LE THEATRE ANTOINE. L'ENQUÊTE
Le ThéàLre Antoine vii^nt de représenter YEnquétc, une pièce de M. Ilcnriot, qui n'eût certes pas été déplacée à Sainte-Anne.
En voici l'analyse aussi succincte que possible.
Le président ** (l'auteur ne le désij^ne pas autrement), a été trouvé, la nuit, dans la rue, assassiné. Un juge d'instruction, de ses amis, l'avait quitté peu de temps avant le crime. C'est lui qui seracharg'é de découvrir le ou les coupables. Mais il s'égare sur une fausse piste, qu'il suit avec cette passion aveugle dont les annales de la justice ne signalent que trop d'exemples. Heureusement, un jeune avocat, d'une rare sagacité, assiste le prétendu assassin, le mari d'une femme qui était la maîtresse du président. Le défenseur a relevé cette particularité, que la victime, frappée d'un instrument contondant, sans doute une canne à jiomme métallique, était encore en compagnie du juge d'instruction, quand elle a reçu le coup mortel. Or, le magistrat enquêteur porte d'ordinaire une canne surmontée d'une sphère pesante. Et voici qu'un médecin légiste, cité comme témoin, déclare que le crime a dû être commis par un épileplique, pendant une de ces crises où il n'a plus conscience de ses actes et dont il ne saurait garder le souvenir. L'homme de l'art décrit savamment tous les symptômes caractéristiques du «mal sacré» ; le juge d'instruction, qui avait suivi cette conférence médico-légale avec curiosité, puis avec angoisse, enfin avec terreur, se raidit subitement et tombe comme foudroyé. C'était lui lemeutricr, sans le savoir, de son ami.
Cette dernière scène produit sur le spectateur une émotion profonde, qui va jusqu'à l'épouvante : et j'estime que la narration dvi témoin, confirmée en quelque sorte par l'attitude et la crise décisive de l'épileptique, pourrait bien trouver dans la salle une réplique non moins terrifiante. Il me souvient qu'au théâtre de l'Ambigu, le simple récit d'une attaque de haut mal,dans un mélodrame à grand orchestre, provoqua chez un de mes voisins, d'ailleurs épileptique, une crise des plus violentes, dont le médecin de service eut difficilement raison. Cette aft'ection n'est-elle pas en quelque sorte contagieuse 'r* Et ua-t-on pas observé, dans des maisons d'éducation, des manifestations épileptiformes ou choréiques chez des jeunes garçons ou des jeunes filles qui avaient vu un de leurs camarades se débattre sous l'étreinte du terrible fléau ?
Si les spectateurs qui suivent anxieusement les péripéties multiples de ['Enquête peuvent en subir le contre-coup, à plus forte raison l'acteur qui doit traduire fidèlement par sa physionomie.
LA MÉDECIN J: A U THÉ A TRK jj j,^
par son geste, ^ar son altitude, l'obsession fatale dont il est l'inconscient jouet, risque-t-il d'être le m^nivais marcliand d'une interprétation aussi exacte do la vérité patlioiofîiquo. Certes, M. Antoine tient man^istralement le rôle du juge d'instruction, et c'est avec un sentiment de réalité très sincère dans sa juste sobriété, qu'il développe p-raduellement la succession do symptômes aboutissant à la crise finale. Mais qu'il y prenne f,-ardo ; il a un tempérament de névrosé ; il est, personne ne l'ignore, irritable et grinclieux ; il a souvent des absences de mémoire, surtout dans le débit de ses rôles ; et sa démarche— voyez-le plutôt à la scène — manque d'assurance. Il ferait donc sagement de renoncer à un personnage aussi périlleux que celui du juge d'instruction. L'imitation, dit le sage, est une seconde nature ; et l'exemple d'un comédien qui jouait Coupeau dans ï Assommoir devrait être toujoura sous les yeux des artistes nerveux et impressionnables que tente l'exhibition des tares les plus affligeantes de l'humanité. Donc le comédien simula avec une perfection qui fit l'admiration de ses contemporains, le drlirium tremens dont l'alcoolique zingueur se mourait à Sainte Anne. Il gagna à ce jeu de scène une sorte de paralysie agitante qui l'éloigna à jamais du théâtre.
Mais, par contre, le public ne retira de ce répugnant spectacle qu'un salutaire enseignement. C'est du moins ce que m'affirma un jour le docteur Legrand du Saulle.Des femmes du faubourg Saint- Antoine étaient venues lui apprendre que leurs maris, de bons ivrognes, clients fidèles du célèbre aliéniste, qui avaient assisté à la représeutatioQ deVAssominoir, avaient été radicalement guéris par le tableau de Coupeau dans sa cellule.
Vous verrez qu'un beau jour, feu Zola prendra place dans le Panthéon du moraliste à côté du sénateur Bérenger.
Paul d'EsTRKK.
lie Parnasse hippoet^atiqae