LES INFAMES SOUS L'ANCIEN UEGLME
C'était de l'épithète d'infdmcs — presque un jeu de mots — que l'Ancien Régime flétrissait les onanistes et les chevaliers de la manchette, les exhibitionnistes, sodomites, pédérastes et bestialistes, c'est-à-dire tous les êtres dégradés et abjects adonnés aux plaisirs anti-physiques.
Dans le principe, il n'était pas nécessaire, pour qu'ils fussent poursuivis, qu'ils eussentcommisun attentat public à la pudeur, ou qu'une de leurs victimes les dénonçât à la justice : le fait seul d'être infâme, s'il était appuyé de témoignages probants, suffisait pour que le coupable, bien et dûment convaincu, fût condamné au feu. Jusque dans la première moitié du XVII'' siècle, des sentences de mort, suivies d'exécution, furent portées contre des sodomites dont personne ne se plaignait. Le procureur du Roi poursuivait dofûce.
Sous le règne de Louis XIV. avant et après la mort de Mazarin, les sodomites continuèrent à être passibles des mêmes peines : mais la vindicte publique ne s'exerçait plus que contre les criminels qui, pour satisfaire leur passion, avaient violenté ou tenté de violenter autrui : la plainte de la victime ou, à son défaut, celle de la famille, était prise en considération.
Encore fallait-il que le coupable ne fût pas une « personne de la première considération ». Car, on ne saurait le dissimuler, la sodomie, sous l'ancien régime, fut surtout un vice aristocratique. C'est ainsi qu'à celte époque, le Grand Condé fut longtemps désigné par la voix publique comme le chef d'une troupe déjeunes seigneurs qui se glorifiaient hautement de ces détestables pratiques. Or, les gens de qualité échappaient presque toujours au châtiment ; les bourgeois et le menu peuple compromis en leur société, payaient pour eux. Ce n'était pas que le Roi témoignât beaucoup d'indulgence aux gentilshommes considérés comme infâmes : il éprouvait une invincible répulsion pour les sodomites, et les tenait éloignés de la Cour. Mais la raison d'Etat lui ordonnait de respecter la noblesse, alors qu'elle ne se respectait plus elle-même.
Nous en trouvons la preuve dans le procès deChausson, dit des Etangs, et de Jean Paulmier, dit Fabry (1661). Ces deux commis
(1) Documents inédits tirés des manuscrits de la Bibliothèque Nationale et de la Bibliolhèque de l'Arsenal (Dépôt des papiers de la Bastille.)
LA MÉD. ANEGUOTIQUE. 5 — B
aux fermes n'opéraient pas seulement pour leur propre compte ; ils travaillaient encore pour le marquis de Bellay et pour lecomle de Belfort. Celui-ci avait payé le proxénétisme de ses agents d'une montre et d'une tabatière en or qu'ils avaient vendues 78 louis. Ils avaient procuré pareillement au marquis de Bellay, qui avait acheté de cinquante louis leur complaisance, le jeune Le Mouleur, mort depuis et vraisemblablement de cette souillure.
L'enquête releva en outre contre Chausson et Paulmier le crime de blasphème ; et les deux prévenus furent condamnés, par jugement prévôtal, à avoir la langue coupée et à être brûlés vifs en place de Grève, leurs cendres devaient être jetées dans la Seine. Le Parlement confirma le jugement dans toute sa teneur et dans toute sa rigueur : il n'accorda même pas aux coupables le bénéfice du relcntum qui autorisait le bourreau à étrangler ses justiciables avant de les livrer aux flammes.
D'autre part, le prévôt de Paris requit des poursuites contre Bellay et Belfort. dont les passions inavouables avaient favorisé l'ignoble commerce des suppliciés. IMais nous ne voyons pas que la justice ait fait droit à cette requête.
Le recueil où nous avons relevé l'instruction ouverte contre Chausson et Paulmier, signale encore, de 1666 à 1692, quelques procès pour fait de sodomie ou de bestialité. Dans ce dernier cas, si l'homme est poursuivi et condamné, l'animal qui a servi à ses immondes plaisirs, partage le sort du coupable. Il est étranglé, assommé et brûlé avec lui.
Cette aberration des sens survécut au XVIIe siècle ; nous en trouvons la preuve dans la correspondance de Madame, la mère du futur Régent (lettres du 30 septembre et 3 décembre 1705) :
« Le monde est pire encore que vous ne l'imaginez et on ne peut se faire une idée de tous les vices qui dominent. Je connais un homme tellement dépravé que ses excès s'étendent jusque sur des animaux. Depuis que je le sais, je ne puis le voir sans horreur. Il était au service de Monsieur ; il était un vrai misérable et tout à fait dépourvu de raison. »
C'était surtout en province que la justice se montrait aussi inflexible et aussi dure. A Paris et a "Versailles, où la corruption était cependant plus profonde, l'heure des exécutions était depuis longtemps passée. Ce n'était pas qu'on ne se préoccupât en haut lieu de ces mœurs contre nature, qui témoignaient, comme V Affaire des poisons, d'une inquiétante perversité. La noblesse n'était pas seulement contaminée, le clergé était encore atteint. Il fallait donc tailler dans le vif de cette pourriture sociale. En conséquence, d'Argenson, le successeur de la Reynie à la lieutenance générale de police, procéda, sur l'ordre du gouvernement, à des informations qui furent couronnées de succès, autant qu'il en résulte du rapport adressé au magistrat par le commissaire Bizoton le 19 mars 1702.
La déposition d'un lof^eur. nommé Mathieu, qui demeurait» rue de Seine près de la Galère », déposition consignée par Bizolon dans son rapport, dit assez le genre de vie que menaient alors les infâmes. Lefils d'un fermier de Chevreuso, Petit de Boution, occupait une chambre dans l'hôtellerie de Mathieu. C'était un beau garçon de vingt-six ans, qui se levait sur les trois heures de l'après-midi, pour aller chercher fortune dans les maisons de jeu et pour en ramener des jeunes gens, ses camarades d'orgie et de débauche. Il menait joyeuse vie et faisait bonne chère. C'était tous les jours, même en plein carême (un crime énorme à celte époque), des festins pantagruéliques, composés de « longes de veau et de carrés d'agneaux »et suivis d'abominables scènes de prostitution réciproque. Le logeur voyant sa chambre et son mobilier en piteux état, voulut élever la voix. Mais Petit le menaça de mort s'il portait jamais plainte. Toutefois, il fut arrêté par le commissaire Bizoton qui. après l'avoir interné quinze jours chez l'exempt de police Aulmont. le ût conduire à la Bastille d'où il dut vraisemblablement être dirigé sur Bicéire, le séjour ordinaire de ces tristes sujets. Bizoton. en classant les papiers de Petit y trouva une lettre cachetée à ladresse du comte de Tallard, le lieutenant général, qui vivait en complète mésintelligence avec sa femme, assure Saint-Simon.
D'autre part. d'Argenson avait appris par le logeur Mathieu que ce Petit se vantait de compter parmi les mignons un parent du lieutenant de police lui-même. Le magistrat devait trouver des révélations non moins scandaleuses dans l'interrogatoire d"un autre pédéraste, Le Bel, un ancien laquais qui s' « habillait en m.arquis » et jouait au gentilhomme. Ce joli garçon recevait, tous les jours, dans une maison vouée à cette destination, des fils de famille, des jeunes gens et des moines. Menacé de passer le reste de ses jours à Bicêtre, il s'était offert comme « indicateur » à d'Argenson, si celui-ci se contentait de le mettre à Saint-Lazare « au pain et à l'eau », ou de le réléguer dans l'abbaye des Prémontrés de Joyeuse .
Le Bel connaissait, prétendait-il, toutes les « intrigues » honteuses qui se tramaient « chez les régents et chez les précepteurs ». Il avait qualité pour en parler savamment. Après être resté « aux Jésuites «jusqu'en seconde, n'avait-il pas servi trois ans à Saint- Sulpice comme enfant de chœur ? Puis il citait des noms... et lesquels ! les premiers de France: le duc de Lesdiguières qui l'avait invité en 1699 à venir souper chez lui avec des personnes de distinction ; le jeune duc d'Estrées, dont la mésaventure avec un grand laquais qu'il était allé chercher derrière les Jacobins avait amusé les oisifs des Tuileries.
Le Bel accusait un certain Duplessis. qui recrutait ses victimes parmi les écoliers, de l'avoir initié à ces viles pratiques. Il reprochait à un autre corrupteur de la jeunesse, l'abbé de Villefort. do
l'avoir vendu à un officier réformé, M. de Gh. . ., et il désignait le sieur Leroux comme le pire des proxénètes, expédiant à des seigneurs de province de jeunes garçons contre engagement en bonne et duc forme.
Elle était longue la liste de ces marchands de chair humaine 1 Cétaient, entre autres : Baptiste, un valet de Vendôme, fournisseur attitré de son maître; labbé de Ccimpistron, frère du poète tragique ; l'abbé de Léris, joli garçon qui trafiquait de son corps ; labbé Lecomte, chassé de Saint-Magloire, le fléau des écoliers ; les abbés Dumouiieret Bruneau ; l'abbé de Servien, fils du grand ministre Abel, qui tenait rue Saint-Paul une maison de prostitution masculine et que Louis XIV avait ordonné d'enfermer à perpétuité dans le donjon de Vincennes.
Il n'était pas jusqu'aux ministres étrangers qui ne fassent entachés de ce vice contre nature. Le Bel avait connu le mignon du dernier ambassadeur de Portugal, son «grand page Louis » qu'il avait élevé à la dignité de gentihomme et que, depuis le départ du diplomate, le duc de Lesdiguières entretenait à beaux deniers comptants : il lui donnait jusqu'à des bagues de cent louis.
Malgré sa confession. Le Bel resta plus de trois ans à Saint- Lazare : il n'en sortit qu'en 1705, pour occuper un emploi chez M. du Tronchet.
La lin de Duplessis, l'homme qui l'avait corrompu, fut des plus tragiques. Enfermé à la Bastille, il tenta de s'y suicider le 18 juin 1702. Il se mutila, puis se coupa la gorge. Le guichetier, qui lui apportait ses repas, le trouva évanoui. Les blessures du misérable étaient mortelles. Il ne survécut à cet attentat que de quelques jours ; et jusqu'à sa dernière heure, il témoigna de son repentir, déclarant par écrit quil succombait à sa honte et à son désespoir. On l'enterra sous le nom de Pierre Massuque, et pour éviter le retour de semblables faits, Poncharlrain, le ministre, intima l'ordre à Saint-Mars, le gouverneur de la Bastille, de ne laisser désormais aucun couteau entre les mains des prisonniers, et même de visiter ceux-ci très fréquemment, à toute heure du jour et de la nuit.
Cette campagne de d'Argenson fut en quelque sorte une rafle que justifiaient les circonstances. Il semble qu'après l'exécution de ces mesures de vigueur et de rigueur, le zèle de la police se soit modéré, à moins que les infâmes, rendus plus circonspects, aient mieux dissimulé leurs manœuvres. En effet, jusqu'à la mort de Louis XIV, ce n'est plus par des poursuites en masse, mais par des arrestations isolées, que la police témoigne de sa vigilance dans la surveillance des mœurs publiques.
Nous voyons, par exemple, qu'en 1707, un certain Cyrano de Bergerac, fils de Cyrano de Manières et partant neveu du célèbre écrivain, fut arrêté et conduit à la Bastille comme exhibitionniste. Le suisse de Notre-Dame l'avait remarqué dans cette posture
près de l'autel do la Viercre. adosse à un pilier, devant les dévotes agenouillées en ce saint lieu. Le suisse le suivit jusqu'à la porte du commissaire de police Delamarre et là le fit arrêter. Cyrano convint de sa turpitude. Il avait cinquante ans, était un ancien gendarme et possédait un revenu de quatre cents livres. Il reconnut avoir commis de douze à quinze fois la même faute : c'était, pretendait-il, labus du vin el de l'eau-de-vie qui lui avait égaré la raison. Il se défendait d'avoir des complices. Que devintil à la Bastille ? Son dossier ne donne pas d'autres détails ; mais il est à croire, qu'à moins d'avoir été interné à Charenton comme dément, il dut payer cher son vilain geste. Son délit ne se doublait-il pas d'un sacrilège V
L'avènement au pouvoir de Philippe d'Orléans, dont l'immoralité était notoire, encouragea le réveil et le débordement des passions les moins avouables.
La licence des mœurs ue connut plus de bornes ; les libertins qu'avait contenus l'austérité, un peu tardive, de Louis XIV, cessèrent de se contraindre ; et les infâmes, relégués dans leur province ou détenus dans les maisons de force, reparurent à la Cour et à la ville, plus impudents que jamais.
Les circonstances, dit un vieil adage, suscitent les hommes.
Il en surgit un, à cette époque de désorganisation sociale, que l'humanité eût traité un jour de bienfaiteur, s'il ne s'était laissé trop souvent égarer dans l'accomplissement de sa tâche par le plus étroit des fanatismes et aveugler par une fausse conception de ce qu'il croyait le sentiment du devoir.
C'était un régent de quatrième au collège des Quatre-Nations, nommé Théru, qui, à en juger par sa correspondance, avait peu de lettres et encore moins d'esprit, mais qui avait une volonté de fer. Or, il avait juré aux iufâmes une de ces haines vigoureuses, dont le Misanthrope avait donné l'exemple à son siècle ; et dans le principe, cette aversion profonde, que devait sanctionner une guerre sans trêve ni merci, partait d'une belle âme. Théru avait constaté, avec son collègue Dupuis, quifut pour lui un auxiliaire... intermittent, que les écoliers de leur collège et des autres maisons d'éducation parisienne étaient guettés, comme autant de proies inespérées, par tout ce que la capitale contenait d'onanistes et de pédérastes. Ce petit régent de quatrième résolut de défendre ses ouailles contre ces « loups dévorants ». Se voaer ainsi à la protection de l'enfance, c'était témoigner d'un certain courage, car l'ennemi comptait dans ses rangs de forts grands personnages.
Malheureusement, en raison d'une combativité naturelle et d'un entêtement farouche que trahissent les caractères d'une écriture droite, raide, inflexible et comme bâtonnée, dont nous avons le spéci-
men sous les yeux,Théru dépassa le but qu'il s'était primitivement proposé. Ne s'avisa-t-il pas de vouloir partir en g-uerre contre l'immoralité du siècle pour la plus grande gloire de Dieu ? Il ne lui suffit plus de défendre ses élèves , il entreprit d'attaquer quiconque lui était signalé comme infâme. Et quelles armes n'employa-t-il pas ? L'espionnage et la délation. Il alla jusqu'à se servir d'agents provocateurs. Il fatigua pendant près de vingt ans. de ses dénonciations, le premier commis de la policp, Rossignol. Il nétait pas jusqu'aux ministres qu'il ne bombardât de ses petits billets courts et pressants, aux lignes irrégulièrement tracées, réclamant de fortes « pénitences » c'est-à-dire un séjour plus ou moins prolongé à Bicêtre pour ceux qu'il traitait de >< pestes publiques ». Dans son impatience du châtiment, impatience fébrile où nos modernes psychologues trouveraient peut-être cette sorte de sadisme reproché à certains de nos contemporains trop âpres dans leurs pudibondes revendications, Théru ne contrôlait pas toujours les dénonciations dont il se faisait le truchement. Et si par hasard, quelque inspecteur de police apportait plus de circonspection que lui à ces enquêtes délicates où il est facile de transformer un innocent en coupable, notre régent — un véritable universitaire dans l'espèce — morigénait de la belle façon le prudent observateur. Ce qui ne l'empêchait pas, lui, de prendre parfois des précautions qui touchaient à la pusillanimité. Il dénonçait bien, mais il suppliait Rossignol de taire le nom de l'indicateur. En d'autres circonstances, il se déclarait tout prêt à subir le martyre pour le triomphe de sa cause. Nous avons pu constater chez lui cette bizarre contradiction à six mois d'intervalle.
Deux mauvais drôles, emprisonnés sur sa dénonciation, savent quel est l'auteur de leur disgrâce et se promettent de lui faire payer les frais de leur captivité : « Ils doivent tirer vengeance, écrit Théru à son correspondant ordinaire, de ceux qu'ils soupçonnent avoir eu part à leur correction, devraient-ilsêtre pendus ! Mourir pour mourir, qu'importe ? Théru ne leur échappera pas, ils lui joueront quelque mauvais tour. IMais Théru, pour qui vous avez de la bonté, n'a pas reçu l'esprit de crainte, et, avec votre secours, il s'opposera au mal de toutes ses forces, trop heureux s'il souffrait quelque chose pour la gloire de Dieu ! »
La même année, comme il change de langage et d'attitude, quand il apprend que Simonct, un de ces policiers qu'il a pris en grippe, garde sos lettres à lui, Théru, et même on inscrit le nom sur les « mémoires » dont il fait usage ! Aussitôt notre régent supplie Rossignol d'effacer, de « déchirer » son nom sur les lettres qu'il lui adresse, puisque son écriture est connue de son correspondant : « Feu M. d'Argenson me faisait rendre celles où il était parlé de ces sortes d'affaires ; feu M. d'Aulmont, exempt, faisait la mémo chose, par ordre de ce sage magistrat qui ne souffrait pas que mon nom parût dans aucun mémoire et ne me met-
tait jamais en jeu. I\I. Camusat (commissaire au Châtelet) en est témoin. »
Rarement Théru se montra miséricordieux. Il ne se dit pas que. parmi les pécheurs endurcis, il pouvait se trouver des malades, des impulsifs qu'entraînait une passion malsaine. Il est vrai qu'aujourd'hui on abuse de ce prétexte pour excuser des actes délictueux parfaitement réfléchis. Mais assurément, d'après les dossiers que nous avons consultés, certains crimes, dénoncés par Théru, étaient le fait de détraqués irresponsables. L'implacable justice n'en avait cure. N'était-il pas, lui aussi, un maniaque en son genre ?
Le marquis de Liembrune fut un des plus raffinés sodomites de son temps. A ce titre, sa psj'chologie ne manque pas d'intérêt. Il était adonné plus que tout autre au plaisir antiphysique, mais il savait s'entourer de précautions infinies pour échapper au châtiment. Il était marié, et sa femme était la plus malheureuse dC'^ créatures. Sainte-Geneviève, l'oncle de celle-ci, définissait assez exactement, dans un placet adressé au lieutenant de police, le genre de souffrances qu'elle endurait. Liembrune, disait-il, excité par son valet de chambre Bouclais, qui était en même temps son bardache, faisait mourir sa femme à petit feu. Il ne lui épargnait que les coups ; car il se gardait bien de sévices qui auraient pu amener une séparation. Elle ne demandait cependant à son mari que l'amitié d'un frère, mais lui « se faisait un trophée de ses crimes ».
En 1716, l'intendant de Soissons, dont Liembrune était l'administré, avait obtenu de celui-ci le renvoi de Bouclais. Mais, sur l'invitation du marquis de la Vrillière, qui s'était renseigné à Sois sons, d'Argenson, le lieutenant de police, avait fait arrêter Bouclais et l'avait envoyé à Bicêtre. "Vainement, le comte de Gontant avait demandé la mise en liberté de ce triste personnage. Sainte- Geneviève, qui craignait pour lui autant que pour sa nièce, s'opposait à cet élargissement. Il voulait en outre la copie de lettres saisies sur le prisonnier et signées de Liembrune, où il comptait trouver la preuve de l'assassinat médité par Bouclais.
Elles sont en effet bien curieuses ces lettres.
Avec sa circonspection coutumière, Liembrune ne se livre pas ; mais il est facile de lire entre les lignes le sentiment qui les a inspirées. Elles sont d'une politesse affectueuse ; le maître appelle son valet, «Monsieur » et lui reproche de ne pas lui témoigner assez d'amitié. Pourquoi Bouclais ne l'a-t-il pas encore remercié des provisions de bouche qui lui ont été adressées sous le couvert de « M. de Saint-Eustache ? ».
Pourquoi ne lui accuse-t-il pas réception de l'argent qu'il lui a envoyé, toujours par un intermédiaire, ainsi qu'il résulte de cette lettre de change :
— -je — ÉTUDES HISTORIQUES
« Je prie Mlle De Grieu de payer à M. d'Origny la somme de trente livres à l'agent de M, de Liembrune, dont je lui tiendrai compte.
«Fait le 17décembre 1716. « Le chevalier dk Gbieu.
« Mlle de Grieu.
« Hue Neuve-Sainte-Paul.
Sainte-Geneviève n'a rien trouvé, en somme, qui puisse convaincre et condamner sans appel son abominable neveu. Mais « ce mariage inoui » le dépasse. Quelle explication trouver à la conduite d'un homme épousant une femme saine de corps et d'esprit, « pour avoir le plaisir de lui voler son état sans lui en conférer un nouveau » et, « continuant par des fureurs qu'on ne pardonnerait pas à un sauvage ! »
Bouclais finit par avouer ses relations avec M. de Liembrune, mais se défendit énergiquement d'avoir jamais comploté contre la vie de sa maîtresse. Six mois après, de hautes influences parviennent à le tirer de Bicêtre.
Liembrune sortait indemne de l'aventure ; mais, il n'avait pas toujours joui de la même impunité. Il est vrai, comme le constate le rapport de Simonet, que l'intervention de sa famille n'avait pas été étrangère au châtiment.
« Il y a quelques années, dit le policier, que le marquis de Saint- Ililaire, lieutenant-général d'artillerie, son oncle, lui fit faire «ne retraite à Notre-Dame-des-Vertus. Il y fut quelques mois, mais n'y put cacher sa débauche et corrompit un jeune garçon du village qui le servait et le faisait coucher avec lui. On obligea M. de Liembrune à sortir de la maison religieuse où il était ; et M. de Saint- Ililaire demanda alors un ordre à M. le marquis de la Vrillière pour faire enfermer M, de Liembrune à Charenton, où il eut soin de payer sa pension.
« Quatre mois après quMl y fut, il voulut séduire un des domestiques, qui s'en plaignit.
« Peu de temps après, M">e de Liembrune par un esprit de charité, et dans l'espérance de quelque retour sur lui-même, sollicite sa liberté et l'obtint.
« Depuis ce temps, il a continué, comme il fait encore, ses desordres et ses infamies. Le nommé Beaulieu, son laquais, avec lequel il couchait souvent, a été mis à l'Iiôpital et est convenu de leurs débauches. Plusieurs jeunes gens qu'il a corrompus et qui ont été aussi renfermés à l'hôpital, sont convenus de leurs désordres et ont déclaré que M. de Liembrune les a débauchés.
« Il a aussi été donné différents mémoires sur ce sujet, et les principaux des collèges ont porté leurs plaintes aux magistrats de la police. »
On a déjà nommé l'auteur de ces « mémoires », l'infatigable et terrible Théru.
Dans la même dénonciation était compris un autre récidiviste de la pire espè(;e, Lucas de Bélébat, lieutenant assesseur de la Gonnétablie qui, depuis 1715, avait eu maintes fois maille à partir avec la police pour ses « mœurs infâmes ». C'était un septuagénaire en perpétuel étatd erotisme. Bien que pris flagrante rfe/icio —l'inspecteur Simonetlui avait envoyé des agents provocateurs — Bélébat ne cessait de protester, comme la plupart de ses congénères, de sa parfaite innocence. Il produisait de nombreux certificats attestant son honorabilité, certificats émanant de religieuses et du curé de Gentiily, Lefrançois, à qui il avait succédé en qualité de gouverneur du marquis de Louvois, fils du marquis de Gourtanvaux. Il n'en resta pas moins un certain nombre de mois à Bicctre, d'où il ne put sortir qu'en prenant l'engagement de ne plus quitter sa maison de Marcoussis. Ses rechutes furent nombreuses, puisqu'à 75 ans, il reprit encore le chemin de Bicêtre. Il avait fini par lasser la vigilance de Simonet, et Théru s'en exaspérait : « Il faut lui donner la besogne toute mâchée, écrivait-il de l'inspecteur de police ; encore a-t-il de la peine à l'avaler. « Le régent du collège Mazarin ne cessait au reste de se lamenter.
« J'ai pris la liberté, s'écriait-il dans une lettre à d'Argenson, de dire à M. le Ghancelier (d'Aguesseau) et à M. le Procureur-Général qu'il était à craindre que Paris ne devienne comme vSodome et Gomorrhe, s'ils ne vous secondent et neprennent avec vous et avec MM. les curés de Paris des mesures pour s'opposer au torrent de l'iniquité. »
Et Théru dénonçait toujours. C'était, en 1716, le quadragénaire Buisson qui allait, chaque fois, sur le quai Conti, voir les jeunes gens se baigner tout nus, s'approchait d'eux et les invitait à le suivre. C'était l'abbé Dubois de Saint-Maurice, enfermé en 1714 à Bicêtre, que « le joyeux avènement de Louis XV » avait rendu à la liberté, mais en le reléguant à Belfort, son pays. Naturellement, comme tant d'autres de ses contemporains il avait rompu son ban ; et la désobéissance lui avait valu d'être ramené en 171G à Bicêtre. Saint-Maurice était d'humeur combative ; et bientôt Camuset, commissaire au Chàtelet, l'accusait d'avoir « excité une sédition «parmi ses compagnons de captivité. Saint- Maurice réclamait à grands cris sa liberté. Il se défendait d'être sodomite : on le confondait évidemment avec un homonyme. Pouvait-il, en bonne conscience, être entaché d'un tel vice, l'homme « employé à des ouvrages que revoyait et corrigeait M. Danchet, de l'Académie Française. » S'il est venu à Paris, c'est pour suivre un procès contre son frère. La protection de la présidente Tambonneau lui permit de se tirer encore d'aifaire. Mais depuis, il ne se passe pour ainsi dire d'année que le pécheur impénitent ne se fasse reprendre. Lorsqu'il est convaincu de commerce criminel avec les abbés de la Fare et de Marchemont, il répète son éternelle antienne que la police le confond avec un autre. Mais Théru établit que Saint-
— yS — ETUDES HISTORIQUES
Maurice vient encore de corrompre « deux petits garçons qui ne lui ont rien caché. » Enfermé à Bicêtre pour la troisième ou quatrième fois, ce pédéraste y continue ses exploits. Honnet, l'économe de la maison, se plaint à Rossignol que Dubois de Saint-Maurice « ait commis le péché de Sodome « à l'infirmerie, sur la personne d'un nommé Mouchotte, malgré la résistance de ce détenu. Des prisonniers furent témoins de l'attentat. Remis en liberté, le misérable Saint-Maurice est encore surpris avec un enfant dans le clocher de Saint-Victor.
« On dit, écrit Théru, que l'abominable abbé Dubois de Saint- Maurice a été pris sur le fait par le guet et conduit à Bicêtre. Si cela est, il faudra retenir enfermé ce monstre d'iniquité pour le faire servir d'exemple. Il sera bon d'en avertir M. le Procureur- Général qui avait été sollicité en faveur de cet incorrigible abbé. » Il ne paraît pas que ce vœu ait été exaucé ; car Théru était parti pour un monde meilleur que Saint-Maurice se faisait encore arrêter sous le nom d'Huguenot.
Luillier de Saint-Hubert, fils d'un avocat au Parlement, était peutêtre, sinon le plus jeune, du moins le plus effronté de tous. Ne s'était-il pas avisé d'aller louer rue Mazarine, vis-à-vis « les fenêtres de MM. les régents du Collège des Quatre-Nations » une chambre où il donnait à souper et... le reste à des petits jeunes gens qui « venaient en foule chez lui ». Et Théru d'écrire aussitôt à qui de droit :
« 14 juillet 1718.
« C'est un loup ravissant et une peste à la porte de notre bergerie. Je connais depuis longtemps sa détestable vie. Il a corrompu entre autres et jeté dans la débauche deux enfants de famille que j'ai tâché de remettre dans le bon chemin, qui ne m'ont rien déguisé. J'ai passé hier une bonne partie de l'après-dîner avec un jeune homme de vingt ans qui a eu le malheur d'avoir affaire à lui, qui était du souper de dimanche... et qui m'a avoué des choses qui me font horreur ».
Il est certain que Théru remplissait ici ses devoirs. Il défendait ses écoliers, avec d'autant plus de raison que ce Luillier ne travaillait pas seulement pour son compte mais qu'il opérait encore pour autrui. Simonet, à qui son chef hiérarchique avait prescrit une enquête, signalait parmi les clients de ce proxénète, le Chevalier de Carte, le Comte de Choiseul, M. Pleine-Senestre, le vieux duc de Brancas, l'abbé Garnier. etc..
Grands seigneurs, riches bourgeois, prêtres et chanoines grassement prébendes, tout cet état-major de l'armée sodomite exigeait de ses fournisseurs attitrés de beaux jeunes gens, à démarche efféminée, se poudrant, se fardant, se maquillant, se masquant à la façon des « filles du monde». Et ce que recherchaient plus encore ces dépravés, c'étaient des domestiques répondant au signalement précité, parce qu'ils avaient ainsi à toute heure sous la main des
gens trop surveillés et trop choyés pour risquer une dénonciation. Aussi les instruments do luxure servile et les pourvoyeurs qui en faisaient commerce étaient-ils plus activement poursuivis et plus rnpidement châtiés que personne. D'après le rapport de Simonet, le sieur Lacroix, un de ces rabatteurs de gibier humain, « assez insolent pour se dire parent de M. d'Argenson », avait été déjà chassé, en 1703, de Dijon pour y avoir maquigiionné des artisans et domestiques. La même inculpation l'avait fait exiler de Paris, d'où il comptait bien ne pas partir, grâce aux protections qu'il mettait en œuvre. Mais Théru ne le lâchait pas. Pour parvenir à l'expulser, il citait, entre autres perversités, de Lacroix, la recommandation que cet infâme avait faite « à Jean d'Orgueil, qui élève, instruit et vend des chiens rue Moulïetard, de lui former pour lui et un de ses amis une chienne pour ses plaisirs. » Lacroix eut beau prétendre qu'il était victime de la rancune de Saint-Jean, « un mauvais prêtre » du Collège de l'Ave Maria, surpris par lui en conversation galante avec une fille ; il dut obéir à son ordre de rélégation.
Quatre ans après, en 1721, Théru revenait à la cliarge : « Il y a quelques jours, écrivait-il, que le sieur de Lacroix voulut assassiner M. Morlet, principal du Collège de l'Ave Maria, parce qu'il le soupçonnait d'avoir contribué à découvrir les abominations pour lesquelles il a été enfermé à Bicêtre et ensuite chassé de Paris. Si on laisse cet attentat impuni, les gens de bien n'oseront plus et ne pourront plus, sans exposer leur vie, avertir le premier magistrat des désordres qui viendront à leur connaissance. On doute fort que ledit Lacroix ait obtenu la permission de revenir à Paris ».
Cette rupture de ban valut au délinquant deux mois de Bicêtre et un nouvel ordre d'expulsion. N'importe, les infâmes se rebiffaient ; et Théru, chez qui l'instinct d'inquisition àoutrance n'excluait pas l'esprit de prudence à l'extrême, insistait aupi-ès du lieutenant de police pour que son nom ne fût jamais prononcé.
De graves événements allaient se produire qui devaient provoquer Contre les sodomites un redoublement de poursuites aussi justes que nécessaires etpermettre au bouillant Théru de continuer une croisade trop souvent furibonde pour n'être pas quelquefois maladroite et même odieuse.
Paul d'Estrke.
Aetaalités