LA LIGUE CONTRE LA CONSTIPATION
— Parfaitement, lit mon interlocuteur après s'être assis dans le plus confortable de mes fauteuils, si j'ai bravé J'attente dans votre salon encombré de clients, si je passe à mon tour après avoir feuilleté tous les albums Mariani posés sur votre table, c'est que je tiens à solliciter moi-même l'adhésion de votre illustre personnalité à l'entreprise la plus grandiose du siècle, à la Ligue que nous venons de fonder.
J'esquissai un geste vague.
— Le temps marche, reprit-il, le progrès nous dicte nos devoirs, la mode nous ouvre le chemin, l'Hygiène, la grande, la salutaire Hygiène, devient notre culte à tous ; nul nepeut le méconnaître,tout le monde sent sur lui peser sa griffe immense. Tout le monde y vient, même les médecins. Or, le citoyen isolé nepeut rien, groupé il peut tout. De tous côtés se forment des unions pour la défense des intérêts les plus sacrés, des ligues s'organisent. Ah ! la ligue, docteur, la ligue, voilà le dernier mot du genre, voilà le dernier cri du groupement. Il s'en forme partout : pour la défense des droits de l'homme, pour ceux de la femme, pour ceux des bonnes d'enfants ; quand une ligue n'est pas pour quelqu'un, elleest contre quelque chose, ce qui revient au même ; nous avons les ligues contre la mortalité infantile, contre la licence des rues, contre la tuberculose, contre l'alcoolisme, contre la syphilis, contre la cirrhose, nous aurons bientôt celles contre les cracheurs des rues, contre l'impôt, contre les propriétaires. Enfin, c'est un mouvement admirable, bientôt notre pays en sera inondé ; il n'y aura plus en France que des ligues, ou plutôt notre bienheureuse patrie ne sera plus qu'une vaste fédération de ligues, véritable ligue de ligues, avec des ligues adjointes, sous-ligues, quarts de ligues, contreligues, etc., etc. Il ny aura plus un sujet de conversation, plus un objet de consommation qui ne sera l'objet de sa ligue et l'on pourra dire enfin que du jour où l'on a supprimé les associations, nous, nous avons formé les ligues !
C'est pourquoi un nombre important d'esprits d'élite et moi nous avons songé à combler une lacune véritablement extraordinaire et nous avons fondé ce qui manquait le plus à notrepays, si généreux pourtant et si noble. Nous organisons un mouvement formidable, appuyé sur un nombre incalculable de fondements, et nous le dirigeons contre un des maux les plus etlrayants qui désolent l'humanité. Nous organisons la Ligue contre la Constipation. Ah ! Monsieur, ce n'est pas à moi de vous apprendre les maux sans nombre qu'occasionne cette terrible affection. Il ny apas de ma-
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ladie qui n'en découle. Depuis celte pâleur chère aux jeunes filles jusqu'à cette abominable sénilité qui désole nos grands-parents, tout en résulte ou s'en aggrave. Ouvrez les livres, consultez les journaux médicaux ou politiques, partout vous voyez dénoncée cette atonie intestinale avec ses formidables conséquences de stase stercoraire avec fermentations, flatulences, toxines et empoisonnements. Voilà, n'est-il pas vrai, un mal qu'il faut combattre ; il déprave les générations, dévaste les familles, avilit la reproduction et ruine le peuple, ce malheureux peuple auquel nos ancêtres de 93 eux-mêmes n'ont pu donner cetie liberté fondamentale : la liberté du ventre. Il est temps de réagir, il est temps d'ouvrir l'œil et le bon.
— C'est le mot, fls-je simplement.
— Oui, docteur, la Ligue est fondée et fonctionne, puissent tous nos adhérents faire de même. Bientôt de sa renommée, elle étourdira le monde. Auprès d'elle, je vous le demande, que sont les ligues, sous-ligues, liguettes ou liguetons déjà fondés ? La Ligue de la Patrie française !... de la Roussette ; la ligue de la défense des contribuables ?.... de la gnognote ; la ligue pour la défense de la vie humaine.... de l'eau de bidet ; la ligue antialcoolique?..., de la mer...
J'interrompis involontairement le visiteur.
— Mais, dis-je, je comprends bien les raisons qui vous ont poussé à fonder la ligue dont vous voulez bien m'entretenir, mais je ne vois guère son mode d'action.
— Comment, répliqua-t-il avec une chaleur désespérante, comment vous ne voyez pas, mais cela saute aux yeux, c'est facile comme bonjour. La constipation est un fléau que nous voulons extirper du genre humain. Eh bien ! nous le combattons par tous les moyens, nous lui déclarons une guerre à feu et à sang, nous le traquons dans tous ses repaires ; chaque ligueur s'engage à le pourchasser intus et extra et ce serait bien le diable, si avec un ordre de bataille aussi bien conçu, nous n'arrivions pas à en triompher. Déjà nous avons acquis à Luxeuilet à Ghâtel-Guyon d'importants immeubles pour y recevoir nos constipés nationaux. Déjà s'organisent de vastes dispensaires pour le traitement hydro-électrique, mécanothérapiqueetpsychologiquedes constipés rebelles. Pour les cas ordinaires, nous avons les soins gratuits et obligatoires de vos confrères qui sont venus en foule s'inscrire pour nous proposer leurs services....
— Comujent gratuits ?
— Naturellement. Tout ligueur adroit à un nombre illimité de consultations et de visitesfaites par nos adhérents médecins. Vous n'ignorez par le zèle déployé par vos confrères, lorsqu'il s'agit de coopérer à une œuvre de salut public. Cela ne leur rapporte rien c'est vrai, mais ils ont leur nom inscrit dans les journaux, cela leur fait une petite réclame. Et puis, ût-il avec mj'slère, le ministre n'est-il pas là...
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— Le ministre? interrogeai-je.
— Mais oui, le ministre de llnstructiou publique, avec ses petits rubans violets.
— C'est vrai, je n'y avais pas songé.
— Et puis, continua l'apôtre, vous savez, vous voudriez vous faire inscrire, que ce serait midi sonné. On en refuse.
Oui, oui, nos affaires vont très bien, on ne saurait croire combien les idées généreuses ont le don, dans notre valeureux pays, de remuer le fond et le tréfond des milieux intellectuels. Le peuple aussi y vient. Mais comme comité de patronage, je puis vous le dire, il dégote et haut la main, tout ce qui a été fait jusqu'ici. Tout d'abord l'Académie de médecine a donné comme un seul homme. En tête nous avons Pinard puis tout le flot des accoucheurs ; Brouardel, lui, est venu un des premiers, par habitude, bien qu'il soit retiré des affaires ; puis nous avons les professeurs Terrier, Duplay, Armand Gautier. Landouzy et Duclaux, le socialiste et Blanchard le ruminant. Tous les constipés illustres, tous les hémorrhoïdaires de marque sont venus. Nous avons aussi quelques anus contre nature, ceux-là on ne les nomme pas mais tout le monde sait leur nom..., enfin la légion de ceux qui vivent de l'appendicite, quelle grandeur d'âme : ils veulent se retirer le pain de la bouche. Nous avons aussi des artistes : Bouguereau, Cormon, Dagnan, Puech, Saint-Saëns,un fameux celui-là ; des acteurs, des hommes politiques, nous sommes très éclectiques et puis nous avons Sarah, Sarah la grande Française depuis la mort de Clémence Royer. Tous, je vous dis, sont venus ou y viendront et enfin, mais cela entre nous, nous avons encore le plus haut patronage qu'une Ligue comme la nôtre puisse souhaiter, nous avons le président ;
— Quel président.... Loubet ?
— Non, Waldeck !
— Ah ! oui, c'est un pette-sec.
— Tu parles, oh 1 pardon, vous parlez. Un silence tomba.
— Maisfis-je, à quoi bon tous ces patronages ?
— Comment, répliqua mon interlocuteur, vous ne comprenez pas ?Mais c'est bien simple. Lorsque nous aurons épuisé les moyens ordinaires, nous saisirons alors les pouvoirs publics. En France, quand on a épuisé les moyens ordinaires, on saisit toujours les pouvoirs publics. Ça ne fait pas toujours grand'chose, mais, ça occupe le Parlement.
Que diriez-vous d'un projet de loi ainsi formulé : « Article L — Tout citoyen français est tenu de se présenter à la selle tous les matins entre ') et 9 heures. « Article II. — En cas d'insuccès...
— Cela est fort bien, abrégeai-je, mais pourquoi n'avez- vous pas fait intercaler cette disposition si essentielle dans la loi sur la pro-
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tection de la santépubliquequi vientd'êtrevotéepar les Chambres? — Ah ! nous y avions bien songé, mais nous sommes arrivés trop tard. Et puis, voyez-vous, nous ne le regrettons pas. Il y a déjà bien trop de choses dans cette loi. Elle s'occupe de tout : des logements insalubres, de ladduction des eaux potables, de la désinfection, de la vaccination, de la déclaration, nous ne pouvions encore lui demander de s'occuper de la constipation. Et puis, cela aura bien plus de valeur quand cela se détachera seul dans une loi unique. Comme cela personne ne pourra y couper, on en parlera jusque sous le chaume bien longtemps. Quelle réclame ! Quelle publicité !
— Et par qui ferez-vous déposer ce projet de loi ?
— Ah crotte! fit-il en se tordant, je vous demande pardon, mais c'est^le mot de ralliementde la Ligue, nous ne sommes pas embarrassés. A la Chambre nous avons Borne, le D' Borne, celui qui a fait voter la Santé publique sans discussion. Oui, sans discussion. Vous n'avez pas vu cela, eh bien ! cela eu valait la peine. 11 est monté à la tribune et a demandé le vote sans discussion. Sans discussion, vous dis-je. Et personne n'a pipé. Ah ! il fallait voir cela, il avait une main dans sa poche, on sentait qu'au premier qui ouvrait la bouche, il collait un cachet dantipyrine. Ah ! c'est un homme celui-là. Au Sénat, nous aurons Cornil, le père de l'Hygiène ou bien nous aurons Pozzi. Cela vous étonne, mais cher Monsieur, vous ne savez donc pas ce que Pozzi nous doit ou plutôt ce qu'il doit à la constipation. Mais sans elle, Pozzi ne serait qu'un petit agrégé sans fortune. Tandis que maintenant ! Sans la constipation des femmes, mais est-ce que Pozzi aurait son hôtel, sa rosette et son siège de sénateur ? Non "? Eh bien ! cela ne fera pas un pli. Et puis vous savez, il tient le Sénat dans sa main celui-là, par les femmes naturellement.
Oui, oui, vous êtes épaté, mais ce sera comme j'ai l'honneur de vous le dire. Tout àla Ligue, pour la Ligue, par la Ligue. C'est le mot d'ordre du nouveau siècle ».
Et m' ayant soulevé une malheureuse pièce de 10 francs qu'un client généreux avait égaré sur mon bureau, mon interlocuteur se retira m'ayant inscrit d'office.
R. MiLLON.
t^evae emtiqae