LA CEINTURE DE CHASTETE
Les amateurs de « spécialités scabreuses », comme disait je ne sais plus quel membre de la Lvjuc des Pudibonds, pourraient dresser un catalogue des livres, romans, comédies, dessins, estampes et pièces de musée relatifs aux ceintures de chasteté, rien qu'avec les articles que leur consacre depuis deux ans l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux. En effet, les savants collaborateurs de cette revue encyclopédique, où se traitent, sous forme de demandes et de réponses, des questions si intéressantes, ont cité tour à tour, parmi les sources que pourrait consulter le futur historien du Cadenas à travers les âges :
« Le Pantagruel de Rabelais ; la Vie des Dames Galantes de Brantôme ; le journal de la Régence de Buvat ; le Voyage d'Italie de Misson ; les lettres du président de Brosse et les Lettres persanes de Montesquieu ; le Conte du Cadenas de Voltaire ; les Comédies, portant le u)ême titre, de Nanteuil et de Boursault ; le plaidoyer classique de l'avocat nîmois Freydier sur la Ceinture de chasteté ; des romans beaucoup plus modernes parus sous ce titre, il y aura tantôt vingt ans ;
0 Des estampes tirées àpart, ou des gravures accompagnant les livres précités, représentant divers modèles de ces appareils d'assurance contre rincendic, suivant le mot d'un chroniqueur contemporain ;
« Les spécimens exposés dans les musées de Cluny, des Invalides, de la Ville de Paris, de Poitiers, Sens. Rennes, etc., à l'Arsenal de Venise, au Cercle archéologique de Mons et au musée de Madrid, à la Centennale de la coutellerie en 1900, sans compter les collections particulières, ni ce fameux Edozo7ie, une invention de 1885, qui tenta pendant quelques mois les chances d'une publicité discrète, mais judicieusement dirigée. »
Nous avons certainement oublié dans cette énumération plus d'une indication donnée par V Intermédiaire ; mais il en est une, par contre, que personne n'a signalée, bien qu'elle ait son importance, comme nous le verrons tout à l'heure. A vrai dire, le document auquel nous faisons allusion, est rarissime, puisque nous ne l'avons trouvé qu'à la Bibliothèque de r Arsenal.
Nous l'avons découvert dans un volume intitulé :
Satyres sur les femmes bourgeoises qui se font appeler madame., par le chevalier Denisart.
(La Haye Strick. 1713)
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Et encore l'exemplaire de l'Arsenal est-il incomplet : le second volume manque.
Mais le premier contient la pièce de vers suivante que nous croyons devoir accompagner de quelques commentaires.
La précaution inutile ou la Ceinture de Virginité.
Histoire nouvelle arrivée en 1711.
Deux jeunes mariés de peu d'intelligence, N'ayant en leurs vertus aucune confiance, Pour s'assurer tous deux de leur fidélité, Convinrent d'un moyen assez bien inventé. Certain chirurgien hernierfort habile, Et qui fait depuis peu très grand bruit par la ville. Ayant imaginé nouveaux ressorts fort doux. Propres à bien guérir tous les esprits jaloux, En avait composé des machines nouvelles, Utiles en amour, autant qu'elles sont belles, Qui savent contenir les mouvements secrets, Malgré l'activité de nos feux indiscrets. Et comme dans Paris s'introduit cet usage, Qui devient à la mode on ne peut davantage, Et que de toute espèce il en sait composer, Tant qu'enfin sur son art on se peut reposer. Pour fixer de leurs soins la folle inquiétude. Et prendre du repos avecques certitude.
Nos jeunes mariés vinrent trouver Goubert Et dans le même esprit lui dirent de concert : — Faites-nous à chacun, Monsieur, une ceinture Bien fermant à la clef avec bonne serrure.
Goubert prit leur mesure et la dimension, Avec tant de justesse et de proportion, Qu'ils se crurent chacun certains de leur constance Et cessèrent dès lors toute leur méfiance. Mais peu de temps après, l'époux indifférent N'ayant plus de l'amour le même empressement. Sa femme crut par là que son âme infidèle Ressentait pour quelque autre une flamme nouvelle, Et qu'une fausse clef avait pu sur cela Lui faire prendre ailleurs cette liberté-là. Une femme, en amour, toujours vindicative. Dans son ressentiment ne reste point oisive. Et celle-ci cherchant par une double clef Le moyen bien certain de se venger en bref. Vient pour prier Goubert, homme d'expérience, D'en vouloir bien faire une en toute diligence.
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En vain, elle promit de le récompenser,
Jamais il ne voulut la décadenasser :
— Si je vous accordais, lui dit-il en colère.
Ce que vous demandez, j'en aurais trop à faire ;
Les femmes que je sers en bon nombre à Paris,
M'en viendraient demander pour tromper leurs maris.
Goubert, homme desprit que par lu Ton re^ifarde,
Qui sait que dans ce lieu l'honneur est mis en garde,
Crainte d'entrer par là dans l'obligation
D'en faire à son époux la restitution,
Lui dit : Je ne saurais bien faire votre affaire,
A ma profession je serais réfractaire.
"Veuillez m'en dispenser, Madame, s'il vous plaît.
La belle qui se voit par là refuser net,
Lui dit : Je saurai bien, malgré votre figure,
De votre cadenas enfoncer la serrure.
Gomme elle persistait dans cette opinion,
Et voulait qu'on lui fît cette opération,
Qu'une femme d'esprit qui court à la vengeance
A toujours pour cela des armes de défense,
Elle courut chercher quelqu'un qui voulût bien
Forcer son cadenas et briser son lien.
Certain homme s'offrit, ayant su son histoire,
Qui de la soulager se fit un point de gloire.
Mais l'époux, averti que sur son cadenas;
Un certain ouvrier avait fait son fracas,
"Voulut sur ce rapport qui lui vint troubler l'âme, Faire informer d'abord contre sa belle femme,
Ce qu'il fit sur le champ, encor tout irrité ;
Mais sa femme, informant aussi de son côté,
Pour abréger le fait mis entre eux en balance,
Ils furent renvoyés tous deux à l'audience.
On plaida pour la femme, et sur la question,
Le Juge prononça que l'exhibition
Se ferait sur chacun, et que de leur ceinture
On examinerait les diverses fractures.
Le rapport de Goubert toujours judicieux,
Fut qu ils avaient enfin prévariqué tous deux.
Sur quoi l'on prononça qu'aux fins de la requête,
Il serait fait enfin une nouvelle enquête
Et par provision le jaloux décrété,
Par l'huissier de service à l'instant arrêté.
Sa femme, à cet aspect sensible en apparence,
Et qui ne put souffrir qu'on lui fît cette offense,
S'offrit pour l'en tirer d'être sa caution,
Ce qu'elle fit fort bien, mais à condition
Que de ses libertés devenant la maîtresse,
CURIOSITÉS ARCHEOLOGIQUES
De SOS faveurs partout elle ferait largesse. Il consentit soudain étant alors vexé Et dans le même instant il se vit relaxé. Tous deux prirent l'essor malgré leur mariage Et de leur liberté allèrent faire usage.
Certes, nous ne donnons pas cette poésie comme un modèle d'élégance, d'esprit et de bon goût, mais on ne saurait contester qu'au point de vue documentaire, elle n'ait quelque mérite. D'abord elle doit viser un fait-divers du temps que nous avons tout lieu de croire exact ; car son auteur, qui se dit chevalier et qui était simplement chevalier.. . de la triste figure, était un pauvre diable de gazetier, « compositeur de nouvelles à la main », qu'il confectionnait avec les événements du jour et qu'il colportait de maison en maison — industrie sévèrement défendue par les arrêts du Parlement, qui lui valut, par parenthèse, cinq ou six mois de Bastille.
Cette historiette nous apprend, en outre, que l'emploi de la ceinture de chasteté était encore assez fréquente au XVIII» siècle, et que lun des fabricants les plus en vogue à cette époque était un chirurgien herniaire nommé Goubert.
Mais ce qui nous paraît beaucoup plus intéressant, c'est que les femmes n'étaient pas seules à porter de ces instruments de continence : les hommes avaient aussi leurs ceintures ; et chacun gardait, bien entendu, la clef respective de sa mcùtié.
Cette réciprocité de précaution n'est pas aussi rétrospective qu'on serait tenté de le croire. Nous nous rappelons avoir lu dans le Journal des Concourt l'histoire d'un comte italien, leur contemporain, qui vivait avec sa femme sur ce pied de confiance mutuelle.
Et précisément, un des érudits qui font la gloire et la fortune de V Intermédiaire, certifie qu'à l'heure présente les bandagistes parisiens confectionnent encore, bon an mal an, pour leurs clients ou leurs clientes, une centaine de ceintures de chasteté.
Paul d'EsTRKE.
Ùoeaments histomqaes