L.\ MÉD. ANECDOTIQLE 9 — B
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Depuis plusieurs années, la voix publique désig-nait l'auteur de ces crimes. C'était un nommé Descliaufrours. qui parvenait cependant à dépister toute recherche en changeant le plus possible de nom et de domicile. Il menait grand train, recevait chez lui des gens de qualité, des laquais « hors de condition », beaucoup d'étrangers, logeait, hébergeait, traitait somptueusement tous les hôtes parmi lesquels ne figurait aucune femme. Il avait dit-on, gagné une fortune « dans le système » cest-dire en agiotant sur les valeurs de Law. En réalité, il était pourvu de rentes viagères, et louchait, par manière de supplément, de grosses commissions sur les livraisons de chair humaine que lui commandait sa clientèle aristocratique.
Une dénonciation formelle, appuyée sur des faits précis, décida de son arrestation.
Le l'^'" juillet 1725, Deschauffours amenait chez lui le fils de la veuve Finet. jeune apprenti de seize ans ; et comme cet adolescent, ayant peut-être quelque vague pressentiincut du triste rôle qui allait lui être imposé, liésitaità franchir le seuil de cette ténébreuse demeure : — Mais entrez donc, petit fripon, lui dit Deschaulfour, ne vous faites pas prier.
Henri- Iliiaire Finet fut presque poussé dans une pièce où se trouvaient, assis autour d'une table al)ondamment garnir", deux individus, mis à la dernière mode, qui firent le plu^ gracieux accueil au nouvel arrivant. Ils l'invitèrent à prendre place entre eux deux, lui olTrirent une aile de poulet et lui versèrent un verre de vin que l'enfant but à leur santé. Quelques minutes après, il sentait ses paupières s'appesantir, ses yeux se fermaient et bientôt il tombait dans une profonde torpeur suivie d'un lourd sommeil. Quand il se réveilla, il était seul et désliabillé. Il souffrait en même temps d'une douleur très vive à l'anus.
A son appel, accourut Deschauffours qui joua la surprise. Il lui demanda pourquoi ses vêtements étaient dans un tel désordre.
— Vous dt've/ le savoir mieux que personne, répondit Finet ; c'est vous, ce sont vos amis qui m'ont mis en cet état.
— Petit malheureux ! fulmina Deschaulfours, vous devriez rougir de honte. "Vous avez tellement bu que vous en avez perdu la raison.
Je ne voulais pas vous le dire, mais vous avez retiré vos vêtemcnls, enlevé vos culottes et commis tant d'impertinences que j'ai dû m'en excuser pour vous auprès des personnes respectables qui vous avaient si bien traité. Allez, petitmisérable, décampez et que je ne vous revoie plus.
L'enfant rentra tout éploré chez sa mère et courut se coucher. La cuisson qu'il ressentait à l'anus était tellement brûlante que sa mère voulut l'examiner. Il avait le fondement écorche et maculé de sang. Mme Finet fit demander aussitôt le chirurgien irlandais Taylor qui demeurait dans la maison et qui constata en môme temps et la blessure et la souillure du jeune homme.
ETUDES HISTORIQUES —i3S~
Le lendemain, la mère portait plainte au commissaire Labbé contre Descliaull'ours ; et, le 3 juillet, Taylor venait déclarer, devant le mnoristrat, quHenri-IIilaire Finet avait été « violé et connu charnellement ».
A quelques jours de là, une intormalion fut ouverte par le lieutenant de police, information que devaient suivre tour à tour l'arrestation du coupable, l'instruction du procès, le jugement et son exécution.
Nous avons retrouvé à la Bibliothèque nationale une copie de cette volumineuse procédure, mais nous estimons qu'elle est incomplète pour des raisons que nous déduirons plus tard : en tout cas, ce qui en subsiste est suffisant pour établir la culpabilité de Deschaulfours, et pour démontrer l'indignité du misérable.
Nous résumerons, aussi succinctement que possible et dans ses principales lignes, cette procédure, la plus considérable qu'on ait jamais instruite en matière de sodomie, à l'exception peut-être de celle de Gilles de Retz, le fameux Barbe -Bleue du moyen-àge.
Ce fut une femme « la Picarde » — et celle revendication étai^ fatale —qui dirigea les investigations de la justice. Elles commencèrent le Ki juillet.
Le premier témoin interrogé fut un nommé Pain ou Painque. entré au service de DeschaufTours, en 1721, alors que celui-ci de meuraitrue des Bons-Enfants sous le nom de Moutier-Duplessis. Painque avait enlendu parler de la mauvaise réputation de son jnaître. mais il n'avait rien vu chez lui de suspect. Toutefois, par m les nombreux seitrneurs qui fréquentaient chez DeschaufTours. l'un deux,le marquis de Sautereau s'était plaint, devant lui, Painque, au maître de la maison, qu'il lui eût envoyé un valet dont l'Académie laissait fortà désirer. Et comme riionnèle î^ainque s'étonnait que ce gentilhomme fit mettre à nu ses domestiques pour les mieux choisir, Deschaull'our lui dit sèchement que le marquis de Sautereau était un fou ; mois il n'en donna pas moins congé à l'indiscret qui se permettait de telles réflexions.
Un autre témoin, le garde-française llegnault Poitret, avait connu, en 1719. Deschauflburs qui se faisait appeler le marquis du Préau. PiCgnault Poitret était alors commerçant en bas de soie. Il était allé solliciter la clientèle de l'inculpé qui demeurait rue Poupée ; et il avait rencontré chez lui deux laquais beaux et bien faits que leur maître entourait des soins les plus tendres. L'un d'eux, nommé Picard, qui d'ailleurs paraissait tout diriger dans la maison, n'y voulait plus rester. Il « souffrait », disait-il, trop de « choses contre sa conscience » p )ur lesquelles son maître et lui « pouvaient être tous les deux brûlés ». Devant ces insolentes menaces. Deschaulfours capitula : il donna douze écus à Picard et le renvoya, répétant son éternelrefrain que ce domestique était « un fou. quoi-
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que bon garçon ». Il eût été inléressanL pour Taccusalion de mettre la main sur le Picard qui reconnaissait si franchement son infamie ; mais qu'était-il devenu ? Poitret avait ouï dire que ce bon sujet s'était engagé dans les troupes du Roi de Prusse. Nous n'en serions pas autrement surpris, étant donné le racolage de sodomites qu'à cette époque le lieutenant de police consentait tacitement au profit du Roi-Caporal.
La déposition de Daniel Perron « garçon de cabaret .; du marchand de vins Buffet n'était pas moins catégorique, et, par sa précision, serrait de près Deschauffours. Celui-ci avait pris plaisir à faire causer ce domestique, un jour qu'il lui avait apporté un panier de "^i bouteilles de yin. Il s'étonnait qu'il n'eût pas de maîtresse. — Jamais de la vie, avait répondu Perron. Los femmes sont trop quinteuses et d'ailleurs coûtent cher.
— Parbleu ! avait appuyé Deschauffours ; et foin de ce sexe ingrat ! Parlez -moi d'un amant qui vous paie au lieu do rien vous demander et qui ne vous communiquera jamais de fàcheu-es maladies. Et précisément, mongarçon, je connais un gentilhomme, qui, depuis qu'il vous a vu, s'est épris pour vous d'une sotte passion.
— A d'autres ; je ne suis pas de ce goût-là et je ne veux pas être brûlé. Perron décampa lestement et pria son maître de ne plus le renvoj'er chez ce vilain.
Lorsque Deschauffours habitait rue Poupée, dans la maison de la Veuve Doreau « maîtresse de chambres garnies », la servante de cette femme « dite la Grande Jeanne », avait en quelque sorte espionné ce locataire étrange qui avait souvent pour pensionnaires des <c décrolteurs et des Savoyards ». Elle était aux écoutes pour surprendre les secrets du maître et les conversations des deux laquais. Un jour, Picard voulant mener au cabaret son camarade Lafleur, celui-ci s'en était excusé sur les exigences du service : « il y avait grande compagnie » chez Deschauffours.
— Allons donc ! répliqua Picard, ils ont bien autre chose à penser, maintenant « qu'ils se tiennent tous attachés comme des hannetons. »
— Que voilà de vilains b ! grommela Lafleur ; je ne tarderai pas à les quitter.
La Grande Jeanne qui avait rocuilli ce propos, signalait un incident autrement grave. Picard avait amené, un jour, chez son maître, un jeune homme qui en était sorti prcsr[ue aussitôt, le visage enflammé, rajustant ses culottes et criant « à l'assassin ! » Tout en descendant l'escalier, il protestait contre « la trahison de ce coquin de laquais qui le lui paierait «.Cependant, huit jours après. il revenait chez Deschauffours, y fréquentait pendant un mois, puis disparaissait tout k coup. La Grande Jeanne avait appris qu'il était parti pour l'Ecosse avec un seigneur anglais ([ui lui avait donné ii.OOO livres et assuré une pension annuelle de cent pistoles. Ce jeune homme était le hls d'un tailleur de la rue du Four, nommé
Duplan. Enfin la Grande Jeanne alïirmait avoir reconnu, parmi les Ilotes passap-ers de Deschaun'ours,M. de la Tour de Tessans et le Marquis de Sautereau fils.
Un des lénioignafïes les plus accablants fut celui d'un « pa^jnedenier », àp^é de seize ans. Vaupinesque, dit Gliatnbéry, que ce misérable DeschaulTours avait maquignonné enlTCo, pour un comte sicilien, M. de Monticelli. Le grand Seigneur, après avoir interrogé cet enfant de la Savoie, après l'avoir examiné tout nu, manié et palpé comme une bote de prix, s'était décide à en faire lacquisition. Aussitôt, Descliaufri)urs, qui avait assisté à la scène et encouragé l'acheteur dans ses bonnes dispositions, avait saisi le jeune homme entre ses bras, et Monticelli avait k connu charnellement » Chambéry « malgré ses cris et sa résistance ». L'Italien reconnaissant, l'avait repassé, dans les mômes termes, à Deschaul'fours : c'était, paraît-il. une des conditions du marché.
Monticelli avait donc agréé le petit Savoyard, comme laquais, et lui donnait, de ce fait, trente écus de gages par an. Il le fit coucher tous les soirs dans son lit, jusqu'au jour où le Père Anselme, un jacobin, à qui Chambéry se confessait, lui défendit « sous peine d'être brûlé par le feu du ciel » de continuer de telles abominations. L'enfant renvoya sa livrée au comte et donna aux pauvres les pistoles qu'il tenait do son maître occasionnel.
Puis ce fut la veuve Ghauveau, une cliapelière de la rue Gréneta, qui vint exposer ses doléances au lieutenant de police. Son plus jeune fils, parti de grand matin porter « des castors », rue Brise-Miche, où demeurait alors Deschauffours, n'était pas rentré le soir. Elle courut chez son client. L'enl'ant ne revint avec lui qu'à onze heures. Quand la mère le ramena, il pleurait à chaudes larmes. Il lui avoua, chemin faisant, que DeschauU'ours l'avait conduit dans une maison de la rue Montmartre où ^( des Messieurs lui avaient donné le fouet et mis le doigt dans le c. . ». La mère l'examina aussitôt couché et lui trouva le « fondement tout écorché ^i. Le lendemain elle allait chanter pouilles au suborneur : celui-ci la jeta à la porte eu lui disant qu'elle était folle. D'ailleurs, l'enfaut ne put jamais reconnaître la maison de la rue Montmartre où il avait été violenté. Huit jours après il était parti, sous prétexte de se rendre à la messe ; et jamais on ne l'avait revu. Le fait se passait en 1719. Le mari de la femme Ghauveau existait encore, et s'était défendu de porter plainte, dans la crainte de jeter du discrédit sur sa maison.
En raison de ces dépositions, recueillies toutes le 16 juillet 1725, le lieutenant de police, Ravot d'Ombreval, ordonnait, le 18, l'arrestation de Deschauffours et son incarcération à la Bastille. Le 21, une Commission du Roi enjoignait au magistrat d'instruire le procès de l'inculpé.
Lcmèinejour.Ie lieutenant de police inlerrojîeait Deschauffours. qui opposait les dénégations les plus formelles aux charges relevées contre lui. De tous les noms qu'on lui citait, il ne voulait connaître que ceux ile la Tour duTressam,du marquis Spinelli. seigneur napolitain et du cliûvalier Forbw}-, genlilliomme anglais; encore prétendait-il ignorer qu'ils eussent des goûts anti-physiques.
D'Ombreval avait cité la veuve Finet et son fils. La plaignante fit une déposition identique à la première, ajoutant qu'elle eût toujours ignoré que Deschauffours était l'auteur du crime, sans la Picarde, une revendeuse à la toilette, qui pouvait mieux que personne éclairer la justice.
La veuve Finet produisait en outre un rapport rédigé par Taylor en collaboration avec un de ses confrères. Le chirurgien irlandais, voyant au bout de liuit jours que, non seulement la plaie u"éfait pas cicatrisée, mais encore qu'il se formait une tumeur à 1 anus, avait voulu prendre l'avis d'un spécialiste. Nous transcrivons ce rapport, à titre documentaire :
«Aujourd'hui mardi, dixièmejour du mois de juillet mil sept cent vingt-cinq, nous Pierre Bornel, chirurgien juré expert reçu à Saint-Cosme, et David-Edouard Taylor aussi chirurgien, nous serions transportés dans une maison sise rue des Mauvais-Garçons, faubourg Saint Germain-des-Prés, où, étant montés au troisième étage sur le derrière, serions entrés dans une chambre ayant vue sur la cour où nous aurions trouvé un garçon lequel nous a déclaré être appelé Ilenri-IIilairo Finet et sentir une grande douleur au fondement.
« Lequel garçon, en présence de la nommée Marie-Geneviève Anquetil. veuve Finet, sa mère, nous aurions visité et. après avoir longtemps examiné la tumeur qu'il avait au fondement auprès de l'anus, aurions enfin reconnu que ledit Henri-IIilaire Finet devait avoir été connu charnellement et par copulation contre nature, attendu que la dite tumeur, ne provenait que d'un sang corrompu i)ar une humeur étrangère et que la dite tumeur allait infailliblement dégénérer en crystallin. maladie qui ne pouvaitprovenir que d'une copulation en la façon susdite, et qu'il nous est défendu de panser et médicamenter,
« Mais, attendu que ladite Marie-Geneviève Anquetil, veuve Finet, et le dit Henri-IIilaire Finet, nous ont assuré que quand même ce que nous disions serait vrai, que celte défense ne pouvait avoir lieu dans le cas présent, puis qu'il est notoire que, si ledit Henri-Hilaire Finet a été violé et connu charnellement contre nature, il ne peut et ne l'a été que pendant un sommeil involontaire et assez puissant pour empêcher ledit Finet de sentir aucuns attouchements ni violences qu'on a pu lui faire.
<( Sur quoi, nous susdits, à la requête de ladite Anquetil veuve Finet, aurions dressé le présent rapport pour servir ce que de raison, certifiant et attestant que ledit Henri-Hilaire Finet est atteint
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de maladie cristalline; lequel rapport, nous soussignés, attestons et certitions véritable et dans la plus exacte vérité. « Fait à Paris, les dits jour et an ; ainsi signé : Bonnet et Taylor. » Do nouveaux ténioignag-es vinrent corroborer les précédents. Celui de Jeanne Trappel, servante chezlhuissier Vitrey, était plus particulièrement grave. Chez Deschauffoursle sodomite était doublé d'un homicide. Quand Jeanne Trappel l'avait connu, comme locataire de son maître — il y avait bien six à sept ans — il avait déjà la réputation d'un homme à mœurs inavouables. Il attirait dans son appartement beaucoup de petits garçons qui poussaient des cris épouvantables, parce qu'il les fouettait à tour de bras. Elle en remarqua un quil amena tout en pleurs et ne cessant de réclamer << son cher père et sa chère mère. » Pour l'obliger à se taire, Descliauffours le roua de coups de btâton. L'enfant garda le silence, mais il était grièvement blessé à la lêtc. Son bourreau, inquiet, envoya aussitôt son laquais clierclier le cliirui-gien Vincent : et quand l'homme de l'art fut arrivé, DescliautTours lui expliqua que cet enfant, dont il se disait le père, s'était ainsi meurtri la tête en polissonnant dans les rues,
— Mais, fit le chirurgien, après l'avoir pansé, celte plaie pourrait être mortelle.
— Ce ne serait pas une grande perle, répliqua Finfàme ; ce petit
garçon est un enfant do l'amour ; et il ne manque pas do p à
Paris, pour le remplacer.
Quand Vincent sortit, après avoir reçu « quarante sols pour son dérangement, » Jeanne Trappel s'informa de l'état du petit blessé :
— C'est grave, lui dit le chirurgien, mais l'enfant s'en tirera. . . comme tous les bâtards.
DeschaulTour envoya le pauvre petit diable, sous le nom de Jasmin, à IHôtel-Dieu, où il fut pris d'un transport au cerveau et mourut trois jours après.
L'huissier Vitrey ne voulut pas conserver plus longtemps dans sa maison cet homme abominable ; il lui donna congé pour le prochain terme.
Sa déposition, comme d'ailleurs celle du chirurgien Vincent, confirma la déclaration de Jeanne Trappel.
Augustin Caporal, garçon apothicaire de la maison Pillet. rue des Lombards, révéla une source, jusqu'alors ignorée, des revenus de Deschaulfours. Il était seul dans l'officine, quandun individu, dont il apprit plus tard l'identité, vint le chercher en toute hâte pour étancher le sang d'un blessé.
— Apportez des onguents avec vous.
— Mais lesquels'?
— Ceux que vous voudrez.
Et Deschauffours (car c'était lui) conduisit le garçon apothicaire au deuxième étage d'une maison de la rue Saint-Martin, près Saint-Jean des Menestriers. Dans une chambre. gisait sur un lit. un
jeune homme pâle, exsangu, les yeux fermés, sans mouvement ; il venait d'être châtré.
Et comme Caporal s'exclamait, Deschaufïours le supplia de parler plus bas.
— Mais, insista le j^arçon apothicaire, c'était à l'opérateur qu'il appartenait de faire le pansement.
Pendant toutes ces explications, le jeune homme, qui s'était ranimé, s'évanouit de nouveau et Caporal dut lui porter secours.
Deschauffours lui mit un louis dans la main ; mais l'honnéle apothicaire ne voulut accepter que « trente-cinq sols ».
— Surtout, soyez discret, lai dit Deschauffours en le reconduisant ; car mon parent doit bientôt se marier.
Caporal fit son rapport à son patron, d'autant que la principale locataire de la maison de la rue Saint-Martin l'avait instruit de particularités intéressantes. Cette femme, maîtresse d'hôtel {?arni, les répéta et les compléta en présence du lieutenant de police.
Elle connaissait la triste réputation de son locataire qui recevait beaucoup de « gens à équipage. » Elle vit entrer le futur eunuque et fut témoin... auriculaire (elle écoutait aux portes) de toute la scène.
— "Vous ne me ferez pas souffrir, disait le patient. Et comme il poussait des cris à fendre l'âme.
— Que vous êtes douillet ' grondait Deschauffours ; du courage, vous allez troquer une gueuillc contre une belle voix.
C'était, en effet, dans cette intention, quïl était venu à Paris, envoyé par son père, le comédien italien Bizetti.
Mais DeschaulTours avait choisi un maladroit opérateur, le fils du chirurgien Grégoire, qui s'était rendu compte de son insuffisance et qui craignit sans doute d'avoir maille à partir avec la justice, car il s'enfuit, épouvanté, abandonnant sa victime alors qu'elle le suppliait de ne pas la laisser périr.
DeschaulTours promit à Bizetti de le soigner et le garda huit jours chez lui.
Le lieutenant de police s'étonnant que la femme Lefrance (c'était le nom de l'hôtesse) n'eût pas signalé un fait aussi grave au commissaire de son quartier, le témoin excipadc sa bonne foi : Picard, le factotum de Deschauffours, lui avait affirmé que Bizetti s'était résigné à l'ablation de ses testicules parce qu'ils étaient « gâtés.»
Mais de tous ces crimes,le plus odieux encore était le rapt d'enfants qui faisait du ravisseur une manière d'ogre, avide de chair fraîche, aussi bien pour le compte de sa clientèle que pour son prol)rc plaisir. Il les « essayait » disait un des plaignants.
La déposition de Pierre Guillois, dit Champagne, valet de pied du Duc de Bouillon, qui vit, sans pouvoir l'empêcher, un de ces enlèvements, donne la sensation de cette apparition de vampire.
Il y avaitquatre mois, au faubourg Saint-Antoine Pierre Guillois avait aperf.-u, à quelques pas de lui, un homme enveloppé d'un manteau rouge qui lui avait enlevé son enfant et s'était éloigné si rapi-
dément qu'il navait pu ratteindre. Il avait seulement su son nom par un domestique du duc dAiitin,qui avaitcherché, lui aussi, à rejoindre les fuyards. Mais l'enfant, dont il voyait à peine les pieds sous « le manteau décarlate » où le cachait son ravisseur était déjà loin. Il ne reparut jamais et le père alla porter plainte au commissaire Labbé.
La disgrâce du Duc de Bourbon, premier ministre de Louis XV, disgrâce qui entraînait celle du lieutenant de police d"Ombreval interrompit pendant de longs mois, informations et interrogatoires.
L'instruction ne reprit qu'en mars 1726, avec la commission donnée par le Roi au nouveau lieutenant de police Hérault et l'invitant « à poursuivre le procès avec plus de diligence. «
L'interrogatoire subi le 5 avril par Deschauirours ne fut guère plus concluant que le premier. Linculpé, qui persistait dans son système de dénégation avec une placidité et un sang- froid imperturbables, semble cependant se départir de son calme, quand il parle de la Picarde, son implacable dénonciatrice. C'est, prétendil, une « vieille bécasse » à qui sa folie amoureuse pour Picard a fait tourner la tête. II connaît le Comte Katia, le Marquis de Sautereau, Spinelli, le chevalier Forbwy, le baron de Troller, mais en tout bien tout honneur. Ce sont ses ennemis seulement qui l'accusent d'être Sodomite.
Le lieutenant de police Hérault était un homme maussade etirritable, impatient de toute contradiction. Il traita Deschauffours de « grand scélérat et de grand pendard î> et lui soutint cette proposition audacieuse que «ses dénégations prouvaient son crime autant que les témoignages portés contre lui. »
Hérault cita une seconde fois à son tribunal les plaignants et les témoins entendus par son prédécesseur, et leur nouvelle déposition fut exactement conforme à la première.
La brutalité du juge instructeur ou le faisceau serré de preuves accablantes eut-il entin raison de la résistance de l'accusé ; toujours est-il que, le 16 Mai, « après avoir un peu rêvé », comme le remarque le procès-verbal du jour, Deschauffours « se mit à genoux » et lit la confession de ses crimes.
Il reconnut d'abord qu'il avait endormi le jeune Finet avec du vin opiacé et qu'il lavait livré ainsi, sans défense à deux sodomites moyennant la somme de deux louis. Sïl avait pris successivement, les noms de Monsieur Duplessis, Préau, Desfourneaux, c'était pour échapper aux revendications des intéressés oupour dépister lesinvestigations de la police. Le cynique et inconscient Picard son laquais avait bien été son mignon de couchette, et sou pourvoyeur à l'occasion. Ce n'était pas M. de Sautereau, mais le Marquis deMérinville, qui avait refusé de prendre livraison d'un jeune garçon mal bâti ; celui-ci, un nommé Chanelle, fils d'un tapissier de la rue
Tire-boudin, n'avait pas d'ailleurs « commis le péché ». Daniel Perron, le garçon marchand devins, qui s'y était si énergiquement refusé, avait en effet tourné la tête au Comte de Trond, seigneur flamand, de qui Descbauffours devait touclier, en cas de succès, une prime de cinquante guinées.
Il reconnaissait pour sincère la déposition de Cliambéry. Il avouait la vente Duplan. Il avait livré les jeunes Larchcy et Hloireaux à sa clientèle étrangère. Il avait reçu trente- cinq louis pour la cession de Chauveaux emmené en Pologne par un seigneur du pays ; ses complices dans l'attentat de la rue Montmartre étaient les sieurs Guillain et Borghette. L'enfant, qui était mort à l'IIôtel- Dieu des suites de ses blessures était le flls d'un savetier nommé Le Nain : son meurtrier l'avait menacé de le tuer s'il parlait devant le chirurgien Vincent.
C'était pour le compte du prince Torolli qu'il avait fait clu'itré Bizetti : cegratid seigneur italien était un précurseur du comte de Sade ; il lui semblait qu'ainsi opérée sa victime lui offrît un nouveau condiment de luxure ; et ce malheureux Bizetti, qui s'imaginait y gagner une belle voix, devint presque aphone. Enfin Doschaufl'ours déclarait avoir vendu douze louis à l'abbé Coffraiti le petit Guillois qu'il avait emporté sous son manteau et qui devait être à Lyon chez le marchand de vin Robert Leroux.
Le 24 mai, la Chambre de l'Arsenal condamnait Deschauffours à être brûlé vif en place de Grève.
L'exécution eut lieu le lendemain.
Un substitut du procureur du Roi, le spirituel romancier Gueulatte, a enregistré, dans son Recueil, l'arrêt qu'il accompagne des réflexions et particularités suivantes :
« Il fut étranglé, avant que d'être brûlé, suivant le relentum (clause atténuante) du jugement. Cependant un homme digne de foi, qui était près du bûcher, m'a dit qu'apparemment il n'avait pas été bien étranglé, parce qu'il lui avait vu faire un mouvement assez violent au moment où le feu l'entoura.
«Ce Deschauffours nonseulement était convaincu du crime mentionné en cette sentence, mais encore il tenait école etb.... de Sodomie. Il ne fut conduit en grève qu'à 8 heures du soir ; et comme il n'y avait pas d'amende honorable, il était en habit brun, façon de surtout, la tête nue et paraissait très repentant: c'était îin petit homme, à ce qu'il na'a paru, d'assez belle physionomie, le visage assez assuré, et boiteux par accident d'une chute qui lui avait cassé la cheville du pied.
« Il avait trouvé le secret, avant d'être counu pour ce qu'il était, de se faire estimer de M. d'Argouges, lieutenant civil, qui l'avait même nommé tuteur onéraire de Mlle de Mortagneàqui il mangea près de 40.000 francs en deux ans de temps. Il avait un beau-frère, commissaire des guerres, et qui avait été attaché au roiStanislas.il avait été marié deux fois, était veuf et avait un fils. Ce fut le curé
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de Saint-I'aul {(luérel) qui le coiiduisil au supplice dans le tombereau.
« Deschauiïours avait, à la Bastille, fait un espèce de testament écrit avec du charbon, par lequel il déclarait où étaient quelquesuns de ses effets et quelques procès qui étaient entre les mains de ses procureurs. Il le réitéraet le lit écrire et signer par le curé de Saint- Paul, sou confesseur et le signa après la lecture du jugement.
(' La confiscation de ses biens a été donnée à son fils ».
Détail assez piquant ; Descliauffours avait une souir connue dans le monde de la galanterie, sous le nom de la Marquise de Barville.
Le procès, la condamnation et la mort de Deschauffours furent vivement et longuement commentés par les contemporains. On en parlait encore à la fin du XVIIl'^ siècle. Nous verrons plus tard quel parti en tira Voltaire,
Tous les mémorialistes qui écrivaient au jour le jour notent cette cause célèbre. Le Journal de l'avocat Marais transcrit l'anecdote suivanfe, écho de la lutte ininterrompue du Parlement contre un ennemi séculaire, à qui la légende prêta toujours des appétits anti-physiques :
« Le jour de l'aventure de Deschauffours, le feu prit au collège des Jésuites et on fait dire en prose au principal du collège : « Je ne sais comment cela est arrivé, car j'avais fait ma rondo exprès partout; tout était en ordre, et il faut que Ton ait mis le feu pour avoir le plaisir de faire l'épigramme que voici :
Lorsque Deschauffours on brûla Pour le péché philosophique, Le feu, par vertu sympathique.
Passa jusque chez Loyola. »
Les Mélanges de Boisjourdain citent aussi leur historiette qui rappelle assez bien celle de V arrachage des palissn'les.
« Quand on cria l'arrêt dans la rue, les princesses de Condé demandèrent à leur mère, Madame la Duchesse, ce que c'était que la Sodomie.
— Une espèce de fausse monnaie, répondit-elle.
Comme bien on pense, les «' faiseurs de couplets et de vaudevilles » ne se firent pas faute d'exploiter une mine aussi féconde. Les Chansonniers de Maurepas et de Clérembault le prouvent surabondamment. Une des pièces de ce double recueil, datée de 17:20, chante, sur l'air des Mirlitons, les dignes compagnons du supplicié, La Valette, Boufllers, Gliambonas. Ilambures, Villars, d'Alincourt, Rabodange. Saint-xVndré, voire un comte de Sade.
Un autre vaudeville, en 1740, ajoutait à ces noms celui du Maréchal d'Uxelles.
(.4 suivre.) Paul d'EsTRÉEs,
Actualités
REMLINGER, L'IMPÉRIAI. BACTÉRIOLOGUE
Tous nos confrères connaissent le vaillant confrère belge Le Médecin qui, comme nous, passe au crible de la critique les mirobolantes découvertes issues chaque jour de l'Institut Pasteur.
Un autre journal non moins couraj^eux, publié sur les rives fleuries du Bosphore, La i^evz/e médico-pharmaceutique^ s'étant permis de reproduire quelques articles du Médecin, s'est vu habiller de la bonne manière par un bactériolog-ue chargé par son altesse le Sultan deveiller aux destinées microbiennes du Grand Empire Ottoman ; ce bactériolog-ue a nom Remling-er.
Voici l'épitre que le sieur Remlinger vient d'adresser à la Revue médico-pharmaceutique de Stamboul.