LES GRAQUEFORT DE LA MÉDECINE
(,4 propos de la malaria.)
Tout le monde se demande maintenant, à propos de l'afTaire dont un homme célèbre a dit qu'elle a été la plus grande escroquerie du siècle, comment on a pu être dupe si longtemps.
Au marché des dupes, la Médecine n'a rien à envier à personne. On lui a fait, en certaine affaire, mesure comble. Avec une docilité, une placidité, une crédulité, comme on n'en rencontre même pas chez les plus gogos, elle a accepté sans sourciller toutes les craques qui lui ont été contées.
Car elle a, elle aussi, son affaire Craquefort, que Ton peut bien appeler — sans aller jusqu'à emprunter les expressions des autres — la plus grande mj^stification de la médecine de deux siècles, puisqu'elle est née au siècle dernier et qu'elle mord fortement sur le présent.
Il semblerait, à notre époque dite scientifique, que toute doctrine basée sur des faits, prétendus matériels et tangibles, pût faire immédiatement ses preuves, fût tenue de les produire au grand jour. C'est ainsiquefona procédé quand estnéeladoctrinemicrobiennc. Beaucoup étaient incrédules au début, mais quand les microbes ont été isolés, étalés, colorés, cultivés, il a bien fallu s'incliner et reconnaître non pas leur importance, mais leur existence. Il n'est pas nécessaire d'aller forcer de mystérieux coffres pour y trouver des bacilles de la tuberculose. Sans même s'adresser à des laboratoires qui, avec un seul tuberculeux, pourraient inonder le monde de préparations, celles-ci se rencontrent aujourd'hui chez tous les marchands.
Un beau jour, on est venu dire au monde médical : « Vous savez, cette espèce de syphilis aérienne qui détermine des accidents primaires, secondaires, tertiaires, de toute catégorie, et qui laisse l'autre, déjà fertile pourtant, loin derrière elle, parla quantité innombrable de méfaits dont elle est capable, c'est la malaria ! Eh bien, nous avons mis la main sur l'agent responsable, le coupable.... Ah! l'animal ! Car c'est un animal, celui-là, et non un vulgaire microbe, qui produit tous ces maux variés : des fièvres intermittentes, quotidiennes, tierces, quartes, des lièvres typiques, atypiques, des rénittentes, des pernicieuses, des hémoglobinuriques. des larvées... Pour comble d'horreur, ce cambrioleur du sang, finit par entraîner l'hypertropliie de la rate, — son repaire, — la cachexie, et tous les tourments.
« Rien de plus bizarre, d'ailleurs, que le signalement qu'on en peut donner. Il s'offre, dans le sang, sous les aspects les plus multiples, les déguisements les plus fantastiques. S'il est proto-
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zoaire. il est avant tout protée, suivant les légendes de l'Apocalypse. Tantôt il prend la forme d'une lune, tantôt celle de quartiers de lune ou corps en croissant ! parfois c'est une pieuvre avec des tentacules, de véritables trompes, — presque un éléphant, — pour saisir et dévorer les globules sanguins.
« A vrai dire, nous ne le pouvons encore cultiver, quoique certains prétendent y être arrivés, in atiimd vili, aussi facilement qu'avec la carotte qui nous est chère et familière, mais nous le ,
voyons parfaitement au microscope. Il faut être cependant, à ce jeu-là, un peu habile et même malin. Mais, pour les pauvres d'esprit, les ignorants, les malhabiles, nous avons la grande ressource de le pouvoir colorer. »
Ah ! oui, on en a conté, sur l'hématozoaire du paludisme, de toutes les couleurs !
Il y a quelque dix ans, fatigué d'entendre débiter tant de sornettes, j'ai fini par m'écrier :
« C'est idiot, ce que vous racontez-là. Ça n'a pas le sens commun. Il ne suffisait pas à la médecine d'avoir déraillé complètement, depuis que Torti et autres gâte-sauce de même force, sont venus tout brouiller en matière de fièvre : voilà que vous voulez nous faire avaler des bourdes encore plus grosses.
« Vous prétendez que vous colorez à volonté votre animal ! où sont-elles donc les préparations démonstratives'? Parions, si vous le voulez, mille francs que, dans telles et telles conditions, vous serez impuissants à les produire ! »
C'est en 18'.)3 que j'ai fait ce pari (1). Pas un hématozoairiste ne la relevé, pas plus qu'on n'a relevé celui de Legrain [2), défiant de reconnaître au microscope une lamelle de sang de fièvre quarte au milieu de 10 autres lamelles venant de maladies diverses.
J'ai beau dire aux hématozoairisles :
(' J'ai passé des années à chercher votre hématozoaire dans la fièvre que les anciens appelaient excellemment parfaite [fcbi'is udermiltens exquisila^ periculi expers) et que vous appelez à tort paludéenne, la seule qui soit du resUî à quinine. Voici des préparations de sang recueillies de telle et telle façon, avec courbes de température précises à l'appui. Il y en a de colorées, d'après toutes les règles que vous avez tracées, d'autres non colorées, sur lesquelles vous pouvez vous exercer. Où sont les prétendus hématozoaires ? »
Pers(mne ne bouge.
(1) Lespectrede la mahvia et l'Iiànato^i^oairc du paludisme Ga^clte médicale de Nantes, 1903).
(2) L'a bc de la pyrétologic exotique (cliez Maloine). Voirau.ssi, de Legrain, au sujet du prétendu hématozoaire : Introduction à l'étude des fièvres des pays chauds {l^\)9, Maloinc, éditeui').
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« Ou vous vous trompez, ou vous nous trompez,
0 Ou vous vous mettez ledoipft dans l'œil jusqu'à la troisième phalange, ou vous n"êtes que des imposteurs de la pire espèce.
« Nous vous mettons au deflde vous installer avec nous au chevet dune fièvre quarte par exemple, et, ù parti)-, — comme vous voudrez, — du premier, du cinquième, du dixième ou du cinquantième accès observé et enregistré, de nous fournir, avec le sang recueilli sous vos yeux, des préparations de votre animal colorées ou non. ))
Les liématozoairistes n'opposent, depuis dix ans, à ces invitations pressantes quun mutisme hautain et superbe.
Pourtant, dans de rares, très rares laboratoires, on fait voir, comme à la dérobée, de mystérieuses préparations, venues on ne sait d'où, recueillies on ne sait comment, quel'on qualifie de « paludéennes. » Dans le tuyau de l'oreille on vous glisse ces mots fatidiques : <c C'en est ? »
Défense absolue d'ailleurs d'en demander ou chercher plus long.
Bien des fois, dans ces dernières années, je me suis rencontré en des congrès avec des savants confrères qui ne craignaient pas de faire allusion à l'hématozoaire ou de l'évoquer. Ils ne juraient que par lui.K L'avez-vous vu ! » disais-je. «Non point, répondaient-ils, mais tout le monde y croit : qiiiaabsurduin. » Il le faut bien, qu'ils le soient, hématozoairistes, étant presque tous candidats à la Faculté, à l'Académie, ou à leurs hautes récompenses, car s'ils ne l'étaient pas. . . .
« La malaria » ou « paludisme » serait, d'après quelques-uns, la maladie la plus répandue à la surface du globe, celle qui y ferait le plus de ravages, en raison de l'immensité de son champ d'action. Il devrait donc y avoir, à cette heure d'expansion coloniale, dans les laboratoires de nos Ecoles ou Facultés de médecine, des tiroirs pleins de préparations montrant le prétendu hématozoaire.»
J'ai raconté, en 1893, la visite que j'avais faite au directeur d'une maison très connue pour la vente de préparations bactériologiques. Lorsque je le priai de me donner de l'hématozoaire du paludisme, il me regarda d'abord de l'air de quelqu'un qui se demandait si je ne me moquais pas de lui. puis il me répondit d'un ton un peu sec :
« Nous ne tenons pas ça ! »
A dix ans de distance, j'ai voulu en avoir le cœur net. J'y suis retourné l'autre jour. J'ai redemandé de l'hématozoaire. « Ah ! Monsieur, m'a-t-il été dit, on nous en promet toujours, mais il ne nous en vient jamais. »
Omânesdenossoldats. restés par milliers à Madagascar, victimes des doctrines de l'hématozoaire et de la quinine obligatoire !
Il serait vraiment temps d'en finir avec les Craquefort delà !\l3decine et du Paludisme. D'' Alcide Treille,
Doeatnents inédits