LE MARIAGE DU CHIMISTE FOURGROY
L'illustre chimiste Fourcroy était d'origine aristocratique, cequ dut singulièrement mortifier sa foi révolutionnaire, et il descendait d'apothicaires, ce qui dut le blesser non moins cruellement dans son amour-propre de chimiste, bien que la plupart de ses confrères, hier comme aujourd'hui, et sans doute comme demain, aient débuté dans la carrière parla confection des sirops, par la fabrication des pilules.
Les Fourcroy appartenaient en effet à la noblesse ; mais lapauvreté les avait fait déchoir.
L'un d'eux, Louis-Pierre, né le 25 avril 1700, de Pierre de Fourcroy et de Catherine Gourchamp — nous avons sous les yeux son acte de baptême — exerçait en 17v5 la profession d'apothicaire, rue Mouffetard. heureux de sa modeste situation et des plantureux bénéfices que lui laissaient ses mémoires, s'il n'avait eu maille à partir avec le plus terrible des pères.
Celui-ci, maître épicier,
Tant de fiel entre-t-il dans l'àme des droguistes !
ne pouvait pardonner à son flls d'avoir un cœur sensible ; et comme vraisemblablement l'apothicaire lui avait refusé l'expulsion de sa servante, Marie Auny, qu'il adorait, l'épicier jura de lui faire éprouver tout le poids de l'autorité paternelle.
Il adressa donc une plainte au lieutenant de police contre cette fille, plus âgée que son fils, qui « vivait en mauvais commerce » avec lui, qui, au dire des « bourgeois du quartier » était grosse de ses œuvres et que lui, le père, soupçonnait fort de vouloir épouser l'apothicaire. Des plaintes ainsi rédigées recevaient toujours la même sanction. L'un ou l'autre des prétendus coupables, et quelquefois les deux, étaient enlevés et mis sous les verrous.
Dans l'espèce ce fut Marie Auny qui fat enfermée à laSalpôtrière le 2î) décembre 1725. Mais l'apothicaire avait autantdc ténacité que l'épicier. Il luttait pour la femme qu'il aimait et il remporta la victoire.
Il commença par adresser à son père les sommations respectueuses obligatoires, puis il fit procéder à lapublication des bans, l'icrre de Fourcroy s'y opposa. Mais Pierre-Louis produisit une consultation de l'avocat Lemerre, établissant que la loi donnant raison au lils, les parents « n'avaient pas le droit d'user de voies de fait » envers sa future femme et qu'il fallait remettre Marie Auny en liberté.
Déplus, l'ierre-Louis avait envoyé au lieutenant de police un certificat des « bourgeois de la rue Moufietard » attestant, à rencontre des affirmations du père, que Marie Auny était une honnête fille.
DOCUMENTS INEDITS —187-^
Elle obtint sa liberté. L'épicier fut déboulé de son opposition à la publication des bans le 4 janvier 172G ; et lapothicaire put enfin épouser sa chère Marie le 11 février.
Le fils né de cette union si contrariée fut le père du chimiste Fourcroy .
Paul d'EsTRÉE.