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LES INFAMES SOUS L'ANCIEN RÉGIME

[Voyez fasc. III, IV, V cl VI.)

L'abbé Tliéru n'était pas seul, nous l'avons dit, à dénoncer les Sodomites. Un autre régent du collègue Mazarin, Dupuis, s'acquittait également de la même tâche, avec moins de continuité peutêtre, mais avec autant d'âpreté et de mauvaise foi.

C'est ainsi que, dans le courant du mois de mai 1725, le lieutenant de police d'Ombreval, qui avait fait enfermer à Bicètre l'abbé Guyot-Desfonlaines, convaincu depuis longtemps déjà du « crime infâme », recevait, à propos de ce triste personnage, la note suivante, non signée, mais écrite de la main même de Dupuis :

« On dit que le sieur Arouet de 'Voltaire est dans la disposition de solliciter la liberté de son cher et intime amiTabbé Guyot-Desfontaines, et que, s'il n'ose le faire ouvertement, il emploiera le crédit de quelques personnes de considération et d'autorité ; mais si on veut s'informer de la vie que ce poète a menée depuis qu'il est sorti du collège des jésuites et si on examine les gens qu'il a fréquentés, on n'aura point d'égard à ses prières nia celles de ses amis comme très suspects.

« A la sortie du dit collège, il fut pensionnaire au collège des Graffîns et il était alors en commerce avec quelques infâmes, entre autres avec le Chevalier Ferrand, ancien et fameux corrupteur, demeurant rue de Bièvre, et, si on voulait le faire visiter, on trouverait qu'il a actuellement du mal qu'on ne gagne point à faire des vers et que l'abbé Desfontaines est digne d'être mis au nombre de ses amis. »

Hàions-nousde dire que cette accusation est une insigne calomnie. Nous qui avons étudié dans les plus intimes et minutieux détails la vie de Voltaire, nous pouvons affirmer, sans crainte d'être démenti, que pas un fait n'est venu corroborer l'étrange assertion de Dupuis. Le moindre soupçon eût-il plané sur les mœurs d'un homme si redouté et si détesté, que ses ennemis en eussent assourdi les oreilles de leurs contemporains. Or, personne, que nous sachions, n'a formulé contre lui pareille imputation. Il est certain que Voltaire n'était guère difficile sur le choix de ses relations mondaines et qu'il vécut maintes fois, comme nous le verrons plus tard, sur le pied de la cordialité la plus parfaite, avec des gens de mœurs inavouables. Il n'est pas moins vrai, d'autre part, qu'en raison de sa légèreté coutumière et de son indépendance d'opi-

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nion, il traitait presque de gentillesse, et tout au plus de peccadille négligeable, une des plus déplorables dépravations du sens génésique. Mais c'était là une virtuosité essentiellement platonique que pratiquèrent d'ailleurs nombre d'esprits forts du XVII'^ et duXVIII^ siècles.

Quoi qu'il en soit, les inexactitudes flagrantes que nous relevons dans le billet de Dupuis doivent déjà nous en faire suspecter la sincérité.

Personne n'ignore que Voltaire accomplit le cycle de ses études au collège de Louis-le-Grand et qu'il n'en sortit, dans le cours de sa dix-huitième année, que pour commencer son droit. Il n'entra donc pas au collège des Graffins, comme l'affirme son dénonciateur ; au surplus, aucun des biographes de Voltaire n'a signalé cette particularité. lien va de même pour le « mal » sur lequel Dupuis se plaît à goguenarder, sans en définir autrement le caractère. S'agit-il en effet d'une affection vénérienne, ou de la « cristalline », le châtiment ordinaire des mignons de couchette ? Les contemporains du poète, et même les indifférents, n'eussent pas manqué de faire des gorges chaudes sur une maladie qui avait toujours le privilège d'égayer le grand public. Or, nous n'avons trouvé nulle part la moindre allusion à ce péché de jeunesse.

En réalité. Voltaire qui avait été très gravement atteint de la petite vérole, vers la fin de l'année 1723, était encore souffrant en 1725 ; sa correspondance le dit du reste. Et c'est même à partir de cette époque qu'il ne cessera de se lamenter sur la faiblesse de sa santé jusqu'à la fin de ses jours.

Arouet, écolier à Louis-le-Grand, était dans cet état psycho-physiologique particulier à tous les adolescents qui subissent bon gré mal gré les rigueurs disciplinaires d'une vie quasi-claustrale, il sentait bouillonner en lui les ardeurs de la puberté ; et dans son cerveau tourbillonnaient les plus affolantes visions. Or, des relations familiales permirent au collégien, turbulent et nerveux, de faire de ses rêves de très palpables réalités. L'abbé de Châteauneuf, un des amis — le dernier peut-être — de Ninon de Lenclos, conduisit le jeune Arouet, son filleul, qui était un petit prodige dans cette belle « maison du Temple » ouverte aux disciples d'Epicure, sous les auspices des deux Vendôme. L'enfant y connut ces fameux sybarites qui avaient nom Chaulieu, La Fare, Courtin et, avec eux, combien d'autres voluptueux, dont la libre-pensée était le seul culte et le plaisir. Tunique règle. Cette fréquentation se continua quand Voltaire sortit de Louis-le-Grand ; et bientôt, à une telle école, le jeune homme prit, avec l'exquise politesse de ses nouveaux éducateurs, ce goût si vif de la dissipation mondaine qui devait donner à l'inquiète mobilité du plus impressionnable des philosophes tant de joies et de... tourments.

Les maîtres de la maison étaient, aupointde vue moral, fort peu recommandables et surtout le frère du Grand-Prieur, le duc de Vendôme, cet illustre o-uerrier, dont Saint-Simon flétrit, en termes si expressifs, les appétits abjects et les tares syphilitiques.

Parmi leurs commensaux fîo'uraitun conseiller à la cour des Aides, nommé Ferrand, qui disputait la palme de la poésie erotique et badine àl'Anacréon du Temple, l'abbé de Ghaulieu. La muse de Ferrand s'exerçait avec non moins de facilité sur des sujets beaucoup plus scabreux, comme l'atteste le recueil de l-'ièccs libres attribuées à ce magistrat. Or, Voltaire, dans ses œuvres, rend maintes fois hommage au talent distingué de son ancien compagnon de table ; et nous serions bien surpris, si ce Ferrand n'était pas le chevalier que le billet de Dupuis dénonce comme le plus vil des corrupteurs ; car nous ne connaissons pas d'autre ami de Voltaire qui porte ce nom de Ferrand. Toutefois aucun témoignage du temps ne vient confirmer l'odieuse accusation si délibérément sortie de la plume délatrice.

Par contre, il est un autre habitué du Temple, plus cher encore à Voltaire, que, depuis longtemps, la clameur publique traitait d'infâme et contre qui Théru fulminait ses plus violents réquisitoires. Nous voulons parler de cet abbé Servien, fils du grand diplomate Abel, que Saint-Simon représente comme « décrié pour ses débauches » bien que « d'excellente compagnie et de beaucoup d'esprit ».

Il n'était pas moins célèbre par sa disgrâce. Il fut chassé de Paris en 1712, pour avoir raillé, à l'Opéra, une cantate en l'honneur du roi, cantate dont la platitude était écœurante. Mais il contrefit le malade et se lamenta de telle sorte qu'il obtint la révocation de sa lettre de cachet. Son exil ne l'avait pas rendu plus sage. Cet abbé devait avoir une horreur profonde pour la littérature officielle, car il recommença, en 1714, ses pantalonnades a l'Opéra : un mot sanglant, décoche contre le Roi, l'euvoya à Vincennes, d'où il ne sortit que dix-huit mois après, au lendemain de la mort de Louis XIV.

Pendant qu'il était sous les verrous, Voltaire s'efforça de le consoler en lui adressant une épitre, fort galamment tournée, ma foi, qui débutait ainsi :

Aimable abbé, dans Paris autrefois, La Volupté de toi reçut des lois

Il est certain que l'irrévérence de Servien pour le Roi-Soleil dut contribuer à cette longue et rigoureuse détention ; mais il est permis de croire que la police profita du prétexte pour enfermer un homme dont l'immoralité faisait scandale.

Les papiers de la Bastille démontrent que l'abbé Servien avait « la passion des jeunes garçons « ; et Duclos l'affirme dans une anecdote de ses Mémoires secrets.

Un jour, dit-il, que Servien pressait un pea trop vivement, à l'Opéra, un jeune homme, celui-ci s'écria :

— Que me veut ceb de prêtre ?

— Monsieur, répliqua l'abbé d'une voix doucereuse, je n'ai pas l'honneur d'être prêtre.

J'aime mieux son mot, resté classique, alors qu'il tentait de percer la foule, pour assister à la réception d'un Académicien de mérite assez mince :

— Il est plus difficile d'entrer ici que d'y être reçu.

L'abbé Servien mourut, en 1716, chez Martel, le danseur de l'Opéra, «où il fut surpris», dit Saint-Simon. Cet hôte assidu de l'Académie Royale de Musique, ce Adèle haijitué des soupers du Temple, ne pouvait plus dignement finir.

Vers la même époque. Voltaire cultivait d'autres amitiés qui n'étaient pas moins compromettantes. A vrai dire, il ne les affichait pas aussi publiquement ; mais il leur réservait des trésors d'indulgence, témoignant, chez ce jeune homme de vingt ans, d'une absence de préjugés qui est plutôt le propre de sceptiques ou de désabusés.

C'est ainsi que Voltaire en usait avec le marquis de Gourcillon, le triste fils de l'annaliste Dangeau et le représentant autorisé d'une génération, issue en quelque sorte, par une réaction inévitable, de l'hypocrisie pudibonde et bigote dun règne à son déclin.

Gourcillon n'était pas, toutefois, le premier venu. Il était bien fait de sa personne, élégant et disert, dune bravoure à toute épreuve et d'une belle humeur à dérider cette cour si grave de Versailles ; mais Saint-Simon, avec son scalpel impitoyable, met à nu les vices que dissimule une si brillante enveloppe. Gourcillon venait précisément d'être opéré de la fistule, et Saint-Simon le croquait dans ce magistral crayon :

(( Il avait beaucoup d'esprit et même orné, mais tout tourné à la plaisanterie, à bons mots, à méchanceté, à impiété, à la plus sale débauche, dont cette opération passe publiquement pour être le fruit. »

Une sorte d'insensibilité physique, qui semblait encore augmenter son inconscience morale, lui rendait la tâche facile. Blessé, peu de temps après, à la bataille de Malplaquet, il avait dû subir, par deux fois, l'amputation de la cuisse ; et pendant ces opérations, il s'était montre d'une gaîté folle. Il avait joué au farceur et débité les calembredaines les plus extravagantes.

Gourcillon survécut à cette terrible nmtilation, et de retour à Versailles, n'en reprit que de plus belle sa vie de désordre et de débauche. S'il ne méconnaissait que trop le théâtre de l'Amour, il avait au plus haut point l'amour du théâtre ; mais ses détestables habitudes en désespéraient les actrices. Aussi Voltaire fit-il de ce

anomalie l'objet d'une satire qui porte, dans son œuvre, le titre de VAnti'Giton, mais qu'il avait primitivement dénommée la Courcillonade. Celle-ci était dédiée à laDuclosde la Comédie-Française, VAnli-Giton à l'admirable Adrienne Lecouvreur, qui venait de débuter dans la carrière par plusieurs auditions aux soupers du Temple.

En tout cas, le jeune poète semblait vouloir s'attaquer au dieu de l'Amour anti-physique, qui, au dire de son adversaire, ne recrutait que trop de prosélytes en France. Et cependant nous voyons apparaître ici cette tendance d'esthète, que nous avons déjà signalée chez Voltaire, tendance d'origine toute pa'ienne, qui trouve comme une excuse dans la beauté physique et intellectuelle aux pires dépravations.

Ainsi ce dieu de l'Amour antiphysique que l'auteur met en scène et qui « paraît sous humaine figure. »

N'a point l'air de ce pesant abbé.

Brutalement dans le vice absorbé,

Qui, tourmentant en tous sens son espèce,

Mord son prochain et corrompt la jeunesse :

i.ui, dont l'œil louche et le muscle effronté

Font frissonner la tendre Volupté,

Et qu'on prendrait dans ses fureurs étranges,

Pour un démon qui viole des anges.

Ce dieu sait trop qu'en un pédant crasseux

Le plaisir même est un objet hideux.

D'un beau marquis il a pris le visage,

Le doux maintieu, l'air fin, l'adroit langage ;

Trente mignons le suivent en riant ;

Philis le lorgne et soupire en fuyant,

Ce faux Amour se pavane à toute heure

Sur le théâtre aux Muses destiné »

Remarquez le portrait, si fort poussé au noir, du butor qui « fait frissonner la tendre volupté. » Ce n'est pas un être de raison : le poète vise, au contraire, un personnage très vivant, dont le nom est resté inconnu, mais assurément quelque odieux pédagogue et qui sait? peut-être un de ces régents contre qui Voltaire, déjà vindicatif, avait dû conserver de terribles rancunes. L'Anti-Giton ayant couru tout Paris sous le nom de son auteur, la dénonciation de Dupuis pourrait bien être un acte de représailles suggéré par l'esprit de corps.

Et cependant la conclusion du satirique est conforme aux lois de la morale. Si séduisant que soit le dieu de l'Amour antiphysique sous les traits d'un beau marquis — lisez Courcillon — il doit céder la place à des divinités plus orthodoxes. Et Voltaire de catéchiser l'actrice bénéficiaire de sa dédicace :

A l'hérétique, il faut prêcher d'exemple. Prêchez donc vite et venez, de ce jour, Sacrifier au véritable amour.

Le vœu est d'autant plus méritoire, si la comédienne est,comme on l'assure, Adrienne Lecouvreur, que Voltaire en était alors littéralement fou.

Les adjurations parvinrent- elles à convertir le pécheur. Nous voudrions le croire. Ce qui n'est pas douteux, c'est que peu de temps après, soit par indifférence, soit par hygiène, soit pour tout autre motif, Gourcillon ne faisait plus parler de lui. Et Voltaire de s'alarmer. Aussi, dans une épitre au duc d'Aremberg, un jeune viveur doublé d'un abominable fumiste, supplie-t-il cet infatigable fêtard d'aller relancer son camarade de plaisir : Va chercher, lui dit-il, va chercher

Gourcillon, qui toujours du théâtre dispose,

Gourcillon dont ma plume a fait l'apothéose,

Gourcillon qui se gâte, et qui, si je m'en crois,

Pourrait bien quelque jour être indigne de toi.

Ah ! s'il allait quitter la débauche et la table.

S'il était assez fou pour être raisonnable.

Il se perdrait grands dieux ! Ah ! cher duc, aujourd'hui,

Si tu ne viens pour toi, viens par pitié pour lui !

Viens le sauver ; dis-lui qu'il s'égare et s'oublie.

Qu'il ne peut être bon qu'à force de folie.

Et, pour tout dire enfin, remets-le dans tes fers. »

L'exhortation est peut-être d'un ton un peu vif. Mais il faut savoir quel salpêtre était déjà ce poète de vingt ans, et ne pas donner à sa pensée une interprétation qu'elle ne comporte pas. Gourcillon s'est évadé de la grande vie ; d'Aremberg l'y ramènera, d'Aremberg qui, par parenthèse, et pas plus d'ailleurs que Voltaire, n'encourut les griefs si justement reprochés à Gourcillon.

Au reste, les jours de celui-ci étaient comptés. La petite vérole l'enlevait en 1720 ;et la malignité publique décochait une dernière épigramme au défunt en prétendant, par la plume d'un nouvelliste anonyme, que le PèreEnceline avait écrit une « vie de feu M. de Gourcillon dédiée... aux pages. »

En des milieux plus respectables, la jeunesse de Voltaire commit d'autres amitiés qui l'étaient beaucoup moins... respectables.

Ge filg de robin avait dû à la finesse de son esprit et à la pétulance de sa gaîté d'être accueilli dans les salons les plus aristocratiques et reçu dans de magnifiques propriétés suburbaines où s'esquissait déjà la Vie de Château. G'est ainsi qu'il allait villégiaturer à Vaux dont le vieuxmaréchaldeVillars faisait si galamment

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les honneurs à ses invités. Voltaire était plus particulièrement goûté du vainqueur de Denain, mais il était en relations suivies avec le flls de rillustrc guerrier. Or, le jeune marquis de Villars était d'une immoralité notoire. Il s'écartait volontiers des champs de bataille, et son unique souci était de se composer une harmonieuse toilette qu'il portait avec une grâce efféminée. Les papiers de la Bastille le signalent comme un des pires corrupteurs de la jeunesse ; et la voix publique était d'accord sur ce chapitre avec la police. On apprit un jour que le « beau Villars » était sérieusement épris de la princesse de Lixin. Le fait parut si invraisemblable qu'un mauvais plaisant osa envoyer a la grande dame le quatrain suivant :

Il est donc converti, par tes charmes vaincu ! Ne t'enorgueillis point de ce faible avantage, C'est le magique effet des traits de ton visage Qui forment à ses yeux l'apparence d'un c...

Jusqu'à sa dernière heure, Villars, qui, malgré sa détestable réputation, avait hérité de toutes les charges, fonctions et honneurs de son père, vit accoler à ce nom glorieux l'épithète infamante de Sodomite et, à sa mort, son épitaphe fut vite trouvée : Ci-gît l'Ami des hommes.

L'allusion était peu flatteuse pour le marquis de Mirabeau, cet économiste à outrance, qui devait le môme nom à sa publication, d'ailleurs fort peu intéressante, de VAmi des hommes.

La liaison de Voltaire avec Villars, dont l'auteur de la Henriade devait être plus tard le collègue à l'Académie française, survécut à la mort du vieux Maréchal. Le nouveau duc de Villars avait deux autres passions, au moins plus avouables, celle du jeu et celle du théâtre. La première l'eût ruiné s'il n'avait été prodigieusement riche ; la seconde le rendit parfaitement ridicule. Ce fut à lui que Voltaire dit un jour en manière de compliment :

Monseigneur, vous avez joué comme un duc et pair.

Il lui servit encore un plat de sa façon, quand il l'appela dans

sa Piœelle :

Imitateur du premier des Césars.

Il prétendit toutefois que ce vers était une interpolation d'imprimeur insolent ; mais ne trouvons-nous pas dans son Sottisier, découvert à Saint-Pétersbourg par Léouzon-Leduc, cette épigramme suffisamment caractéristique :

Sur le duc de Villars.

La tendresse du duc me paraît un problème. On dit qu'il aime Iris, et je ne le crois pas.

Elle a trop peu de ce qu'il aime,

Et trop de ce qu'il n'aime pas.

Si la rime n'existe pas, la raison reste immuable.. . comme le procédé : avec les amis, la griffe se fait à peine sentir et sous quelle patte de velours !

Il en va de même pour l'abbé d'Amfreville, si fréquemment flétri dans les papiers de la Bastille par cette note de police : c avec ses laquais ». Voltaire l'avait maintes fois rencontré chez la Présidente de Dermières, où tous deux étaient reçus et traités comme les enfants de la maison.Le premier croque en une ligne le portrait du second : « Un ventre de prélat avec une tête de chérubin. » Il le couvre de fleurs, il en admire « l'imagination vive et féconde » et s'écrie, dans un accès d'enthousiasme. « Quand on est avec M"^^ «Du Deffand et l'abbé d'Amfreville, il n'y a personne qu'on ne « puisse oublier. » Il est vrai que le Sottisier résevwe au chérubin cet aiguillon.

« Un jeune homme disait à ce b d'abbé d'Amfreville.

— Monsieur, j'avais des cheveux qui me tombaient sur le c

— Ah ! Monsieur, ils étaient bien heureux ! »

Nous ignorons si l'abbé Guyot-Desfontaines fréquentait assidûment chez la présidente de Bernières, mais nous savons qu'il était cousin de son mari ; et cette parenté expliquerait, à défaut de tout autre motif, les pressantes démarches de Voltaire en faveur du prêtre coupable ; seulement, hâtons-nous de le dire, des sentiments d'un ordre plus élevé déterminèrent surtout une intervention, qu'une dénonciation aussi méprisable qu'injuste aurait fort bienpu rendre dangereuse pour le solliciteur. Car, il fautle proclamer bien haut, le premier mouvement de Voltaire, en présence de l'arbitraire, de l'iniquité, de la violence, fut toujours de voler au secours des opprimés et d'embrasser leur cause. Et ce sera l'éternelle gloire de cet homme, à qui l'on peut justement reprocher tant de fautes, d'avoir su se les faire pardonner par son ardent amour de la justice et de l'humanité.

Etait-il réellement convaincu de l'innocence de Desfontaines, quand il implorait pour lui la clémence du lieutenant de police ? Quoique le dénonciateur Dupuis ait prétendu que l'abbé était « le cher et intime ami de Voltaire », celui-ci affirma toujours qu'il connaissait à peine l'homme qui devait faire un si pressant appel à ses bons offices ; et, de fait, dans sa Corrcspoiidance,Si\a.nt\e mois d'avril 1725 on ne voit mentionné qu'une seule fois le nom de Desfontaines. C'était en octobre \12'i. L'abbé sollicitait une place de secrétaire auprès du duc de Richelieu, place qu'avait refusée Thiériot, un ami de Voltaire : mais celui-ci, ne trouvant pas Desfontaines « convenable » pour ce poste intime, s'était refusé à soutenir sa candidature ; toutefois il voulut bien appuyer celle d'un

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nommé Davon que l'abbé était venu lui recommander chaudement. Une lettre de Voltaire à la présidente de Bernières relate, par le menu, toutes les phases de cette néf^ociation.

Ce n'était pas que Desfontaines ne pût se prévaloir do litres sérieux à une situation d'ailleurs plus honorable quelucrative.il était de bonne famille ; il avait fait d'excellentes études chez les Jésuites, s'y était distingué comme professeur pendant quin/.eans, avait rempli les fonctions de bibliothécaire dans d'illustres maisons et finalement avait été chargé par l'abbé Bignon de rédiger le Journal des savants. Sa notoriété s'en était sensiblement accrue. Comme il avait une certaine rectitude de jugement, beaucoup de goût, du mordant et de la vivacité dans le style, il s'était l'ait remarquer par des articles de critique, qui eussent été unanimement applaudis, sans leur tendance un peu trop marquée à la satire et au dénigrement. Il est assurément, lians la critique dramatique, un des chefs de cette école, qui se recommande de sa culture intellectuelle et de son gros bon sens, pour traiter à coup de férule et même de trique ses justiciables. Desfontaines devait apprendre, à ses dépens, ce qu'il en coûte de jouer à TAristarque, surtout quand on n'a pas un passé précisément irréprochable.

Depuis plusieurs années déjà, l'impitoyable Théru s'était donné pour mission de surveiller de près cet ecclésiastique indépendant sur qui couraient d'assez vilaines histoires. Il l'avait signalé à maintes reprises, sans trop insister cependant ; mais, un jour, l'accusation se précisa davantage dans cette note qu'il fit tenir au lieutenant de police d'Ombreval :

« 21 août 1724.

« L'abbé Duval des Fontaines attire chez lui des jeunes gens pour les corrompre, et il en fait souvent coucher avec lui.

« Si on veut s'informer exactement de sa conduite, on trouvera qu'il n'a point ou peu de religion, qu'il fait gras sans nécessité les jours maigres et qu'il est en commerce avec de petits et jeunes libertins, avec lesquels il fait des parties de débauche.

« 11 loge rue de l'Arbre-Sec, à Notre-Dame-de-Lorette, au deuxième étage, sur le devant, en chambre garnie. Il mange, tantôt à l'hôtel d'Uzès, rue .Tean-Lison, tantôt à l'hôtel du Saint- Esprit, rue Saint-Germain ; mais on peut le regarder comme une peste publique et il sera bon de le faire servir d'exemple, quand on aura vérifié des faits et le sieur Haymierle fera très aisément ».

Et, comme si cette dénonciation n'eût pas suffi, Théru laggravait encore d'une suite de notules furibondes qu'il devait presque aussitôt désavouer. C'est ainsi qu'il affirmait que ce prêtre indigne était maître d'école à Chaillot et qu'il avait pris le nom d'abbé Desfontaines « après avoir beaucoup gagné à l'agio » c'est-à-dire à la banque de Law ; et son réquisitoire se terminait sur cette double déclaration :

« Il a été chassé des Jésuites, parce qu'étant à Bourges, il ne

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voulut pas faire la pénitence que son recteur lui imposa pour s'être diverti contre les règles.

a II n'a jamais été bibliothécaire de M. l'abbé Bignon, comme il a voulu le faire croire à M. d'Ombreval et à M. Haymier »,

Or, quelques jours après, le mêmeThéru reconnaissait que Desfontaines ne s'appelait pas Duval, et qu'il n'avait jamais été maître d'école, ni agioteur. C'était le curé de Saint-Germain-des-Prés qu'il fallait rendre responsable de ces erreurs ; en tout cas, Desfontaines, qu'il fût Duval ou Guyot,n'en était pas moins un infâme passible des plus sévères corrections. Seulement, par respect pour la soutane, il valait mieux l'enfermer à Saint-Lazare qu'à Bicôtre.

Au reste, le rapport d'IIaymier, un des maîtres du genre, ne laissait plus le moindre doute sur la culpabilité du personnage :

« 26 septembre 1724.

« Le sieur abbé Duval Des Fontaines, demeurant rue de l'Arbre- Sec.

« Comme quelques personnes ont donné déjà des mémoires contre cet abbé au sujet de cette infamie, le sieur Haymiera donné ses soins pour s'informer plus particulièrement de sa conduite ; et, dans la recherche qu'il en a faite, il a trouvé un jeune homme âgé de 17 ans qui le connaît parfaitement et qu'il a voulu débaucher dès l'âge de 12 ans, étant au collège de Grassim, l'a^^ant emmené pour lors coucher avec lui et se l'étant fait br.... seulement dans cette nuit sans lui m

« Ce jeune homme a déclaré audit sieur Haymier qu'il avaitrencontré ledit abbé dans les rues il y a quelques mois, qu'il l'avait reconuu et lui avait donné son adresse comme ci-dessus, lepriant fort de l'aller voir dans sa chambre sans lui dire autre chose.

« Le sieur Haymier ayant jugé à propos d'envoyer le matin ledit jeune homme chez ledit abbé pour s'éclaircir au juste de tout ce qu'on en disait, avec les instructions nécessaires pour ne point souffrir d'infamie de la part dudit abbé, il y a été et l'a trouvé indisposé sans cependant être au lit.

« Après les compliments ordinaires, cet abbé est tombé sur les discours infâmes, lui demandant comment allaient les plaisirs, lui disant que pour lui il s'était diverti depuis si longtemps, qu'il en

était très affaibli et ruiné, qu'il ne le m presque plus que de

temps en temps, mais qu'on lui m tant qu'on voulait, ajoutant

que pour cejourd'hui il ne se trouvait pas en état de le m parce

qu'il se sentait un peu indisposé, mais que si ledit jeune homme voulait y retourner demain avec un troisième, ils se divertiraient

et essaieraient de lui m , qu'il aimait fort à être trois ou quatre

ensemble, que les plaisirs en étaient plus grands et quïl lui donnerait une demi-pistole.

« Dans ce moment, ledit abbé a tiré de la bibliothèque des livres et figures en taille-douce pleines dabominations sodomiques et

de postures affreuses, qu'il a montrées et fait remarquer Tune après l'autre au jeune homme, paraissant en faire j,'rand cas.

'( Il a encore déclaré audit jeune homme qu'il n'aimait point à se réjouir dans les jardins royaux parce qu'il en savait les conséquences, que cependant, se trouvant aux Tuileries l'année passée,

il y avait rencontré un jeune particulier auquel il l'avait m ;

que cette même année dernière, il s'était bien diverti avec un jeune clerc du sieur Dionis, notaire, beau, blond et bieno^ros, qu'ils faisaient souvent ensemble des parties de plaisir, avec quelques autres jeunes gens de sa connaissance et qu'il donnait souvent de l'argent audit clerc de notaire, mais qu'il l'avait quitté parce qu'il lui a paru aimer les femmes plus que lui; que cette année présente était bien différente, qu'il ne se trouvait pas de la même vigueur, que cependant il n'y avait pas longtemps qu'ayant trouvé un particulier qui n'était pas fort beau garçon, il l'avait mené à la foire et lui avait m

« Après cette longue conversation de vilenies et d'abominations, ledit abbé a emmené leditjeune homme dîner avec lui en son auberge et se sont ensuite séparés, recommandant audit jeune homme de ne pas manquer d'y retourner demain avec quelques-uns de ses amis, ajoutant que, quand ils se seraient bien divertis à se le

m ils feraient la s..... ce qui signifie, en terme d'infâme, se s

le v l'un à l'autre ».

D'Ombreval donna l'ordre d'arrêter Desfontaines « à cause de ses livres et ses estampes » écrit-il manu propriâMais il ne paraît pas que la perquisition ait été bien concluante. Le procès-verbal ne parle d'aucun livre ; il constate siiupleiuent la saisie de « neuf estampes représentant des nudités «.Aussi la note de police qui l'accompagne se borne-t-elle à cette simple indication :

« Lorsque cet hoi^me a été arrêté, il a déclaré qu'il était prêtre, qu'il a été jésuite dix ans, secrétaire de M. de Bentivoglio, nonce du pape, ensuite bibliothécaire de M. d'Auvergne, architecte de Vienne et qu'à présent il travaille sm Journal des Savants qu'il donne au public tous les ans,

« M. le lieutenant général de police a cru dans ces circon<îtances ne devoir pas l'envoyer à l'hôpital et lui a rendu sa liberté. »

Néanmoins, d'Ombreval en référait au duc de Bourbon, pour lui demander ce qu'il devait faire, à l'avenir, en cas de récidive, d'un homme absolument convaincu « de mœurs dépravées. »

La précaution n'était pas inutile ; car, six mois plus tard, en avril 1725,DesFontaines était accusé de crimes du même genre par un nommé Legrand, âgé de seize ans. Ce jeune homme avait tellement souffert du contact de l'abbé qu'il s'était refusé à de nouvelles approches.

Cette fois d'Ombreval fat inexorable ; Desfontaines fut arrêté et conduit à Bicêtre. Jamais détenu ne déploya une tello énergie pour défendre la plus ignoble des causes. Il écrivit suppliques sur sup-

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pliques au lieutenant de police, protestant de son innocence et tout prêt disait-il, à confondre son calomniateur. Il eut surtout recours au dévouement d'un de ses parents, M. Sebire Desaudray.-', avocat de Paris, qu'il charge, en une fort longue lettre, de ses instructions, et quelles instructions ! A l'entendre, il faudrait mettre en mouvement la Cour et la ville ; stimuler le zèle de Voltaire, pour qu'il intéressât au sort du prisonnier le duc de Richelieu et la marquise de Prie, maîtresse du premier ministre ; réclamer l'appui de 1 evêque de Fréjus et solliciter l'intervention de combieii d'autres puissances. Eloquence en pure perte ; car la lettre du prisonnier, en raison du pouvoir discrétionnaire du magistrat sur la correspondance de ses justiciables, ne parvint jamais au destinataire et resta par conséquentannexéeau dossier. Du reste, l'émotion et la terreur de Desfoiitaines étaient parfaitement légitimes : nous avons dit quel était le régime de Bicêtre ; et ^ette missive éplorée à d'Ombreval, qui résume tout le système de défense du détenu, ne précise pas avec moins de netteté les horreurs d'une telle incarcération.

Monseigneur,

« J'ai eu l'honneur de vous écrire eu entrant ici et je chargeai l'exempt de ma lettre,

« Depuis six mois, je prends Dieu à témoin que j'ai gardé fidèlement la parole que je vous avais donnée. Aucun jeune homme suspect n'est approché de moi. Celui dont il s'agit aujourd'hui est du nombre de ces écrivains dont je me suis malheureusement servi autrefois, et dont je vous parlai avec confiance il y a six mois. Depuis plus d'un an, je ne l'ai point vu et il en est convenu luimême en présence de l'exempt. D'ailleurs, il s'en faut bien que j'aie jamais commis avec lui le péché énurme, ni avec qui que ce soit, comme peut-être on ni'en accuse.

« 11 ne s'agit donc pas, Monseigneur, d'aucune faute nouvelle. Je me croyais en sûreté à l'égard des soupçons passés, étant fondé sur votre parole et sur ma conduite présente.

« Ayez pitié de moi. Monseigneur, ne iterdez pas un homme de condition qui a quelque mérite, qui a tant travaillé jusqu'ici et qui s'estfaithonneur dans le monde. J'ai une santé infiniment délicate et mon corps ne pourra pas résister longtemps aux horreurs de la prison où je suis.

« Vous vouliez, Monseigneur, m'exiler, il y a (> mois ; exilezmoi maintenant, vous me sauverez la vie.

C'est lin exil, Seigneur, que mes pleurs vous demandent,

« Je vous en aurai une obligation éternelle. Si je reste encore quelque temps ici, je mourrai ou je deviendrai fou. La nourriture, la captivité, l'oisiveté, la solitude attaqueront tout ensemble mon corps et mon esprit. Je me recommande à votre miséricorde et

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j'attends tout de votre compassion. Si vous daignez me faire l'honneur de me parler, ce serait pour moi une grande consolation. Je dois être tel à vos yeux quo j'étais il y a G mois que vous me parlâtes avec tant de bonté. Je n'ai pas fait la moindre faute depuis ce temps-là.

« Desfontainks. »

Si cette dernière phrase est presque la confession du passé, il semble, par contre, au ton général de la lettre, surtout si on la rapproche de la protestation adressée à Sebire-Desaudrais, que Desfontaines soit victime, dans la circonstance, d'une accusation perfide, et qui sait ? peut-être d'un imiionde chantage.

Quoi qu'il en soit, les protecteurs du prisonnier, avisés par des voiesplussùres,s'empIoyèrentactivement pour lui. Et tout d'abord le président de Bernières présenta au lieutenant de police un placet pour la mise en liberté de son parent. Puis, Voltaire, avec la fougue de son indignation et l'ardeur de sa sensibilité, tenta les démarches qui lui étaient demandées. Ce fut alors que Dupuis produisit sa lâche dénonciation. I)'autre part, Théru,qui pressentait sans doute l'inutilité de la campagne entreprise contre Desfontaines, se lamentait sur les conséquences de son futur échec. En effet, quelques jours après, Voltaire se croyait autorisé à pouvoir écrire au lieutenant de police :

« Versailles, »

n Je vous aurai obligation toute ma vie de ce que vous avez bien voulu faire en faveur du pauvre abbé Desfontaines ; tous les gens de lettres qui connaissent son mérite supérieur partageront ma reconnaissance. S'il a été coupable de quelque indiscrétion, il en a été bien cruellement puni, mais je puis vous assurer qu'il est incapable du crime infâme qu'on lui attribue, et que d'ailleurs il mérite, par sa probité, et j'ose dire par son malheur, que vous lui donniez votre protection, et que vous daigniez parler en sa faveur à M. le duc (de Bourbon, premier ministre). Vous êtes dans une place où vous pouvez faire du mal, mais votre cœur vous porte à faire du bien. Pour moi, je n'ai que des grâces à vous rendre, et je joins les sentiments de la plus vive reconnaissance au respect que j'ai pour votre personne. «

En effet, le 29 mai 1725, une aposlille du premier commis de la police, Duval, indiquait ainsi le dénouement de cette triste affaire : « Donner l'ordre de la liberté à M. le président de Bernières quand il viendra le chercher. »

Seulement, comme les règlements voulaient que tout bénéficiaire de ces mesures de clémence fût relégué à quelques lieues de Paris, Desfontaines fut exilé à la Rivière-Bourdet, résidence des Bernières.

Malheureusement, Voltaire devait être la dupe de son « bon cœur, » pour nous servir de l'expression de son obligé, qui se conduisit à l'égard du poète comme le dernier des gredins.

II n'eut de cesse d'en partir. Aussi, le 31 mai, écrivait- il à Voltaire.

« Je n'oublierai jamais les obligations infinies que je vous ai. Votre bon cœur est bien au-dessus de votre esprit. Vous êtes l'ami le plus généreux qui ait jamais été. Que ne vous dois-je point !... l'abbé Nadal, l'abbé de Pons, Fréret, Danchet, se réjouissent: ils traitent ma personne comme je traiterai toujours leurs indignes écrits. Ne pourriez-vous pas faire en sorte que l'ordre qui m'exile à trente lieues soit levé ? »

Voltaire lui obtint encore cette faveur ; et même, un mois après, d'Ombreval demandait à l'abbé Bignon de reprendre Desfontaines comme principal rédacteur dn Journal des Savants : <(. Gela contribuerait, disait-il, à le consoler et à effacer l'idée de ce qui lui est arrivé. Il me paraît un très habile homme; et il m'a parlé d'une manière, depuis son élargissement, qui me font croire que vous aurez tout lieu d'en être content. »

Nous ne serions pas autrement surpris qu'en cette circonstance Voltaire ait guidé la plume de d'Ombreval. La recommandation du magistrat était devenue nécessaire. Les collègues de Desfontaines au Journal des Savants avaient, à l'égal de ses bons petits confrères Nadal, de Pons, Fréret et Danchet, daubé sur l'absent et se refusaient à le considérer comme leur collaborateur. L'intervention de d'Ombreval eut raison de toutes les résistances.

8i Voltaire ne tarda pas à en être persuadé, il ignora toujours le tort irréparable que lui fit sa belle et noble action. Ce fut, sinon la seule, du moins une des principales causes de ses futures disgrâces. Nous en avons découvert la preuve, jusqu'alors ignorée, dans ce même dossier de Desfontaines.

D'Ombreval avait eu la légèreté d'y laisser l'abominable accusation de Dupuis contre Voltaire. Peut-être s'y croyait-il tenu par le devoir professionnel, et cependant il n'était pas homme à se piquer de scrupule. En tout cas, s'il ne jugea pas à propos d'anéantir la dénonciation calomnieuse de l'universitaire, il ne l'accompagna, ni de réflexions, ni de commentaires,conime le faisaient d'ordinaire les lieutenants de police. Mais son successeur, Hérault, trouva, cinq ans après, le maudit papier dans le dossier de Desfontaines, un jour qu'il dut le consulter; et, sans prendre la peine de contrôler une imputation qui n'avait été en son temps l'objet d'aucune enquête, il flétrit indignement la moralité de Voltaire ainsi que nous allons le prouver.

En 1730, Desfontaines sollicitait un secours pécuniaire de Fleury, ancien évêque de Fréjus, devenu cardinal et premier ministre. Le

{.rèlal, qui avait sans doute comme un vajjue souvenir des méfaits du pétitionnaire, voulut éclairer sa religion en renvoj'ant le placet de Desfontaines au lieutemcnt de police. Hérault établit et donna, d'après les fiches de ses archives, le casier du triste sire, casier, dont la minute devait, suivant la règle, rester annexée au dossier original. Or, un des alinéas du rapport, après cette allégation : « On saisit plusieurs estampes obscènes dans le goût de la sodomie ; elles furent brûlées », cet alinéa, dis-je, se terminait ainsi : «Voltaire le poète, aussi infâme que l'abbé, réclama des livres ».

La méchante action que venait de commettre Hérault, en donnant un renseignement émané d'un seul témoin et qu'on ne lui demandait pas, se compliquait d'une perfidie sournoisement dissimulée dans une rédaction incomplète. Il semblerait, à lire entre les lignes, que les livres de Voltaire fussent le digne pendant des estampes de Desfontaines. Or ces livres sont d'une morale irréprochable ; nous les connaissons d'après l'indication suivante, comprise au dossier, et de la main même de Voltaire :

« Chez M. l'abbé Desfontaines, rue de Seine, à l'hôtel d'Espagne, un tome du Dictionnaire de Bayle. et un poème de la Ligue [la Henriade) relié en veau, in-8°, avec des feuillets blancs à chaque page, remplis de notes écrites à la main. »

La note d'infamie qu'Hérault décerne si gratuitement à un homme dont il devait se dire plus tard l'admirateur et l'ami, était une ineffaçable souillure. Assurément, elle parut telle aux personnages politiques qui avaient le droit de connaître les documents de police et le devoir d'en garder le secret ; car elle parvint successivement à Maurepas, ministre de la maison du Roi, toujours d'une froideur si glaciale et si méprisante pour Voltaire, au cardinal Fleury moins bienveillant qu'indifférent, et qui sait ? peutêtre à Louis XV, perpétuellement hostile au poète. Nous comprenons maintenant les réticences et les hésitations du gouvernement, alors que Voltaire, s'entraînant dans la carrière de la diplomatie occulte, s'offrait à défendre, même sans le moindre titre officiel, les intérêts de la France auprès de son grand ami le roi de Prusse. Exilé de Paris et de Versailles comme un des pires ennemis de l'Etat, son rôle à l'étranger ne devait avoir d'autre caractère que celui d'un agent subalterne qu'on peut facilement désavouer. La petite phrase d'Hérault avait porté ses fruits.

Toutefois, dans son malheur, Voltaire fut encore assez heureux pour en ignorer une des causes les moins décentes. Autrement, comment avec sa nature, plus inflammable que la poudre, auraitil accepté un tel affront ?

Il supportait déjà si impatiemment les plus innocentes plaisanteries !

{A suivre.) Paul d'EsTRÉE.

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