LA MÉD. ANECDOTIQUE. 4 — D
moins, lui répondit-elle, en versant des torrents de larmes, donnez-moi, ou vendez-moi deux boisseaux de blé. Je ne donne, répliqua-t-il, ni ne vends mon blé dans un temps où il est à bon marché et où il peut devenir cher. A ces mots, Tiennette fut frappée comme d'un coup de foudre, la douce espérance s'envola de son cœur, et le désespoir qui s'en rendit maître la ramena chez elle. Plongée dans la douleur la plus amère, ses amies, ses voisines, vinrent la consoler ; toutes lui conseillèrent de traduire en Justice l'ingrat qui l'avait si cruellement renvoyée. Elle hésita longtemps, car si d'un côté sa misère et ses besoins la portaient à y consentir, de l'autre elle était retenue par l'attachement qu'elle conservait encore pour le sieur Bourgeois. Enfin cependant, le besoin emporta la balance, et l'exploit fut donné le 5 mai 1746. Par cet exploit, elle conclut à la modique somme de 150 livres, tant pour avoir mis en place 1.200 lavements, que pour avoir fourni la seringue et le canon. Tels sont les faits. Prouvons maintenant, combien la demande de Tiennette est juste et modérée.
Moyens.
Nous pourrions citer les autorités les plus respectables pour faire voir au sieur Bourgeois combien il est mal de retenir la récompense du mercenaire ; mais nous nous contenterons de rapporter à cet égard le sentiment des Payens. Hésiode, le plus ancien gnomographe de la Grèce qui nous soit connu, a dit dans un ouvrage intitulé : Opéra et dies. Lib. I, ces belles paroles : Misthos d'andri philo eiremenos arkios esio, ce qui veut dire : Donnez au mercenaire la récompense qu'il a méritée. Phitée, roi de Trézène, qui vivait trente ans avant Salomon, et qui, par sa fille /Ethra, fut aïeul de Thésée, avait donné le même précepte longtemps avant Hésiode.
Si les payens ont regarde ce précepte comme un principe de morale, combien le sieur Bourgeois doit-il rougir de l'avoir si mal pratiqué ? Si une autorité plus sainte nous ordonne de ne pas garder la récompense du mercenaire jusqu'au lendemain, combien le sieur Bourgeois doit-il se reprocher d'avoir retenu pendant deux ans le salaire de Tiennette '( Si des services ordinaires doivent être suivis d'une récompense si prompte, combien doit l'être davantage la récompense de ces services secrets, de ces services auxquels l'humanité répugne un peu, de ces services, en un mot, qu'on ne rend point en face ? Gomment se défendra le sieur Bourgeois ? Opposera-t-il la fin de noii-rccevoir ? Mais depuis le dernier lavement que Tiennette lui a donné, jusqu'au jour de l'exploit, il ne s'est guère écoulé que deux mois. Déniera-t-il les services de Tiennette V Tous ses voisins et ses amis sont prêts d'en rendre témoignage. Dira-t-il que Tiennette s'acquitte maladroitement de ses fonctions? La voix de tous les lionnêles gens de la ville s'élèverait contre lui.