincte de l'imagination, et voisine du génie, quand elle est portée à un degré éminent, la sagacité est le terme le plus élevé de ces facultés diverses dont l'ensemble fait le vrai savant. Observer attentivenî-ent, comparer avec justesse, conclure à propos, juger sans précipitation et à coup sûr, conjecturer sobrement, généraliser avec circonspection, fournir des preuves pour chaque assertion : telles sont les principales obligations du critique, et celuilà le seul qui les remplit est digne de ce titre, prodigué sans raison à ces amateurs et artistes qui se plaisent à l'érudition plutôt qu'ils ne s'y livrent, et qui se préoccupent moins des intérêts de la vérité que de la satisfaction de leurs caprices.

Érudition et critique sont également peu communes : elles exigent en effet un concours de qualités et de conditions qui se trouvent rarement réunies. De là le discrédit dont elles semblent frappées aux yeux de la foule, qui, ne considérant que le labeur patient et opiniâtre, s'imagine

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que les travaux d'érudition et de critique sont l'apanage des talents modestes et subalternes. Aussi les travaux de ce genre peuvent-ils illustrer des esprits supérieurs, sans leur donner jamais la vogue, qui n'est que la menue monnaie de la gloire. Le public compétent est très-restreint ; il diminue tous les jours, et, parmi les hommes qui se vantent d'exercer des professions libérales, il en est à peine quelquesuns dont l'approbation soit encore pour ceux qui la recherchent un encouragement ou une récompense.

Pour ne parler que des médecins, on en compte encore en France une demi-douzaine qui ont conservé le culte de l'antiquité et la religion des souvenirs. Les autres, voués à la pratique ou à leurs pratiques, moins préoccupés de voir des maladies que des malades, n'ont aucun souci du passé de l'art; et ils ignorent que l'art tout entier repose sur la tradition, et que la tradition est le plus solide fondement de la philosophie médicale.

Les faits réels sont, en effet, les matériaux de l'histoire, et la philosophie est inséparable de celle-ci, puisqu'elle est par excellence la science des causes, des lois et des rapports que l'on peut saisir dans la production et dans l'évolution des phénomènes. La métaphysique, distincte de la philosophie, peut se passer de l'expérience des siècles; mais c'est de cette expérience que naît toute philosophie, notamment pour toutes ces connaissances qui, se réduisant en application, constituent un art ; car il n'y a point d'art sans tradition. 11 faut, sous peine de ne rien comprendre aux vicissitudes et aux progrès de l'art médical, ne jamais perdre de vue son objet immédiat, c'est-à-dire l'homme sain et malade, sans négliger les circonstances diverses qui agissent incessamment et sur l'homme et sur l'art lui-même. L'essentiel, dans une étude tellement vaste, et en un sujet si complexe, c'est de ne rien négliger, de saisir tous les éléments qui concourent, en les discernant et les classant, s'il y a lieu; mais sans les isoler autrement que

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pour faciliter,par l'analyse, l'examen de l'ensemble. A cette condition seulement le résultat peut être satisfaisant.

Ici la considération du milieu est d'une extrôme importance, et le milieu, dans sa généralité, embrasse toutes les circonstances du monde physique et de l'ordre moral. Le milieu physique n'est point invariable; il se modifie plus ou moins avec le temps. Mais ses variations ne sont pas comparables à celles que subit le milieu moral ; car celuici dépend de nous et il se transforme sans relâche. Cette transformation incessante constitue proprement la civilisalion, c'est-à-dire le développement de la société humaine. Bien plus que les changements qui surviennent dans les circonstances extérieures, ou purement physiques, cette transformation du milieu moral exerce une action efficace sur l'homme, et celte action produit à la longue des différences notables entre les hommes de deux époques différentes. Il faut tenir compte de ces différences, et pour l'interprétation judicieuse de certains faits du temps passé et pour la claire intelligence des faits qui se manifestent sous nos yeux, et surtout pour la parfaite connaissance de l'homme, c'est-à-dire de l'humanité, qu'il importe de suivre dans son évolution, de môme que, pour avoir une idée exacte de l'homme en tant qu'individu, on le prend dès la formation du germe sans le perdre de vue jusqu'au moment où la mort l'anéantit.

La philosophie médicale qui agite les plus hautes questions ne serait qu'une fiction, si l'histoire de l'art ne fournissait des documents, des preuves et des lumières à la critique, pour la guider dans ses appréciations. L'histoire et la philosophie de la médecine sont, à vrai dire, inséparables ; il suffit de les associer pour que la critique médicale naisse naturellement de leur union. C'est ce qu'ignorent absolument ces amateurs d'érudition facile qui croient n'avoir plus rien à faire lorsqu'ils ont acquis les notions historiques les plus élémentaires, dans ces compilations

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que l'on décore pompeusement du titre d'histoire de la médecine, et ces songe-creux qui, enfarinés de métaphysique et munis d'un vocabulaire inintelligible, prétendent à régénérer la médecine par ce qu'ils appellent avec emphase la philosophie médicale. Les uns et les autres ne s'inquiètent guère de la critique, sans laquelle l'histoire de la médecine n'est qu'un ramassis de faits incohérents, et la philosophie médicale une fiction.

L'histoire et la philosophie de la médecine ne veulent pas être traitées par de simples érudits et de purs métaphysiciens. Pour aborder avec fruit ces graves sujets, il faut une érudition solide et un esprit exercé à la méditation des questions les plus hautes. L'acquisition des connaissances indispensables est de rigueur; la réflexion doit faire le reste. C'est particulièrement dans les études de ce genre qu'il importe, suivant le précepte de Buffon, d'amasser des faits pour se donner des idées : à cette condition seulement on peut marcher d'un pas ferme et résolu dans une voie qui ne mène pas bien loin les simples curieux et les amateurs de métaphysique. En médecine, la critique vraiment sérieuse et fructueuse est celle qui s'aide des connaissances historiques pour l'appréciation des choses présentes, et qui se sert de la science actuelle pour éclaircir, par une comparaison judicieuse, les difficultés de l'histoire.

Telle est la méthode par excellence.

Le véritable historien, en médecine, compare ce qui est avec ce qui n'est plus; il interroge le passé pour la plus sûre mtelligence du présent; et de ce double travail de comparaison et d'enqôte, il obtient un précieux résultat, à savoir la conviction que la philosophie médicale se doit tirer de l'évolution môme de l'art médical, à travers les variations etlesMcissiludesquil est possible d'apprécier, en se laissant conduire par la tradition. C'est dans celle-ci et dans l'information historique qu'on découvre les iiiciliours ,rKu-

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menls en faveur de la certitude de l'art. Mais la vraie tradition échappe à ceux qui, dans leurs investigations, ne se • préoccupent que des systèmes et des théories, c'est-à-dire des variations et des vicissitudes de la médecine, et qui, distraits par les révolutions dogmatiques, n'aperçoivent pas la progression continue et l'unité de développement.

Il y a là une distinction capitale, qui est comme un principe pour l'historien ; si on la néglige, tout le savoir acquis n'empôche pas d'aboutir en dernier résultat à l'empirisme grossier, à l'éclectisme, au scepticisme ou à l'indifférence.

Le premier devoir du médecin qui aborde, dans une chaire ou dans un traité dogmatique, l'histoire de la médecine, est de déclarer nettement que l'art médical, indépendant et autonome, en tant qu'art, n'a point dans son essence l'unité, la fixité, l'uniformité de développement qui constituent proprem ent et caractérisent la science. Il ne faut pas craindre de le redire, la médecine n'est point une science; par sa nature aussi bien que par son objet, elle n'est, ne peut être qu'un art; et l'histoire, qui note toutes les tentatives faites dans tous les tem.ps pour imprimer à cet art un caractère scientifique, démontre avec évidence que ce qui est certain et perpétuel en médecine, c'est la tradition de la pratique, fondée sur l'expérience et fortifiée par l'observation, tradition qui se maintient et se perpétue en dépit des dogmes.

Cette distinction est fondamentale dans l'histoire de l'art, car la perpétuité de la médecine se démontre précisément par la succession de tous ces systèmes éphémères, qui n'ont pas entravé la marche progressive de l'art médical, à travers toutes les vicissitudes qu'il a subies sans s'altérer dans son principe. En possession de trois instruments, ou mieux de trois éléments de vie et de progrès, l'observation, l'induction et l'expérience, l'art médical a de bonne heure circonscrit son domaine et frayé sa voie, ainsi qu'il résulte du Traité de V Ancienne médecine, livre précieux de la col-

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leclion hippocratique où se trouvent ingénieusement établies les origines de l'art et les lois qui règlent son évolution. Ce traité, qu'il faut connaître à fond, pour .l)ien entendre la médecine grecque, est à coup sur l'œuvre d'un penseur profond et d'un puissant logicien.

L'auteur de ce remarquable livre, a posé, selon nous, les bases de la certitude médicale. C'est un dogmatique, sans contredit; car il raisonne et argumente en vue d'une thèsemais tous ses dogmes et tous ses arguments sont tirés de cet art môme qu'il défend, et contre les attaques des sophistes et contre les aberrations des médecins qui, séduits ou égarés par les systèmes philosophiques, cherchaient la science médicale en dehors de l'art. Aussi n'épargne-t-i'l point les spéculatifs qui, suivant les enseignements et l'exemple du subtil Empédocle (et ce nom résume toutes les théories de l'école pythagoricienne), penchent, dit-il versla philosophie (1). '

Ce passage est un lumineux commentaire à la réflexion si juste de Celse sur le vrai rôle d'Hippocrate. Ce grand médecm n'est point, comme on l'a tant répété, le père de la médecine ; cette alHance de mots est métaphorique et vicieuse; mais il a constitué et organisé le premier l'art médical, en le séparant à jamais des spéculations métaphysiques, où le tenaient enveloppé les philosophes naturalistes ses prédécesseurs ou ses contemporains, en l'arrachant aux essais prématurés de synthèse, ou, comme on dit aujourd'hm, de systématisation scientifique tentés par les penseurs qui avaient écrit dès l'origine de la philosophie sur la nature des choses oî .spl ysypo^ça.v ^p;,^, Ces dermers avaient en quelque sorte confisqué la z/édeeine non pas, comme l'affirme Celse, sans hésiter, pour y chercher des ressources efficaces contre l'épuisement produit

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par les veilles studieuses; mais afin de mieux comprendre ce ^ microcosme, qu'ils englobaient dans leur grande encyclopédie cosmologique.

Hippocrate comprit qu'entre les mains de ces purs théoriciens, l'art médical ne pouvait prospérer, pas plus qu'entre les mains dos prêtres et des charlatans; et fort heureusement il émancipa, affranchit la médecine, et de la tutelle des philosophes, qui méconnaissaient son autonomie et la détournaient de son véritable objet, et de celle de ces serviteurs d'Esculape, qui la réduisaient à une sorte d'empirisme brut, par des pratiques superstitieuses. Le service rendu par Hippocrate est de ceux qui rendent un nom immortel. Aussi le nom d'Hippocrate représente-t-il la période la plus mémorable de la vraie constitution de l'art médical. Quand on a bien compris cette période, on tient en main le • fil conducteur qui nous guide, par le vrai chemin, à travers les théories et les systèmes qui ont surgi successivement en médecine, sous l'influence des dogmes philosophiques et des croyances religieuses.

Il est permis, sans doute, de mettre en présence les prmcipaux systèmes de médecine elles principaux systèmes de philosophie; mais ce parallèle, si ingénieux qu'il soit, n'est que curieux, et ne peut servir tout au plus qu'à donner une idée telle quelle du développement et de la succession des théories médicales, c'est-à-dire de la partie dogmatique de l'histoire de la médecine. A ce point de vue, le rapprochement est instructif ; mais encore faut-il se garder de toute exagération, et se soustraire à ces habitudes et preiugés d'école, qui nous font voir la médecine dogmatique ou systématique obéissant à l'impulsion ou subissant docilement l'infiuence des doctrines philosophiques.

Il est très-vrai que la médecine a suivi trop souvent les tendances d'une philosophie régnante; mais à une époque où la philosophie elle-même obéissait forcément à la domination souveraine d'un dogme religieux. Ily a là une ques-

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tion assez complexe, qu'il suffit d'indiquer. L'historien doit noter exactement tous les phénomènes qui se produisent, et tenir compte des circonstances et des influences diverses; mais, avant tout, il doit être attentif au développement norm'al, h l'évolution naturelle de la médecine. En autres termes, il ne perdra pas de vue, en remontant aux plus lointaines origines, la suite de la vraie tradition médicale, se déroulant à travers les systèmes et les théories. Autrement, il n'aura point la conception nette et claire de la nature, de la constitution, de l'évolution de l'art, c'est-à-dire du principe de sa vitalité, des lois de son développement, ou, plus brièvement, de son essence et de son unité.

Dès les premiers essais de coordination, la médecine fut enveloppée d'hypothèses générales sur la constitution de l'homme et la nature universelle. Sous ce rapport, la médecine a éprouvé le môme sort que la religion, laquelle se proclame indépendante des dogmes Ihéclogiques, et ne peut s'établir et s'affirmer néanmoins que par eux, en tant que religion positive. De môme l'art médical, parfaitement indépendant par son essence, n'a pu jamais se soustraire entièrement à l'influence des doctrines philosophiques. Les écrits hippocratiques les plus recommandables porte l'empreinte de cette influence doctrinale; et dans les plu parfaits s'aperçoit la trace de ces systèmes prématuré' ment élaborés par les philosophes naturalistes.

Le galénisme, quoi qu'on ait dit et puisse dire, était en germe dans les écrits qui sont venus jusqu'à nous sous le nom d'Hippocrate ; et ce n'est point sans raison que Galien invoque si souvent à l'appui de ses théories et hypothèses les textes hippocratiques. Il part d'Hippocrate, pour construire ce système complexe, où tant d'auteurs et de doctrines sont pôle-môle entassés. La même confusion apparaît dans les écrits de la collection hippocratique. Démocrite, Empédocle, Héraclite et bien d'autres philosophes des anciennes écoles s'y trouvent rapprochés ou confon-

■'^^^^''^ INTRODUCTION

dus : preuve évidente que l'art médical, malgré la réforme entreprise par Hippocrate, n'avait pu s'émanciper complètement. Aussi uneréaction éclata, peu de temps après Hippocrate, sous ses successeurs immédiats, et elle se prolongea durant toute la période alexandrine.

Chose remarquable! c'est à Ces môme que l'opposition se manifesta avec énergie. Philinus fut le véritable chef de ce mouvement. Il rappela l'art médical au principe de l'observation, non pas comme Acron d'Agrigenle, qu'on a donné à tort pour le chef de l'école empirique, et qui n'était, paraît-il, qu'un praticien vaniteux ; mais en se tenant ea garde contre cette observation grossière et superûcielle qui régnait parmi les médecins de Cnide, et qui se bornait à énumérer les symptômes. Philinus adopta la doctrine vraiment médicale d'Hippocrate, c'est-à-dire la prognose, qui comprenait alors ce que nous nommons aujourd'hui la pathologie générale et la séméiotique ; et il rejeta résolûment toutes les fictions et hypothèses qui s'étaient glissées dans la médecine, à la faveur des emprunts faits à la philosophie naturelle. A le bien considérer, Philinus et Sérapion, qui n'étaient, pour ainsi dire, que des médecins purs, furent les intermédiaires qui rapprochèrent deux écoles également célèbres, celle d'Hippocrate et celle d'Asclépiade.

Sextus Empiricus a bien saisi le lien et la transition : ce qu'il aécrit, en philosophe, des méthodistes, peutpasser pour une vue très-large sur les anciennes écoles médicales. Asclépiade partait, à la vérité, de la théorie atomistique de Démocrite; de telle sorte, qu'à ne considérer que le point de départ, il était dogmatiste. Mais outre qu'Asclépiade avait modifié cette théorie, avant de l'introduire dans la médecine, il délivra celle-ci de toutes les entités fictives, de toutes les hypothèses qui se trouvaient en germe dans les écrits d'Hippocrate, et qui furent plus tard réhabilitées par Galien. Il n'est pas facile de démêler les éléments com-

INTRODUCTION. XXXIX

plexes qui ont concouru au développement de l'art médical dans la période ancienne. Raison de plus pour ne pas se laisser dominer par les tendances essentiellement philosophiques, qui empêchent d'apercevoir dislinclementrorigine des théories et le jeu des systèmes médicaux.

Comment un historien comprendrait-il l'art médical se développant à travers les siècles, s'il était préoccupé, par exemple, de ce faux principe, de cette prétendue loi d'évolution, qui a été admise par une école philosophique contemporaine? On ne saurait admettre, en médecine, que l'empirisme ait engendré le scepticisme, celui-ci le dogmatisme, et ce dernier l'idéalisme. Ce principe, tant vanté par le charlatanisme éclectique, n'a pas môme, en métaphysique, la valeur d'une loi empirique. Et quand môme cette prétendue loi de genèse ou de succession serait recevable en philosophie, elle ne le serait point en médecine, notamment pour la période ancienne.

Il faut arriver à Galien pour constater une influence directe et permanente des dogmes philosophiques sur les théories médicales ; encore est-il juste de remarquer que Galien empruntait à tous les systèmes de philosophie, moins pour donner une base à son propre système de médecine, que pour renforcer la démonstration dogmatique qu'il poursuit dans tous ses grands traités. Il est sans doute permis d'établir âansl'histoire delà médecine deux grandes divisions : l'empirisme et le rationalisme embrassent, en effet, dans leur généralité, toutes les écoles dont le souvenirs'estperpétué. Mais la distinction, bien moins nette dans l'antiquité, devient plus manifeste à mesure qu'approchent les temps modernes, parce que des influences qui n'existaient point dans Tantiquité agissent alors sur les esprits, autant que sur les institutions, et ne contribuent pas peu à l'éclosion de nouveaux systèmes, différents des anciens, non-seulement par les noms, mais surtout par le point de départ et les tendances.

INTRODUCTIOX.

La vérilé de cette observation ressorlira dune conrle comparaison entre les anciens et les modernes systèmes de ' médecine. Uniquement préoccupés de mettre en parallèle ces systèmes et les doctrines philosophiques correspondantes ou analogues, la plupart des historiens de la médecine ont négligé à tort un élément essentiel, à savoir, la religion et les conséquences capitales de cette lutte opiniâtre qui s'engagea, au déclin de la civilisation gréco-latine, entre les vieilles traditions et les nouvelles croyances. Le mysticisme médical est un des plus curieux et importants chapitres de notre histoire, dans cette période de transition; et il faut l'étudier dans ses origines, pour bien apprécier la production des doctrines et des systèmes médicaux qui surgirent successivement, sous l'influence du nouvel élément religieux.

Cet élément s'est usé en quelque sorte par son action continue, durant près de vingt siècles; mais, quoique son influence soit prodigieusement afl'aibhe, elle persiste encore à côté de la science la plus positive ; et les aberrations qui se produisent dans la science prouvent assez que cette influence est toujours efficace. Encore une fois, ce chapitre, qui reste à faire, est d'une extrême importance. Le lecteur voudra bien se contenter de quelques indications sommaires.

Le mysticisme médical n'a pas précisément la même origine que le mysticisme philosophique de l'école alexandrine. Les savants d'Alexandrie, les médecins surtout, étaient des hommes trop sensés pour céder au tourbillon qui entraîna les néo-platoniciens. Qu'on ne s'étonne point de cette distinction entre les rêveurs ou les spéculatifs et les investigateurs de la nature. Ces derniers, partant de l'observation pour acquérir la connaissance de la réalité, s'abstenaient rigoureusement de toute mélaphj'sique religieuse. Nous savons par le témoignage des contemporains et par Galien, écho delà tradition historique, qu'il y avait dans

INTRODUCTION. XLI

Alexandrie plusieurs écoles ou sectes de naturalistes et de médecins très-indépendants, divisées d'opinions, mais rapprochées par des principes analogues et par des tendances communes.

Les naturalistes alexandrins suivaient généralement les méthodes mises en faveur par Aristote et son disciple Théophraste, en physiologie, en anatomie, en zoologie et en botanique; de telle sorte que les sciences véritablement organiques et naturelles se trouvaient engagées dans la voie ouverte avec tant d'éclat par Démocrite d'Abdère, le premier qui, renonçant aux hypothèses, avait pris l'observation pour base de ses raisonnements. Les médecins suivaient celte voie, sans distraction et d'un pas ferme : leurs études étaient essentiellement scientifiques ; et leurs connaissances dérivaient directement des objets. On sait assez que les médecins d'Alexandrie, attachés à l'expérience comme à un principe immuable, finirent par abuser de l'expérimentation, jusqu'à ouvrir des hommes vivants.

Ces observateurs et expérimentateurs se préocccupaient peu de la métaphysique ; ils préféraient aux discussions scolastiques les investigations qui contentaient leur insatiable curiosité, et qui donnaient comme résultat des découvertes utiles, en anatomie, en physiologie et en thérapeutique. Le dogme, car il n'y a point d'école sans dogme, se tirait tout entier de la médecine môme, sans emprunts à la philosophie, fort heureusement, car ce qu'on appelait alors philosophie n'était qu'un monstrueux amas de conceptions délirantes.

Les philosophes de la Sorbonne et de l'École normale, qui ont pris au sérieux les myslagogues et théosophes! voire les thaumaturges de la philosophie alexandrine, n'ont pas seulement aperçu ces savants et ces médecins qui maintenaient la tradition scientifique et agrandissaient le domaine de la science, pendant qu'un Aristobule et un Philon corrompaient la philosophie et sophistiquaient l'es-

XLII • INTRODUCTION

prit grec, tout en préparant l'alliance de l'Occident et de l'Orient au profit du judaïsme, et au nom d'une croyance* religieuse que l'on prétendait démontrer comme un système de philosophie. Le travail persévérant des Juifs hellénisants, favorisé par les disciples de Platon, prépara l'avènement du christianisme ; on peut dire qu'il fut la véritable préparation évangélique. La métaphysique religieuse, autrement, la théologie, naquit en grande partie de l'alliance des rêveries platoniciennes et des traditions mosaïques, delà combinaison qui se fit entre la religion et la philosophie scolastique, laquelle n'avait rien de commun avec la philosophie naturelle.

Celle-ci fut représentée par les mathématiciens, lesanatomistes, les physiologistes, les naturalistes et les médecins d'Alexandrie.

De tout temps les Grecs ont raisonné sans mesure; mais de bonne heure Tinstinct du vrai et le sentiment de l'utile les poussèrent à la recherche du réel, recherche qu'ils poursuivaient souvent jusque dans leurs spéculations métaphysiques. Hippocrate, partant de l'observation, s'était, à l'aide de l'induction, élevé jusqu'à la saine méthode expérimentale. Sans s'attacher religieusement à Hippocrate, les médecins de la période alexandrine observèrent et induisirent comme ce grand maître ; mais ils agrandirent la méthode expérimentale et inductiveen étendant le domaine de la médecine. Non contents de la contemplation des phénomènes morbides, ils s'appliquèrent avec beaucoup de soin à l'étude de l'organisation sur le cadavre, et môme sur le vivant, et à la connaissance expérimentale des moyens médicinaux. Ils ne sortaient point de leur domaine, puisque leurs efforts tendaient à fortifier par des acquisitions positives les deux parties fondamentales de l'art médical, c'està-dire l'étiologie et la thérapeutique. Aussi peut-on affirmer sans crainte, que leur manière de concevoir la médecine

iNinODUCTION. XLIII

surpassait, à beaucoup d'égards, Ja conception hippocralique. Celle-ci était grande assurément et merveilleuse pour le temps oij elle se produisit; mais, en la reconnaissant telle, il est juste de reconnaître aussi que, en bien des points, elle rappelait beaucoup trop et ses origines et les circonstances qui la virent éclore.

Celsea dit, avec raison, qu'Hippocrate le premierdétacha l'art médical de la philosophie. Mais Celse n'a pas remarqué qu'Hippocrate, plus préoccupé d'organiser que de réformer, ne s'était point affranchi des théories cosmogoniques, qu'on retrouve dans ses écrits, non plus que de la tradition sacerdotale et des recettes des empiriques. Certes, Hippocrate était aussi émancipé quepouvaitl'ôtre un homme issu d'une famille de prêtres-médecins, initié aux connaissances générales sur l'univers et sur la nature humaine par des philosophes et peut-être par des sophistes qui ne doutaient de rien, puisqu'ils expliquaient tout, et réduit à emprunter les ressources d'un empirisme grossier. Son émancipation intellectuelle n'était pas cependant, ne pouvait être complète. Aussi les ouvrages qui portent son nom servirent-ils par la suite de texte et de prétexte à la réaction que provoquèrent tour à tour les dogmatiques, les mystiques et les empiriques. ^

Galien, par exemple, qui fut un homme de réaction, à ne considérer que le système par lui construit avec des matériaux de toute provenance, avec des éléments hétérogènes et incohérents, Galien se servit d 'Hippocrate pour justifier ses théories les plus hypothétiques sur les humeurs et les qualités premières, son empirisme et sa superstition, tlevé dans le temple de Pergame, il prenait au sérieux les Jongler.es des prêtres d'Esculape; il ne croyait pas à l'imrnaténalité, à l'immortalité de l'âme ; mais il admettait sans difficulté les prodiges et les cures merveilleuses qui s'opéraient par des moyens surnaturels. Il y avait en lui du chariatan el de l'illuminé. Aussi ne put-il jamais s'accommoder de la doctrine des méthodistes, qui avaient repris la

XI,IV INTRODUCTION

grande tradition hippocratique, mais sans préjugés d'aucune sorte, en suivant la voie lumineuse des médecins alexandrins, en associant la méthode rationnelle à la méthode expérimentale.

Quiconque a tant soit peu approfondi l'histoire de la médecine, sait combien fut long et pernicieux le règne de la méthode subjective. De tous les anciens, Galien est celui quia le plus contribué à la consolider et à la perpétuer; et néanmoins, nul mieux que lui ne pouvait servir l'art médical par l'application de la méthode contraire, en suivant l'exemple de ses prédécesseurs et vrais maîtres, les médecins de l'école alexandrine. Par malheur, la force de tête, chez Galien, n'était pas proportionnée à son savoir immense, bien qu'un peu confus. Dépourvu de cette originalité puissante qui crée, discerne et coordonne, il plia sous le faix de son érudition prodigieuse, et tomba finalement dans un éclectisme inconséquent; car, voulant tout trouver dans Hippocrate, son guide unique parmi les médecins, pour se . glorifier lui-môme en Hippocrate, il emprunta à tous les philosophes indistinctement, et surtout à Platon et à Aristote, ce qui se trouvait à sa convenance, et de tous ces emprunts il s'arrangea un système monstrueux, le mot n'est que juste, si l'on veut réfléchir à l'incohérence des propositions fondamentales, et partant à l'inconsistance des bases de ce système. La philosophie spéculative, celle de Platon, en particulier, gâta cet esprit d'une haute capacité et d'une merveilleuse multiplicité d'aptitudes, mais trop faible pour fonder une doctrine sur des principes solides. Le traité de V Usage o\x de V Utilité des parties, qui est le grand titre et le plus beau monument de Gahen, anatomiste et physiologiste, ce traité est conçu au point de vue delà finalité, point de départ détestable, à ne considérer que la saine méthode de philosopher dans l'ordre des sciences organiques; car la considération des causes finales, inséparable delà recherche des causes premières, pousse la science positive hors de son

INTRODUCTION. XI.V

vrai domaine et la livre à l'imagination et aux hypothèses.

Galien a eu le tort inexpiable d'avoir, par esprit de réaction, réhabilité, au nom de la philosophie, cette entité fictive qui, sous la vague dénomination de nature, a si longtemps rempli dans les sciences d'observation, et particulièrement de l'art médical, le rôle d'une providence souveraine, active, toujours présente. Or, les plus illustres chefs de l'école médicale d'Alexandrie avaient rejeté cette pure abstraction, cette entité fictive, également condamnée par les méthodistes. Galien, particulièrement hostile aux sectateurs d'Asclépiade, ne tint compte de cette élimination, et, en haine des dogmes d'Épicure et de la philosophie de Démocrite, il invoqua l'autorité de Platon, dont l'influence a été funeste de tout temps au progrès scientifique. L'autorité d'Arislote aurait pu avec avantage contre-halancer celle de Platon ; mais Gahen, grand admirateur et partisan d'Aristole, suit plus volontiers la doctrine logique et métaphysique de cet homme incomparable, que ses enseignements si précieux en anatomie et en histoire naturelle. Galien, ne pouvant prétendre à l'originalité, se fit éclectique par impuissance, et introduisit dans la médecine une méthode de philosopher qui n'est bonne que pour les spéculations de la métaphysique et de la théologie. Il n'est pas étonnant que son règne se soit perpétué à travers la décadence romaine et le moyen âge, jusque bien au delà de la renaissance.

Bien différent fut le sort des méthodistes. Ces médecins rejetaient le surnaturel, les entités fictives, les hypothèses oiseuses, les théories humorales et les qualités élémentaires, en peu de mots, toutes les abstractions imaginaires. Ils partaient de la réalité comme principe de toute connaissance, et, dans l'organisation vivante, ils s'attachaient de préférence à la trame solide des tissus, dont ils avaient entrevu ou deviné la propriété fondamentale, celle de se refaire sans cesse par un double mouvement continuel d'assimilation et

XLVI INTROnuCTIOX.

d'excrétion. Ils étaient dans la vraie méthode, puisqu'ils s'abstenaient, avec raison, de la recherche des causes premières et finales. Galien, au contraire, introduisait dans la médecine une métaphysique subtile; et de plus il donnait la main aux faiseurs de prodiges, aux thaumaturges, dont le nombre n'était pas petit.

Le christianisme et le paganisme se disputaient alors la direction spirituelle, etles merveilles se multipliaient de part et d'autre. La vie d'Apollonius de Tyane, par Philostrate, offre de nombreux échantillons de l'habileté des faiseurs de miracles; et les Discours sacrés d'JElius Aristide nous ont transmis le souvenir des cures extraordinaires qui s'accomplissaient dans les temples d'Apollon et d'Esculape, par rihtercession ou l'intervention de la divinité. Les cliréliens, bien entendu, avaient, de leur côté, autant de miracles qu'il leur en fallait pour répondre aux provocations des païens. Les esprits réellement émancipés de ces temps de décadence, placés entre des témoignages également compromettants de la sottise humaine, se trouvaient, jusqu'à un certain point, dans une situation assez analogue à celle des libres penseurs contemporains.

Et nous aussi, nous avons à nous prononcer, ou mieux, à nous surveiller entre les prodiges qui éclatent pour la plus grande gloire d'une foi mourante, et les merveilles que racontent lesspirites, pour appeler de leur nom barbare les gens qui sont en commerce courant avec les esprits. Il est vrai que, dans le doute, nous pouvons nous abstenir, ou encore, imiter l'exemple de Lucien, ce mécréant qui se moquait indiiï'éremment et des thaumaturges chrétiens et des charlatans païens.

L'historien véritablement philosophe prendra en sérieuse considération l'état mental des générations qui vécurent dans celte longue période de transition, et il s'appliquera à observer l'influence très-efficace de cette période sur les

INTHOnUCTION. XLVII

temps ultérieurs de la médecine. On ne passe point de la période ancienne à la période moderne, sans avoir en main un fil conducteur plus solide que le lien fictif des doctrines philosophiques, doctrines dont l'enchaînementn'est qu'imaginaire, dont la coordination môme n'est pas possible, si l'on ne tient compte de cet élément religieux qui intervient sans interruption, et pénètre ou corrompt les systèmes les plus divers, à partir du moment où la religion s'impose, non plus au sentiment, mais encore à la raison, et triomphe en tous lieux sous le nom de théologie. -

Il y a là une source inépuisable de hautes considérations pour l'historien de la médecine.

En présence de ce vieux monde qui s'éteint, ou du moins, qui s'éclipse, pour renaître après de longs siècles, et de ce nouveau monde qui surgit, avec les germes d'une formidable théocratie, qui fera sa grandeur et plus tard sa ruine, l'historien de la médecine, s'il est philosophe, ne saurait rester indifférent. L'art médical, comme tout le reste, ressentit la secousse produite par ces graves mutations. N'oublions pas surtout que la doctrine médicale qui devait prévaloir, en dépit des efforts et de la résistance des médecins engagés dans la vraie méthode, fut celle-là précisément qui s'appuyait tout à la fois sur le surnaturel et sur la métaphysique, c'est-à-dire sur les deux pôles de la théologie. De là le règne presque interminable de Galien. Celui-ci triompha au nom d'Hippocrate, qu'il éclipsait, et sa doctrine fut reçue sans contestation, parce qu'elle conciliait en apparence des éléments incompatibles.

Le méthodisme pouvait-il triompher de même? Non certes, à ne considérer que le principe et le milieu moral de la société nouvelle. La médecine, telle que l'avait conçue et enseignée Asclépiade, était un art qui tirait de lui-même toute sa méthode, et qui se passait conséquemment de toute intervention métaphysique et surnaturelle. Ceux qui prétendent que le méthodisme se continua jusque bien

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