UNE CAUSE CÉLÈBRE AU XVII" SIECLE
Le procès de Tiennclle Boyau, garde-malade, contre le chanoine Bourgeois.
Ce procès eut, en son temps, un grand retentissement à Troyes et dans toute la Champapfne ; le caractère religieux et la situation sociale du défendeur, la nature toute spéciale des soins dont la demanderesse réclamait le paiement, justifiaient l'intérêt et la curiosité du public.
Philippe, Franklin et la plupart des historiens de la pharmacie ont parlé de ce procès sans toutefois en reproduire la pièce principale, c'est-à-dire le mémoire justificatif rédigé par Groslej^ avocat au présidial de Troyes ; nous en donnons ci-après le texte intégral d'après le recueil des Causes amusantes et connues, édition de 1769, à laquelle est annexée une gravure, assez médiocre, représentant la garde-malade en train d'administrer au chanoine un de ces bouillons qu'on ne prend pas par la bouche.
A l'appui des revendications de la demanderesse, Grosley fait intervenir des personnages de la mythologie et quelques auteurs grecs qu'on ne s'attendait guère à trouver en pareille occurrence ; mais c'était, à cette époque, un usage dont les avocats n'avaient pas su s'affranchir, malgré les plaisanteries que leur avait décochées Racine dans sa comédie des Plaideurs.
Ajoutons, pour terminer, que le chanoine Bourgeois, redoutant les débats publics de l'audience, fit droit aux justes réclamations d'Etiennette Boyau et que, par suite, l'affaire ne fut pas plaidée.
D"" Médius.
Mémoire pour Etiennette Boyau, femme de Louis Lei.arge. tisserand, demeurant à Troyes ; ladite Etiennette Boyau, gardemalade, connue plus généralement sous le nom de Tiennette, demanderesse ;
Contre maître François Bourgeois, clianoine de r insigne Eglise Collégiale et Papale de Saint-Urbain de Troyes, défendeur.
Cette cause présente un spectacle aussi nouveau qu'intéressant. On y verra d"un côté un Ecclésiastique, un Chanoine, un homme riche, jouir pendant deux ans des travaux du Mercenaire ; travaux d'autant plus importants qu'ils intéressent la vie, qu'ils rappellent la fraîcheur, qu'ils conservent la santé ; enverra, dis-je, cet Ecclésiastique, après deux ans consécutifs de soins et de services, refuser au mercenaire la récompense qu'il a si justement acquise, et la lui refuser aux yeux même de la Justice.
On verra de l'autre côté une femme qui a toujours rempli les devoirs de son état avec distinction ; pauvre, les richesses n'ac-
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compagnent pas toujours les talents ; âgée, c'est un titre de plus pour mériter la considération ; on verra cette pauvre femme, après avoir différentes fois, mais en vain, sollicité le sieur Bourgeois de lui payer un salaire lé^i^itime et trop longtemps différé, forcée à la lin, par ses besoins, de réclamer la protection des Lois et de révéler à la face du public et ses bienfaits et l'ingratitude du sieur Bourgeois. Le récit du fait mettra ces deux objets dans tout leur
jour.
F'ait.
Le sieur Bourgeois se trouvait depuis quel([ue temps fatigué d'une intempérie chaude des viscères et de cette espèce d'acrimonie du sang qui en fait extravaser la partie rouge. Ayant consulté sur sa maladie, on lui ordonna l'usage fréquent d'une espèce de lénitif, connu vulgairement sous le nom de clystère. La Faculté ayant parlé, il ne s'agissait plus que de trouver quelqu'un pourvu des talents nécessaires pour exécuter l'ordonnance. On aurait pu s'adresser au sieur Gentil, le phénix des apothicaires de cette ville. Mais le sieur Gentil gagne beaucoup dans sa boutique et ne se déplace qu'à grand frais. Tiennelte jouissait alors de la réputation la plus brillante. Elle avait l'honneur de servir les personnes les plus qualifiées de la ville, qui se louaient également de son zèle et de sa dextérité. D'ailleurs, quoiqu'elle ne fût pas riche, elle ne prenait que deux sols six deniers par représentation, ce qui la faisait passer pour une femme d'un désintéressement peu commun.
Le sieur Bourgeois jeta les yeux sur elle ; il la pria de venir le voir. Il lui fit une confidence de sa maladie, de la consultation des médecins et des services dont il avait besoin. Tiennette lui ayant donné un essai de son savoir-faire, il la combla des éloges les plus flatteurs et la pria de lui continuer par la suite ses bons offices.
Deux ans entiers se passèrent de la sorte ; c'est-à-dire le sieur Bourgeois, toujours un peu échauffé, et toujours se rafraîchissant ; Tiennette toujours officieuse et toujours prête à le rafraîchir ; elle y procédait au moins une fois par jour et souvent jusqu'à six.
Cependant, elle avait besoin d'argent et le sieur Bourgeois ne voulait point lui en donner. Trois cents fols, dans les moments les plus intéressants et dans la posture la plus suppliante, elle le pria d'avoir égard à ses besoins, sans qu'il se laissât attendrir.
Enfin, le Carême dernier s'appfochant, elle crut l'occasion favorable pour amener le sieur Bourgeois à des sentiments plus humains et plus équitables : elle se persuadait que dans ce temps de réconciliation, elle n'aurait qu'a parler pour être satisfaite ; elle se résolut même, pour y apporter de sa part plus de facilité, à ne demander que la somme de 150 livres, quoiqu'elle eût droit d'exiger une somme beaucoup plus considérable, ainsi qu'on le prouvera par la suite.
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Elle se croyait si sùre d'être payée, qu'elle avait déjà pris quelques arrangements pour placera fonds perdus ces IJO livres, à dessein de s'en faire une petite rente qui lui assur;\t du pain dans ses vieux jours.
Elle partit donc de chez elle pleine d'espérance et de projets.
Tiennette Boyau ùpérant sur le chanoine Bourgeois.
« Trois cenls fois dans les moments les plus intéressants et dans la posture la plus suppliante, elle le pria, etc.. » (Voye'^ p. 52.)
Chemin faisant, et dans la joie de son cœur, elle se disait à ellemême : j'ai semé, je vais recueillir. Inutiles projets ! espérance trompeuse ! A peine fùt-elle arrivée et eût-elle fait part au sieur Bourgeois du sujet de sa visite que, la regardant d'un front sévère, il lui dit : je n'ai point d'argent à vous donner. Mais au