DOCUMENTS HIS TORIQ UES
Peut-être se retranchera-t-il à dire que la somme de 150 livres est exhorbitante ; que des lavements, ainsi que toute autre chose, doivent être moins chers en frros qu'en détail ; et que lui, qui en prend tous les jours et plutôt six qu'un, doit les avoir à meilleur marché qu'une personne qui n'en prendrait qu'un en passant. Cette réflexion du sieur Bourgeois est judicieuse. Mais, par un calcul fort simple, on va lui prouver qu'il en fait une application peu juste. Tiennette a servi le sieur Bourgeois pendant deux ans consécutifs : le fait n'est pas douteux. Chaque année est composée de 365 jours, ce qui fait pour les deux ans, un total de 730 jours. Or le sieur Bourgeois prenait au moins un lavement par jour, et souvent il en prenait jusqu'à six. Ainsi, en évaluant chaque jour, l'un dans l'autre, à trois lavements (et cette évaluation n'est pas excessive), il se trouvera pour les 730 jours, un capital de 2.190 lavements, lesquels à 2 sous 6 deniers pièce, qui est le prix courant, forment, si l'on ne se trompe, la somme de 273 livres 15 sols.
Tiennette a bien voulu restreindre ces 2.190 lavements au nombre de 1200 : et au lieu de 273 livres 15 sous qu'elle avait droit de I)rétendre, elle s'est réduite à la somme de 150 livres, qui n'est presque que la moitié. Gomment donc le sieur Bourgeois ose-t-il se plaindre ? Et Tiennette pouvait-elle porter le désintéressement et la modération plus loin ?
Mais il est inutile, dans ce mémoire préparatoire, de s'arrêter plus longtemps à prévenir les objections du sieur Bourgeois. On se propose, lorsqu'il aura fourni ses défenses, d'y répondre amplement dans un second mémoire.
Tiennette même ose se flatter qu'il n'en viendra pas jusque-là. Elle espère qu'il rentrera dans lui-même ; qu'il rougira de son ingratitude ; qu'il sentira que, si refuser au riohe ce qu'on lui doit est une injustice, le refuser au pauvre, c'est en quelque sorte un homicide.
L'intérêt propre du sieur Bourgeois doit l'engager à faire justice à Tiennette ; car enfin il n'est pas parfaitement guéri de sa maladie. S'il ne satisfait pas Tiennette, qui désormais voudra lui rendre des services qu'il sait si mal récompenser ? Qui les lui rendra avec autanf de zèle et de dextérité ?
Qu'il revienne à résipiscence et Tieuuette oubliera le passé. On s'attache aux gens par les bienfaits : elle s'est véritablement attachée à lui par ceux qu'elle lui a rendus. Qu'il lui fasse justice et il la verra retourner à côté de son lit avec plus d'empressement que jamais.
Mais s'il persiste dans son endurcissement, si son ingratitude continue, si Tiennette est obligée de faire porter la cause à l'audience, doit-on douter qu'elle n'obtienne le succès le plus favorable ?
Questions pi^oîessionnelles