POUR LES VIEUX MEDECINS
Dans un opuscule humoiistiquc de Swift se trouve un chapitre ayant pour titre •.Résolutions pour Icpoquc où je deviendrai vinix.
Je me contenterai de relever quelques-unes des bévues, dont l'auteur tient à se garer : Ne point épouser une jeune femme. — N'être point maussade, ni morose, ni soupçonneux. — Ne pas mépriser le présent, ses manières de voir, son genre d'esprit, ses modes, etc.. — Ne pas êlro cupide. — Ne pas rabâcher sans ce^se les mêmes histoires aux jeunes gens. — Ne pas négliger la décence ou la propreté. — Ne pas trop parier, surtout de moi, ne pas me vanter de ma beauté passée, ni de ma force, ni de ma faveur auprès des dames. — Ne pas être prodigue d'avis et n'en donner qu'à ceux qui en demandent, etc., etc.
La plupart de ces recommandations sont bonnes à retenir et peuvent s'appliquer plus particulièrement à ceux de nos frères en Hippocrate, qui, à défaut d'une couronne plus glorieuse, plus enviable, en portent une de cheveux blancs. A plus forte raison, s'ils la teignent, comme s'ils ne s'en jugeaient pas dignes. — C'est une faiblesse qui, ajoutée à celle de l'âge, doit même les rendre fort circonspects ; sans cela, gare les bêti^^es, les inconséquences et tout ce que peut suggérer dinsane le détraquement sénile.
Il n'y a pas un de nous qui n'ait été témoin de la sottise de quoique vieux barbon, se laissant dominer in extremis par une marilorne inavouable, ou par une drôlesse quelconque, au passé trouble, qui voudrait bien faire rapporter cent pour cent au capital plus qu'avarié de ses charmes. — Sous le fallacieux prétexte de combler le vide des anciennes affections, déracinées par la cruauté du temps, les vieillards se jettent tête baissée dans des amours de pacotille, qui sentent les frimas et la fin prochaine. — Ces pauvres naïfs se figurent qu'ils peuvent encore être aimés pour eux-mêmes et oublient quïl n'y a que le lierre qui s'attache aux ruines.
Ces collages tardifs sont souvent l'œuvre de la solitude, qui émiettent les caractères les mieux trempés et les façonne si misérablement. C'est la chausse-trappe ouverte sous les pas des vieux originaux, des célibataires endurcis, qui vivent aux champs ou dans les bois, dans un milieu où s'endort la prudence, où les manies se développent en liberté, où mûrissent les idées fixes.
Il ne faudrait pas croire cependant que ce n'est qu'à la campagne, dans des bourgades silencieuses et sans dérivatifs, que de braves praticiens sexagénaires, qui ont au moins l'excuse de l'iso- LA Mh:i). ANECnoTinuE. 22 — B
lement et du train insipide de leur vie, soient capables de sacrifier sans mesure au jupon et d'oublier en un instant d'aberration tout un passé de haute tenue morale.
Dans les grandes villes, à Paris même, on a vu des hommes d'élite, mandarins affaiblis ou Burgraves fatigués, s'attarder à des amourettes d'étudiants, des professeurs irréprochables jusque-là s'afficher avec des Marguerites de brasserie, sans avoir subi préalablement le rajeunissement de Faust, ou s'abaisser jusqu'aux épanchements ancillaires. Un des plus austères et des plus pingres fut la proie d'une danseuse, il y a une quinzaine d'années ; vers la même époque, deux ou trois autres de nos maîtres entretenaient simultanément l'épouse vorace d'un de leurs collègues, resté célèbre pour cela et aussi pour sa sévérité aux examens.
Ces entraînements insolites, lorsque l'heure du couvre-feu a sonné, seraient tout au plus explicables s'ils avaient pour objectif la beauté, la jeunesse, le mérite, un attrait quelconque ; mais c'est généralement pour des créatures indignes, pour des mégères ou des exploiteuses, que ces grands dadais retombés en enfance rompent avec leur famille, leurs amis ou leurs relations.
On ne saurait trop se tenir sur ses gardes, lorsqu'on commence à perdre ses dents de sagesse. Il faut devenir prudent comme Méry, qui redoutait jusqu'à l'intimité des personnes disgraciées et contrefaites, de peur qu'à la suite d'une abstinence prolongée, ou de quelque influence erotique, il ne lui vînt à la pensée, un jour et une nuit, d'être pour elles autre chose qu'un frère, de soupirer après la possession de leur cœur et de ses dépendances !
Les influences du printemps, du clair de lune, des soirées orageuses, sont particulièrement à redouter pour les ex-sentimentaux, qui ont un fond de myosotis à écouler et soupirent avec regret après les fiévreuses concupiscences d'autrefois.
Quel est celui en fin de compte qui est sûr complètement de lui-même et sait se résigner sans révolte, à l'exemple de Salomon 't
N'a-t-on pas vu les chênes les plus droits, les plus robustes, être soudainement renversés par la tempête, par un coup de vent imprévu ?
Le mieux est de ne pas s'exposer aux rafales, je veux dire aux tentations, dont Sénèquc lui-même fut victime, de la part dune belle séductrice, qui avait voulu se jouer de son austérité et eut vite fait d'en triompher : « La femme est le feu, affirme un dicton espagnol ; 1 homme estl'étoupe et le diable souffle dessus. »
Il faut encore plus les plaindre que les ridiculiser ces ancêtres, dont l'intelligence est déjà obnubilée et qui se retournent une dernière fois avec convoitise vers les plaisirs, qui vont leur échapper. Ils renient, avec de la brume plein le cœur, que le rideau va être tiré, et, avant de disparaître, comme le naufragé qui est sur
le point de couler, ils se raccrochent à tout ce qui leur tombe sous la main. Gela ne sert du reste qu'à précipiter leur déchéance, car le gouffre est resté béant et il ne laissera pas échapper sa proie I
Uiea de triste aussi comme les vantardises, le rabâchage et le manque d'indulgence de quelques médecins caducs, qui, au lieu de se réfugier avec désintéressement dans les tcmitla screna du philosophe, de s'écarter des luîtes âpres du présent, avec des tolérances infinies, ne cessent de vitupérer contre leurs successeurs. — Ils devraient bien leur abandonner les jugements passionnés et lïntransigeante probité, qui, selon une trop véridique constatation d'Haraucourl « incite la jeunesse aux plus nobles actions et aux pires sottises. »
A les entendre, eux seuls auraient le monopole du désintéressement et des vertus chevaleresques, tandis que leurs rivaux, malins et délurés, ingénieux comme Ulysse, n'envisagent le monde que comme une proie, un champ de bataille, ou encore comme un magasin de provisions, où il s'agit avant tout de faire sa part.
11 est pénible de constater l'amertume de leurs regards, de voir remonter à leurs lèvres le fiel qui emplit leur cœur ; on sent la mésintelligence et les déchirements prochains percer sous l'aigreur de leurs propos, derrière les dernières manifestations d'une urbanité défaillante.
L'expérience aurait dû pourtant les apaiser et leur apprendre l'inanité de la haine.
'Victor Hugo, dont on vient de célébrer le centenaire, leur a recommandé lindulgence dans des vers inoubliables ; il leur dit
Qu'il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs, Et que dans nos bonheurs, et que dans nos délires, Il faut que la bonté soit au fond de nos rires, Qu'être bon, c'est bien vivre, et que l'adversité Peut tout chasser d'une âme, excepté la bonté !
En somme, un médecin jeune ou âgé, qui se montre acerbe envers ceux qui exercent autrement que lui, produit l'effet du membre d'une famille qui chercherait à déshonorer les siens, en faisant de l'éclat autour d'eux, en jetant le discrédit sur leur façon d'être ou d'agir.
La critique est toujours aisée et ceux qui se plaisent à juvénaliser ne manqueront certainement pas d'occasions, pour exercer leur petit talent ; mais il y aurait plus de sagesse et surtout plus de charité, soit à se taire, tout en souffrant de la décadence actuelle, soit, ce qui vaudrait encore mieux, à jeter un voile de commisération sur les faiblesses d'alentour.
, v^4 — ^ TU DES SOCIA L I.S
Les pharmaciens nous donnent un bon exemple, en présentant sous une forme qui plaît à iœil les médicaments les plus désaorréahles, en les enrobant de façon à les fair>i accepter par les estomacs les moins complaisants. On devrait bien en faire autant, lorsqu'on a d'amères vérités à faire avaler à un voisin : l'^nveloppez-lesau moins de sucreries et de périphrases, alin que le patient les ingurgite, sans trop de grimaces et de haut-le-cœur.
Si on n'y prend garde, l'habitude dôlre grognon, mal di.^posé, devient vite la normale et on perd, même pour ses clients, les louables habitudes de courtoisie ; on ne les accueille plus avec un sourire engageant, avec un visage épanoui et lextrême onction du verbe, ou du geste. — On se néglige concurremment dans sa tenue, on n'a plus de prévenances pour personne et on s'étonne qu'un froid sibérien succède aux plus chaudes relations, que la faillite des plus anciennes affections en soit la conséquence':'
Les enfants eux-mêmes, qui n'ont pas appris à dissiniuler, se détournent avec répugnance du praticien malpropre, qui répand autour de lui des émanations suspectes, dont la tenue est négligée, qui ne sait pas réparer des ans ce qui est réparable.
Il a beau leur offrir des friandises ; elles ne sont plus acceptées si elles sortent d'une houppelande graisseuse, si elles sontoffertes avec des mains mal iavées, aux ongles en deuil.
On a dit avec raison que la correction était la principale supériorité de certains hommes et qu'elle suffisait d'ailleurs à en imposer : « Se faire beau, se sentir en forme, n'est-ce pas le secret de cette assurance, sans laquelle pas de conquêtes et partant pas de joie 'f »
Les plus lézardés, les plus neutralisés, qui représentent à des degrés divers des échantillons patliologi(îues, ne doivent pas laisser entrevoir, encore moins otalcr leurs tares physiques ou morales. Qu'ils se défient de leurs nerfs désemparés et n'aient aucun titre nppréciable, comme Henri Heine, au grand prix de sensibilité. Mieux vaudrait qu'ils en fussent réduits, comuie le mordant écrivain, qu.i avait décidément trop de cerveau et pas assez de cœur, à ne plus pouvoir même sifûer un concurrent, du fait de la paralysie.
Après avoir tenu compte de ce qui précède, il leur sera permis de s'en aller plaisnmmejit, à l'exemple du premier président, Achille de llarlay, qui, à sa dernière heure, s'accusa simplement « de n'avoir jamais pu aimer Dieu au-dessus de toutes choses, ni son prochain comme lui-mcnic. »
Chacun de nous peut commenter celte réflexion delà façon suivante : Je ne vois pas assez Dieu pour l'aimer au-dessus de toutes choses et je vois beaucoup trop mon prochain pour l'aimercomme
moi-même !
D"" Grki.i.etv (de Vichy.
LV f.OI DU 9 AVRIL 1898 (ACGIDKNÏS DE TRAVAIL) LES COAIPACMES DASSURAjNCES ET LES MEDECINS
Par M. MiLLON.
La question que je viens exposer intéresse au plus haut point l'exercice de notre art. S'il est vrai que vous désirez éfudier non seulement les problèmes do science pure, mais encore les points où lexercice de la profession rencontre des difficultés, elle est djofne de retenir votre attention pendant quelques instants.
La loi du 9 avril 1898 est une des lois sociales qui ont essayé d'introduire quelques améliorations dans le sort des ouvriers fran çais. Elle a voulu prendre leur défense dans le cas d'un accident survenu dans l'exercice de leur travail, et garantir non seulement les soins nécessaires à leur existence, pendant le temps de leur chôniage forcé, mais encore assurer leur avenir, dans une certaine proportion, si l'accident avait des suites telles que tout ou partie de leur activité pouvait en être abolie.
Cette loi est donc très noble, très généreuse, très utile, etje ne doute pas que tous les médecins ne tiennent à lui apporter avec empressement le concours qu'ils sont appelés à lui fournir.
Ceci dit, pour répondre à l'avance aux objections de ceux qui prétendent que le corps médical cherche à faire échec à la loi. Non, nous sommes décidés àcontinuer le concours que nous avons toujours apporté aux institutions sociales, ayant pour but d'améliorer le sort des classes pauvres, mais, cela établi, il nous est, je pense bien, permis de voir si la loi de 1898, dans ses innovations, n'emporte pas avec elle des modifications à la pratique médicale qui peuvent être préjudiciables à nos habitudes et à nos droits acquis.
Or, il est hors de doute que la rédaction de la loi de 1898 n'a pas tenu suffisamment compte des intérêts et des droits de notre profession.
Elle nous a notamment causé un préjudice certain, en créant de parti pris une assimilation absolue entre les ouvriers et les indigents, au sujet du règlement des honoraires médicaux. En effet, la loi dit textuellement qu'en cas de contestation au sujet des honoraires réclamés par le médecin du blessé, la question sera portée devant le juge de paix et que celui-ci, jugeant en dernier ressort, réglera ces honoraires suivant le tarif adopté dans le département par l'assistance médicale gratuite, ce qui signifie en d'autres termes, qu'au moment du paiement, le médecin verra l'ouvrier se muer en un indigent et les honoraires se transformer en une indemnité restreinte au minimum. Le tarif indigent remplace ainsi indûment le tarif ouvrier.
Il est inutile, je pense, de faire ressortir ce que Tapplication de ce tarif indigent a de choquant pour nous. Certes, nous ne demandons pas mieux que d'accorder aux indigents nos soins à des tarifs très réduits représentant pour nous, non une rémunération, mais une indemnité pour notre temps employé et pour nos frais de transport, mais je me demande pour quelle raison nous devenons, de par la loi de 1898, obligés à consentir ce même tarif au profit des ouvriers blessés. Ces ouvriers ne sont pourtant pas des indigents, ce sont des gens gagnant leur vie, des citoyens en cours régulier de travail ; de plus ils ne sont pas comptables des frais occasionnés par leur maladie, le patron responsable est derrière eux, et celui-ci est lui-même couvert parune assurance. De sorte, qu'en dernière analyse, la loi de 1898 nous oblige à réduire considérablement nos honoraires au bénéfice de Compagnies financières fort riches, et à l'occasion de blessures qui, produites en dehors du travail, nous eussent été payés à un tarif supérieur. N'existe-t-il pas là un fait véritablement singulier et inexplicable ?
Voici donc un point où nous trouvons les médecins désavantagés par la loi, et dès ce premier point nous voyons apparaître les compagnies d'assurances en opposition directe d'intérêts avec nous. Nous sommes désavantagés par la loi, et ce désavantage se transforme pour ces compagnies en un avantage marqué.
Ne croyez pas, Messieurs, que les objections que je soulève là à propos des honoraires médicaux soient relatives à des cas exceptionnels etsoient surtout des réclamations de principe. Non, rien n'entre plus directement dans la pratique journalière, rien n'est plus en rapport constant avec la vie médicale.
Car, il ne faut pas l'oublier, la garantie des blessés du travail commence à peine à être pratiquée. Nous ne sommes encore que dans la période de tâtonnements et de débuts. Apremière vue, on pouvait croire que la loi de 1898 garantissait seulementles ouvriers des usines, mais avec la coutume, le bénéfice de la loi s'est singulièrement étendu. Sur les réclamations des intéressés, les juges s'inspirant plus de l'esprit que de la lettre de la loi ont admis au bénéfice de la loi presque tous les ouvriers, aussi bien ceux des usines que ceux du bâtiment ou du transport, de sorte qu'à l'heure actuelle, presque tous les ouvriers, et ce n'est en somme que justice, sont couverts par la loi et en conséquence bénéficieront du tarif indigent quand ils seront blessés.
Ily a plus, on est, comme vous le savez, en train de remanier la loi au Tarlement et il est fort probable qu'avant la un de la présente législature nous verrons le mot « salarié », remplacer le mot (i ouvrier « et la loi couvrir, non seulement les ouvriers mais aussi les domestiques et une grande partie des employés. Enfin on étendra, paraît-il, le bénéfice de la loi non seulement aux blessés mais encore aux malades ayant au cours de leur service contracté des maladies professionnelles.
Vous voyez donc que la loi, on appliquant lo tarif in(lip:entà la place du tarif ouvrier, nous fait subir uq préjudice qui est loin d'être néofligeable. Ce préjudice n'ira qu'en s'augmentant et, chose pénible à constater, on nous l'a imposé sans que nous puissions nous en défendre, et nous sommes obligés de le consentir non au bénéfice des ouvriers qui, en somme sont des gens intéressants, surtout quand ils sont affligés par la maladie, mais à l'avantage des Sociétés financières, qui ne nous en sauront aucun gré, bien au coîitraire.
Heureusement, Messieurs, que si elle nous lésait dans la question de la fixation des honoraires, la loi, dans son principe, prenait la peine de nous reconnaître un droit, droit primordial d'ailleurs, qui, s'il eût été méconnu, eût à la vérité été la négation de la libre pratique de notre art et eût causé la ruine déûnitive do la profession. Je veux parler du. libre choix du médecin parle blessé.
Ce droit est inscrit en toutes lettres dans le texte primitif de la loi, mais comme nos amies les compagnies d'assurances, trouvant qu'elles n'étaient pas assez avantagées à notre détriment, tendaient à la méconnaître, nous avons fait poser la question à la tribune de la Chambre et voici la réponse faite par M. Mirman, rapporteur de la loi et des projets de modifications, à la question qui lui était posée par iM. Dubuisson, député du Finistère, membre du Conseil delUnion des Syndicats médicaux :
A Cette liberté absolue laissée à la victime de choisir son médecin est nécessaire ; elle n'a jamais été contestée par le Parlement, elle a été rappelée par M. le Garde des Sceaux Lebret dans sa circulaire du 10 juin 1899 ; aucun commentateur de la loi île 1898 ne l'a, à notre connaissance, mise en doute. Cependant, une certaine incertitude règne à cet égard dans l'esprit même des intéressés ; plusieurs compagnies d'assurances ayant leurs médecins attitrés se sont efforcées de faire croire aux victimes que ces médecins leur pouvaient être imposés et la plupart d'entre nous ont eu la plus grande peine à dissiper sur ce point l'ignorance des travailleurs ».
Il est difficile d'être plus affirmatif. Il semble que sur ce point aucune ambigu'ité ne soit possible, et cependant. Messieurs, la ténacité, l'àpretédes Compagnies d'assurances sont telles que nous voyons tous les jours des faits qui violent outrageusement l'esprit et la lettre de la loi et qui causent des préjudices souvent très appréciables à nos confrères, à nos collègues.
Les compagnies tendent chaque jour à nous ravir le droit du libre choix du médecin et pour y parvenir elles n'hésitent pas à recourir à de véritables manœuvres d'intimidation et de pression sur les ouvriers. Elles cherchent constamment à établir une confusion eutre l'état des choses antérieur à la loi du 9 avril 1898 et ce qui doit exister aujourd'hui.
Avant la loi, le patron n'était responsable que si l'accident survenu était imputable à une négligence ou à une imprudence commise par lui ; les assurances étaient donc peu nombreuses et facultatives. Les compagnies garantissaient les frais et s'occupaient rarement de soigner le blessé. Quand elles le faisaient, elles opéraient par l'intermédiaiie de médecins choisis par elle.
6i'lonc un blessé ne voulait pas profiter des avantages que lui offrait la compagnie, il était libre de le faire, mais nlors celle-ci se considérait comme dégagée et laissait, comme il est naturel, au l)lessé le soin de payer les honoraires de son médecin.
A présent, l'état de choses ancien est tout à fait modifié, la compagnie s'étant substituée aux patrons est obligée de se conformer aux dispositions très nettes de la loi. Elle n'a plus le droit d'imposer son médecin, elle doit traiter directement avec le confrère choisi par le blessé sfuis aucun inlennédiaire.
Ausf-i voyons-nous avec peine et avec un certain étonnement que la plupart des compagnies cherchent à perpétuer les anciens errements et, dans leurs rapports avec les ouvriers, tendent à abuser ceux-ci, en leur adressant ou en leur désignant un médecin et en leur faisant comprendre, souvent même avec menaces, qu'ils doivent s'adresser à ce praticien sous peine de voir perdre l'indcmnilé qui leur est due.
J'ai eu sous les yeux un grand nombre de papiers émanant des compagnies les plus diverses, par lesquels l'ouvrier blessé recevait l'ordre de se rendre à la consultation de tel ou tel confrère, à des heures indiquées et sous menaces de se voir considéré comme guéri, c'est-à-dire comme cessant d'avoir droit à l'indemnité du demi-salaire, si ces prescriptions impératives n'étaient pas suivies.
J'ai pu constater par des lettres, qui m'odt été montrées par des confrères et qui émanaient d'ouvriers blessés, les procédés d'intimidation qui ont été souvent mis en œuvre par les agents dps compagnies, pour contraindre ces ouvriers à quitter leur médecin pour se fier exclusivement au médecin de la compagnie. On a vu même une compagnie faire signifier à un blessé par ministère d'huissier son ordre de le voir aller se faire soigner dans un certain établissement plus connu jusqu'à présent par ses réclames que par ses succès.
Devons-nous, en présence de pareils faits, rester impassibles ?
"Voilà donc où aboutit la loi du 9 avril 1898 : à dériver sur l'hôpital la presque totalité des cas de chirurgie, dans la clientèle ou • vrière. Grâce à la compagnie et à ses agents, l'ouvrier, qui n'est pas un indigent, qui par conséquent n'a droit à l'hôpital qu'en cas de blessure grave nécessitant de sérieuses interventions, qui de plus ne désire pas y entrer la plupart du temps, se voit, mêm.e pour un traumatisme banal, poussé à l'hôpital.
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