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LES INFORTUNES D'UN GARÇON APOTHICAIRE

Vous vous rappelez sans doute le nom do l'apothicaire Fleurant immortalisé par Molière dans son Malade iniagiiiairc.

Jamais nom ne fut mieux approprié à la profession ; mais, du moment qu'il avait été imaginé par Fillustre comique, il semblait qu'il dût rester intangible pour tous et par conséquent unique dans riiistoire de sa corporalion. Eli bien ! un autre apothicaire la porté, assez mal, à vrai dire, puisqu'il l'a traîné en prison.

Mais pour être Fleurant, on n'est pas moins homme ; et que voulez-vous ? quand on a fêté la dive bouteille, qu'on va terminer sa soirée au spectacle et qu'on est d'humeur agressive (ce qui paraîtra bien invraisemblable chez un pharmacien), on s'expose à coucher sur la paille humide des cachots.

La scène se passe en 17.")0, à la Comédie-Française, et le rapport de l'exempt de police Vierrey, qui était de service au théâtre, va nous mettre au courant de l'aventure.

« J"ai l'honneur de vous rendre compte, écrit l'agent subalterne à son chef hiérarchique, qu'on a joué aujourd'hui à la Comédie- Française, le Baron d'Albiérac, où il s'est trouvé un monde considérable. Monseigneur le duc de Chartres a honoré le spectacle de sa présence... »

Or, à cette époque, le parterre était facilement houleux et batailleur. La « présence » de l'auguste personnage ne devait pas modifier l'attitude de ce public impressionnable, puisque la représentation, à peine commencée, fut troublée par une altercation très vive entre deux spectateurs voisins.

Le premier menait un tel tapage qu'il était impossible d'entendre un traître mot de la pièce. Le second le prie de se taire :

— Va te faire f... lui crie le perturbateur.

— Nous nous trouverons à la porte, lui crie son interlocuteur. Mais déjà un inspecteur de police était entré dans le parterre,

avait saisi le tapageur et l'avait entraîné au poste malgré sa résistance, ses cris furieux et ses injures.

11 fallut bien que cet incommode spectateur déclinât ses noms et qualités. Il déclara donc qu'il s'appelait Bernard Fleurant, qu'il était né à Plombières, qu'il avait dix-neuf ans et qu'il était garçon apothicaire chez Juliot, rue Sainte-Marguerite, faubourg Saint-Germain. Il était à Paris depuis deux jours seulement, mais il n'avait pas perdu de temps pour se griser magistralement. Bien entendu, il fut conduit au For-Lévêque, cette Bastille du théâtre, comme l'a si heureusement défini M. F. Fiinck-Brentano. Et, suivant une habitude de la maison, il s'empresse d'adresser une supplique au lieutenant de police pour obtenir sa liberté. 11 est vrai que son placet était accompagné de l'apostille suivante :

35o— DOCUMENTS ANCIENS

« Je vous envoie, Monsieur, un mémoire pour un homme auquel je m'intéresse beaucoup. Vous verrez de quoi il est question. Je crois que ce qu'il dit est vrai ; car c'est un garçon fort sage. Vous me ferez grand plaisir, si vous voulez bien ordonner qu'on le fasse sortir de prison. Je vous en aurai une grande obligation. Je suis très parfaitement, etc. La duchesse de Duras.

Une prière de grande dame était un ordre pour le lieutenant de police. Les portes duFor-Lévêque s'ouvrirent donc toutes grandes pour laisser sortir le protégé de la duchesse de Duras. Mais la leçon dût être suffisante ; car je ne crois pas qu'il les ait jamais repassées.

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